‹ Notes prises pendant un voyage en SyrieChapitre 8 sur 9 · EXCURSIONS AUTOUR DE JÉRUSALEM. JERICHO. MAR-SABA · texte numérisé non relu

EXCURSIONS AUTOUR DE JÉRUSALEM. JERICHO. MAR-SABA

Quand on veut visiter le Jourdain et les bords de la mer Morte , il faut avant tout , disent les Guides , s'aboucher avec un chef de Bédouins qui, maître de tous les passages , accorde la permission de les franchir, moyennant quelques talaris, à tous les Européens qui consentent à s'entendre avec lui; il leur donne alors comme sauvegarde un de ses hommes, chargé de les protéger contre les attaques de sa tribu. Je commence par déclarer qu'il serait difficile de trouver dans

le monde entier une m^stificatioii , un kunubug 4e celte force. Ce prétendu chef de Bédouins, qui réside à Jérusalem, et que Ton trouve facilement dans les hôtels où il attend les voyageurs, a bien, en effet, la mine d*u^ bfindit; mais ses habits , qui n*ont rien du Bédouin , inontr^nt assez que leur propriétaire vit dans Taisance. Sa bourse est, en effet, am< plement alimentée par les sommes qu'il extorque sans raison des étrangers. Sa tribu, loin de logçr sous la tente, est copiposée d'individus qui habitent la bourgade d'Abou-Dis, située tout près de Béthanie , et le dernier village avant d'entrer dans le désert de Judée. Ces hoounes sont donc des Bédouins de mascarade; mai^ il leur suffit de monter sur une rosse, de se passer un fusil à pierre en bandoulière et de çbaqter d*une voix rauque : Yà ^€Ûni \ ou quelque pont-neuf de ce genre, pour que les touristes étrangers enthousiasmés s'écriept, pleins de conviction : « Cest vraiment un habitant du désert I a Ces soi-disant cavaliers des sables qe sont pas capables de se tenir en équilibre sur la selle, même avec des étriers, ainsi que nous le vîmes dans une tentative de fantasia qu'ils voulurent faire ep notre honneur. Certainement Antar, surnommé Abou'l-Fawâris, n'était pas de la tribu d'Abou-Dis.

Nous sortîmes de la vi}le par Bâb-Sitti-Maryam« oà nous attendaient nos chevaux ; puis nous côtoyées la haute colline dite mont des Oliviers, et nous passâmes entre ce dernier et le mont du Scandale. Les Hébreux, qui ont donné ce nom à la montagne où Salomon aimait à jouir de la vue de sa capitale , et surtout de celle de son harem , étaient apparemment du même avis que les Américains d*aujourd*hui , qui trouvent que les Mormons présentent un autre scandale et veulent faire l'office des prophètes Israélites. Voici dans i|n ravin, à droite, Béthanie (El-^Azariyé, nom qui rappelle la résurrection de Lazare) , à gauche Kefr et-Tour, deux villages qui se distinguent à peine des rochers qui les entourent; puis Abou-Dis , sur une hauteur. La route commence à des-

' Refrain d*unc chanson populaire arabe.

cendre, et il va en être ainsi pendant m heure» de suite; ii faut bien gagner le fpnd de cette gigantesque dépression où se jettent les eaux du Jourdain. Avec Âbou-Dis, nous disons adieu au dernier vestige d*une civilisation qudoonque ; nous entrops dans le vaste désert de Judée où prêchait saint Jean (d*QP Texpression prêcher dans le désert) ; pas une goutte d'eau, pas un brin d'herbe; cest à grand'.peine quil pousse quelques - unes de ces touffes épineuses que paissent les chan^eaux. La couleur uiùforniément blanche de cet amas dç collines, de monticules, de manidons, qui se pressent, s'entrechoquent, s*écra$ent mutuellement, fatigue et Uesse la vue. La source de ^Ain el^-Hôdh est la dernière eau vive que l'on rencQntre; à mi-chemin de Jéricho, une antique citerne, à côté de laquelle on dislingue les ruines d*un khan , permet aux caravanes altérées de reprendre quelques forces. Le soleil est brûlant, Tair très-sec; la craie effritée produit une poussière impalpable qui irrite les muqueuses; tout se combine pour produire la soif la plus ard^te dans une contrée où il est impossible de Tétancber.

