DEUXIÈME PARTIE
De la discipline.
Personne n'ignore que la discipline est la base de toutes les armées. Établissez-la donc forte dès le principe, mais qu'elle soit sage, éclairée et jamais tracassière. Rien de désagréable comme d'obéir à un despotisme borné. Exigez sans morgue ce qui est juste et faites-le exécuter dans le plus bref délai. Que vos sous-officiers et caporaux commandent aux soldats comme à des hommes et non comme à des enfants ; qu'ils ne fassent pas une affaire d'État d'une niaiserie ; qu'ils n'aient jamais de parti pris ; qu'ils soient toujours justes et bienveillants; qu'ils connaissent bien le caractère de chacun et agissent en conséquence. La manière dont une punition est infligée augmente ou diminue }a valeur de la peine. Il faut donc toujours tenir compte des antécédants et du caractère. ^
Il n'est pas inutile de dire ici qu'un simple reproche, fait souvent plus d'effet sur certaines natures que n'importe quelle punition.
On ne doit pas oublier que celui qui sait obtenir naturellement, par la seule influence morale, est un chef accompli.
Que Tofficier conserve toujours son calme, et qu'il soit inaccessible aux mouvements d'humeur. Celui qui s'y abandonne le regrette immédiatement après. L'emportement sur lequel il est obligé de revenir lui enlève une partie de sa force et de son autorité. L'oubli de ce principe peut entraîner à de graves conséquences.
L'âge, le grade, .la position enfin, élèvent tellement l'officier au-dessus de ses inférieurs, qu'il est ridicule de sa part de faire attention à bien des petites choses.
Qu'il feigne parfois d'ignorer ou de ne pas entendre de légères plaintes après une forte fatigue , ou des demi-mots prononcés par un ivrogne.
L'ivrognerie est cependant si funeste , qu'en principe il faut sévir rigoureusement contre ceux des ivrognes qui ont trop peu de qualités pour faire oublier leur défaut. Ces gens-là constituent une véritable plaie ; leur estomac délabré refuse toute nourriture, et ils ne peuvent, par suite, supporter les fatigues.
En moins de trois mois, un capitaine doit avoir formé tout son monde à sa manière de voir.
* Faites toujours respecter l'autorité de vos sous-ordres ; mais quand ils ont été maladroits, blâmez-les, et au besoin, punissez-les.
Exigez que les soldats soient polis envers les caporaux et les sous-officiers. Quand ils s'écartent de cette règle, que ces derniers les rappellent à l'ordre d'une manière bienveillante. Que personne n'oublie qu'on peut être poli envers ses chefs, prévenant même, sans servilisme. La politesse dénote l'éducation et il serait désirable de voir tous les hommes en ofirir au moins l'apparence ; les rapports en seraient plus agréables et les conflits moins fréquents.
On ne peut trop recommander aux adjudants-majors de veiller particulièrement à ce que leurs adjudants sous-o^ciers, soit à table, soit dans les réunions, exigent des sous-
officiers que chacun fasse preuve de savoir-vivre. Mais qu'on remarque bien que ce résultat ne s obtient pas du jour au lendemain. Rien de plus fâcheux que de brusquer les choses.
Le colonel doit bien connaître ses officiers supérieurs et savoir ce que chacun d'eux peut donner. Dans de petites réunions amicales, sousformede causeries qu'il aura avec eux, il pourra prendre des renseignements sur chacun. Il saisira toutes les occasions pour s'assurer' si ces messieurs ne se sont pas trompés dans leurs appréciations. S'il a du bon sens, il reconnaîtra et jugera vite les qualités de ses subordonnés. Il saura récompenser ceux qui le méritent, ne fûtce que par une bonne parole, ce qui suffit aux bons ; il encouragera les tièdes et blâmera les mauvais; il saura utiliser son monde de manière à en tirer le meilleur parti. Les grands capitaines n'avaient peut-être pas d'autre secret que la connaissance exacte du cœur humain.
