LA FÊTE DU FEU SACRIB LA MOSQUEE D*OMAR
C'est ie Vendredi saint des Grecs , le soir, que nous visitâmes pour la première fois l'église du Saint-Sépulcre. Le vaste vaisseau était rempli de pèlerins russes et grecs. Les candélabres, les cierges, les lampes allumées jetaient une vive clarté dans les coins les plus obscurs de la basilique. La foule , comme affairée , inquiète , se croisait en tout sens ; les pèlerins, avec leurs longs cheveux et leurs barbes incultes, la longue lévite et les bottes, se livraient à toutes sortes de pratiques pieuses, de génuflexions, de signes de croix multipliés. Nous remarquâmes surtout un des pèlerins slaves , qui pour toute prière faisait une multitude de signes de croix entrecoupés par des génuflexions , le tout en mesure et sans laisser paraître la moindre trace de fatigue. Un autre, pénétré d'émotion à la vue des Lieux saints, pleurait à chaudes larmes. Au milieu de cette foule en mouvement , les soldats turcs, impassibles, obéissaient machinalement à la voix de leurs chefs; ces derniers gesticulaient , braillaient, se donnaient un mal énorme pour maintenir un ordre que personne* ne songeait encore à troubler (chose qui ne se voit pas seulement en Turquie), et finalement faisaient emmener un malheureux qui venait de recevoir un coup de poignard ou de sabre , nous ne savons au juste.
Le lendemain. Samedi saint dans le calendrier des Grecs orthodoxes, nous nous rendîmes de bonne heure à l'église du Saint-Sépulcre , et nous primes place dans la galerie réservée appartenant aux révérends Pères de Terre sainte. Comme l'on sait, le tombeau du Christ est recouvert d'une sorte de chapelle ou petit temple, et situé au centre d'une rotonde J. As. Extrait n" i4. (1878.) 5
dont le toit est formé par la belle coupole en fonte donnée par la France. Cette coupole est supportée par de hauts pilastres carrés très-rapprochés et laissant entre eux un espace qui forme des sortes de loges ; ils sont peints en imitation de marbre et très-dégradés dans les parties inférieures. On sait d'ailleurs que cet édifice a été reconstruit en 18 lo, et se ressent naturellement du gont faux et aujourd'hui si démodé de cette époque. Trois étages de Ic^es permettent de voir de tous les côtés la chapelle centrale. Quant à cette dernière , c*est une lourde construction en marbre jaune , couverte à profusion de tableaux de sainteté, les uns traités à la ma> niëre bysantine , les autres ressemblant aux produits de nos chromo-lithographies; par-dessus tout cela, des candélabres de tout genre et de toute dimension. Les belles lampes de cuivré qui ornent les entre-colonnes dans la gcderie des Terra- Santa sont un don des villes d'Italie , dont chacune a son nom gravé sur le lampadaire lui-même.
Nous jetons d*en haut un coup d'œil. Au fond de la rotonde, autour de la chapelle, est amoncelée une foule bigarrée, bariolée; à droite les Arméniens, pour la plupart vêtus de noir, surtout les élèves des écoles, réservés, silencieux; derrière la chapelle, sous nos yeux, les Coptes, en petit nombre, vêtus en fellahs égyptiens, le large tarbouch rouge et repaisse leffé sur la tête; enfin, à gauche, la tourbe bizarre et incohérente des Grecs schismatiques. Parmi ces derniers se font surtout remarquer les pèlerins arabes, qui pendant deux heures vont nous donner le spectacle d'énergumènes , de fous furieux, et nous assourdiront de leurs chants ou plutôt de leurs cris. Au milieu de la foule, une double haie de soldats turcs maintient à peu près libre le passage où va bientôt s avancer la procession. Parmi les officiers, il faut surtout remarquer le chef de la police de la ville, qui, le pince-nez placé devant les yeux , la tète haute , le regard insolent, la cravache à la main, se démène comme un possédé et tempête pour faire rentrer les récalcitrants dans les rangs.
