‹ Notes relatives aux inscriptions du monument de Champlain [microforme]Chapitre 5 sur 7 · MONUMENT CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

MONUMENT CHAMPLAIN

Québec, 22 octobre 1897.

Cher Monsieur,

Il y aura, vendredi, le 22 oétobre, à 5 heures, p. m., à mon bureau au Palais de Justice, réunion du comité chargé de la construction du monument. Cette réunion est très importante, et je vous demanderai tout spécialement d'y assister. Comme il faut absolument décider sans plus de délai quelles inscriptions seront gravées sur ce monument, j'ai convoqué, pour la même réunion, les membres du sous-comité des inscriptions, afin que nous puissions cette fois avoir une décision finale, Je tiens à ce que tous les membres soient présents pour donner leur opinion sur cette importante question ; car c'est généralement ceux qui n'assistent pas à des comités de la nature du nôtre, qui sont le plus portés à critiquer les décisions prises en leur absence. Je compte sur votre présence, vendredi, à 5 heures.

Votre bien dévoué,

ALEXANDRE CHAUVEAU, Président du comité, Monument Champlain.

La liberté peut-être trop grande avec laquelle j'avais donné mon opinion, l'année précédente, avait été fort désagréable à plusieurs membres du comité qui, après avoir souhaité ma présence, auraient voulu me voir bien loin, Comme M. l'abbé Lindsay, ils ne s'étaient pas gênés de dire que je n'étais qu'un ignare en fait de latin. Cela m'était fort indifférent, car je n’ai aucune prétention à ce sujet.

Un hasard me donna la tentation de mettre à l'épreuve ceux des membres qui se regardaient comme des juges com.

pétents. Un ami me lut un jour, dans la Semaine religieuse de Vaileyfield, du rer octobre 1897, uneinscription composée par Léon XIII en l’honneur de saint Bonaventure. Cette inscription très concise ne contient qu’une pensée, mais très belle et générale, pouvant fort bien s'appliquer à Champlain, ainsi qu'on peut le constatcr par ce qui suit. Je fis donc l'adaptation voulue et je la reinis, en présence d’un témoin, av secrétaire du comité, M. Ludovic Brunct, en le priant de la présenter à la séance, sans en dire la provenance. On va voir quel en fut le résultat.

Je fus un de ceux qui s'opposèrent le plus énergiquement à l’adoption de l'inscription proposée, parce que cette composition, qui n’a pas moins de soixante et sept mots, ne contient à mon avis aucune pensée vraiment saillante. Je conclus mes remarques en disant que je n'étais pas opposé en principe à une inscription latine, et que si l’on en proposait une qui pût souffrir la comparaison avec la magnifique inscription du monument de Montcalm et Wolfe, placé tout auprès, je voterais pour son adoption ; mais on en était loin. La majorité du comité 5e prononça contre toute inscription latine, au grand désappointement de la minorité. La déconvenue du pauvre M. Lindsay fut d'autant plus sensible qu'il croyait être nanti d’une œuvre si remarquable, qu'en la recevant, l’année précédente, il avait dit à Mgr Laflamme, lequel me l’a répété, que le moins que le comité pouvait offrir en récompense à son auteur, était la somme de cent dollars. Un plaisant disait à ce propos que c'était l’histoire renouvelée de Perrette. Le pot au lait était répandu ; et cela par ma faute, On jugera de l’indignation par les lettres suivantes. Celle de mon brave ami, M. Chapais, a de quoi surprendre de la part d’un tel homine d'esprit: mais je crois que sa colère était plus apparente que réelle, 11 n’a pas voulu lâcher ses collègues ; mais au fond il a dû rire sous sa moustache.

Quant au personnage qui signe Ernest Gagnon, il est trop connu pour qu'il faille être surpris du ton de sa lettre; elle est digne de son insuffisance et de sa sotte prétention,

Voici d’abord la lettre que j'écrivis à M. Chauveau après la séance :

Québec, 25 octobre, 1897.

Monsieur Alexandre Chauveau,

Président du Comité du Monument Champlain, Québec.

