‹ Notes prises au MexiqueChapitre 5 sur 11 · ANNEXES · texte numérisé non relu

ANNEXES

Armée ^lezicaine proprement dite.

Il est extrêmement difficile de forcer les troupes mexicaines à faire une expédition en dehors de leur département. Arrivés à une journée de marche au delà, les hommes désertent en masse. C'est pour ce motif que Torganisation primitive comportait des corps ruraux composés des trois armes. Llnfanterie et la cavalerie donnaient lâchasse aux bandes ; parfois elles s adjoignaient un ou deux obusiers de montagne.

Ces petites pièces d'artillerie sont d'un usage général à cause de leur légèreté (1), qualité des plus précieuses dans un pays où les communications sont difficiles. Ces pièces sont rayées. Il suffit d'un mulet pour les transporter, mais on se sert de deux de ces animaux , dont un haut le pied. Deux autres mulets portent les munitions ; un cinquième porte l'affût. Quand les pièces sont montées, un seul mulet suffit pour les traîner. Les Français en employaient cependant deux.

(1) Leur poids ne dépasse pas iOO kilogrammes.

Outre les gardes rurales, recrutées, comme je l'ai dit, dans les provinces où elles servaient, il existe encore d'autres troupes, notamment la garde municipale formée de volontaires^ qui consentaient à servir partout. Ces troupes, qui représentent mieux l'idée que nous nous faisons d'une armée permanente, étaient mieux composées et rétribuées que la garde rurale.

On a à peu près supprimé toute cette organisation , et j'ignore les motifs qui ont engagé le gouvernement mexicain à prendre cette mesure ; toutes les organisations qui ont été essayées depuis ont été reconnues moins bonnes.

Les gardes rurales avaient un grand avantage dans Içurs provinces : recrutées à 'peu près dans toutes les haciendas ou fermes, elles se composaient d'hommes parfaitement au courant de toutes les routes. Combinées avec les gardes municipales, elles rendaient les plus grands services.

. Malheureusement l'anarchie qui désole depuis si longtemps les belles provinces de l'Empire mexicain a détruit, en grande partie, le sens moral du peuple, et l'armée manque généralement des sentiments d'honneur et d'amour envers la patrie qui devraient en faire la principale force.

Les soldats qui composent ce fantôme d'armée ne sont retenus sous les armes que par de fréquents appels, et encore cette mesure ne suffirait-elle pas si on ne les autorisait à se faire suivre par leurs femmes ou leurs maîtresses, qui vont à la provende, tordent le cou aux poulets, font cuire les galettes de maïs et préparent les repas de leurs coassociés. Ces véritables harpies sont les premières à passer à l'ennemi aussitôt qu'il est le plus fort ; elles tombent comme des vautours sur le champ de bataille et, en un clin d'œil , elles dévalisent les morts.

Les officiers, souvent rebelles eux-mêmes et traînés à la remorque de l'un ou de l'autre partisan, sont les dignes chefs de ces bandes sans consistance; ils n'ont, d'ailleurs.

aucune instruction militaire réelle, surtout depuis que Técole de Chapultepec n'existe plus.

Une main de fer et des colons européens pourraient, avec laide du temps , changer cet état de choses'. Mais il faudrait avant tout qu on pût établir la sécurité générale, sans laquelle le commerce ni Tindustrie ne peuvent se développer. Sans commerce et sans industrie pas de luxe ni de travail, et ce n est que par le travail que Ton pourrait relever le sens moral de ce peuple dont le réveil est possible. • ,

Pour continuer la description de Tarmée mexicaine , je parlerai de son costume, ou plutôt de ses costumes, car ils sont nombreux et varient à peu près dun soldat à Tantre.

En garnison, ils ont généralement des vêtements de toile. En route, quelques hommes sont en capote; d autres en veste, beaucoup en chemise ou à peu près. Ils agrémentent cette tenue primitive des débris de celles de leurs adversaires. Pour coiffure, Tinfanterie a un petit shako ou casquette en cuir. Pour armement, les fantassins ont des fusils lisses, qui, par dérogation à leurs habitudes, sont toujours très-propres. Est-ce parce quon est très-sévère sur cet article, ou bien, comme le disait le docteur Glibert, une matière huileuse suinte-t-elle^ réellement de leurs mains? J avoue que je n'ai pas approfondi cette question.

La seule arme présentable est l'artillerie. Elle est du moins habillée, et les officiers qui la commandent, ayant fait des études à l'école d'artillerie, sont doués de quelque instruction et ont un certain esprit de corps. La cavalerie est trèsétrange. Montée sur des chevaux de toute taille, coiiFée en partie du sombrero et en partie d'un petit shako comme celui de l'infanterie , cette cavalerie pittoresque est armée d'une vieille ferraille de mousqueton, dont elle fait le plus fréquent et le plus mauvais usage ; elle a, en outre, une

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espèce de petite lancé de cinq ou six pieds, garnie ou non du pavillon national. Cet armement est complété pour quelques-uns par un machete ou sabre à fourreau en cuir, placé sur le côté gauche du cheval entre la sangle et la selle. Il n'est là que pour la forme, car il ny a guère que les dragons dellmpératrice, commandés par le brave colonel Lopez, qui sachent s'en servir.