Que le chef voie souvent ses officiers ; qu'il soit toujours bienveillant et évite de les froisser. Par le bon sens il sera à hauteur de tous. Ceux qui auraient plus d'instruction, de savoir ou de fortune, sauront toujours reconnaître en lui un homme digne de les commander. L'intégrité, l'honnêteté et le sentiment du devoir sont des qualités devant lesquelles chacun s'incline instinctivement.
Si l'officier doit, jen général, donner l'exemple de la politesse à ses subordonnés, afin de la commander envers luimême, le chef ayant affaire à des hommes intelligents et instruits, doit l'observer encore plus envers ses officiers : chacun imitera ce qui vient d'en haut, et tous auront, les uns pour les autres, les égards que se doivent des gens bien élevés.
Qu'il éyite cependant d'avoir des sympathies trop prononcées : j'ai entendu reprocher ce défaut à un officier 'supérieur qui, à part cela, avait toutes les bonnes qualités.
J'ai toujours pensé que nous devrions, à Tinstar de l'armée française qui a des bataillons d'Afrique composés d officiers vigoureux, mais d'hommes ayant subi une ou plusieurs condamnations, avoir aussi notre bataillon de discipline, où nous enverrions nos récalcitrants, nos vendeurs d'effets, nos déserteurs, et tous ceux, enfin , qui emplissent les maisons de détention. Ce serait une dépense de moins pour l'État, qui, à un moment donné, aurait un bataillon de plus se battant bien , au lieu d'un tas de rossards qui peuplent les prisons pour se soustraire au service militaire.
Nous avons maté de cette manière nos mauvaises têtes au Mexique. Nous y avions une petite compagnie de discipline, d'une vingtaine d'hommes , qui travaillaient à approprier ou à compléter les ouvrages de la citadelle de Monterey.
De rinstruction des régiments.
Rien ne donne plus de confiance à un colonel que de savoir son régiment parfaitement discipliné et bon marcheur. Dans ces conditions, il peut tout en attendre. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut lui donner des hommes vigoureux, ou au moins la latitude de placer au dépôt les malingres.
Les corps perdent promptement les non-valeurs; dans aucun cas on ne peut compter sur elles, car c'est à peine si l'on peut en faire de médiocres soldats de garnison. Il est donc préférable de les envoyer de suite dans les dépôts où on les exercera souvent et longtemps. C'est pour ces non-
valeurs surtout que les promenades sont bonnes ; elles leur donnent du nerf, au physique et au moral.
La légion belge avait au Mexique une compagnie de dépôt à Mexico et une compagnie auxiliaire à Morelia. Ces deux compagnies se composaient de tous les hommes impropres à faire campagne, de sorte que les deux bataillons n'étaient formés que d'hommes solides.
Afin de donner une idée des non-valeurs, je citerai Teffectif de notre régiment, qui était, à sa formation, de 1,567 hommes, officiers compris. Lors de notre départ de Mexico, le 5 mars 1865, nous avions laissé deux compagnies à Tacubaya, et nous ne pûmes mettre en ligne que 900 et quelques hommes. Jamais, durant toute la campagne, nous n'en avons eu davantage. Il est vrai qu au bout d'un an nous avions conservé à peu près le même effectif, les hommes qui avaient été mis hors de combat ayant été remplacés par des non-valeurs qui s'étaient fortifiées ou remises.
Le colonel doit chercher à rendre son personnel tout à fait mobile, de manière à ne plus avoir aucune inquiétude et à pouvoir se réserver tout entier aux combinaisons.
Il exercera son régiment aux manœuvres, principalement aux ploiements et aux déploiements ; aux marches en colonne et en bataille et à la formation de carrés, de manière à exécuter tous les mouvements avec aplomb et précision, et à donner ainsi à chacun toute la confiance possible.