Les Arabes, que Timpatience gagne et qui s^ennuient d'at-
tendre debout, imaginent de prendre Tun d^entre eux,, de le faire monter sur les épaules de deux ou trois de ses camarades, et de lui faire chanter Allah yansor saltânena «que Dieu aide notre sultan ! » air monotone, que les Arabes de Syrie , réunis au nombre d une dizaine ou davantage , chantent ordinairement en se promenant par les rues des villes. En voici le rythme :
SiSSSSiS.J'^
Tous ces forcenés reprennent lair en choeur, par manière de refrain , en sautant et en se tordant dan^les positions les plus grotesques.
Cependant, après une assez longue attente, s'avance ta procession qui doit trois fois faire le tour du Saint-Sépulcre. Voici d'abord le clergé grec , dont les bonnets noirs à haute forme tranchent sur leurs manteaux de satin aux couleurs éclatantes et brodés d'or ; au milieu , Ton distingue un prêtre de petite taille , aux longs cheveux gris , la tète nue , et ne portant pas la chasuble comme les autres ; c'est lui qui tout à rheure va allumer le feu sacré. Ce petit prêtre , d'une vivacité peu commune, interpelle vivement les susdits paysans qui, k un certain moment, par YeSei de leur exaltation, avaient été sur le point de rompre le cordon des troupes turques; un peu plus il aurait, je crois, joint l'action à la menace , si l'un de ses acolytes ne l'avait rappelé au respect dû an vêtement qu'il portait. Ensuite venaient les prêtres russes , aux costumes sévères ; l^s Arméniens , accompagnant leur patriarche; enfin les Coptes.
Quand la procession fut terminée , le prêtre grec dont je viens de parier entra dans le sanctuaire. Durant l'espace de temps qu'il y resta en prière, des coureurs, revêtus d'un costume léger, qui devaient porter le feu aux différentes églises et aux chapdles , s'essayaient à la course dans les parties vides de la basilique. Enfin, par un trou ovale percé dans toute l'épaisseur de la paroi du sanctuaire, apparaît une lu-
mière, à laquelle les personnes les plus proches s*empressent d*aUumer leurs cierges; les coureurs, qui n*attendaient que ce moment, se précipitent de tous côtés au milieu de la foule, en Técartant au moyen de leurs paquets de cierges enflammés, et se font faire place par force. En quelques secondes, du haut en bas de Ti^diGce, brillent des milliers de lumières , allumées en un clin d*œil ; les hommes , les femmes, se passent la flamme sur leur barbe , leur visage ou leur sein ; puis bientôt après Ton éteint ces cierges que chaque famille doit conserver avec soin; Tâcre fumée qui se dégage des mèches remplit la nef et nous prend à la gorge; c*est un tableau animé, un vacarme indescriptible, un tapage épouvantable, que viennent couronner les sons de la grosse cloche grecque ; celle-ci résonne comme un tam-tam , sur le rythme suivant :
Allegro vivace.
La mosquée d'Omar. — Ce fut quelques jours après , lors de notre retour de la mer Morte, que nous allâmes visiter la mosquée d'Omar. Une circonstance nous avait fait différer notre visite : c'est que les fêtes de la Pâque grecque étaient aussi jours de fête pour les musulmans; le Haram-Chérif était continuellement rempli de monde; chaque jour, une sorte de procession arabe, composée de trois grosses caisses que des nègres splendides battaient à coups redoublés, d'une clarinette aux sons aigres et d'un immense drapeau , se rendait à la mosquée en descendant la rue qui mène à Bâb-es- Selséléh; il aurait peut-être été imprudent de s'y risquer. Mais , à notre retour, tout était rentré dans le calme h<ibituel de tous les jours.
