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par greffe de cornée de lapin
Lettre adressée au Noble D.r Pierre Gradenigo Prof, d’ Oculistique à V Université R. de Padoite par le D.r Chev. Jean Rosmini Directeur de l’Institut Ophtalmique de Milan
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Excellent Ami k Collègue,
k^)i la lettre que tu m’as adressée dans la Gazette Médicale de Padoue du 9 mai dernier pour manifester l’impression franche ■ et nette que te fit la relation de ma première tentative de Kérato-plastique n’avait pas été, selon ton désir ou ta demande, reproduite par les Annales d’ Ophtalmologie, j’aurais silencieusement respecté tes observations critiques et j’aurais encore attendu volontiers la réception du lapin à cornée magnifiquement préparée, que tu m’avais promis tant de fois pour tenter de nouveau et à la première occasion une greffe cornéenne selon la méthode que tu as préconisée.
Mais quand j’ai vu que notre journal, je dirai officiel de la spécialité, reproduisait en entier ta lettre critique et ne référait qu’une partie seulement de ma relation incriminée et en lui lançant au surplus ses flèches ironiques tout à fait hors de propos, j’ai pensé qu’en opposant un silence absolu à ta critique, bien que très polie, et aux sarcasmes, quoique de haut partis, de ceux qui m’appelaient fabricant de feux d’artifice ne pouvait être ni chose convenable à ma dignité personnelle, ni être bien interprétée soit par les lecteurs des Annales d’ Ophtalmologie soit par ceux de la Gazette Médicale.
D’un autre côté je n’aurais pas voulu susciter une polémiquesimplement pour te dire que les négations théoriques de ta critique étaient trop absolues, et dire à d’autres qu’il n’était ni juste ni sérieux de faire les louanges de certaines tentatives de l'art parce qu’ ingénieuses et par ce que tôt ou tard elles donneront des résultats regardés aujourd'hui comme impossibles , et puis ensuite jeter le blâme sur qui ayant obtenu de ces tentatives un premier résultat, tant imparfait soit-il, avait cru chose méritoire d’y appeler l’attention des lecteurs studieux à fin de les enocurager à répéter, modifier, perfectionner des expériences qui pourraient peut-être par la suite indiquer aux praticiens la voie meilleure pour arriver à l’idéal désiré.
Mais avant de répondre à ta critique, j ’ai préféré poursuivre les études et les expérimentations sur l’intéressant sujet de la greffe cornéenne, mais comme ton bienheureux lapin padouan n’arrivait jamais et que je ne parvenais pas à obtenir sur ses timides congénères milanais la préparation de la cornée comme tu la veux, je tâchai, ainsi che je l’avais promis dans ma lettre au prof. Strambio, d’étudier telles modifications au procédé que j’avais employé, qui me paraissaient devoir en faciliter l’éxécution et rendre sinon complets, meilleurs au moins, les résultats définitifs.
Les faits m’ont donné raison et comme les faits ne sont pas des illusions que l’on raconte pour tromper les autres, je te ferai conséquemment l’exposition sincère de ceux que j’ai observés sans prétendre par là d’avoir porté des trésors à la science ni d’avoir droit à une majeure bonne renommée que celle dont je jouis auprès de mes collègues et concitoyens grâce à mon activité et à ma bonne volonté.
Néanmoins avant de t’exposer les faits aux quels je fais allusion il faut que tu me concèdes quelques réflexions sur les. censures que tu m’as adressées relativement au compte-rendu de ma première tentative de greffe cornéenne.
J’ai à cœur avant tout de te faire observer que si moi, non par mon impatience, mais par celle très raisonnable de mon pauvre malade auquel les frais d’un trop long séjour à mon Etablissement étaient un sujet d’inquiétude, j’ai voulu tenter la
transplantation d’une entière cornée de lapin sur un œil humain préparé par ton procédé je ne crois pas d'avoir fait, comme tu dis, plus ou moins de ce que d’autres avaient exécuté , car il n’est pas à ma connaissance que les premières tentatives de greffe* cornéenne exécutées par les auteurs cités dans ton mémoire, et recités dans le mien, aient été exécutées en préparant au préalable l’œil humain selon la méthode que tu as enseignée. Au contraire, cette préparation est, selon moi, la condition principale qui donne le plus grand fondement de rationalité et de* réussite possible à ton procédé et qui rend susceptible, quoique tu dises, de bons résultats même le mien, surtout après la modification que j’ai adoptée et dont je te parlerai plus loin.
Les prohabilités de succès, dis-tu, pour chaque opération de greffe sont en raison inverse de l’extension du tissu qui est implanté; si cela était vrai, en sens absolu, la greffe d’un morceau de cornée pas plus large qu’une pupille normale, pourvu qu’entouré de tes ptéryges artificiels devrait se souder bien plus facilement qu’un morceau plus grand ou qu’une cornée entière. Je veux bien te le concéder. Mais comment se conservera la transparence de ce morceau? jusqu’à quand se conservera-telle? les vases de tes ptéryges artificiels seront-ils fidèles à la consigne de rester dans les limites que tu leur auras assignées? ne les envahiront-ils pas, ne les rendront-ils pas opaques, ne les recouvriront-ils pas? et le tissu pseudo-cornéen ou cicatriciel au sein duquel tu auras ensaché comme dans une niche cette petite possession du lapin en contractant avec elle les adhérences nécessaires saura-t-il respecter l’homogénéité de tissure, la parfaite transparence de cette minuscule fraction de cornée? ou ne servir a-t-il pas à en étouffer, à en dénaturer les éléments jusqu’au point de les anéantir en entier ou à les rendre complètement opaques? Je ne nie ni n’affirme rien, je doute seulement; et ce doute qui n’est pas chez moi seul, il t’appartiendra de le résoudre quand tu nous donneras les détails du premier cas degreffe cornéenne bien réussi que tu mentionnes dans ta lettre.
« Pour implanter, affirmes-tu, avec quelque probabilité de « succès toute une cornée de lapin dans l’œil d’un homme, il « est nécessaire d’y pratiquer un trou, c’est-à-dire d’y obtenir
<« une perte de substance telle qu’elle surpasse les diamètres « d’une cornée normale, intéressant le corps ciliaire, facilitant « le déplacement du cristallin, ou la sortie de la vitrée, si la « lentille, comme dans ton cas, faisait défaut. »
Si cela encore était vrai, mon cher professeur et ami, autant vaudrait-il dire en d’autres termes que pour greffer une cornée de lapin sur un œil humain il est nécessaire de le vider que pour réparer il est nécessaire de détruire plus ou moins complètement l’organe qui doit être réparé.