Il s'attachera surtout à lecole des tirailleurs, qui acquiert une importance en raison directe du perfectionnement des armes. Le soldat doit y être tellement rompu, qu'en prenant une fraction au hasard on puisse lui faire exécuter n'importe quel mouvement.
Chacun sait que rien ne forme le coup d'œil comme les exercices de tirailleurs judicieusement faits.
Que l'on attache au tir une importance non moins grande.
A quoi serviraient des armes perfectionnées si le soldat était inhabile à s'en servir?
La pratique seule fait voir combien l'homme tire mal, toujours trop vite et trop haut.
Des officiers français m'ont affirmé avoir vu, en 1859, un de leurs bataillons de chasseurs faire feu à bonne portée sur un bataillon ennemi sans lui mettre deux hommes hors de combat.
L'inoonvénient principal qui résultera de l'introduction d'un fusil à tir rapide, c'est que la fumée deviendra par moment tellement épaisse qu'il sera impossible de viser. Aussi croyons-nous que dorénavant le tir .n'aura lieu que par salves, au commandement, sauf quelques exceptions.
Quand, par exemple, la troupe sera attaquée à, la baïonnette, il est probable que le tir aura lieu au commandement jusqu'à ce que l'ennemi soit à une distance telle, qu'il devienne impossible de le manquer en tirant dans le tas sans viser.
Plus que jamais on devra recommander aux hommes de viser bas.
Dans les feux à commandement, le chef est plus maître de son monde et le soldat a le grand avantage de pouvoir conserver son Calme ; aussi devrait-on y habituer la troupe. ,
Devant l'ennemi on devrait casser la tète à celui qui tirerait sans autorisation, car il serait certainement imité, et, grâce à la rapidité de la charge, vous auriez bientôt brûlé plus de poudre aux moineaux qu'il n'en faudrait pour gagner la bataille.
Ces fusillades sans résultat enhardissent l'ennemi, tandis qu'une décharge faite à bonne portée, avec calme et précision, arrête net l'élan des meilleures troupes.
S. E. le maréchal Mac-Mahon, qui s'est beaucoup occupé de tir, avait fait disposer des cibles mouvantes au camp de Châlons. Il ordonna à un chef de bataillon de mar-
— sécher dans une direction donnée, et de faire feu quand il verrait les cibles se dresser. Le feu fut presque sans résultat, ainsi que lavait prévu le maréchal.
Cet exemple prouve combien on doit s'attacher à perfectionner rinstruction du tireur.
Je voudrais voir supprimer les tambours dans nos régiments. Les bonnes d enfants y perdraient loccasion d'admirer le tambour-major ** tout galonné d or ; ^ mais ce qui nous est arrivé au Mexique ma dégoûté à jamais des plus beaux tambours du monde. Au bout de quelques mois, nous n en avions plus que deux ou trois par bataillon, et encore leurs caisses aallaient-elles qu'à demi. Nos tambours prenaient la carabine d'un homme à l'hôpital, quelques-uns de nos musiciens faisaient de même et nous rendaient ainsi de très-bons services. On a toujours trop d'hommes inutiles et jamais assez de combattants. Je voudrais voir adopter uniquement les cornets, qui, tout en donnant les qignaux, font le coup de fusil au besoin.
Avant de terminer cet article, qu'il me soit permis de recommander l'exercice de la natation. C'est un exercice extrêmement utile en campagne, et qu'il faut encourager, ne fût-ce qu'au point de vue de l'hygiène et de la propreté.
On devrait aussi accoutumer les hommes à laver leur linge eux-mêmes. C'est indispensable en campagne.
Du courage.
Depuis que l'on ne combat plus corps à corps, le courage individuel disparaît et fait place au courage des masses.
IaSl fortune sourira à celui qui saura le mieux disposer ses troupes, y maintenir le plus d'ordre, et qui acquerra sur elles le plus d'empire.