G^est en approchant de la ville dont Josué fit tomber les ipuraiiles que le paysage devient de plus en plus désolé. De profonds et étroits précipices s'ouvrent presque sous nos pas , le long de la route. Au fond de ces gouffres, ni eau, ni verdure; o*est ce qui en rend l'aspect vraiment terrifiant.

La vallée du Jourdaip s'ouvre enfin devant nous. Elle est aussi triste, aussi désolée que le pays que nous venons de traverser. Seulement une mince bande verte, que nous avons de la peine à distinguer et que nous voyons surtout parce que nous savons qu'elle est là , nous indique les rives du Jourdain , que certains voyageurs se sont plu à représenter connue couvertes d*une sorte de forêt. . . A gauche un bouquet d'arbrisseaux marque l'endroit où sourd ^Aïn es-Sottan, le peu d'eau vive qui permet aux habitants d'£r^l\ihâ de ne pas mourir de soif. Nous suivons le lit d'un wâdi en ce mor ' ment k. sec , et tious passons sous les arches en ogive d'ufi petit aqueduc, aujourd'hui miné , qui n'a pas plus de 5 mè-

très de hauteur, et qui vraisemblablement conduisait les eaux de ^Aïn es-Soltân à la ville arabe d'Er-Riha, quand cdle-cx existait encore.

Une sorte de masure en torchis, précédée d*un portique que soutiennent quatre piliers de bois non équarri , représente rhàtel de Jéricho. Ce ra£Bnement de civilisation dans ce désert surprend au plus haut point. Cette niisérable bâtisse est d'ailleurs bien appropriée au site abandonné dans lequel elJe se trouve ; les murs n en sont recouverts d*aucun badigeon , et présentent crûment à i*œil leurs parois de terre jaune mêlée de paille hachée. Que^ues arbustes peu élevés , une haie vive, sans donner de Tombre, jettent quelque variété dans le ton jaune du paysage. Un petit jardin potager s'étend derrière Thôtel; les eaux de Aïn es-Soltan y font pousser d'assez appétissants légumes. Deux ou trois tentes de voyageurs y sont installées ; quant à nous , nous pénétrons dans rintérieur de l'auberge , ou quatre lits confortables vont nous recevoir pendant la nuit.

Il fait une chaleur étouffante dans cette vaste dépression ; les murs de l'habitation sont brûlants , l'eau qu'on nous sert comme rafraîchissement est bouillante; seul, un frais bouquet de roses , en répandant sa suave odeur, nous fait souvenir des fameuses roses de Jéricho.

Le soir, les habitants du village vinrent se présenter à la locanda , en offrant de donner la représentation d'une danse de Bédouins : nous les éconduisimes , sachant bien que ce n'était là qu'un des nombreux moyens employés par les indigènes pour soutirer un bakhchich quelconque ;> mais les voyageurs logés sous la tente à côté de nous se laissèrent probablement prendre au piège , car nous entendîmes encore à Une heure avancée de la nuit ces gens chanter en chœur une tonde monotone. La fatigue nous permit de dormir assez bien , malgré la multitude de moustiques dont nous fûmes assaillis; bien que nos lits fussent munis des rideaux de moussdine qui servent de moustiquaire , ces insectes noctambules trou- '^rent moven de se nourrir à nos dépens.

Le lendemain matin nous étions en selle dès le point du jour. Nous devions avancer avec circonspection , car on nous avait prévenus la veille qu*une tribu de Bédouins du Wâdi- Mousa (Pétra) , en marche pour regagner son campement, s* était installée non loin du gué du-Jourdain. Mais quand nous demandâmes des renseignements plus précis, on finit par nous dire qu on avait vu seulement la veille dix à vingt cavaliers passer sur la rive gauche du fleuve. Nous nous prîmes à croire quon voulait nous faire une plaisanterie; toujours est-il que de la journée nous ne vîmes pas Tombre d'un seul Bédouin.