Le parvis du Haram-Chérif, quand on y entre par Tune des portes qui y donnent accès, ressemble à une place publique. Au sortir des voûtes sombres et humides des bazars ,
on croit respirer plus librement dans ce vaste espace. Au centre, surélevée sur une terrasse à laquelle conduisent quatre escaliers d'une dizaine de marches chacun, se découpe finement sur le ciel la silhouette élégante de la Qoubbet es-Sakhra • coupole du Rocher ». Quelques hauts cyprès , au port élancé, plusieurs autres arbres encore, rompent heureusement la monotonie des lignes et la blancheur des dalles qui forment le sol. Après que nous eûmes franchi les arcades , sorte d*arcs-de-triomphe , placées au sommet des quatre esca* Uers de la terrasse, nous trouvâmes , à Test de la Qoubbet es- Sakhra, le petit pavillon que Ton a sumonmié Mehkemet Dâoud, le Tribunal de David. On Ta construit, nous dit Timam qui nous guide, pour servir de modèle à la coupole du Rocher. Quoi qu*il en soit de cette tradition , il est octogone comme cette dernière , mais ses côtés sont ouverts ; le petit dôme qui le surmonte est supporté par huit colonnes placées aux angles et huit autres à Tintérieur. La surface interne de cette coupole est enlièrement revêtue de ces plaques de faïence de Perse que Ton nomme en arabe qichâmât, ci^I^Umsaï. Mais nous allons voir des spécimens autrement beaux de ce genre de décoration en nous tournant vers la mosquée d*Omar ellem^me. Celle-ci, depuis la base jusquà la corniche, est revêtue de plaques de cette sorte. Les fenêtres sont formées d^un grillage composé de tuiles vernissées octogones; l'assemblage en est dun effet très-joli. La corniche de la mosquée est également formée d*une longue inscription arabe, en grandes lettres blanches sur fond bleu.
Après avoir pris la précaution de nous déchausser, par respect pour cet endroit sacré, nous pénétrons dans le temple lui-même. 11 est difficile d*imaginer le bon goût, joint à la richesse, à la somptuosité de la décoration, qui a présidé à Tornementation de cette charmante petite mosquée. On distingue tout d'abord, à Taide de la douce clarté que tamisent de nombreux vitraux, les magnifiques colonnes monolithes de marbres de toutes couleurs et de toute provenance qui supportent le dôme. Les chapiteaux corinthiens , dorés , font
ressortir les délicates madbrures des colonnes. Les murs sont décorés de plaques de faïence et de mosaïques représentant des bouquets de fleurs. Le jour pénètre dans le sanctuaire par de nombreuses fenêtres ornées de vitraux, comme je viens de le dire. Les plaques de verre qui composent ces derniers ne sont pas jointes les unes aux autres par des filets de plomb, mais elles sont solidement encastrées dans une épaisse armature de plâtre; on peut, grâce à ce moyen, leur donner une position inclinée qui permet à la lumière de les traverser perpendiculairement ou à peu près, et de descendre, sans dévier, sur le sol.
Entourée d*une balustrade à hauteur d*homme, en bois peint de couleurs vives, se trouve, au centre du monument et occupant presque tout l'espace situé sous la coupole, la célèbre Sakhra sur laquelle Abraham, dit-on, voulut sacrifier son fils , et d*oà Mohammed partit pour son voyage dans le ciel. Cette roche grisâtre, aux contours mamelonnés, fait le plus piteux effet au milieu des splendeurs de Tédifice qui la recouvre ; derrière cette balustrade , on dirait je ne sais quel plan-relief de forteresse ou quelque construction inachevée. Un escalier conduit dans une sorte de petite grotte ou de réduit pratiqué sous le rocher; on y montre différentes curiosités , entre autres F endroit où venaient prier Éiie et d'autres prophètes, et surtout la marque de la tète de Mahomet; c'est un creux à peu près de la forme d'une tète humaine , mais dont les proportions seraient triplées ; à côté , un trou qui traverse le rocher de part en part ressemble à un tuyau de cheminée ; c'est par là que le prophète parvint à monter au ciel , après s'être évidemment trompé la première fois , puisqu'il avait donné à côté un si rude coup avec son crâne. On montre encore bien des souvenirs tout aussi autlientiques ; par exemple, ta marque des doigts de l'archange Gabriel, qui empêcha le rocher de suivre Mahomet dans son ascension ; ce sont cinq grands trous ronds dans la pierre , ce qui explique la force prodigieuse et surnaturelle de l'archange, dont la paume de la main devait bien avoir un mètre de
largeur. Trois clous fichés dans une pierre encastrée au milieu des dalles qui recouvrent le sol indiquent la période de temps qu'il reste encore au monde à exister; il y en avait autrefois dix, et leur disparition successive annonçait que quelques siècles écoulés rapprochaient davantage Tunivers de r époque de sa destruction.
