Notes romantiques à propos de Marion Delorme précédées de quelques lignes d
I L se passe en ce moment au Théâtre- \ Français une chose inattendue, surprenante, curieuse pour le public^ étonnante au plus haut degré pour ceux qui s'occupent des arts. Après avoir été complètement abandonnées pendant dix ans, les tragédies de Corneille et de Racine reparaissent tout à coup et reprennent faveur. Jamais, même aux plus beaux jours de Talma, la foule n'a été plus considérable. Depuis les combles du théâtre jusqu'à la place réservée aux musiciens, tout est envahi. On fait b, ooo francs de recette avec des pièces qui en faisaient cinq cents; on écoute religieusement, ou applaudit avec enthousiasme Horace, MiTHRiDATE, CiNNA ; on plcure à Andromaque et à Tancrède.
« // est ridicule et honteux que ce soit un prodige;
cependant c'en est un» On ne peut nier Voubli profond dans lequel était tombé Vancien répertoire. Cet oubli était si bien constaté^ que quelques personnes, et même des gens d* esprit, regardent Vaffluence qui se porte maintenant au Théâtre-Français comme le résultat d*un engouement passager qui ne peut pas durer, Uun autre côté, comme il y a très-longtemps que ces pièces n^ avaient été suivies, on voit des gens qui arrivent là comme en pays étranger, et qui jugent au foyer nos vieux chef s-d^ œuvre comme des vaudevilles nouveaux. Les uns, restés fidèles à la littérature classique, proclament une révolution ou, pour mieux dire, une restauration, et disentltout^haut que len Romantisme est mort ; » les autres^ accoutumés au genre, à la mode et à tout le fracas de nos mélodrames *, s'indignent, soit à plaisir, soit de bonne foi, et paraissent disposés à renouveler les querelles oubliées entre la nouvelle et V ancienne école, >*
I" novembre x838.
I. L'auteur de celte préface a déclaré qu'il n'entendait point par là faire de personnalités. p. m.
LES TRIOMPHES DE i83o
ET LES REVERS DE i838
Ie Théâtre, c'est le Golgotha de l'Idée, a dit Auguste Vacquerie.
C'est vrai. Comparez les brillants succès des pièces romantiques produites vers i83o, au plus fort de la lutte des idées, avec rindifférence que le public manifesta en i838 pour les drames de Victor Hugo. MM. Dinaux et Legouvé devinrent les héros du Théâtre-Français : singulière réaction, singulière et dangereuse, comme toutes les réactions. Le romantisme dévié flotta du Moyen Age à TOrient et ne produisit que le trouble dans les cervelles allemandes. On rêva, après Schlegel, de réformes sociales, en prenant le passé comme le représentant du progrès. Étrange erreur! En France, le Romantisme, par une semblable exagération et par
les perfides conseils d'une critique aveugle qui parlait de couleurs, le Romantisme devint le synonyme du fantastique, et lassa le public. En moins de dix ans, la réaction opéra et produisit une série de revers pour les idées nouvelles.
On avait bien dit : « Le drame, c'est Tldée en action. » Mais on forgea, on martela le vrai pour ajouter d'une façon bizarre : « Le poëte dramatique pense des hommes, c'est le grand invisible de la poésie 1>» — Il faut se souvenir de ce qu'un disciple du maître écrivait au sujet d'une représentation théâtrale; la rampe, les trois coups, le souffleur prennent des proportions colossales. Écoutez :
a // allume ses astres, fait frapper les trois coups par le tonnerre, vous jette à poignées les figures et les événements, les êtres et les choses, les harmonies, les contrastes, le génie et le monstre, Ésope costumé en esclave et Galigula en empereur, la marguerite sous le sabot du rustre, le peuple sous la botte du césar, etc.» Jugez comme une phrase bien molle, bien claire, incapable de vous saisir au collet et de vous tourmenter, représentant des pensées familières, vous rendant visite comme la plus vieille — et aussi la plus ridée — de vos connaissances, était bien accueillie, et comme M. Legouvé passait facilement pour un auteur dramatique! Là, plus d'Ode-Aigle et de Vaudeville-Bossu, on ne crie pas que Racine n'a pas le ventre de FalstafF ni l'aile de Puckj; non, mais une littérature édulcorée et transvasée dans la plastique académique.
Voyez aussi la conséquence : tous ces brillants
esprits, parcelles d'astres qui pouvaient faire des soleils, tombèrent au rang des nébuleuses ou bien s'éteignirent pour un moment dans le ciel. Quelques veilleuses y prirent leur place, et eux furent incapables de lutter. On avait braqué ailleurs la lorgnette.
Je vais donner des preuves.
Marion Delorme avait eu un grand succès à la Porte-Saint-Martin , dix-huit mois après le triomphe d'Hernani : reprise en i838, aux Français, elle atteignit à peine dix-neuf représentations en six mois.
Le temps était déjà loin où le drame de V. Hugo, après rinsuccès de Amy Robsart*, l'emportait à la Porte-Saint-Martin sur Antony et sur la Tour deNesle! C'était toujours M™« Dorval qui jouait Marion, et Provost, L'Angély. Bocage avait été remplacé par Beauvallet dans le rôle de Didier. Mais un drame assez faible, aux caractères énervants et faux, la Louise de Lignerolles de M. Dinaux, l'emporta néanmoins sur Marion.