Monsieur le Président,

Je sais que plusieurs membres du Comité, présents à la séance du 22 octobre dernier, ont été fort mécontents de ce que je me suis opposé À l'adoption de l'inscription latine qui a été soumise. J'ai prétendu et je prétends encore que cette inscriptior n’est pas digne du Monument Champlain, parce qu'e! € n’a rien de remarquable comme idée.

A la même séance, il a été présenté et déposé sur la table une autre inscription latine que personne n'a pris la peine de regarder, et qui, à mon avis, est bien supérieure à celle qu'on voulu nous imposer. On en conviendra, quand on saure à qui appartient l’idée-mère qu'elle renferme et qui en fait toute la beauté.

Voici cette inscription ;

Samueli de Champlain Conditori urbis Quebecensis Patri Novæ Franciæ Cives Tanto viro gloriantes Externique Unanimes in admiratione virtutis Et sapientiæ ejus Ære collato dedicaverunt Anno M. DCCCLXXXX VIII

Traduction littérale :

À Samuel de Champlain Fondateur de la r'ille de Québec Père de la Nouvelle-France Les citoyens Se glorifiant d'un si grand homme Et les étrangers Unanimes dans leur admiration pour son courage

Et sa sagesse

Ont dédié ce monument par souscription

En l'année M. DCCCLXXXX VI17

D AO de

Les partisans de la première inscription étaient tellement décidés à la faire adopter par le Comité, s'ils le pouvaient, que pas un seul d’entre eux n’a voulu jeter même un coup d'œil sur celle qu'on vient de lire et qui est restée sur la table. J'ai eu là la preuve qu'il était inutile d'en parler. Je tiens à constater ce fait et je vous prie, Monsieur le Président, de faire insérer ma lettre dans le Rapport de la séance.

Veuillez agréer l'assurance de mes meilleurs sentiments.

H.-R. CASGRAIN, Ptre.

En écrivant la lettre précédente, je croyais qu'aucun des membres du Comité n'avait regardé l'inscription déposée sur la table; mais j'étais sous une fausse impression, MM. Lindsay et Chapais se l’étaient fait passer, et l'avaient lue. Dans l’ardeur de la discussion, à laquelle je prenais une part très active, je ne m'en étais pas aperçu. Mais le fait d’en avoir pris connaissance, ne les rend que plus inexcusables. Puisqu'ils tenaient tant au latin, pourquoi ne se sont-ils pas emparés de cette inscription, et n’ont-ils pas demandé de voter pour son adoption, à aäéfaut de l’autre. Ils auraient ainsi eu une chance de plus de succès ; mais évidemment ils n’en ont pas compris la valeur. C'était leur prétendu chefd'œuvre qu'ils voulaient coûte que coûte faire admettre, En cherchant à tout gagner, ils ont tout perdu. M. Prudhomme avait une opinion, et il la partageait ; eux en avait une aussi, mais ils ne la partageaient pas. J'étais certainement opposé à leur latin, mais non pas au latin ; la preuve, c'est que je leur ai proposé celui de Léon XIII, dont ils ont fait le cas que l’on sait—Margaritas.

De mes trois critiques, celui qui a été le plus prudent est M. Chapais. Accoutumé aux luttes et aux surprises du journalisme, il a flairé, sans trop s'en apercevoir, la pensée d’un maître dans l'inscription. Aussi s'est-il gardé de s'y heurter directement. Il a tourné la difficulté en se rabattant sur des généralités peu compromettantes, M. Lindsay, au contraire, s’est enferré en osant placer sa lourde composition au-dessus du petit chef-d'œuvre de Léon XIII. Pour M. Ernest Gagnon, il s’est mis bénoîtement les pieds dans les plats, avec de pieux trépignements d'indignation. Sa lettre est à encadrer.

um 17 —

Avant de citer les lettres de MM. Lindsay, Chapais et Gagnon, je dois placer la suivante que j'ai adressée à M. Chauveau i sa demande :

Québec, ce rer novembre, 187.

L'honorable juge Chauveau, Québec.