Le misérable hameau qui porte le nom de £r-Riha ne doit pas être pris pour ce qui reste de la ville de Josué; il faudrait en chercher les restes plus à Touest, vers ^j^n esSoltan; de la ville encore célèbre et peuplée au moyen âge, il ne reste rien , si ce n*est une sorte de construction carrée qui semble appartenir au genre militaire , et qui pourrait être un débris des murs de la ville'. Les pauvres huttes du village actuel sont semblables à TafiTreux: Medjdel dont j^ai tracé plus haut un tableau peu enchanteur ; elles sont bâties de pierres non taillées et assemblées sans ciment, couvertes de toits de branchages , et ne dépassent guère en hauteur la taille d'un homme. Des clôtures séparent chaque maison de la maison voisine. Dans ces cabanes enfumées vivent pèle-mèle paysans et bestiaux ... La misère la plus complète , un état voisin de la sauvagerie, telle est Tafifreuse condition des malheureux condamnés par droit de naissaqce à vivre dans ce milieu empesté.

Je dis empesté; en effet, déjà les effluves nauséabondes de la mer Asphaltite commencent à affecter désagréablement

' On voyait encore autrefois les raines de la maison de Rahab , s*il faut en croire ce que nous rapporte le naif Arculf : « Although the âly had been three times built, and as many times ulterly destroyed, yet the walls of the house of Rabab stUl staiid, althoagh witliout a roof.» ( Travels ofBishop Av" cnlfy p. 7, dans Téd. de Th. Wright, Eaiiy Iravels in Palestine y London, 1848.)

notre odorat. Le chemin battu qui mène au Jourdain , et par delà dans la région montagneuse du pays de Moab, traverse une plaine d* environ cinq à six kilomètres de long; des deux côtés de la route croissent çà et là des arbustes peu élevés, par endroits réunis en tou£Pes. Le sol, devenu très-meuble en approchant du fleuve, parait composé de sable fin d'une couleur terreuse ; on dirait que toute cette contrée a été re* couverte autrefois par les eaux de la mer. Le terrain est assez mouvementé et ferait supposer que les eaux du Jourdain , jadis plus cotisidérablea, coidai^it dans un lit plus large que celui d'aujourd'hui. Ces eaux jaunâtres se précipitent torren* tueusement; les deux rives sont couvertes dun rideau d'arbres de différentes espèces. Le fleuve, peu large, est en ce moment grossi par la fonte des neiges de THermon.

L'un de mes compagnons ose, seul de tous, prendre le bain traditionnel dans les eaux rapides et bourbeuses ; la cou* leur terreuse de Teau ôte toute envie' de s y plonger. Il fait pourtant déjà chaud , bien qu il soit à peine sept heures du matin. Une heure de marche à travers les sables, sur lesqueb croissent de maigres touffes d'une plante qu'on dlnût imprégnée de sel , nous conduit à la rive de la tner Morte.

Cette vaste nappe d'eau, encaissée entre les montagnes qui semblent la surplomber, mais dont l'extrémité méridionale disparait dans la brume qui s'élève du lac échauffé par les rayons du soleil, présente à l'œil une surface d'un Meu magique, un bleu financ que je n*ai encore vu nulle part ailleurs. Ses lourdes ondes ^ que soulève à peine une laiUe brise, viennent tomber sur le rivage formé de cailloux roulés par les tempêtes , et où gisent des troncs d arbres blanchis par une longue macération dans cette eau saturée dé sd marin , et que le vent ou les courants ont apportés des rives boisées du pays de Moab. Les montagnes rougeâtres , estompées par i'éloignement, présentent, par leur contraste avec l'asur sans tache de la nappe d'eau , une impression de grandeur dont je garderai un souvenir impérissable. Je ne manquai pas de faire ce qu'ont fait avant moi tous les touristes qui sont

venus visiter l'antique Pentapolé : je bus une gorgée de celte eau, mais je fus obligé de la cfaeher au bout de deux secondes , et pour ne Ta voir pas fait immédiatement , ma bouche devint empâtée et amère ; je crus que Teau y avait formé un dépôt cristallin. Cependant, ces ondes si claires me tentèrent, et je ne pus résister au désir de tirer quelques brasses dans ces eaux maudites, mais si limpides. Je vérifiai une fois de plus ce qu*on m*avait raconté : le corps plonge à peiné; l'eau que les bras ramènent vivement le long du corps produit la sensation d'un liquide onctueux et gras.