Choses semblables je ne les ai pas avancées ni ne pouvais les concevoir, et tu n’aurais pas mal fait en disant quelques mots à tes lecteurs sur le mode d’exécution de ma tentative de greffe et sur les résultats successifs qui en émergèrent et se maintinrent pendant 20 jours après l’opération. Tu les aurais persuadés que, sans un seul point de suture, le seul renflement des vases et du tissu liant de la conjonctive produit par la préparation de l’œil humain selon ta méthode avait suffi pour vasculariser finement la conjonctive, les limbes de la sclérotique ainsi que les marges cornéennes du vaste morceau de greffe, le quel manifestait seulement dans sa marge inférieure une certaine dépression et une colorisation moins rose et tendant au jaune ce qui était l’indice d’une soudure partiellement imparfaite et encore mal assurée. Tu les aurais persuadés que, malgré tout •cela, la cornée greffée avait retrouvé après deux jours et conservait après 15 sa convexité normale ce qui prouvait qu’il avait suffi du petit trou creusé dans la cicatrice scléro-cornéenne de mon malade pour permettre le suintement de l’humeur aqueuse dans sa nouvelle chambre antérieure et laissait l’espoir fondé que par le rétablissement toujours plus prononcé de l’activité sécrétoire et des courants exosmotiques de cette humeur ceux-ci dussent également contribuer avec efficacité à raviver et à éclaircir progressivement les éléments histologiques de la nouvelle cornée.
Tu déclaras au contraire « que si le diamètre du trou pra- « tiqué chez l’homme était plus petit que celui de la cornée « de l’animal, même dans l’hypothèse presqu’ impossible que la a nouvelle cornée se conserva transparente un tissu épithélial •« ( Descemet ) se trouvant superposé à un tissu sanguinolent
u ( cornée ou pseuclo-cornée dénuée des ptéryges) il en adviendrait. « immanquablement dans un temps assez bref l’obstruction totale a ou cicatrisation du trou même exécuté dans l’œil humain, « ainsi qu’il arrive après la trépanation cornéenne et l’arnpu- « tation du staphylome ou du bulbe par défaut d’obstacle main- « tenu par un nouveau tissu inséré pouvant empêcher le pro- « cédé de réparation. »
Mais cette objection, mon excellent collègue, me semble devoir infirmer ta méthode plus que la mienne pour l’exécution de la greffe de la cornée.
Je puis supposer en effet, et aujourd’hui j’ai motif de croire, que si à travers le trou pratiqué dans la cicatrice cornéenne coule de l’humeur aqueuse, celle-ci suffira à empêcher que le trou ne se bouche pourvu que la cornée greffée ait adhéré complètement par ses marges à la conjonctive sclérale de l’œil humain, même au risque de s’être partiellement identifiée avec le tissu sanguinolent de la cornée ou pseudo-cornée privée de ptéryges. Je puis supposer et maintenant, redis-je, j’ai motifs de croire que le courant de l’humeur aqueuse rétabli en outre d’être suffisant à maintenir béante la brèche ouverte dans la cicatrice cornéenne a également la valeur de déterminer devant elle un certain espace de chambre antérieure de même que de rétablir et conserver dans la zone correspondante de la cornée greffée la transparence qui est nécessaire à l’exercice de la fonction visuelle.
Si par contre, comme tu le conseilles, la portion de cornée à greffer est non seulement très petite mais encore très soutenue et fortifiée par une muqueuse ép>aisse et vascularisée, je crois moi aussi que l’on pourra, comme tu l’assures, très bien donner au trou de l’œil humain une très petite et exacte ampleur proportionnée à la grandeur de la greffe animale. Mais que cette dernière puisse enfin être enchâssée comme dans une niche par la cornée opaque ou mieux par les marges du trou y exécuté et qu’à la maintenir dans une telle position puisse servir efficacement l’action je dirai centrifuge des 10 ou 12 points de suture destinés à réunir la conjonctive du lapin à celle de l’homme combinée à l’action centripéde d’un méthodique bandage compressif,
'C’est là un fait que je ne me liazarderai pas de déclarer impossible, mais qui me semble bien difficile à obtenir.
Quoiqu’il en soit pourtant, et, en admettant même que l’on xéussisse à obtenir cet ensevelissement de la petite zone de cornée animale, il me semble que l’incorporation de la partie muqueuse épaissie et vascularisée de la greffe animale sur la cornée ou pseudo-cornée rendue sanglante pour la débarasser des ptéry g es doive produire une certaine exagération de gonflement vasculaire capable par elle même ou d’étouffer et faire tomber la partie cornéenne de la greffe ou bien de provoquer chez elle ou sur elle une vascularisation ou une condensation équivalentes par leurs effets à l’obstruction totale ou cicatrisation que tu prétends devoir survenir infailliblement dans le trou fait à l’œil humain lorsque, comme dans mon procédé, il est plus petit que la cornée animale implantée.
Mais il est temps enfin que je te dise quels sont les faits et les observations qui m’induisirent à ne pas abandonner, mais à modifier seulement le procédé de kérato-plastique, que j’employai la première fois, bien que je n’aie jamais nié et nie encore moins aujourd’hui, que celui que tu as proposé, quoique de beaucoup plus difficile à exécuter, repose sur une base très rationelle. J’en ai profité au contraire moi aussi, comme en profiteront, je pense, tous ceux qui ne dédaigneront pas de répéter ou modifier dans un sens ou dans un autre de semblables tentatives de chirurgie réparatrice qui sont d'ailleurs , comme l’a dit Wecker, pleinement justifiées par la nature même du mal pour lequel elles furent proposées.
Avant tout je te dirai de quelle manière procédèrent les événements chez le sujet de ma première opération le 22e jour après l’exécution. La cornée greffée, qui quelques jours avant se conservait encore dans se convexité normale bien qu’elle présentât l’aspect d’une kératite parenchymateuse, commença à s’affaisser, se détachant de la marge inférieure du bourrelet chémotique qui en couvrait incomplètement les bords où depuis les premiers jours elle avait présenté des rides blanc-jaunâtres qui semblaient annoncer leur chute mortifiée. Par la fissure qui en résultait ou put voir pendant quelques jours dégoutter une
humeur limpide qui avait toutes les apparences de celle aqueuse. Plus tard cette cornée prit une teinte jaune du centre vers la périphérie, puis elle perdit par désagrégement les lamelles plus superficielles et enfin elle se rida prenant un aspect diaphane opale qui laissait encore entrevoir les petits vases de la cicatrice pseudo-cornéenne inférieure ainsi qu’une couleur grisâtre indiquant le point où était survenu la clôture du trou que l’on y avait exécuté.