La mosquée Ël-Âqsa, ainsi nommée parce que le temple de Salomon paraît être désigné sous ce nom dans le Qorân , est une construction très -simple, aux murs blanchis à la chaux; trois grandes portes y donnent accès; Tornementation extérieure est très-sobre et même mesquine. A Tintérieur on remarque quelques beaux vitraux, dont un trèsgrand personnage avait offert mille livres turques, dit-on; mais Tadministrateur delà mosquée , incorruptible cette fois, refusa avec hauteur. Il est vrai que c est lui-même qui nous raconte cette anecdote qui lui fait honneur, mais qui, dans sa bouche , est bien suspecte. Les substructions d'Ël-Aqsa sont bien connues ; elles ont d'ailleurs été décrites par d'illustres archéologues; ce n'est donc pas le lieu d'en rien dire; je noterai cependant l'impression grandiose que produisent ces longues et hautes allées d'arcades , se prolongeant à perte de vue sous le parvis du HaramrChérif et disparaissant dans l'ombre ; rien ne donne mieux une idée des colossales proportions dans lesquelles Hérode fit rebâtir le temple.
JAFPA.
Quand on pénètre dans la cité de David par la porte de Jaffa , l'on distingue d'abord à droite la citadelle ; les murs , dont la construction remonte au moyen âge, mais qui ont été réparés à plusieurs reprises , sont en bon état ; un large fossé les précède et les sépare de l'intérieur de la ville. On suit alors le bazar qui s'enfonce dans la direction de l'est; on voit à droite et à gauche des boutiques européennes ou du
moins bâties à i*instar de celies-ci , aux devantures desquelles sont accumulés les nombreux produits des manu&ctures , les objets de quincaillerie , les articles de Paris , etc. La vue de ces choses, qui sentent l'épicerie et rappellent nos villes d'Europe, est au plus haut point désagréable; ce n'est pas pour jouir de ce spectacle qu*on a quitté les rives de la Seine. Et puis de tels objets sont déplacés dans un bazar du Levant; en les voyant , on oublie l'Orient.
Malheureusement Jérusalem n est plus guère une ville orientale. C'est à peine si de loin en loin on voit passer le turban blanc et la robe noire des mollahs et des ulémas , ou la redingote alla fronça des éfendis du sérail. La foule qui grouille dans ces rues étroites se compose de toutes les nations du monde ; mais on y voit bien peu de natib de la Palestine. Ce qui domine surtout, ce sont les Israélites de Pologne et de Gallicie, dont j'ai déjà décrit l'accoutrement singulier. Les rues, surtout dans la vieille Sion, en plein quartier juif , ne retentissent que du croassement désagréable d'un afireux patois allemand. Rien de plus intéressant que de traverser la rue Hâret el-Yahoèd le matin , quand les Juifs vont aux provisions dans les boutiques de fruitiers et de marchands de victuailles de toutes sortes. La rue, assez étroite, est d'une malpropreté remarquable ; les murailles noires où suinte Thumidité ne sont pas faites précisément pour donner un air gai à cette partie de la ville. L'étalage des marchands s'étend jusqu'au milieu de la rue ; les chalands vont et viennent d'un pas indolent; l'étranger ahuri circule entre les groupes et semble dépaysé dans ce monde étrange qu on croirait appartenir à d'autres climats , trop heureux s'il n est pas suffoqué par les émanations nauséabondes qui s'échappent de toutes les boutiques du quartier.
La porte de Jaffa n a plus cette apparence de morne et froide solitude qu'on lui a connue autrefois; ccst, au contraire , aujourd'hui Tun des endroits les plus fréquentés. C'est par la porte de Jaffa que l'on se rend de la ville à ces innombrables constructions qui, comme des maisons de campagne ,
couvrent les collines du nord-ouest; aux établissements hospitaliers des Israélites , dont les longues galeries , divisées en cellules, sont numérotées en lettres hébraïques; aux maisons des consuls européens, dont les pavillons variés, flottant au vent et se détachant sur Thorizon, forment, les jours de fête, une couronne bariolée; à la colonie russe enfin, couvent, église, école, hôpital, tout un groupe gigantesque qui domine la ville sainte , et dont les murs éclatants de blancheur et les dômes byzantins annoncent de loin les abords de la cité de Dieu.