Les cavaliers sont chaussés les uns de bottes, les autres de bottines avec ou sans éperons ; ils portent le pantalon avec ou sans sous-pieds, mais tous sans distinction ont un fouet, et, en outre, un lasso qui leur sert à prendre les bœufs, à rattraper leurs chevaux ou à prendre ceux de lennemi abattu.

Dans chaque corps il y a un petit peloton d'exploradores composé des meilleurs cavaliers connaissant bien le pays. Ce peloton est mieux payé et fait plus de prises parce qu'il est toujours en avant. Lui seul est armé de mousquetons rayés et pour la plupart se chargeant par la culasse.

Nous avons souvent été en expédition avec des troupes mexicaines, entre autres avec celle du colonel Quiroga, qui commandait autrefois toutes les troupes du Nuevo-Leon sous Vidauré. Ce brave colonel connaissait son département comme son logis. Il avait environ 300 cavaliers formés en 3 escadrons, dont le premier avait des armes se chargeant par la culasse, le deuxième, des armes rayées se chargeant par la bouche, et le troisième, des armes de pacotille. Ses hommes étaient recrutés dans tous les ranchos, ou petits villages, de sorte qu'il pouvait aller n'importe où, le jour comme la nuit, sans crainte de s'égarer. Il nous rendit de grands services.

Le colonel Quiroga avait d'excellents moyens pour empêcher la désertion de ses hommes. Il avait choisi ses officiers et introduit dans son corps une discipline sévère, et, ce qui était bien plus efficace, il rendait les parents ou les

villages responsables des déserteurs, que la famille ou Valcade devait immédiatement remplacer.

Le Mexicain a un genre de courage tout particulier. Il est excessivement dur et supporte avec un stoïcisme incroyable les opérations les plus pénibles, bien supérieur en cela au Belge, qui résiste cependant mieux à la douleur que le Français.

Le Mexicain peut faire, sans trop de fatigue, douze à quinze lieues (1) par jour. Il est excessivement sobre et supporte bien le froid ; il peut marcher mal vêtu et en sandales. En tirailleurs, derrière des barricades ou chaque fois qu'il n'a pas à craindre la baïonnette, il se bat à outrance. Il nest donc pas sans qualités militaires. Un gouvernement puissant qui saurait discipliner larmée, remonter son moral, accorder des récompenses aux belles actions et assurer à chacun une retraite en cas de blessure, pourrait organiser au Mexique une force très-respectable.

Quoique les Mexicains aient appris à se battre depuis l'occupation française et qu'ils soient devenus plus tenaces et plus audacieux, ils commencent presque toujours à tirer à des distances impossibles en poussant des cris et en défiant leurs ennemis. Un de leurs escadrons charge. Il est ramené, recharge, et ainsi de suite. Rarement il pousse la charge à fond. Les hommes semblent plutôt exécuter une fantasia qu'une manœuvre de combat. Parfois ils attendent leur ennemi dans une forte position, croyant qu'on n'osera les en déloger. Parfois encore, comptant sur leur nombre, ils viendront vous attaquer ou chercher à vous surprendre.

Le Mexicain marche rarement la nuit : je crois qu'il craint les ténèbres. Cependant, dans le nord il est plus

(1) La lieue mexicaine est de 4 kilomètres.

brave et plus hardi. Cela provient un peu de la différence de race et de Thabitude qu'il a d'être en armes pour repousser les attaques des Indios-bravos.

Presque toutes les cités mexicaines ont des barricades faites à'adaubes. Comme la plupart des maisons sont construites avec de semblables matériaux, on peut, en très-peu de temps, se mettre à Tabri. Un petit nombre d'hommes derrière des retranchements de cette nature peuvent défier des forces considérables.

Toutes les rues sont droites et divisées en cadres ou pâtés d une douzaine de maisons. Au centre des villes se trouve une grande place où sont d'ordinaire l'église et la préfecture. Ces édifices sont presque toujours d'une solidité à défier le canon et servent de réduit. En élevant quatre barricades aux angles de la place, on forme un excellent retranchement.

On peut, d'après ces données superficielles, juger de la difficulté de pacifier un pays quatre ou cinq fois grand comme la France et peuplé seulement de 8 millions d'habitants, qui n'ont pour toute fortune que l'agriculture.

Les villes servent seulement de résidence aux riches propriétaires, et de marché où l'on va s'approvisionner d'objets venant d'Europe. Ces objets ne sont pas, du reste, de première nécessité pour un peuple marchant en sandales ou allant à cheval, et dont le costume se réduit à -un immense chapeau et à un zarajié ou couverture de fabrication indigène.

Quant â/la nourriture, elle se compose de maïs et de haricots avec un peu de viande séchée au soleil.