Cependant comme ce dernier n’était peut-être pas complètement oblitéré notre malheureux patient voyait encore tant soit peu les ombres et les mouvements des gros objets, tandis qu’avant l’opération il distinguait à peine la lumière qui lui était extrêmement pénible lorsqu’elle était intense. Cette circostance fut pour lui si confortante que, non sans une grande surprise de ma part, il se déclara disposé, si j’y consentais, à se soumettre une seconde fois à la même opération. Je pris du temps pour lui répondre et seconder son courage unique plutôt que rare, mais enfin pressé par son insistance deux mois après la première opération je me mis en mesure d’exécuter la seconde. Je prédisposai donc de rechef le bulbe du malade, selon le mode que tu as indiqué toi-même, et dix jours après je passai à l’exécution de la greffe avec les mêmes modalités que j’ai décrites dans ma lettre au prof. Strambio. Cette fois-ci cependant je laissai le lapin vivant et je lui soulevai de l’arrière à l’avant toute la conjonctive sclérale la portant à couvrir la cornée, et pendant que mes deux assistants enlevaient cette derniere en faisant contemporainement deux bordures dans le haut et dans le bas au moyen du petit couteau de Graefe, ainsi que cela se pratique pour l’extraction linéaire modifiée en terminant l’excision avec de petits ciseaux, moi je fis l’ exportation d’une partie centrale de la cicatrice d’une dimension un peu plus grande que la première fois. De cette ouverture s’écoulèrent à peine quelques gouttes d’une humeur liquide semblable à l’aqueuse suivie ensuite d’une toute petite hernie très limitée de l’humeur vitrée, la quelle toute fois ne se déchira pas et ne mit aucun obstacle à la pose immédiate de la large greffe cornéo- ■conjonctivale. Cette fois encore comme la première nous appli-
quâmes subitement un régulier bandage compressif pendant 48 heures; et lorsque nous l’enlevâmes la cornée greffée avait repris sa convexité naturelle et un degré de transparence bien plus grand que la première fois, qui laissait mieux voir aussi le noir de la brèche établie dans le centre de la cicatrice et derrière elle, mais à sa marge inférieure elle offrait encore la même dépression et la même irrégularité d’adhésion avec la conjonctive du patient que nous avions remarquées la fois précédente. Les jours suivants nous vîmes encore se renouveller la néoformation de vaisseaux minuscules nombreux dans les parties conjonctivales et jusque dans les petites marges scié-raies et cornéennes de la greffe; la transparence relative et la convexité de la partie centrale se maintenaient encore plus satisfaisantes qu’après la première tentative, mais la dépression dans la marge inférieure ne paraissait pas vouloir se modifier ni se couvrir de nouveaux vases comme il était advenu dans tout le reste de la partie périphérique de la greffe ; bien plus, à peine 12 jours après à l’affaissement succéda la perforation, et l’on put alors constater que les marges de la greffe étaient dans quatre cinquièmes de leur partie ténacement soudées entre la conjonctive et la sclérotique péricicatricielles, que la partie cornéenne bien que légèrement plissée conservait néanmoins une suffisante lucidité qui permettait de distinguer parfaitement le trou pratiqué dans la cicatrice et l’humeur limpide qui en découlait.
Les choses se maintinrent dans cet état pendant plusieurs jours encore sans que l’on eut à vérifier l’écaillement des petites lames superficielles du morceau de la greffe ni la désunion progressive des marges du transport de la cornée du bourrellet légèrement chémotique de la conjonctive du malade; bien plus, il était curieux de voir comme chaque fois que l’on appuyait légèrement la paupière supérieure sur la marge inférieure de la greffe pour la réouvrir ensuite ce limbe détaché se soulevait comme une soupape et se refermait ensuite lorsqu’on abandonnait la paupière à elle même. Cette circonstance particulière me poussa à faire une nouvelle tentative pour voir si en reportant sur la partie de la greffe détachée la conjonctive-
sclérale du patient, qui s’en était éloignée, je réussirais à l’y faire adhérer de nouveau. A cet effet je soulevai une autre fois cette portion de conjonctive qui était encore passablement gonflé et je la traversai sur les deux cotés par deux anses de soie que je fixai, en tirant légèrement, à deux plissures conjonctivales du segment équatorial supérieur du bulbe. J’en obtins momentanément le déplacement conjonctival désiré, mais quoique même la marge inférieure de la greffe en fut converte, je ne parvins malheureusement pas à empêcher, ou peut-être hatai-je, la réduction atrophique du morceau greffé. Malgré cette seconde catastrophe il resta encore au patient la bien maigre satisfaction de distinguer les ombres et les mouvements des objets grossiers, mais des faits observés dans cette seconde expérimentation j’en tirai l’idée de la modification du procédé opératoire auquel j’ai fait allusion au commencement de cette lettre, et qu’il me fut donné, comme je vais te le dire, d’effectuer dans un autre cas et dont la résultante fut vraiment satisfaisante.
Cette seconde expérience répétée à court intervalle de la première et sur le même individu confirmait la possibilité de transplanter sur l’œil humain une cornée même entière de lapin pourvue de sa conjonctive bulbaire, mais démontrait en même temps la nécessité de trouver un expédient qui servit à maintenir durablement couverte en même temps que la conjonctive gonflée aussi la partie plus basse du morceau de greffe afin que celui-ci en se vascularisant également, put s’identifier solidement à la conjonctive sclérale du patient. L’expédient ne pouvait être qu’une suture convenable, dont toi-même soutenais la nécessité absolue dans la lettre que tu m’as adressée et je me promis donc d’en faire l’application la première fois qu’un malade m’offrirait les signes indicatifs de la kérato plastique.
Et le malade se présenta en effet à cet Institut le 1er juin de la courante année dans la personne d’un Louis Poggi, maçon de son état, âgé de 44 ans, habitant le canton externe de Milan, sur le quai de P. Ticinese, N. 72. La vue de l’œil droit était assez imparfaite, parce qu’ayant souffert plusieurs attaques de choroïdéite séreuse il avait subi deux opérations d’iridectomie et plus tard il avait dû se soumettre à l’extraction de la len-
tille du même œil par suite de cataracte. Il était presque aveugle de l’œil gauche en conséquence d’une large cicatrice leucomateuse adhérente qui envahissait les quatre cinquièmes de la cornée et qui dans le cinquième supérieur était encore un peu transparente et laissait apercevoir un petit espace de chambre et l’absence de l’iris qui avait été tranché. Ce colobome néanmoins étant totalement couvert par la paupière ne lui concédait un peu de perception que lorsqu’il baissait extraordinairement le bulbe. Il avait plusieurs fois manifesté un vif désir que l’on tentât quelque opération même à cet œil, parce qu’ayant l’autre très faible et facile à se fatiguer il ne pouvait que médiocrement s’occuper et par là gagner plus médiocrement sa vie. La seule tentative possible était la greffe de la cornée; trouvant donc chez lui toutes les indications que tu signales comme conditions de cet acte opératoire je me préparai à l’exécuter n’apportant pour toute modification au procédé déjà employé que l’application de deux anses latérales de suture par lesquelles précisément je voulais forcer la partie inférieure à se superposer et se maintenir dans un contact mutuel avec la partie inférieure de la greffe.