Pour les Européens que leur infortune condamne à passer quelques années de leur vie à Jérusalem , la route carrossable de Jafia sert de Corso où Ton vient, à la tombée de la nuit, respirer quelques bouffées d*un air mélangé d*une poussière aveuglante. Deux ou trois misérables échoppes , tenues par des Grecs, ont pour annexe une sorte de maigre tonnelle sous laquelle on vient prendre Teau-de-vie et le mastic. Les ailes d*un moulin à vent appartenant à une colonie judéoallemande rayent en noir le ciel , et en contre-bas de la route, sous des oliviers rabougris , on distingue les tentes blanches des voyageurs et le pavillon rouge de Tentreprise Cook. L'horizon est bas , la lumière abondante ; mais les rayons du soleil d'Orient ne parviennent pas à réchauffer les tons gris sale des murailles d'Ël-Qods.
A la porte même de la ville, c est, à certaines heures , une cohue, un indescriptible iohu-bohu (l'expression de la Genèse )n^ ^nH n est-elle pas de circonstance P). On retrouve là le spectacle si curieux des villes de l'Egypte moderne , le Caire et Alexandrie, je veux dire ce fouillis de costumes disparates, cet amas d'objets de toute provenance, l'Européen frayant avec l'Arabe, le chapeau (bométa, Akdûy) causant avec le tarbouch; les voitures, les chameaux, les troupeaux de chèvres ou de mouton^ ; tout cela se bousculant , gesticulant , criant , encombrant , dans une atmosphère opaque, jaunie par les épais tourbillons de poussière que soulèvent tant de gens et de bétes réunis en cet endroit. Ce qu'on voit
de plus à Jérusalem , c'est cette colonie de Juifs, moitié européens, moitié orientaux, ayant adopté le qombâz (longue tunique en indienne) des citadins de Syrie, mais gardant invariablement le chapeau de feutre mou qui couronne grotesquement leurs boucles de cheveux efféminées , et qui n*est remplacé que les jours de fête par Tespèce de bonnet de velours entouré de fourrures que j'ai déjà eu l'occasion de remarquer à Tibériade. Les femmes portent le jupon des paysannes d'Europe, en indienne; elles se couvrent la tète, en guise de voile ou de mantille , d*un large foulard aux cou' leurs éclatantes ; mais où sont les coquettes Juives de Damas , resplendissantes de beauté dans leurs brillants costumes, sous r(!2;ar ( voile blanc) qui les recouvre? La comparaison est loin d'être en faveur des habitants de la cité sainte.
Une route carrossable, ou qui du moins a la prétention d'être telle , conduit de Jérusalem à Jaffa. Elle a été construite aux frais du gouvernement turc ; elle devrait être entretenue par lui , puisqu'il perçoit un péage assez élevé sur plusieurs points du chemin ; mais on sait trop le dédain des Osmanlis pour les travaux publics, et surtout l'art qu'ils pratiquent sur une si large échelle d'utiliser à leur profit les deniers de l'État , pour ne pas être convaincu que pas un para n'est dépensé pour l'entretien de cette route; aussi ne doit-on pas s'étonner si celle-ci est maintenant dans un état pitoyable. On- parvient cependant h y faire circuler des voitures sans accident; mais c'est à certaines conditions pour celles-ci, comme , par exemple , de ne pas être suspendues ; toutefois , heureusement pour les pauvres voyageurs, les sièges reposent sur des ressorts placés à l'intérieur de la caisse , de sorte qu'à la rigueur on n'y est pas trop mal. Malgré ces imperfections , c'est un grand avantage de pouvoir se rendre à Jaffa en neuf heures, d'autant plus que la seconde moitié de la route, se faisant dans une plaine unie comme la main, devient extrêmement agréable. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce service de voitures à volonté est fait par des Allemands qui , appartenant pour la plupart à la confrérie des Tempel
riller, sont venus créer dea colonies à Jérusalem el à Jaffa pour repeupler la moderne Judée.