Comment atteindre des gens qui font par jour douze à quinze lieues à pied et vingt à cheval ; qui couchent sur la dure et n'ont besoin que de deux pierres pour broyer leur maïs et d'une plaque en tôle pour le faire cuire ? Comment saisir cet ennemi, qui, à votre approche, se divise eu petites

bandes pour vous dépister, et peut se réunir si facilement en grand nombre pour vous attaquer?

Gomment établir un état de choses solide chez un peuple qui n a, pour ainsi dire, d'autre industrie que lorganisation des bandes? La population blanche est toujours divisée en deux partis, dont l'un cherche à renverser l'autre pbur arriver au pouvoir et s'enrichir à son tour. Ces deux partis s'appuient à tour de rôle sur la race métis (1), et emploient fréquemment comme soldats des Indiens enrôlés de force (2).

D'après une ancienne loi, ces derniers ne pouvaient devenir propriétaires. Bien que cette loi soit abrogée aujourd'hui, ces pauvres diables n'en sont guère plus avancés ; ils n'ont ni commerce ni industrie lucratives ; ifs ne travaillent d'ailleurs que le moins possible et ne demandent qu'à dormir.

Au demeurant, malgré leur fainéantise, les Indiens constituent la partie la plus morale de la population. Ils sont bons, doux, honnêtes, et ont fort peu de besoins. Le luxe est pour eux sans aucun attrait.

Il y a cependant au Mexique beaucoup de braves gens, et des oflSciers courageux, bons, honnêtes et intelligents. Malheureusement ce ne sont pas les plus remuants, et soit qu'ils craignent de se compromettre, soit qu'ils n'osent espérer d'être soutenus, ils évitent de manifester trop ouvertement leur opinion. Ils sont d'ailleurs disséminés et ne pourront se reconnaître et se montrer que quand ils auront un gouvernement fortement assis.

(i) Qui 8« rapproche de ce que nous appelons o le peuple. » (2) Les Indiens sont considérés comme des serfs ou des esclaves, bien qu'en réalité ils ne soient la propriété de personne.

Contre-guérilla du colonel Dupin.

Je dirai ici deux mots d un corps dont l'organisation a été inspirée par les circonstances. Je veux parler de la contreguérilla du colonel français Dupin. Cette contre-guérilla comptait dans ses rangs 'un peloton dexploradores recruté parmi les indigènes et dont le colonel Dupin était on ne peut plus satisfait. Ces hommes étaient bien montés et bien armés. Le colonel ne les engageait que pour un ou deux ans, parfois même pour six mois. Ils avaient la faculté de se faire remplacer par un parent ou par un ami, ce qui ' supprimait complètement la désertion.

Rien de plus curieux, du reste, que lorganisation des troupes de ce commandant supérieur du Tamaulipas. Les 150 premiers honunes qui furent mis à sa disposition étaient de toutes nations et avaient une manière assez particulière d envisager la morale. Il dut les discipliner par les moyens les plus sévères. Il fut ensuite autorisé à porter Teffectif de son corps à 800 hommes (1), qui formaient quatre escadrons de cavalerie et*, un bataillon d'infanterie (2). C'était un véritable petit corps d'armée composé de cavaliers audacieux et de fantassins infatigables.

Forcé de parcourir des espaces immenses, le colonel Dupin dut donner à sa troupe la plus grande mobilité. Tous les trois mois les exploradores avaient droit à un nouveau

(i) Arabes, Italiens, Grecs, Américains, Mexicains, Français, etc. (2) La contre-guérilla possédait deux obusiers de montagne.

cheval. Quant à Tinfanterie, il lui était accordé un cheval ou mulet pour deux hommes.

Autrefois l'hospitalité du Mexicain allait jusqu'à remplacer par un bon cheval la monture fatiguée de celui qui logeait sous son toit. Il est probable que, dans un but d'économie, le colonel Dupin a fait revivre cette coutume.

Le fantassin recevait 25 piastres par mois, soit 130 francs. On lui retenait 2 Vi piastres pour son demi-cheval. Le cavalier recevait 32 piastres.

Il n'y avait pas de bagages. On remplaçait tout au fur et à mesure des besoins ; chaque soldat recevait tout en espèces et vivait comme il l'entendait. Il n'y avait d'autre allocation que la ration de viande, et comme on faisait souvent une économie sur cet article, dans un pays où les troupeaux sont innombrables, le colonel ordonnait des distributions de café, qu'on payait au moyen des épargnes.

Des marchands ambulants suivaient la colonne à leurs risques et périls.

I^e colonel était tout-puissant dans sa petite armée et dans son département.

Tout me porte à croire que plusieurs corps, organisés de cette façon et bien commandés, auraient suffi, dès le principe, pour amener la pacification du pays. Mais outre qu'on hésite à multiplier des corps ainsi composés, que d'argent ne coûteraient pas des organisations semblables, sans compter qu'il faudrait d'autres régiments pour recevoir les hommes usés ou blessés et pour les remplacer.

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