On ne doit rien négliger pour exalter la confiance de ses soldats. Quand cette confiance est bien établie, elle donne du courage au plus poltron.
Nos soldats de la légion belge savaient qu'en plaine ils étaient forts comme 5 : 1 au point de vue de la valeur individuelle. Aussi ne comptaient-ils pas leurs ennemis. Ils savaient également que contre un ennemi retranché leur supériorité diminuait. Cependant, on est parfois étonné de voir ceux qui attaquent un poste retranché montrer plus de bravoure et avoir plus de succès que ceux qui le défendent. Il y a plusieurs motifs pour qu'il en soit ainsi. Je ne ferai remarquer que les suivants : Celui qui est derrière une fortification qui ne le couvre pas entièrement tire mal et craint même les projectiles qui s'enfoncent dans le parapet; de plus, il est souvent isolé ou à peu près, tandis que les assaillants sont en colonne sous la pression des chefs et le regard des camarades. Voici ce que m'a raconté à ce sujet un lieutenant-colonel français. Au siège de Oajaca, une fraction de bataillon, chargée de la défense d'un ouvrage qui ne couvrait que jusqu'à la ceinture, vit venir à elle des troupes de la place Le lieutenant-colonel voulut parier que les défenseurs ne tiendraient pas, ce qui eut lieu en eflet. Aussi toutes les barricades qui furent construites depuis au Mexique furent-elles surmontées d'une rangée A'adaubes (1), pour garantir la tête des défenseurs, qui visent alors avec assurance.
Au commencement de l'expédition, les Français étaient supérieurs à leurs ennemis comme 10 : 1. Mais les Mexi-
(i) Grandes briques sécbées au soleil.
cains ayant appris à mieux se battre, la moyenne était diminuée, lors de notre arrivée, dans la proportion que j ai indiquée plus haut. Ceci s explique aisément : le courage n est pas lapanage d un seul peuple ; il y a des hommes braves et des poltrons partout. La véritable supériorité n'existe que dans le choix des positions, Tordre, la discipline et la force que le soldat puise dans Tinstruction. Ne négligez donc aucun moyen pour mettre* toutes les chances de votre côté.
Quand vous aurez un adversaire égal en nombre et en qualité, la chance tournera pour le plus tenace.
Apprenez à votre monde qu'il n y a pas de salut possible sans la victoire, et qu'il faut l'obtenir quand même ; que chacun en soit bien convaincu et elle vous sera réellement assurée.
Le courage de l'officier doit être de beaucoup supérieur à celui du soldat, et il en est généralement ainsi, à cause de l'instruction qui a développé en lui toutes les nobles qualités de l'homme. Le propre du courage de l'officier c'est d'être calme dans le danger ; c'est la qualité la plus rare. Elle distingue le véritable homme de guerre. En temps de paix, il est difficile de pouvoir deviner quelle sera, à un moment donné, la contenance de tel ou tel. Il est des caractères qui ne se révèlent que dans les moments critiques ; cependant, en thèse générale, l'homme froid et impassible a plus de chance qu'un autre de rester calme dans des situations difficiles. Mais on peut poser en règle absolue que celui qui, en temps de paix, est hésitant, effi:*ayé de la responsabilité et n'ose prendre aucune décision, sera mauvais et toujours mauvais.