Nous nous embarquâmes dans ces ai&eux chars à bancs à ciel ouvert; quelques gros nuages qui se montraient vers l'ouest ne laissaient pas de nous donner de l'inquiétude ; mais notre voyage devait s'accomplir sans incidents désagréables. Fouette , cocher I Dès que l'on a quitté Jérusalem et que l'on descend dans les vallées qui vont s'ouvrir dans la plaine de Sâron, on trouve un spectacle auquel , je l'avoue, on ne s'attendait pas quand on a vu la Thébaide qui entoure la ville dans la direction de l'orient. Ces vallées , où pourtant ne coule aucun ruisseau , sont couvertes d'une verdure un peu sombre due aux nombreux oliviers cultivés dans les jardins en étage qui s'élèvent sur le flanc des collines. On distingue d'assez nombreux villages , entre autres Abou-Ghôch , où l'on voit de la route même les belles ruines de cette église bien connue aujourd'hui, l'un des plus beaux restes du temps des Croisades. Le soleil est voilé par d'épais nuages ; le vent très- vif nous apporte les senteurs de la mer; tout cela nous rappelle les frais paysages de l'Europe centrale; nous oublions, au milieu de ces collines verdoyantes , qu'à quelques pas derrière nous se trouve le désert.
Une descente très-rapide, dans un wâdi pittoresque aux versants couverts d'une épaisse végétation , nous amène à la plaine ; des arbres de toute espèce coupés en buissons tapissent entièrement et voilent aux yeux l'aridité du ro«her grisâtre. Puis les montagnes cessent brusquement; nous n'avons plus devant nous* que l'immense plaine de Sâron à peine ondulée. Partis à trois heures , il en est plus de six quand nous arrivons à cette première étape; la nuit est presque close. Pendant une demi-heure nous laissons reposer les chevaux de la voiture , et surtout nous-mêmes , qui avons les reins fatigués et meurtris par cette course su^ des rochers à peine taillés qu'on trouve à chaque pas sur la route.
A partir de cet endroit , le chemin est tracé dans le sable et se fait avec une facilité remarquable. Il fait nuit ; les « obscures
— «.( 76 )<— clartés qui tombent des étoiles • laissent distinguer au milieu de l'obscurité des apparences vagues de maisons qu'indique parfois plus nettement la lueur d'une lampe ou d'un terâdj '. Des bouquets d'arbres, des massifs annoncent les approches de Ramlé; mais nous ne voyons de la petite ville qu'une anberge allemande. Passons. Le chemin nous mène ensuite en droite ligne vers U mer; des senteurs embaumées, les émanations de milliers d'orangers nous indiquent les jardins de JafTa. Nous courons pendant une demi-heure entre deut lignes formées par des bosquets; déjà quelques maisons annoncent les approches de la ville; nous quittons la grand'route, nous tournons brusquement à droite, et quelques minutes après notre véliiciJe s'arrête à la porte du jeratalem's Hôtel.
Le matin, surtout quand un paquebot français ou autrichien est mouillé en rade, les quais de Jafia présentent une animation extraordinaire ; les portefaix débarquent les lourds fardeaux qu'ils portent sans broncher sur leurs épaules, fendant rapidement la foule en poussant le cri de gaardal usité dans tous les ports de la Méditerranée; les mal^ots grecs, turcs, maltais, aux costumes dérailles, mais bariolés et pittoresques ; les douaniers flegmatiques , plus empressés à tendre la main pour recevoir le bakhcliîch qu'à examiner les effets des voyageurs; une foule de mendiants de tout sexe et de tout âge , harcelant de leurs sollicitations importunes les paisibles négociants occupés à fumer le narghilé en surveUlant le travail des mariniers; toute cette foule disparate se presse, se bouscule, dans l'étroite rue qui longe le port et sert de quai de débarquement. Jaflà n'a sans doute jamais eu d'autre havre que celui que forme une ceinture de rochers à fleur d'eau, placés natureUement à une centaine de mètres du rivage; cette sorte de m6Ie défend insuffisamment la darse contre les coups de mer d'une rade ouverte à tous les vents et sans cesse agitée. Les lames qui viennent se briser sur ces
' La Ifuipe araJK, petit vaae rond en terre cuite, muai d'un bec oâ l'on place la mèche qui trempe direclemenl dans lliiiile; c'nt la lampe sutique,
rochers leur font une couronne d'écume , même parles temps les plus (Calmes. Dans le port sont ancrées de méchantes baiancelles qui seules ont assez d*eau pour s'y maintenir; tous les autres navires, même la plus petite goélette, sont obligés de mouiller au large. Le débarquement des marchandises s^opère par le moyen de grandes barques à quatre ou six rameurs, ou par des mahonnes que remorque un petit bateau à vapeur appartenant à une compagnie française.