Dans ce but je disposai préalablement deux fils de soie munis à chaque extrémité d’une aiguille, je les appliquai tout d’abord aux deux côtés de la partie inférieure de la conjonctive sclérale du lapin les faisant pénétrer derrière elle tout près de la marge de la cornée pour les faire sortir à la partie plus basse ou éloignée. Ensuite ayant extrait de la manière que j’ai expliqué précédemment toute la cornée de l’animal conjointement à sa conjonctive sclérale je couchai la partie supérieure et latérale de celle-ci sous la conjonctive récemment soulevée du patient tandis que j’insinuai le coté muni des deux anses de soie sous la partie inférieure de la conjonctive. Ensuite au moyen d’une des aiguilles qui se trouvait à la périphérie de la greffe je portai une des extrémité du premier fil derrière la conjonctive du patient dans le pli de transition, tandis qu’avec celui qui restait, dans la partie plus concentrique de la greffe je fis passer l’autre bout du fil à travers la conjonctive péricornéenne du malade, pour les nouer ensemble avec l’autre extrémité du fil
que j’avais insinué dans le pli conjonctival de transition. Ayant répété ces mêmes points de suture de l’autre coté toute la partie inférieure de la greffe restait couverte également par la conjonctive artificiellement enflée et se trouvait par là en condition de pouvoir subir elle même d’une manière uniforme les effets avantageux d’un méthodique bandage compressif et de pouvoir résister sans déplacement aux inévitables contractions des muscles palpébraux. Or donc, le résultat de cette bien simple modification fut d’abord que la soudure des marges de la greffe réussit tout à fait complète à ce point que sur un angle du segment inférieur il se vérifia durant le procédé d’adhésion un progrès si luxuriant de la conjonction sur un brin de sclérotique qui faisait partie de la greffe que l’on fut obligé de l’exciser. En outre la cornée implantée, quoiqu’elle ne conservât que durant les 10 premiers jours sa convexité normale; parceque sa partie périphérique avait fait adhérence avec la superficie décortiquée et sanguinolente de l’ancienne et profonde cicatrice leucomateuse et s’était aussi couverte superficiellement de minuscules vaisseaux ; cependant tandisque dans le premier mois elle était légèrement affaissée et de couleur gris-bleuâtre, elle devint ensuite de plus en plus transparente au centre et à la partie supérieure.
Après de tels résultats, tu conviendras toi même, que j’avais un motif suffisant de soutenir ce que j’ai dit précédemment, savoir, que même lorsque se produit l’adhésion partielle de la surface postérieure de la greffe aux parties décortiquées de la cicatrice, il ne s’ensuit pas que doive nécessairement se vérifier l’oblitération de la brèche placée devant la cicatrice, en second lieu que quand par cette brèche il peut se produire un courant, même faible, d’humeur aqueuse, celui-ci suffit non seulement à empêcher l’obstruction de cette brèche mais à rétablir encore et à maintenir la transparence au moins dans la zone de la cornée greffée qui git devant elle.
Il est presque superflu d’ajouter que l’individu, chez le quel j’ai obtenu par la greffe cornéenne un résultat aussi satisfaisant, distingue maintenant tous les objets de quelque dimension, et même les personnes, et, si j’aurai le plaisir de recevoir une
nouvelle visite de ta part, ce sera un devoir pour moi de te le présenter.
En attendant je te salue cordialement et je me dis avec la plus grande estime
Milan, 28 août 1877.
Ton affect. Ami et Collègue
Dr JEAN ROSMINL
moyennant greffe de la cornée de lapin
Troisième lettre adressée au Noble Chev. D.r Pierre Gradenigo Professeur cl' Oculistique à V Université R. de Pacloue par le Chev, D.r Jean Kosmini Directeur de V Institut Ophtalmique de Milan
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Excellent Ami k Collègue.
JC3 epuis l’époque où nous nous quittâmes après le Congrès de Florence j’avais résolu de t’écrire encore quelque chose au sujet de ma dernière opération de kérato- plastique couronnée d’une heureuse issue, dans le but de compléter un peu mieux la trop succinte relation que je t’en avais transmise par ma lettre qui répondait à tes observations critiques sur ma première tentative de transplantation cornéenne. Mais les nombreuses occupations qui absorbaient tout mon temps et l’espoir d’être en mesure par un nouveau cas pratique du même genre de donner une majeure efficacité à ce que je voulais te dire à cet égard, m’empêchèrent pendant plusieurs mois de donner cours à ma délibération.
Mais quand j’ai lu dans les Annales d’ Ophtalmologie et dans le Mouvement médico-chirurgical de Naples les procès-verbaux de nos séances au Congrès susénoncé, relevant du résumé plus que laconique de nos travaux et de nos discours sur ce très important sujet, de quelle sorte l’honorable Secrétaire avait jugé convenable de condenser dans une seule phrase extrêmement inexacte la description du fait que j’avais exposé à l’assemblée, j’ai éprouvé pour mon compte le besoin de réparer
par line rectification explicite les effets décourageants de l’interprétation erronée donnée par cette phrase à mes paroles. Ne voulant pas d’autre part soulever moi aussi, comme le fit l’insigne prof. Morano, pour une semblable raison, une polémique désagréable avec notre aussi irritable que docte collègue de Naples, j’ai pensé que j’atteindrais également mon but en adressant à toi cette lettre que j’avais déjà pensé de t’écrire.
Je ne sais pas si toi, si le D.r Simi et le D.r Santarnecchi (1) aurez été satisfaits de la manière dont les susdits procèsverbaux ont résumé les discours que vous avez prononcés sur vos tentatives de transplantations cornéennes- je puis néanmoins assurer que mes paroles furent complètement trahies par la plume inattentive et avare de M.r le Secrétaire du Congrès.
Et pour preuve de cela il me suffirait de te rappeler les deux dernières périodes conclusives et concluantes de ma lettre du 28 août 1877 par les quelles je t’annonçais d’avoir obtenu un très satisfaisant résultat par le transport d’une entière cornée de lapin, ajoutant au procédé déjà décrit une suture spéciale destinée à maintenir d’une manière durable la partie plus basse de la greffe couverte par la conjonctive gonflée du patient afin qu’en se vascularisant cette partie de la greffe put solidement s’identifier avec la conjonctive.
