TH. CHAPAIS
Réponse Québec, 3 novembre, 1897.
L'honorable Th. Chapais, Québec.
Mon cher Monsieur,
J'ai l'honneur de vous transiuettre copie d'une lettre que j'ai adressée à M. Chauveau le 1er novembre dernier, Je n'ai qu'à y ajouter un mot d'explication en réponse à celle que vous lui avez écrite et dont vous avez bien voulu m'envoyer une copie.
Lorsque, l'année dernière, on m'a nommé l'un des membres du sous-comité du monument Champlain, j'ai refusé de me rendre aux premières assemblées pour deux raisons, d'abord parce que je déteste ces réunions, où l'on perd les trois quarts de son temps, sinon plus, ensuite parce que l'impossibilité où je suis de lire me rend très difficile la tâche de prendre part aux délibérations. Mais on m'a fait tant d'instances, M. l'abbé Lindsay, en particulier, m'en a fait de si pressantes et de si réitérées, me disant que j'y serais très utile pour l'aider à faire adopter l'inscription latine qu'il
présentait, que j'ai eu le tort de céder, bien qu'avec répugnance, J'ai eu celui bien plus grand de dire librement mon opinion. Dès ce moment, je n'ai plus été qu'un être insignifiant et un ignorant en fait de latin. M. Lindsay a eu la coimplaisance de me l'écrire, on mel’'a répété, M. Ernest Gagnon me l’a redit dans une lettre récente. Cela m'est bien égal, parce que je ne me vante pas du tout d'être fort en latin. Mais j'ai voulu m'assurer si ceux que l'on proclame comme maîtres en cette langue, sont aussi forts qu'on le dit. Voilà pourquoi j'ai saisi l'occasion de les mettre à l’epreuve. Je sais à quoi m'en tenir maintenant, surtout depuis que j'ai lu la lettre ou plutôt le Mémoire de M. l'abbé Lindsay à M. Chauveau, et celui dont m'a honoré M. Ernest Gagnon,
J'admire le latin de Léon XIII, et je n'aurais pas eu honte de le lire sur le monument Champlain. Ce n'est pas votre avis ni celui de vos amis.
Permettez-moi de ne pas partager votre sentiment.
Je mets ici toutes mes salutations.
H.-R. CASGRAIN, Ptre.
Lettre de M. Ernest Gagnon.
Québec, 27 oétobre 1897.
A M. l'abbé H.-R. Casgrain, Québec.
Monsiettr l'abbé,
J'ai reçu le duplicata de la lettre que vous avez adressée avant-hier à l'honorable M. Chauveau, et je vous déclare que ce document m'a péniblement surpris.
Vous dites que vous vous êtes opposé à l'adoption d'une inscription latine qui a été soumise à la séance du comité de construction du monument Champlain du 22 de ce mois. Or, aucune inscription latine particulière n'a été l'objet des délibérations de ce comité, vendredi, le 22, On y a simplement rejeté le principe d'une inscription latine, et vous étiez de ceux qui ont rejeté ce principe,
Dans la discussion, cependant, vous avez dit que vous seriez pour une inscription latine, si celle-ci était un chefd'œuvre,
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Vous dites qu'il a été présenté et déposé sur la table, à la même séance, une autre inscription que personne n'a pris la peine de regarder, inscription ‘‘ bien supérieure à celle que l’on a voulu imposer. ‘’ Pendant ia discussion, vendredi dernier, il a été en effet question d'une autre inscription, mais
. dans un moment où cette pièce ne pouvait régulièrement être présentée. Flle a été mise sur la table où se tenait le secrétaire, sans indication de provenance, et pardonnez-moi de vous contredire encore, — deux des membres présents en ont pris immédiatement communication. Si on a laissé cette inscription de côté, de mme que celle qui avait été approuvée unanimement par le sous-comité des inscriptions, c'est parce que la résolution que vous avez appuyée et contribué à faire passer ce soir-là, a écarté —je le répète—le principe même d'une inscription latine. .