Habituez vos officiers à oser prendre une décision et à assumer une responsabilité. A ce propos, qu'il me soit permis de citer l'exemple de M. le commandant Saussier. Cet officier était capitaine au début de l'expédition mexicaine et
commandait en cette qualité un poste dans les environs d'Orizaba. Ce poste était souvent inquiété par des guérillas qui avaient établi non loin de là le centre de leurs opérations. Un jour il quitte son poste pour aller les surprendre, mais lennemi avait disparu. La troupe du capitaine Sau'ssier était au repos, lorsque tout à coup elle est assaillie par lennemi revenu brusquement sur ses pas La situation était critique, l'heure était avancée et la retraite difficile. Rester bloqué c était s exposer à mourir de faim. Cependant l'ennemi grossissait à vue d'œil. Le capitaine français ne perd pas la carte ; il réunit quelques chaloupes, et, à la faveur du demijour, il fait mine de vouloir les lancer pour traverser la rivière et regagner par là son cantonnement. L'ennemi, qui s'aperçoit du mouvement, dirige son feu sur les travailleurs et se concentre pour s'opposer au départ. La nuit survenue, les deux camps se livrent au sommeil ;* çaais avant le jour le capitaine Saussiér fait lever son monde et file rapidement par un autre chemin sans essuyer la moindre perte. Depuis lors il ne fut plus inquiété.
Lorsque M. le général Bazaine apprit qu'un de ses capitaineç avait fait, sans en prévenir personne, une longue course qui l'avait compromis, il lui infligea quinze jours d'arrêts sans accès ; mais six semaines après il le nommait chef de bataillon.
De la courtoisie chez les Français.
Qu'il me soit permis ici de rendre un juste hommage à l'armée française. Personne n'est aussi délicat que le Fran-
çais quand il reçoit les étrangers. Jamais on n accordera dans notre pays à un régiment national plus d'honneurs que le nôtre n'en reçut lors de son passage en France et de son arrivée au Mexique. A Angers, MM. les oflSciers du 51®, leur commandant en tête, vinrent nous attendre à la station où ils nous dirent qu un quartier était à la disposition de nos hommes pour y manger la soupe ; que leurs sousofRciers attendaient les nôtres pour dîner ensemble, et que, quant aux officiers, ils nous priaient de vouloir bien accepter le punch à défaut du dîner que nous déclarions ne pouvoir accepter. Lors de notre relâche à la Martinique, M. le gouverneur de Lascourt et les officiers de Fort-de-France furent pour nous les meilleurs camarades. A notre débarquement à Vera-Cruz, M. le commandant Marchai et ses officiers eurent également pour nous toutes les prévenances. A Orizaba, M. d'Acheux, commandant supérieur, vint nous recevoir avec ses officiers et nous offrir à dîner. Tous ces messieurs eurent ensuite l'obligeance de nous servir de guides pour visiter les environs, qui sont charmants. A Puebla, M. le colonel Jeanningros, de la légion étrangère, vint également avec tous ses officiers et sa musique nous faire le meilleur accueil. Il en fut de même à Mexico de la part de M. le général UHériller et des officiers présents dans la capitale. Le 8 février 1866, à San-Luis-Potosi , M. le général Douay nous fit d'abord envoyer un courrier, puis le lendemain nous fit recevoir et nous passa en revue. Pour nous manifester sa bienveillance, il nous réunit chez lui et nous offrit un punch auquel il invita tous les ofSciers de la garnison. Le 2 septembre, M. le colonel Bauchet, du 3® zouaves, nous reçut également fort bien à Queretaro. Pendant la route, M. le chef d'escadron Vignoti, commandant la colonne, fut on ne peut plus délicat. Tous enfin, intendants, médecins, officiers et généraux firent pour nous ce qu'ils eussent fait pour les leurs. >
En résumé, quand le Français offre quelque chose, il le fait avec une grâce qui en double le prix.
Nous fûmes moins en contact avec les Autrichiens ; cependant chaque fois que nous eûmes loccasion de les rencontrer, nous les trouvâmes dune courtoisie parfaite.
Des rapports des officiers avec leurs supérieurs.
J ai souvent entendu dire, par des oiBciers ayant vu de près l'armée française et dautres armées, que les rapports entre les oiBciers subalternes et les officiers supérieurs y sont beaucoup plus larges que chez nous. A cela je répondrai : qu'en France et dans d autres pays, larmée, existant depuis longtemps, a pu gagner une expérience que nous n avons pas encore; que, du reste, les choses sont déjà bien changées chez nous depuis quelques années, et enfin, que les rapports entre individus dépendent un peu du caractère de la nation.