“ La cornée greffée , écrivais-je, bien que durant les
“ 10 premiers jours seulement ait conservé sa convexité normale, •« parceque sa partie périphérique ayant contracté adhérence avec « la superficie décortiquée et sanguinolente de l’ancienne et très « profonde cicatrice leucomateuse s’était couverte même sur sa
surface de vaisseaux minuscules, toutefois, pendant que le premier “ mois elle était restée un peu affaissée et de couleur gris-bleuâtre, “ par la suite elle devint de plus en plus transparente dans le “ centre et la partie supérieure
(1) Le D.r Santarnecchi de Livourne a publié la relation d’une tentative de kerato-plastique , qui quoique infructueuse l’a conduit à des conclusions encourageantes, qui méritent d’être prises en sérieuse considération. Voir le journal Lo Sperimentale , mars 1877.
“ Il est presque superflu d’ajouter que l’individu, chez le quel ■u j’ai obtenu un aussi satisfaisant résultat distingue bien main- ■u tenant, les objets grossiers et même les personnes. »
L’iionorable Secrétaire du Congrès doit certainement avoir lu ces déclarations dans la Gazette Médicale Lombarde du 1er septembre 1877, ou tout au moins dans l’extrait de la même Gazette que je lui avais adressée quelques jours avant mon arrivée à Florence. Je ne sais donc vraiment comprendre comment il a pu les résumer dans la phrase inconcluante ou plutôt déconcluante: u. Dcms un second cas la permanence de la cornée fut plus prolongée (1). » Tu me diras peut-être : « le Secrétaire ne pouvait ni ne devait tenir compte au procès-verbal des choses précédemment publiées dans le journaux, mais seulement de ce qui avait été dit au Congrès, » mais alors je te rappelerai que précisément à cette occasion je répétai avec plus de développement non seulement les mêmes déclarations que je viens d’énoncer, mais que je citai les nom de divers médecins respectables de Milan et autres villes qui, dans la première semaine de septembre, pendant le Congrès des médecins communaux, eurent à en constater la véridicité et parmi lesquels il me souvient d’avoir cité le D.1' Bertani, député au Parlement, le D.r Ceccarelli, chirurgien en chef de l’Hôpital de Rimini, et plusieurs autres qu’il serait trop long d’énumérer. Je te rappelerai enfin d’avoir terminé en déclarant que la veille de mon départ pour Florence, soit quatre mois environ après l’opé-
(1) Voici les phrases presque télégraphiques par lesquelles le prof. Del Monte résuma dans le procès-verbal la relation que je fis au Congrès de mes trois expérimentations de Icérato-plastique. — “Le sociétaire Bosmini rap- “ pelle à ce sujet une de ses publications et raconte les particularités du “ cas déjà publié qui se réduisent aux suivantes: Perception quantitative “ de la lumière, manque de chambre antérieure. Le lapin préparé par Gra- “ denigo, les ptéryges produits disparaissent après quelques jours. — Ne “ voulant pas cependant renoncer à la tentative il exporte toute la cornée avec la conjonctive environante. — La cornée vécu quelque temps puis se “ troubla en s’effeuillant. — Dans un second cas la permanence de la cornée fut plus prolongée. „ (Voir Annales d’ Ophtalmologie, VI année, liv. IV, iPag. 675.)
ration, mon malade possédait non seulement intactes la conjonctive et la cornée greffée, mais conservait encore un degré de perception suffisant pour lui permettre de distinguer la forme et l’éventuel mouvement des doigts et des objets un peu gros, ce qui me laissait un grand fondement d’espoir, que, en continuant avec insistance l’usage des poudres et des pommades ophtalmiques, je réussirais à augmenter et rendre plus lucide la transparence de la portion de cornée greffée qui n’avait pas contracté une adhérence tenace avec la cicatrice cornéenne préalablement décortiquée du malade.
Il était permis à l’honorable Secrétaire d’accorder la foi négative di S. Thomas à ces déclarations explicites, mais il ne pouvait pas croire de les avoir fidèlement résumées dans la phrase ambiguë que j’ai citée plus haut. Il n’était possible en effet d!en conclure si ce n’est que tandis que dans mon premier cas d’opération la cornée était restée vivante pendant 22 jours, puis qu’elle se troubla en s’écaillant , dans le 2e cas la permanence de la membrane greffée devait s’être prolongée quelques semaines en plus pour subir enfin le même sort que la précédente. — Moi, au contraire je puis t’assurer que même aujourd’hui les conditions oculaires de l’individu en question, quoiqu’elles n’aient pas obtenu les améliorations ultérieures que j’en espérais, se conservent cependant, dans l’état que j’ai succintement décrit dans la première lettre que je t’adressais, de telle sorte que ce matin même j’ai pu présenter mon sujet à l’illustre prof. Paul Gorini qui s’est montré extrêmement satisfait de ce qu’il lui a été permis de constater personnellement.
Toutefois j’éprouve le besoin de te donner ici maintenant quelques détails assez intéressants sur ce même cas et que j’avais omis par brièveté dans ma première description; je pourrai de la sorte répondre aussi à quelques observations qui me furent adressées au Congrès par l’estimable D.r Pierd’houy.
Je dois avouer en premier lieu que si l’œil, sur lequel j’ ai cru devoir opérer la Tcérato-plastique , présentait en lui même toutes les conditions que tu qualifies comme des signes indicatifs de cette opération, il n’y aurait pas eu cependant nécessité
absolue de l’exécuter parceque l’individu jouissait encore d’un discret degré de vue à l’œil droit quoiqu’il y eu subi trois iridectomies, ainsi que l’extraction du cristallin cataracteux. Au contraire, si le malade même n’ eut pas insisté plusieurs fois pour que je tente une opération quelconque sur le gauche qui était pour lui une dégoûtante difformité souvent très tourmentante et dont il se serait volontiers délivré même au prix de sacrifier le bulbe, peut-être n’aurais-je pas choisi cette occasion pour ma troisième tentative de transplantation cornéenne.
D’autre part, comme dans cet œil aussi il y avait permanence de perception visuelle lorsqu’il l’abaissait fortement, parceque dans sa partie plus haute la cornée possédait encore un petit segment transversal transparent, derrière lequel une iridectomie avait été exécutée plusieurs années auparavant, ie n’aurais pas, certes, tenté une opération d’effet problématique , qui pouvait éventuellement faire perdre à cet œil le peu de faculté visuelle qui lui restait, si je n’avais pensé que, même en cas de possible catastrophe, il serait néanmoins resté à mon patient la ressource d’un peu de vue dans l’autre œil.