Maintenant, que parlez-vous d'imposition de la part de la minorité ? Que voulez-vous dire ?
Je repousse, pour ce qui me concerne, cette idée d'imposition, qui n'a pu être non plus l'idée de monsieur l'abbé Lindsay, de M. IeSage, de l'honorable M, Chapais. Votre affirmation est simplement gratuite, D'ailleurs, ce ne sont pas les minorités qui imposent leurs volontés : vous savez bien cela.
Quant à l'inscription que vous transcrivez dans votre lettre à l'honorable M. Chauveau, je vous avoue que je ne partage pas votre admiration à son endroit.
Je ne parle pas de la latinité du morceau. Vous avez souvent prétendu que vous ne saviez pas le latin, et je le sais moins que vous encore, Autre chose est de pouvoir traduire sommairement une page latine et autre chose est de pouvoir en apprécier les nuances et la valeur littéraire, Mais si l'on compare les idées des deux inscriptions dont il a été question l'autre soir, et que l'on a pas examinées régulièrement ce soir-là, grâce à vous et à vos amis, celle que vous préconisez est tellement inférieure que vous trouverez difficilement un homme de goût connaissant bien l'œuvre et le caractère de Champlain pour partager votre avis,
C'est un terne pastiche d'une absolue banalité,
LA
Le mot ‘‘étrangers, ‘’ qui pouvait convenir dans une autre inscription, y est particulièrement malheureux. Le plagiat est mal fait,
Vous appelez ‘ partisans * les membres du sous-comité des inscriptions qui ont adopté à l'unanimité le travail présenté par M. Lindsay, que l’on n’a pas voulu examiner vendredi. Cette appellation, avec son contexte, est quasi injurieuse. J'ai été heureux de me rallier à l'opinion de mes collègues qui ont approuvé la très belle et très noble inscription présentée par M. l'abbé Lindsay, mais je ne me suis concerté avec personne pour favoriser cette approbation.
Vous écrivez encore : ‘‘ Les partisans de la première inscription étaient tellement décidés à la faire adopter par le comité, s'ils le pouvaient, que pas un seul d'entre eux n'a voulu même jeter un coup d'œil sur celle qui est restée sur la table.”
Cela est inexact, car M. Chapais et l'abbé Lindsay, deux de ceux que vous voulez désigner, en ont pris communication séance tenante.
Vous ajoutez: ‘‘ J'ai eu là la preuve qu'il était inutile d'en parler.’
S'il était réellement inutile de parler de cette inscription latine nouvelle, ce devait être parce que la majorité ne voulait pas d'une inscription latine quelconque ; mais pourquoi alors vous attaquer à la minorité ?
Personne ne vous a empêché de parler, et, de fait, vous avez parlé pendant cette séance, A la suite de M. Price, vous avez exprimé l'opinion que le monument ne devait recevoir que des inscriptions françaises et anglaises.
Je ne vous comprends pas : vous avez voté pour une proposition repoussant le principe même d'une inscription latine, et vous venez aujourd'hui nous dire qu'en face de l'attitude de la minorité qui, elle, voulait d'une inscription latine, vous avez senti qu'il était inutile de chercher à faire adopter. une inscription latine nouvelle, dont, en effet, vous n'avez pas parlé,
Cette inscription n'a pas été présentée régulièrement ; mais elle eût pu l'être si la résolution que vous avez contribué À faire adopter, n'eût pas fait sombrer toute idée d'inscription autre qu'une inscription en langue vulgaire, en français ou en anglais,
En résumé, vous vous plaignez de votre fait, et je me
demande ce qui a pu vous pousser à écrire cette malheureuse épiître à l'honorable Monsieur Chauveau.
Abordons maintenant un autre côté plus sérieux de la question.