Mon cher monsieur Chauveau,

En réponse à votre demande, je vous envoie copie de l’inscription de Léon XIII, d'après laquelle j'ai calqué celie que j'ai faite pour Champlain. C'eut été un véritable plagiat, si je n'avais pas eu le soin de déclarer le fait d'avance, particulièrement au secrétaire du comité, M. Brunet, en lui remettant l'inscription devant un autre témoin, avant la séance. Vous avez remarqué que, dans la lettre officielle que je vous ai adressée, j'ai appuyé sur le même fait en parlant de la supériorité de cette inscription sur l’autre. ‘‘ On en conviendra, disais-je, quand on saura à qui appartient l’idée-mère qu'elle renferme, et qui en fait toute la beauté.”

L'inscription de Léon XIII a été composée, cette année mème, pour un monument érigé à saint Bonaventure dans la petite ville de Bagnarea, en Toscane, Je mets en regard les deux inscriptions.

Bonaventuræ Samueli de Champlain Episcopo cardinali Albanensi Conditori urbis Quebecensis Doctori seraphico Patri Novæ Franciæ Cives Cives Tanto viro gloriantes Tanto viro rloriantes Externique Externique Unanimes in admiratione sapientiæ Unanimes in admiratione virtutis Et sanctimoniæ ejus Et sapientiæ ejus Ære collato dedicaverunt re collato dedicaverunt Anno MDCCCLXXXXVII Anno MDCCCLXXXXVIII

En soumettant au Comité l'inscription pour Champlain, je prévoyais bien que l’on crierait au plagiat pour réussir à l'écarter ; mais j’espérais qu'on prendrait au moins la peine de l’examiner et de la discuter. J'en aurais profité pour l’indiquer comme modèle à suivre dans une autre inscription qui aurait pu être mise à l'étude. Pouvais-je proposer un meilleur modèle à imiter que le grand latiniste qui s'appelle Léon XIII? —-2

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Croirez-vous qu'un membre du comité a eu l’imprudence, pour ne pas dire plus, de traiter de banalité l'idée de cette inscription et de me l'écrire? Il y a des gens qui se plaisent à reculer les frontières du ridicule. D'après ce savant critique, l'expression exferni, étrangers, est on ne peut plus malheureuse! Vous m'avez fait remarquer qu'au contraire, elle est très heureuse, qu'elle est tout aussi bien placée que dans l'inscription de Léon XIII, puisque nous avoiis des souscripteurs en Europe comme en Amérique, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, sans compter les diverses parties du Canada.

Avant et après la séance du 22 octobre, j'ai montré cette inscription à plusieurs latinistes très compétents, et tous ont trouvé qu'elle s'adaptait admirablement à Champlain.

“Veuillez agréer l'assurance de mon entier attachement.

H.-R. CASGRAIN, ptre.

P.-S.— Pour vous montrer que je n'exagère rien, voici le texte de la critique mentionnée plus haut : ‘Si l’on compare les idées des deux inscriptions... celle que vous préconisez est tellement inférieure que vous trouverez difficilement un homme de goût connaissant bien l’œuvre et le caractère de Champlain pour partager votre avis. C'est un terme pastiche d’une absolue banalité. Le mot ‘‘ étrangers, qui pouvait convenir dans une autre inscription, y est particulièrement malheureux. Le plagiat est mal fait ’’.

Que dites-vous de cela ?

Lettre de M. l'abbé Lindsay.

Monastère des Ursulines, 27 octobre 1807.

Hon. A. Chauveau, Président du Comité du Monument Champlain, Québec.

Monsieur le Président,

Je vous remercie de m'avoir, sur ma demande, adressé copie de l'inscription latine déposée sur la table à la réunion du 22 du courant, et d’y avoir adjoint le billet de M. l'abbé Casgrain.

J'étais revenu de la dernière réunion bien décidé à laisser dormir dans leur carton tous nos projets d'inscription, et à garder sur nos malentendus un religieux silence ; inais je vous avoue que je ne puis tenir à ma résolution en face de la docte indignation et des dires, plus ou moins exacts, &e M. l'abbé Casgrain.