Le Français, naturellement afiable, aune éducation innée qui lui permet de distinguer toujours la mesure qu'il doit observer. SU lui arrive de s'écarter parfois des bornes, il est vertement réprimandé, et l'officier supérieur auquel il a manqué s'observe à l'avenir avec lui.
Comme exemple de la déférence des officiers français envers leurs supérieurs, je citerai la division du général Douay, où, sans défense aucune, on n'a jamais porté le sombrero mexicain, uniquement parce que le chef avait lui-même conservé tout le temps la coifiure d'ordonnance.
Du duel.
Généralement, rien de plus ridicule ni de plus pernicieux que le duel. Chacun sait que les querelles viennent presque toujours à la suite de libations un peu trop copieuses; leur premier effet amène une vive expansion suivie bientôt dune irritabilité nerveuse qui conduit presque infailliblement à un panque mutuel d égards.
On doit tout mettre en œuvre pour éviter ces provocations qu on s'expose à payer d'amers regrets après avoir estropié la veille un camarade, souvent fort estimable, et contre lequel on n avait aucun motif personnel de haine.
Le duel devient quelquefois une monomanie. S'il en surgit un, il est bien rare qu'il ne soit suivi de plusieurs autres, qui finissent par jeter dans un corps d'officiers de nombreux germes de discorde.
Chacun devrait être animé d'un grand esprit de conciliation et refuser de servir de témoin à celui qui a tort. Celuici devrait bien s'incliner devant une réprobation unanime, et, à moins de s'isoler complètement, consentir à s'excuser s'il a été injuste ou maladroit.
11 ne faudrait autoriser le duel que dans certains cas graves, et alors il devrait être sérieux.
Dans l'armée française, aucun officier ne peut, sans encourir une punition des plus sévères, se battre avec un de ses inférieurs. Cette mesure a été sagement prise par les règlements afin d'éviter qu'un inférieur mauvais coucheur ne cherchât querelle, sous des prétextes futiles, à un supérieur qui aurait pu lui déplaire dans telle ou' telle affaire de
service. Cette mesure a rendu les duels fort rares dans larmée française, et c'est une amélioration sensible eu égard à ce qui s y passait jadis.
Il faut rendre aux Français cette justice, c'est quen règle générale ils sont plus affables et plus courtois qu'aucun peuple.
Pour un rien le Belge s emporte, surtout quand il est en pays étranger; il s'anime, discute à tout rompre, et, en définitive, il a la main très-légère. Le lendemain, il regrette bien un peu ce qui s'est passé, mais pour rien au monde il ne voudrait reculer d'une semelle, et par pur entêtement il ira, de fort bonne grâce, du reste, servir de cible à son adversaire.
Le duel est loin cependant de prouver le courage. Celui qui est fort et adroit peut conserver son sang-froid en présence d'un adversaire qu'il croit ou qu'il sait inhabile, et cependant sur le champ de bataille il montrera moins de calme et de bravoure réelle.
Il faut cependant s'appliquer avec soin au maniement de son sabre. L'exercice des armes est un exercice salutaire qui développe la force et a l'avantage d'imposer un certain respect à quelques bretteurs de profession.
De la discrétion.
J'ai parlé dans l'article précédent d'un défaut des Belges. Je dois en mentionner un second qui, je le reconnais, n'est que l'exagération d'une belle qualité. Familiarisé dès son
enfance avec la critique, et habitué à exprimer ses opinions sur tous et sur toutes choses, lofficier belge pousse la franchise jusqu'à la dernière limite, n^'importe Fendroit où il se trouve, en public comme ailleurs, suivant Finspiration du moment. Il critique ses chefs et les institutions militaires avec un feu et un talent dont le diapason ne fait que s'élever s'il rencontre quelque approbation.