Pendant le séjour de MM. Chevré et Ie Cardonnel à Québec, vous leur avez reproché très crûment de ne pas connaître leur héros, et vous leur avez fait lire par un membre du comité, l'extrait suivant d'un de vos ouvrages : ‘‘ L'Histoire de la Mère Marie de l'Incarnation, première supérieure des Ursulines de la Nouvelle-France. ’”
‘ Quand, aux heures de solitude, dans le silence €t le recueillement de l'âme, nous remontons vers le passé, et que, saisis d’une religieuse émotion, nous pénétrons dans le temple de notre histoire; parmi tous ces héros dont les robustes épaules soutiennent les colonnes de l'édifice, nul mieux que Champlain ne porte sur un visage plus serein de plus majestueuses pensées. Type et modèle de tous ces héros qu'un même honneur assemble, il occupe le rang suprême près de l’autel de la patrie. Nul, en effet, parmi ces rois de notre histoire, ne réunit plus d'éminentes qualités, ne déploya un caractère plus énergiquement trempé, ne fit éclater plus d'intrépidité et de persévérance, Car c'était l'œuvre de Dieu que le gentilhomme Saintongeois avait eu la conviction d'accomcomplir, lorsque la croix sur le cœur et le regard au ciel, il descendit les degrés du château de ses pères pour s'enfoncer dans les solitudes américaines. En portant pendant plus de trente-cinq ans le fardeau de notre avenir, l'âme déchirée par les soucis, les fatigues et les obstacles sans nombre, il sut toujours rafraîchir son front brûlant et baigné de sueurs aux sources pures et limpides de la Foi, "*
Je continue la citation :
‘ A l'exemple de leur chef, tous menaient la conduite la plus édifiante et s'approchaient régulièrement des sacrements de l'Eglise, Pour rappeler plus souvent à chacun la pensée du ciel, Champlain établit la coutume si pieuse et si touchante, conservée jusqu'à nous, de sonner l'Arge/us trois fois par jour. L'intérieur du fort ressemblait plus à une communauté religieuse qu'à une garnison, La lecture se faisait régulièrement à chaque repas ; au dîner, on lisait quelque livre d'histoire, au souper, c'était la vie des Saints. Une douce et fran-
che gaité assaisonnait les moments de loisir ; et, chaque soir, le vénérable patriarche de la colonie rassemblait tous ses enfants dans ses appartements pour réciter la prière en commun et faire l'examen de conscience,
‘ Telle était la vie des premiers colons. L'Eglise, dont la jeunesse se renouvelle comme celle de l'aigle, ramenait ici l'âge d'or de ses années primitives.’
La dernière moitié de cette citation n'a peut-être pas été communiquée à MM. Chevré et Le Cardonnel; mais en tous cas, toutes ces lignes sont bien de vous.
Or, il y a un ar environ, pendant une réunion du souscomité des inscriptions, tenue chez Monseigneur Laflamme, vous vous êtes levé tout-à-coup et vous avez déclaré que le motif religieux n'était pour rien dans l’œuvre de Champlain, partant que l’on avait tort de parler ou de tant parler de sentiments de foi et de piété du fondateur de Québec dans l'inscription que l'on était à discuter. Après cette déclaration, qui a pris tout le monde par surprise, vous êtes sorti immédiatement, évitant ainsi toute discussion,
Vous vous êtes attaqué au fond, puis ensuite à la forme de l'inscription présentée par l'abbé Lindsay, et vous avez même critiqué certaines modifications au projet primitif que vous aviez vous-même suggérées.
Pour vous complaire, on a retouché l'inscription alors encore sur le métier, mais la note religieuse et française y est restée,
C'est cette inscription, adoptée unanimement par le souscomité des inscriptions, que l’on n'a pas voulu examiner vendredi. Vous vous être prononcé avec la majorité contre toute inscription latine: nous nous inclinons devant cette | décision et nous nous déclarons bien battus,
Après cela, où prenez-vous le courage de venir poser en victime... en victime de la minorité !
Croyez-m'en : abandonnez cette attitude. Une nouvelle édition de la fable du loup et de l’agneau n'ajouterait rien à la couronne qui ceint votre front, et ne pourrait que nuire à la cause de la délicatesse et de la franchise qui doit être chère à tout homme revêtu de votre caractère,
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, Votre très humble serviteur,