On m’a observé que sans avoir recours à la Jcérato-plastique j’ aurais peut-être pu améliorer les conditions de mon malade en me limitant à exécuter une ténotomie du muscle droit supérieur pour déplacer l’œil vers le bas et rendre ainsi plus utile le segment de cornée resté transparent et le colobome irien qui y correspondait.
Je ne nierai pas le rationalisme théorique de cette observation, mais je puis néanmoins répondre à l’appui de quelques faits pratiques , que lorsque les conditions spéciales d’ une opacité cornéenne forcent à exécuter une pupille artificielle correspondante au segment supérieur de la cornée, si l’ autre œil est aveugle ou détruit, celui qui fut opéré est guidé par l’instinct à se diriger vers le bas et peu à peu l’habitude fait prévaloir l’énergie du muscle droit inférieur en confrontation à celle du muscle supérieur qui devient insuffisante, et cette mutation des rapports musculaires suffisent à rétablir l’exercice de la vision malgré la position excentrique de la pupille artificielle sansqu’ il soit nécessaire de recourir à la ténotomie du muscle droit
supérieur. Quand au contraire les deux yeux possèdent encore un certain degré de faculté visuelle, mais contrastent entre eux par la position de la pupille normale ou artificielle , ou pour m’exprimer plus clairement, si l’un possède la pupille dans les conditions normales ou un colobome artificiel vers le bas, tandisque l’autre a subi une iridectomie vers le haut, si l’on veut exécuter une ténotomie pour rendre les deux pupilles parallèles, on arrive bien difficilement à mettre en parfait équilibre les 'deux axes optiques, ce qui détermine nécessairement la diplopie, qui, par le désagrément qu’ elle produit, au lieu de permettre au muscle tranché de se rendre insuffisant en comparaison de son antagoniste, éveille en lui des contractions exagérées, dont le dernier résultat est de ramener le bulbe dans sa position primitive, annullant de la sorte les effets de l’opération subie-
Ce furent ces considérations qui me firent préférer la tentative radicale d’une kérato-plastique au palliatif temporaire d’une simple ténotomie.
En outre on m’a observé que j’ai omis dans ma description d’indiquer si dans l’œil de mon sujet, derrière la large cicatrice leucomateuse, il y avait ou non le cristallin transparent ou cataracteux. A cette trop juste observation je ne puis à moins que de répondre, que si la largeur de la tache cicatricielle, qui, comme je l’ai dit, occupait les quatre cinquièmes de la cornée, me laissait à cet égard dans l’ incertitude , une circonstance pourtant me faisait croire que le cristallin était sorti pendant la formation de la kératite ulcéreuse qui s’était éteinte avec la production de la susdite cicatrice leucomateuse. — De fait, en faisant incliner le bulbe vers le bas, on voyait à travers la petite portion transparente de la cornée un menu carré de l’iris échappé à l’iridectomie, qui adhérait par son bord inférieur à la partie postérieure et quasi centrale de la cicatrice.
Il était permis d’inférer de là que ce déplacement de l’iris avait été 1’ effet et était conséquemment l’ indice actuel de la luxation survenue et de la sortie successive du cristallin.
Si sous ce rapport les choses étaient ce qu’elles me semblaient, on avait, d’après mon opinion, un motif de plus pour se décider ■à tenter la kérato-plastique et poure spérer de rencontrer moins
d’obstacles en l’exécutant et partant de meilleurs résultats consécutifs.
Enfin on m’a observé que je n’avais pas indiqué, avec assez d’exactitude, l’acuité visuelle de l’œil opéré avant et après l’opération, mais à cela je puis répondre, que dans le cas concret, vu la grandeur spéciale et la densité de l’opacité cornéenne il était absolument impossible de préciser par des formules mathématiques ou par les données positives de l’optométrie le quantitatif du visus et l’extension ou la limitation de la sensibilité rétinique. Par suite il me semblait de m’ être exprimé assez clairement en disant presque aveugle l’ œil en question parce que, avec un colobome artificiel de l’iris très limité correspondant à la zone de cornée qui dans l’exercice ordinaire de la vision est habituellement couverte par la paupière supérieure, . il ne pouvait jouir de quelque perception visuelle que lorsqu’il était incliné dans une certaine mesure vers le bas. Il me semblait en outre de n’avoir dit ni trop ni pas assez en affirmant qu’ après l’opération la zone de cornée greffée correspondant à la brèche prédisposée dans la cicatrice cornéenne de mon malade était devenue de plus en plus transparente dans le centre et dans la partie haute de manière à permettre à l’individu de distinguer les doigts et les objets un peu gros sans le contraindre comme avant l’opération à diriger fortement le bulbe vers le bas. Et si, après, tout on m’ opposait que l’ avantage procréé à mon malade par le moyen de la Jcêrato-plastique a été bien peu de chose, parce qu’ avant comme après il est mieux servi par l’œil droit quoique opéré une fois de la cataracte et plusieurs fois d’iridectomie, je répondrais que la réussite en ce cas de la soudure de la greffe et la conservation partielle de sa transparence donne motif suffisant pour espérer qu’une semblable opération pourra devenir une ressource inestimable pour les individus qui auraient les deux yeux dans des conditions analogues ou semblables à celles que présentait mon malade dans l’œil gauche seulement.
Il est évident qu’être tirés d’une cécité absolue sera pour ces malheureux un grand confort même au cas où le degré de vue qu’ils retrouveraient ne leur permit ni de lire ni de travailler. .
Maintenant que j’ai répondu aux objections qui me furent adressées au Congrès, je reviens sur mes pas pour te décrire •un peu plus minutieusement le mode par lequel je procédais à l’exécution de ma troisième épreuve de transplantation cornéenne. — Encouragé par les résultats initiais, quoique temporaires, à deux reprises obtenus chez le premier individu sur le quel j’avais tenté la kérato-plastique dans des conditions bien moins favorables, je me mis en mesure de préparer l’œil du nouveau sujet selon la méthode que tu as indiquée, en lui soulevant soigneusement au moyen d’une paire de petits ciseaux émoussés toute la conjonctive sclérale depuis le pericorné jusqu’à la partie la plus reculée du bulbe; je passai ensuite à la décortication de la cicatrice et du petit segment transparent de la cornée, en enlevant de l’une toute la partie conjonctivale hypertrophiée au moyen d’une pincette et d’un petit couteau et raclant de l’autre l’épithelium et les lames plus superficielles à l’aide des mêmes instruments. Ensuite je rattachai la conjonctive sclérale, précédemment soulevée, moyennant trois points verticaux de suture et un transversal, à peu près comme on fait pour compléter l’opération du staphylome selon la méthode de Wecker. Enfin j’appliquai le bandage compressif de Arlt dans le but de faciliter et mieux assurer l’adhésion de la conjonctive sclérale à la surface décortiquée de la cornée et de la cicatrice. Ayant enlevé 48 heures après le bandage, quoique je reconnusse que l’effet en était déjà en partie obtenu, je jugeai opportun, après avoir levé les points de suture, de le replacer et le maintenir pendant quelques jours encore afin de consolider majeurement l’adhésion.