Sa lettre, permettez-moi de vous le dire, contient des assertions fausses et injustes, que j’attribue volontiers à l’inattention ou à la précipitation, et accuse un défaut de logique et de critique que je regrette de constater chez un écrivain de de son mérite.

C'est d'abord une inexactitude que de dire que ‘‘ personne n’a pris la peine de regarder l'inscription latine déposée sur la table ’” lors de la dernière réunion. En eftet, celui de tous les membres présents qu'on pouvait croire le moins empressé à en prendre connaissance, —je veux dire le soussigné,—a lu cette inscription, et, après la séance, a prié M. le Secrétaire de lui en adresser copie, comme en fait foi votre lettre en date du 25 du courant.

C'est aussi une injustice que de reprocher aux membres du Comité ile n'avoir pas même jeté un coup d'œil sur une inscription latine, dont i'existence a été annoncée durant le feu de la discussion, et (ce qui est plus grave) après qu'on a détruit radicalement toute opportunité d’un pareil examen, en votant à deux mains contre le principe même de toute inscription latine.

Car M. l'abbé Casgrain a beau aujourd'hui, comme lors de la réunion du 22 courant, vouloir nous persuader qu’il n’est pas opposé au latin pour l'inscription en question, il a perdu tout droit de nous convaincre : 1°. en applaudissant de vive voix à la proposition de M. Price de faire du Monument- Champlain ‘‘un monuinent pratique, ’’ ‘à la portée de l'intelligence des touristes américains ; ?”

2°, En soutenant contre mon plaidoyer en faveur d’une langue immuable comme le latin, la fixité de la langue française ;

3°. En ne voulant pas, dans son vote, distinguer, comme l'a fait Mgr Gagnon, entre l'exclusion d’une inscription latine en général et celle de telle inscription en particulier ;

4° En prétendant qu'il consentirait à une inscription

latine à condition que ce fut un chef-d'œuvre, dans le genre de l'inscription Wolfe-Montcalm. M. l'abbé ne peut alors être sérieux en proposant comme un chef-d'œuvre l'inscription nouvelle, après avoir qualifié ‘‘ d’infiniment inférieure ”” celle qu’il nous accuse d’avoir voulu imposer au Comité.

C'est ici, à mon humble avis, que la critique de M. l’abbé Casgrain est en défaut. S'abstenant, je le présume, de toute appréciation du style de la première inscription, M. l'abbé nous dit aimablement ‘‘qu'’elle est indigne du monument Champlain et qu'elle n’a rien de remarquable. ’’ Cette critique vise apparemment le fond, ce que M. l'abbé appelle ‘ l’idée-mère ’‘ de l'inscription. Sans vouloir, pour le moment, faire une critique comparative des deux inscriptions latines, je me contente de vous dire, M. le Président, (et je ne crois pas que la critique impartiale me contredise là-dessus), que l’idée-mère de l'inscription que j'ai eu l'honneur de soumettre à votre Comité, et dont, hélas, je regrette de n’être pas l’auteur, contient toute l’idée-mère de sa concurrente, et, en plus, une jolie famille d'’idées-filles pour la mettre en relief. Je me plais à dire qu'une de ces dernières, (et une des plus caractéristiques), est née de l'inspiration de ce même abbé Casgrain qui s’ingénie tant aujourd’hui à méconnaître le fruit de sa pensée. En justice, et au nom de la logique et de la critique, je réclame auprès de vous, M. le Président, l'insertion de la présente au cahier des procès-verbaux de votre Comité, au cas où vous consentiriez à y inscrire celle de M. l'abbé Casgrain.