Une route pénible d^environ cinq heures, par des gorges et des ravins arides , absolument dépourvus d'eau , nous amena au couvent de Mâr-Saba. Peu de chose à dire de la route , qui se fit sans inddent remarquable. Nous avions emporté quelques bouteilles de Teau du Jourdain , qui servirent prosaïquement à étancher notre soif. Nous fîmes, vers le milieu de la journée, halte auprès d'une citerne, vaste carré creusé dans le roc à ciel ouvert, et h demi rempli dune eaU assez claire et fraîche. Une route taillée dans le roc donne accès au monastère , colonie de moines grecs absolument perdue dans cette immensité désolée du désert de Judée. Lft position dû couvent est au suprême degré pittoresque. Dans un vallon étroit, dont les versants sont formés de roches rougeâtres bizarrement découpées, s'étagent les unes sur les autres les constructions disparates dont l'ensemble fokme Mâr-Saba. Au sommet, deux hautes tours carrées s*élèvent; sur Tune d'elles un gardien veille jour et nuit; Tautre est, nous dit-on, réservée aux voyageuses qui se présentent, car la règle inflexible ferme au sexe faible les portes du couvent. Au-dessous de ces tours se trouve l'église, couronnée d'un dôme surbaissé soutenu par d'épais contreforts de pierre. Puis encore plus bas , à droite et à gauche , partout où le rocher offrait un abri naturel ou un sol aplani pouvant supporter des constructions , s'accumulent les salles , les cellules , lès chapelles, que sais-je encore^ Des escaliers construits sans plan et sans symétrie montent, descendent, font communi-

quer entre eux tous ces étages accumulés. Au fond du wâdi , une grotte, basse de plafond, contient une source d'eau fraîche qui suOBt aux besoins des habitants. C'est dans cette grotte que s'était retiré saint Sabas , et dans les innombrables excavations faites de main d'homme qui trouent le rocher comme une écumoire, logeaient, dit la tradition, dix mille ascètes qui furent tous massacrés par les Persans lors du siège et de la prise de Jérusalem par Khosrau Parviz, en 61 4- Les crânes des martyrs, noircis par le temps, sont encore conservés précieusement dans une chapelle souterraine. Ils sont là jetés pèle-méle derrière une grille qui ferme l'entrée d'une grotte; mais qui les a jamais comptés ?

Une chapelle ornée à profusion d'images et de tableaux byzantins contient également le tombeau de saint Jean Damascène. On sait que ce célèbre théologien, fatigué d'occuper le poste politique important que les khalifes lui avaient confié, était allé finir ses jours dans cet exil volontaire.

Voilà ce que nous vîmes de plus remarquable dans le couvent de Mâr-Saba. Nous passâmes une soirée délicieuse «accoudés sur la balustrade d'une petite terrasse attenant à la chambre qui nous était destinée, dans un petit bâtiment carré un peu à l'écart du couvent lui-même. Dans l'obscurité , les lignes tourmentées de ces constructions disparates prenaient un aspect fantastique. Au-dessus de l'étroit wâdi, complètement plongé dans les ténèbres , les étoiles scintillant dans l'azur permettaient de voir les découpures singulières des rochers. Un vent frais , courant dans la vallée , venait fort à propos nous remettre des fatigues de la journée.

Le lendemain, troisième journée de l'excursion, trois heures d'une marche facile nous ramenèrent à Jérusalem. Nous suivîmes un wâdi dont les bords étaient couverts d'une maigre verdure , suffisante cependant pour atténuer le triste aspect des terrains crétacés du désert de Judée. Je ne noterai que l'impression singulière que l'on ressent en apercevant les murs de la cité sainte devant soi , couronnant les crêtes , de sorte que Jérusalem semble être le point culminant du

■ • ti «( 65 )»«-i —

pays tout entier : de quelque côté qu'on s'y dirige , il faut monter; cette impression est particulièrement surprenante quand on remonte le Wâdi er-Râhib.

Page 1