Dix jours après l’opération que je viens de décrire, après le narcotisme du patient, je déplaçai de nouveau par dissection la conjonctive légèrement enflée de ses récentes adhérences avec la cicatrice cornéenne et de toute la superficie scléroticale , et à peine vis-je cesser le dégonttement sanguin provenant des villositée vasculaires néoformées, qui donnaient à toute la superficie cicatricielle et cornéenne un aspect uniforme, j’exécutai avec la pointe du kératotome un limbe triangulaire irrégulier dans le centre de la cicatrice, et l’ayant saisi avec une pincette
.je le tranchai d’un coup de ciseaux, remarquant immédiatement que derrière ce limbe se trouvait cette petite frange de tissu iridé dont j’ai fait ci-dessus mention, ce qui nous rendait sûr que la brèche faite avait intéressé toute l’épaisseur de la cicatrice. En effet il en sortit d’abord un peu d’ humeur limpide absolument semblable à l’aqueuse, puis se montra une petite bulle brillante plus dense, qui évidemment était une petite hernie de l’humeur vitrée et qui nous confirmait l’absence présomptive du cristallin.
Ayant ainsi préparé le bulbe je passai immédiatement à l’introduction de la greffe d’ une entière cornée de lapin vivant, munie de sa respective conjonctive bulbaire et de quelques brins de sclérotique ayant soin d’introduire sous la conjonctive du malade les extrémités conjonctivales de la greffe, comme dans les deux précédentes expériences du même genre, afin que ces limbes se ravivassent en se soudant avec les deux pages et la marge pericornéenne de la conjonctive elle même fortement enflée par l’inflammation artificielle adhésive et par la récente incision. Mais comme il m’était arrivé d’observer déjà que la portion plus basse de la greffe ne pouvant être maintenue durablement couverte par la conjonctive sclérale de l’infirme ne réussissait ni à se vasculariser ni à s’identifier avec elle, je pensai qu’avec deux fils de soie seuls, préalablement disposés dans le segment conjonctival inférieur du morceau à greffer, on pourrait exécuter une suture suffisante pour obtenir que même la partie inférieure de la greffe restât également couverte par la conjonctive artificiellement gonflée et restât par conséquent en condition de pouvoir subir d’une manière uniforme les effets avantageux d’un bandage compressif méthodique, et de pouvoir résister sans déplacement aux inévitables contractions de/muscles palpébraux.
Le fait a prouvé que mes prévisions n’étaient pas illusoires puisque la soudure des marges de la greffe moyennant la vascularisation est réussie complète et même sur un angle du segment inférieur on vérifia durant le progrès adhésif une si luxuriante végétation conjonctive chez le patient sur un brin de la sclérotique qui faisait partie de la greffe qu’il fut nécessaire d’en faire l’excision.
Dans ce cas encore la cornée greffée, qui au moment de l’implantation apparaissait un peu ridée et par suite plus opaque qu’elle ne l’était aussitôt sortie de l’œil du lapin avait repris,, lorsqu’on enleva l’appareil compressif 48 heures après, sa normale convexité et une transparence suffisante pour distinguer le point noir de la brèche faite deux jours avant au beau milieu de la cicatrice leucomateuse du malade. Le déplissement opéré dansla nouvelle cornée, la conservation de sa convexité pendant 10 jours ne pouvaient s’expliquer sinon en admettant que la sécrétion de l’humeur aqueuse continuât en suintant dans la nouvelle chambre artificielle à travers la brèche prédisposée dans la cicatrice cornéenne.
Cependant comme le coté postérieur de la cornée implantée s’appuyait sur un tissu abondamment vascularisé ed avivé à plusieurs reprises par la coupure, il était naturel qu’elle dût subir une. graduelle rétraction et l’adhésion successive à ce tissu et consécutivement une limitation pour la récolte de l’humeur aqueuse.
L’affaissement survint en effet ainsi que l’adhérence d’une bonne partie de la greffe à la cicatrice placée au dessous, au lieu de la décoloration en jaune et de l’effeuillement des éléments de la greffe qui s’étaient vérifiés dans mes deux premières tentatives de kérato-plastique , mais quand je m’y attendais le moins je notais que la zone de cornée correspondant à la partie préalablement perforée de la cicatrice se faisait toujours plus transparente. Je sentis en moi une nouvelle animation et je mis main à ces remèdes locaux dont on se sert d’habitude dans les traitements des taches et des voiles cornéens, alternant les insufflations de la poudre de calomel à l’usage de la pommade de Pagensketer. Par ces moyens je parvins à un éclaircissement ultérieur du centre et de la partie haute de la greffe qui permettait d’observer un discret espace noir de pupille sans même s’approcher trop de l’œil du patient et sans que celui-ci fût obligé comme devant de baisser fortement le bulbe pour ; distinguer parfaitement les objets d’un certain volume, surtout en les regardant le dos tourné à la source de lumière.
De tels résultats qui se conservent encore aujourd’hui intacts.
me permettent de soutenir que, même torque se vérifie le cas d’une adhésion plus ou moins intense de la surface postérieure de la greffe cornéenne aux parties décortiquées de la cicatrice, il n’est pas dit que si le morceau cornéen transplanté ne se lie pas exactement avec la brèche de la cicatrice même celle-ci doive de nécessité s’oblitérer, tandis qu’au contraire s’il arrive qu’ il puisse se déterminer un courant, même faible, d’ humeur aqueuse cela peut suffire non seulement à empêcher l’obstruction de la brèche, mais encore à rétablir et conserver la transparence au moins dans la zone de la cornée implantée qui lui fait face. Tu as soutenu au Congrès une idée, sinon contraire, en partie au moins différente de la mienne, mais, si je ne me trompe, les résultats négatifs de tes essais de transplantation cornéenne n’ont pas servi à justifier en pratique ta pensée qui, en ligne théorique, est excessivement juste, et ont, non diminué mais augmenté la valeur des objections que je me permis de faire à tes idées pour répondre à celles que tu faisais aux miennes.