Les deux inscriptions, i. e. ‘‘ celle qu’on a voulu imposer ”” et ‘‘ celle qu’on n’a pas voulu regarder,’ seront ainsi transmises à la postérité, qui sera libre de les examiner, de les comparer, et de les juger sans partialité, à leur mérite, et non pas d’après la réputation de ‘‘ celui à qui appartient l’idéemère ’” de l’une ou de l’autre. La critique, comme toute science digne du nom, s'appuie sur des principes invariables, et ‘‘l’argument d'autorité, comme l'enseigne l’école, est toujours le plus faible. ”

Un dernier regret, M. le président, en terminant cette lettre déjà trop longue. En l’exprimant, je reviens, malgré moi, à ma chère inscription que j'avais pourtant pieusement ensevelie.

ie AT

Le Canada est un pays trop chrétien, et Champlain un trop grand chrétien, pour qu'on érige un monument xewfre à l’illustre fondateur de Québec. Pour ne pas heurter des préjugés plus ou moins redoutables, on avait réduit au #inimum l’idée chrétienne indispensable,

Scriptis sui superstes Dei ac patriæ plenis

A cela quel homme sensé peut-il objecter? Ce trait est d'une vérité historique incontestable, Ici encore, je m'appuie sur l'éditeur conjoint des ‘‘ Œuvres de Champlain, ”” et sur l’auteur de la ‘‘ Vie de la Vén. Marie de l’Incarnation. ”’ Enlevez cette ligne, et le monument est totalement et exclusivement paiïen.

J'ai l'honneur de vous transmettre, ci-joint, copie de la traduction en français de l'inscription latine que j’ai présentée au Comité, avec prière de l’inscrire, ainsi que letexte original, dans vos procès-verbaux.

Agréez, M. le Président, l'assurance de mon sincère dévouement.

LIONEI, LINDSAY, Ptre.

Summo viro $Samueli de Champlain Qui indeffessum nobili in pectore arnimum gerens, Singularis in navigando explorandoque solertiæ gloriam Quebeci cum immenso conditi labore gloria cumulavit ;

Qui, vivos laudibus et privatis abundans et publicis, Nascentem Novam Franciam ad futuros illos informavit splendores ; Scriptis sui superstes Dei ac patriæ plenis,

Adultam gentem Canadensem etiamnunce ad omuia eximia exhortatur Ultro posteri Ære conlato monumentum Perenni admirationis, observantiæ, pietatis indicis Posuerunt.

Au grand homme, Samuel de Champlain, qui joignit à la gloire d’un navigateur explorateur hors ligne celle d’avoir fondé Québec au prix d'immenses labeurs : qui, vivant, éminent en mérites et d'ordre privé et d'ordre public, façonna la Nouvelle-France naissante pour les splendeurs de son glorieux avenir ; et qui, maintenant encore se survivant à luimême dans des écrits pleins de Dieu et de la patrie, pousse le

le peuple canadien, désormais grandi #t adulte, vers les plus hautes et les plus nobles destinées : (à ce grand homme, disje) la postérité a, par contributions volontaires, érigé ce monument, témoignage éternel d’admiration, de respect, de reconnaissante affection.

M. Lindsay ne m'ayant pas adressé un double de sa lettre, comme firent MM. Chapais et Garsnon, je n’eus pas à lui répondre,

Voici maintenant la lettre de M. Chapais.

Québec, 30 octobre 1897.

L'Honorable A, Chauveau, Président du Comité du Monument Champlain, Québec.

Monsieur le Président,

Monsieur l'abbé Casgrain m'ayant transmis un double de la lettre étonnante qu'il a cru convenable de vous écrire, je me vois forcé de revenir, moi aussi, sur certain incident de notre dernière séance, quoique cela me soit très désagréable, Cet incident—qui dans mon humble opinion jettera peu de lustre sur notre comité et sur son œuvre, —cet incident était clos tant bien que mal. Le vote d'une majorité avait doctement décrété qu'à Québec nous sommes trop avancés dans le progrès intellectuel pour nous attarder au culte de l'épigraphie latine, bonne tout au plus à charmer les loisirs d'un Léon XIII ou d’un Gladstone, Je l'avoue à ma honte, cette opinion n'avait pas été la mienne, J'avais cru—quelle naiveté que nous voulions faire un monument digne de notre héros, digne de nos traditions religieuses ct nationales, un monument pouvant parler, par sa conception et son exécution, au cœur, à l'intelligence et à l'âme. Et la belle inscription soumise par M. l'abbé Lindsay, et acceptée par le souscomité des inscriptions, me paraissait correspondre à ce désir d’une façon très heureuse, Je m'étais trompé, Ce n'était pas un monument méritant non seulement par son apparence imposante les suffrages de la foule, mais aussi par son langage classique le suffrage plus délicat et plus choisi des esprits cultivés ; ce n'était pas un monument distingué que le comité ambitionnait la gloire de léguer à la postérité ; c'était