L'intérêt général bien entendu devrait cependant engager l'officier à plus de modération. Il devrait se dire que ses auditeurs doivent se former une bien mauvaise opinion de l'armée d'après le portrait peu flatté qu'il en fait.
Le pourant général des idées a malheureusement une tendance à un mercantilisme exagéré, et, par suite, on a mauvaise grâce à. discréditer une institution dont on est soimême, en réalité, le plus sincère et le plus fanatique partisan.
Dans un chapitre qui se trouve à la fin de cette seconde partie, il sera fait une comparaison entre notre armée et d'autres dont la réputation est solidement établie. On verra que le résultat de cette coaiparaison est loin d'être au désavantage de l'armée belge.
Imitons donc la discrétion des autres militaires, et sur-tout la discrétion des militaires français, bien que ceci ressemble singulièrement à un paradoxe. Il est très-rare d'entendre les officiers français discréditer les institutions qui les régissent ou les chefs qui les commandent, surtout en présence d'étrangers. Aussi leur armée conserve-t-elle son prestige au dedans et au dehors.
De la rivalité dans les commandements.
Rien n est plus pernicieux pour le pays et pour larmée que la rivalité dans les commandements. Sans remonter bien loin dans Thistoire, il est incontestable que ce fût une des grandes causes des revers de larmée française en Espagne sous Napoléon P"".
C est au gouvernement à aviser aux moyens de prévenir les rivalités et les dissentiments. Il doit faire plus que désapprouver ceux des chefs qui auront subordonné les intérêts de la. patrie à leur amour-propre ou à leur égoïsme. En revanche, il doit récompenser d'une manière éclatante celui qui a assez de grandeur d'âme pour faire abstraction de sa personne dans le but d'assurer le succès des efforts généraux.
De lavancement.
Un bon mode d'avancement ne serait-il pas la pierre philosophale de notre métier?
Savoir découvrir les bons, voilà le diiBcile! Il arrive fréquemment qu'on n'apprécie les. qualités d'un oiBcier que lorsqu'il est devenu trop âgé pour qu'on puisse les utiliser.
Examinons cette question de l'avancement en partant du premier grade.
Pour former nos sous-lieutenants, nous avons nos sousofficiers et nos élèves de Fécole militaire. Il faut savoir équilibrer ces deux éléments. Notre école nous a fourni des officiers excellents et d'autres médiocres. Pourquoi cette différence ? Souvent on n a pas été assez rigoureux lors des examens. Souvent on a été conduit à admettre en une fois à Técole un nombre d élèves beaucoup trop considérable. Les années suivantes on a donc été forcé de n en accepter que fort peu. Cette manière de procéder na certes pu donner toujours d'heureux résultats.
Ne nommez officiers que des gens vigoureux au physique et au moral. Que ceux qui sortent de lecole militaire aient la science et beaucoup de science, car ils ont aussi la jeunesse et doivent fatalement parvenir ; que ceux qui sortent des rangs des sous-officiers aient le plus de science possible ; Jls conserveront toujours Tinappréciable avantage davoir fait eux-mêmes le métier et d avoir vu le soldat de plus près.
Laissez-les marcher jusqu'au grade de capitaine inclusivement. Pour occuper ce grade, il n est pas nécessaire d'être un Napoléon. Ne dépassez que ceux dont la conduite ou la délicatesse laisserait à désirer, car l'officier doit être avant tout un honnête homme.
Nous arrivons au grade de chef de bataillon. Ici la question devient plus épineuse et des intérêts majeurs sont en jeu. Le chef de bataillon doit avoir de l'instruction, mais avant tout une énergie réelle et beaucoup de tact. Qu'on fasse donc un choix judicieux parmi ceux qui sortent ou non de l'école militaire.