Ja£Pa n a plus ses anciennes fortifications ; le gouvernement turc en aura sans doute vendu les pierres; il reste encore cependant quelques batteries veuves de leurs canons ; deux pièces de position de médiocre calibre gisent )à sans affût, à moitié enterrées dans le sable. Du côté de la terre , c'est à peine s'il reste quelques pans de murs debout. Malgré cela , Jaffa a encore et aura toujours l'air d'une forteresse. Ces massives constructions de pierres qui s'étagent les unes sur les autres de manière à former une masse ronde que de loin on prendrait pour un rocher ; ces ruelles sombres et étroites où l'air ne pénètre jamais ; ces murs noirs et suintants qui donnent le frisson, semblent la vision d'un cauchemar; on frémit à la pensée de ce que devait être la vie dans une telle ville, lorsque les troupes des Croisés ou des Eyyoubites l'enserraient de leurs camps retranchés. Par un contraste qui frappe ici bien plus qu'ailleurs, voici, aux portes mêmes de la vieille cité , les gaies maisonnettes construites par des Européens : c'est la colonie allemande et le village dit Sarona, habité par les Tempelritter, Ces maisons , toutes neuves , sont construites en bois; leurs habitants sont ouvriers ou cultivateurs; mais la situation de ces derniers n'est rien moins que prospère; l'agriculteur arabe, sobre et patient, n'a pas à craindre, malgré ses défectueux outils , la concurrence d'un paysan qui passe la plus grande partie de son temps à la brasserie , et que la forte nourriture et les boissons spiritueuses alourdissent aisément sous ce ciel enflammé. Tout près de la ville, au milieu des jardins d'orangers, se trouvent deux ou trois villages arabes dont les habitants portent le costuma égyptien.
En voyant marcher dans le sable blanchâtre ces femmes aux vêtements sombres dont le visage est à moitié couvert par le borqo'^ de laine bleue agrémenté d'ornements de cuivre, nous pensons aux sables d'Alexandrie et du Caire. Il est vrai que le pays des Pharaons n est pas loin , et que la bande de sable qui forme en Judée le rivage de la mer peut être considérée comme un prolongement des côtes stériles d'El-^Arich et de Port-Saïd. Sur la rive de la Méditerranée , à peu de distance de ces villages arabes, gisent les carènes de deux goélettes ; il n*y a rien de plus dangereux et que le marin craigne davantage que ces rades ouvertes de la côte de Syrie, où Tab* sence de ports oblige les navires à mouiller au large; s'il survient un coup de vent , les bateaux ne tardent pas à chasser sur leurs ancres, et si les chaînes se rompent, ils sont infail> liblement jetés à la côte.
A deux heures environ de distance de Jaffa se trouve une rivière dont les eaux abondantes font travailler un moulin. Le barrage forme une agréal)le cascade. Les rives couvertes d'arbrisseaux lui font une verte ceinture. Pourquoi, se demande-t-on , Jaffa n'est-elle pas bâtie à l'embouchure de cette rivière? Pourquoi en est-il de même sur toute la côte de Syrie ? Pourquoi Acre , Beyrouth , Lattaquié , n'ont-eJles pas à leur portée Teau qui leur est nécessaire? La réponse est, selon moi , facile. L'origine de ces villes remonte à une époque où l'on était forcé de tenir « la truelle d'une main et l'épée de l'autre ; » ou la prise d'une ville entraînait le massacre de tous ses habitants ; où le « struggle for life » était la loi de toutes les actions humaines, de tous les instants de la vie; à cette époque, on ne cherchait ni un site agréable ni les facilités d'approvisionnement; on se perchait, autant que possible, sur les rochers les plus escarpés, les plus inaccessibles. Voilà pourquoi Jaffa , accrochée à un roc , domine la plaine de Sâron et n'a pas d'eau courante ; pourquoi Beyrouth , perchée dans les sables , au lieu de s'étendre dans la verdoyante vallée qui existe à ses portes, était jusqu'à ces dernières années privée d'eau potable.
Pendant que nous nous plongions ainsi dans les plus profondes hypothèses, Theure du départ était arrivée; le paquebot du Lloyd, Hujigaria, sous vapeur en rade, avait relevé ses ancres: Thélice se mit à tourner et nous partîmes.
PARIS