un monument quelconque, sans cachet intellectuel et sans reflet littéraire, puisque l’on a demandé à mon ami le Dr Dionne qu'un simple énoncé de dates historiques.—Soit ; le comité anxieux de rester dans le prosaïque et le vulgaire, le décidait ainsi. Je m'inclinais devant le nombre, tout en m'honorant d'avoir voté avec la minorité, Mais voici que, non content d’avoir pris une attitude bien surprenante, étant donné sa réputation et sa culture, M. l'abbé Casgrain veut nous provoquer par sa lettre. Jene saurais, pour ma part, laisser passer cette agression sans deux mots de réponse.

M. l'abbé Casgrain réclame humblement la paternité du petit truc que nous avons vu se produire à la dernière séance : le truc de l'inscription latine, se faufilant inopinément hors de la poche de M. Brunet, et faisant son apparition x exéremis devant le comité, trois minutes avant le vote. C'est luiquia combiné cet effet manqué. Je m'en doutais un peu, mais je ne l’en félicite pas. Car cette inscription tard venue met à son actif deux contradictions au lieu d’une. D'abord, dans le débat, après qu'il se fut prononcé contre l'idée de toute inscription latine à cause des illettrés, des touristes, des Canadiens, des Anglais, des Yankees, que sais-je encore ? Je lui ai fait dire ensuite qu'il serait favorable à une inscription latine autre que celle de M. l'abbé Lindsay. Première contradiction. Puis voici une inscription latine inédite que M. l'abbé Casgrain nous soumet tortueusement au moment inême où, stratégiste prudent, et se tenant à l'arrière-garde, il pousse contre nous et contre la langue de Virgile, de Cicéron et de l'Eglise, le bataillon composé de MM. Price, Talbot etalios. Deuxième contradiction. Evidemment, M. l'abbé Casgrain aurait mieux fait de laisser passer pour orphelin son petit truc.

M. Casgrain affirme à deux reprises dans sa lettre, que personne n'a pris la peine de regarder son inscription, que pas un seul d'entre nous n’a voulu jeter même un coup d'œil sur elle, Je regrette d'avoir à déclarer que ce sont là des affirmations téméraires. J'ai pris moi-même, séance tenante, communication de la fameuse inscription, Mais il ne s'agissait pas en ce moment de discuter la valeur comparative de deux pièces ; il s'agissait de décider s'il y aurait ou non du latin sur le monument, et M. Casgrain coulait bas le latin par son vote et celui de ses émules, tout en se déclarant prêt à nous fournir du latin portant son estampille,

Remarquez bien que je ne discute pas le mérite de la seconde inscription. On en aurait emprunté l’idée à Léon XIII, paraît-il. Certes, je m'incline devant cet auguste latiniste. Mais Léon XIII n’a certainement pas écrit d’inscription à la mémoire de Champlain; il y a donc eu sûrement adaptation, et il resterait à peser la valeur de cette adaptation et la dextérité de l'adaptation.

En voilà bien assez et même trop. Je regrette que M. l'abbé Casgrain en m'adressant son double m'ait forcé à dire beaucoup de choses que je pensais, mais que je comptais garder pour moi, Pour me résumer, je regrette l'action du comité, je n’admire ni l'attitude ni les habiletés maladroites de M. l'abbé Casgrain, et je déplore les complaisances dont il a su gagner le concours dans cette affaire au détriment de notre œuvre.

J'ai l'honneur d'être, M. le Président, Votre bien dévoué,

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