Il existe d'anciens capitaines qui ont rendu de bons services et qui ne manquent pas de qualités. Nommez-les majors de place, majors commandants de dépôt; mais à la tête de vos bataillons ayez des^gens qui n'aient pas de rhumatismes et qui puissent dormir sans édredon. En temps
de guerre, critérium de lofficier, ayez un choix dans le choix et faites parvenir à tout prix celui qui est homme de guerre. Vous n'en trouverez pas trop.
Quand vou& aurez des chel^ de bataillon comme je viens de le dire, choisissez encore pour en faire des chefs de corps et des généraux. Qu'il y en ait déjeunes autant que possible, attendu qu'ils ont la vigueur et l'entrain, et que c'est d'ordinaire chez eux que couve le feu sacré.
Comparaison de Farmée bel§;e avec las autres armées.
Comme toutes les institutions humaines, les armées laissent plus ou moins à désirer.
Les eiForts des militaires doivent tendre constamment à améliorer celle dont il font partie et dont le rôle est de maintenir l'influence ou d'assurer la sécurité du pays.
On aurait tort de croire, en Belgique, que l'armée laisse beaucoup plus à désirer que celles qui ont fait souvent campagne. Ces dernières ont, il est vrai, plus de prestige aux yeux de leur nation et des nations étrangères; mais les succès passés ne sont pas une garantie infaillible de succès futurs, car presque toujours ils n'ont été obtenus qu'au prix des plus douloureux sacrifices. Les meilleurs officiers sont tombés, et il faut beaucoup de temps pour les remplacer.
L'expérience que ces armées ont acquise est incontestable; mais n'avons-nous pas profité de toutes les améliorations que cette expérience leur a suggérées? Nous avons vu, d'ailleurs, dans la dernière campagne, une armée qui depuis le premier Empire avait été très-souvent en face de l'ennemi,
battue par une autre qui avait infiniment moins l'habitude de la guerre.
Sous le rapport du savoir et de la science, nous ne sommes inférieurs à aucune armée. Les études faites dans notre école militaire ne le cèdent ni en importance, ni en résultats, à celles des écoles du même genre de tous les pays du monde, et nos oflSciers.des armes spéciales jouissent dans toute TEurope dune réputation méritée. Quant à l'infanterie et à la cavalerie, il se rencontre parmi nos officiers bien plus de bons éléments que chez beaucoup de nos voisins. La raison en est simple. En temps de paix, il est facile de faire un triage et de choisir. Prenez le plus beau régiment au moment de son entrée en campagne et voyez ce qu il est lors de son retour : beaucoup de brillants sujets ont succombé et ont été remplacés par les meilleurs sous-officiers; ceux-ci par de moins bons, et ces derniers, enfin, par les médiocres.
Ces raisons suffisent pour nous inspirer une légitime confiance. Il y a certes des améliorations à introduire dans lorganisation de notre armée. La commission instituée récemment les indiquera bientôt avec la double autorité de Texpérience et du talent.
Je me permettrai cependant de faire remarquer les défauts suivants que présentent nos institutions militaires : Le passage trop lent du pied de paix au pied de guerre ; un efiectif trop restreint ; un mauvais système de remplacement ; une solde trop peu élevée pour les soldats ; uû trop grand nombre de garnisons, ce qui nuit à • l'instruction des troupes par la dissémination des régiments; enfin, pas assez d'exercices pratiques au camp, où l'on devrait au moins de temps en temps chercher à imiter ce que l'on fait en campagne.
Ces inconvénients ne paraissent pas impossibles à faire disparaître, et il ne resterait plus alors qu'à permettre aux
officiers qui en feraient la demande d'aller assister aux grandes manœuvres à Fétranger. Leurs appointements et une légère indemnité suffiraient. Une somme de 50, 000 francs consacrée à cet objet tous les ans serait largement suffisante et pourrait être considérée comme placée à gros intérêts.
On doit déplorer amèrement que la situation politique de notre pays empêche le gouvernement d envoyer quelques officiers suivre les opérations d armées européennes en campagne.