Je t’observai alors que, si, comme tu le conseilles, le morceau de cornée à greffer est très petit et en outre très ferme et soutenu par une muqueuse épaisse et vascularisée, je croyais moi aussi, qu’ il pourra se faire, comme tu l’assures, qu’on donne au trou dans l’œil humain une mesure très petite et exactement proportionnée à la grandeur de la greffe animale. Mais que celle-ci puisse être enserrée, corne dans une niche par la cornée rendue opaque ou par les marges du trou y pratiqué et qu’à la conserver dans une semblable position puisse servir avec efficacité l’action centrifuge des 10 ou 12 points de suture destinés à réunir la conjonctive du lapin à celle du patient, combinée à l’action centripède d’un bandage méthodiquement compressif, c’était là une chose, à mon avis, sinon impossible bien sûr très difficile à obtenir.
J’ajoutais encore que même en réussissant à obtenir cet enchâssement de la petite zone de cornée animale il me semblait que l’introduction de la partie muqueuse épaissie et vascularisée de la greffe animale sur la cornée ou pseudo-cornée sanguinolente devait déterminer une spéciale exagération du gonflement vasculaire apte par elle seule à faire tomber la portion cornéenne
de la greffe et provoquer en elle ou sur elle une vascularisation ou une condensation équivalentes par leurs effets à l’entière obstruction ou cicatrisation que tu prétendais devoir infailliblement survenir dans le trou exécuté à l’œil humain, quand, comme dans le procédé que j’ai adopté, il est plus petit que la cornée animale implantée.
A ces objections de ma part tu n’as pas répondu dans les séances du Congrès, découragé probablement par la froideur avec la quelle fut accueillie et traitée une semblable question par la majeure partie des collègues intervenus à la réunion, mais les résultats trop temporaires que tu dis d’avoir obtenu de l’application de ton procédé de kérato-plastique équivalurent, je crois, à une preuve que mes objections n’étaient pas sans fondement.
Après tout cependant je n’hésite pas à déclarer que d’après les faits observés dans mes trois expérimentations de transplantation cornéenne je fus induit dans la conviction qu’en combinant, et, je dirai presque, en greffant la méthode que tu enseignes avec celle que j’ai mis en usage on devrait aboutir facilement à des résultats plus complets et plus satisfaisants. Et de quelle manière je te le dirai de suite. Je voudrais, par exemple, conserver non seulement ta manière de préparer l’œil du sujet, mais aussi celle d’encadrer la cornée du lapin avec des ptérygesartificiels, mais au moment de la mise en place de la greffe, au lieu de sacrifier la partie de la cornée de l’animal munie des ptéryges en l’exportant je la laisserais intacte pour m’en servir comme base de soudure sur la cicatrice sanguinolente du patient ayant soin de faire correspondre la zone transparente du morceau greffé vis à vis de la brèche prédisposée dans la cicatrice même.
De telle sorte l’épaisseur de la portion de cornée couverte par les ptéryges contribuerait, selon moi, avec beaucoup d’opportunité à constituer entre la zone transparente de la greffe et le trou de la cicatrice un véritable espace de chambre artificielle et à établir par suite un discret courant d’humeur aqueuse très utile pour le maintient de la vitalité et de la transparence dans la partie centrale du morceau de la greffe-
Ensuite au lieu des nombreux points de suture que tu emploies pour réunir la conjonctive du lapin à celle du patient, je ne ferais qu’insinuer en haut et latéralement la conjonctive du morceau de greffe sous celle du patient gonflée artificiellement à plusieurs reprises, et je me bornerais à appliquer deux points de suture aux deux cotés de la partie conjonctivale inférieure de la greffe pour contraindre encore ici la conjonctive du patient à couvrir celle du morceau implanté, abandonnant ensuite à un bandage régulier le soin d’accélérer et assurer l’adhésion complète de la greffe animale aux tissus propres de l’œil opéré.
Je me proposerais de mettre à l’épreuve cette nouvelle, modifications de ton procédé et du mien en fait de kérato-plastique à la première occasion proprice qui me serait offerte, mais, comme malheureusement je n’ai jamais pu jusqu’ici réussir à obtenir la préparation des ptéryges artificiels sur la cornée du lapin je te serais vraiment bien obligé si tu me facilitais le moyen de mettre en pratique mon idée en me faisant la courtoisie que tu n’as pas refusée à notre collègue Simi de Florence, de m’envoyer un lapin dont tu aurais préparé la cornée.
Je ne perds pas courage à la suite des insuccès que j’ai eu comme toi, comme Secondi, De Vincentiis, Simi, Santarnecchi dans ces tentatives de chirurgie réparatrice; je ne suis pas dissuadé de les réitérer par les sarcasmes de quelques uns ou par le silence dédaigneux de certains autres, mais je suis encouragé, sans me faire illusion pourtant, par le premier résultat, quoique imparfait, que j’ai obtenu comme par les paroles bienveillantes et pleines d’excitation par lesquelles le prof. Scholer et le prof. Hirschberg de Berlin ont dernièrement résumé ce que j’ai écrit sur cet important argument (1).
Je t’aurai peut-être ennuyé avec ce long verbiage, mais pour te remettre en bonne humeur je veux le terminer par les pa-
(1) Voir: Jahresbericht iïber die Wirksamkeit der Augen-Klinilc von dott. H. Schocler, Docent an der Universitàt zu Berlin im Jahre 1877. Voir: Centralblat für praktisclie Augenheilkunde herausgegehen, von dott. Hirschberg Privât Docent der Augenheilkunde an der Universitàt Berlin. August, 1877.
rôles fort sensées qui sont la clôture d’une communication sur le même sujet du D.r Santarnecchi de Livourne.
u II est impossible de formuler un jugement sur un seul cas « et il serait exhorbitant que par suite d’un premier insuccès « on dût absolument renoncer à l’éspérance, qu’un jour à force « de modifications ou de nouvelles tentatives, on puisse par- « venir à soulager ces malheureux qu’il est désolant de voir « victimes d’une cécité absolue par cause de l’opacité de la « cornée, tandis qu’ils possèdent encore un appareil sensitif et « apte à transmettre et à fonctionner normalement si les rayons « lumineux pouvaient se frayer une voie jusqu’à lui.
u. C’est dans ce but que j’ai publié cette observation, heureux « si les oculistes voudront encore étudier la question et tenter « de nouveau ce qui, si l’on arrivait à un heureux résultat, « serait un des plus grands bienfaits dont l’humanité pourrait « se réjouir. »
Applaudissant à ces belles paroles je n’ajoute pour toi qu’une cordiale poignée de main et te souhaitant les meilleures prospérités je me proteste
Milan, Septembre 1878.
Ton affect, collègue et ami
D.r JEAN ROSMINI.