Marion fit alors 2,000 fr. de. recette en moyenne ; et si^ à la quatorzième représentation, on encaissa 4,808 francs, ce fut grâce au Dépit Amoureux qu'on lui adjoignit. Un dimanche, Marion Delorme^ jouée avec les Trois Chapeaux^ fit 776 fr. 80 cent. ! Ce fut tout.
J'ai dit que cet échec ne provenait pas de Tinter-
I. Amy Robsartf drame en 5 actes, en prose, fut le début de V. Hugo au théâtre. 11 n'eut qu'une représentation sur le théâtre de TOdéon : le sujet était tiré du Chdteau de Kenilwortk, de Walter Scott.
prétation. Geffroy faisait Louis XIII; Monrose, le Scaramouche; Régnier, le Gracieux*. Il ne provenait pas non plus de la prudhommerie du public : on avait changé le fameux
. - . Faire au premier venu.
Pour X dormir à Paise^ offre de mon sein nu..,
en
. . . Vendre au premier venu Un amour à son gré y naïf y tendre, ingénu...
II provenait des abus dont j'ai parlé. Le hasard, d'ailleurs, servait à merveille les caprices du public. Le 12 juin i838, Rachel débutait dans les Horaces
Le premier début de Rachel produisit 672 francs de recette : quatre mois après, Andromaque faisait encaisser 6,i3i francs à la Comédie-Française.
Dix ans après, le public boudait toujours. Marion Delorme, reprise en 1847, ne pouvait attirer l'attention de gens qui se préparaient à devenir de profonds politiques!
L'Empire vint....
La conclusion de tout ceci? Elle est fort simple. L*art romantique n'est pas ce qu'un vain peuple pense, il n'a pas fait son temps, il n'est pas la Minerve d'un cerveau unique, il est né viable, il n'a pas fait ses preuves, mais seulement ses premières armes, et, si son œuvre a été tourmentée, comme toute aube
I. Got ne prit le rôle de Provost qu'en 1847, quand Maubant joua Nangis,
révolutionnaire, Tavenir doit être et sera pour lui resplendissant. Eschyle, Dante et Shakespeare sont des astres qui éclaireront longtemps encore les écoles de Tavenir.
En tous cas, ne blasphémons pas notre époque, où le talent est gaspillé à pleines mains, où l'esprit prodigue ses trésors en menue monnaie. Combien faut-il de Tristan pour faire un Corneille, combien de Cyrano pour un Molière, combien de Lyly et de Ben Jonson pour un créateur de Roméos et d'Hamlets? Tout est là.
I E me suis demandé parfois si la cri- I tique existait bien réellement, et il ' m'est arrivé d'en douter. Je ne veux pas citer Zoïle, son existence est problématique, et il est inutile de remonter à plus de deux mille ans pour aller chercher chez les autres ce que nous trouvons chez nous; mais, quand on voit Thomme aux Satires nier la valeur de Quinault après que celui-ci a fait Armide; quand
on le voit traiter les vers du Tasse de clinquant ; quand on a entendu Scudéry crier à propos. du Cid : <c Abattons cette Corneille ! » quand on connaît le sort des tragédies de Racine, on peut sourire de Téloge que la critique se donne à elle-même en disant : « Si Fart est noble, la critique est sainte! »
Outre la mémoire, le classement et la comparaison, jugez des qualités qu'il faut pour exercer le sentiment intime du beau; il faut n'être point trop sensible aux choses supérieures qui attirent les esprits mieux que ne le fait Paimant, il faut se garder du joug que crée le génie, du charme irrésistible sous lequel vous placent certains talents. L'homme, dans son ardeur versatile, peut-il échapper à cela , il est encore forcé de livrer à la désolante analyse les chefs-d'œuvre incontestables et de n'avoir point d'amis. Voilà des règles absolues.
Aussi qu'arrive-t-il ? que les méprises de la critique sont incalculables, et que ses jugements deviennent, dans le système aventureux de la périodicité, semblables à ceux de la mode.
Il y a autant de beautés qu'il y a de manières habituelles de chercher le bonheur , a dit Stendhal. Or, le classique avec la forme et le romantisme avec la recherche de l'individualisme peuvent rencontrer tous deux des beautés qu'ils prendront l'un en dehors, l'autre en dedans.
— Il y a donc plusieurs Beau? La vérité serait-elle double ?
— Non, certes. Il n'y a qu'un beau; cette unité existe comme pour le bien ; mais on peut envisager le beau de plusieurs façons : d'où les diverses écoles.
Je me suis représenté le beau comme une statue idéale, devant laquelle on arriverait par plusieurs chemins. Notre imperfection ne nous permet pas de l'embrasser d'un coup d'œil et notre esprit de système ne nous la laisse pas étudier sous toutes ses faces : de sorte que celui qui arrive devant elle s'écrie : « Oh ! la belle statue, vue de facel » Celui qui par conviction, ou par originalité, pour ne pas suivre les chemins battus, ou simplement par amour de la contradiction, a pris une route opposée, voit la sta-
tue de dos ; il soutient que Tidéal du beau est un dos. Je ne veux pas nommer le premier de ces deux hommes, pour ne pas donner d'orgueil à qui je sais; mais pour le second, je puis rappeler Manet^ par exemple : notez que ce dernier se laisse guider moins par Pesprit artistique que par l'ambition et l'esprit commercial.
Enfin, il y en a qui voient la statue de profil ou de trois quarts, et qui, par principe ou par incapacité, s'obstinent à ne la voir que comme cela.
Il n'y a donc pas, ai-je conclu, plusieurs Beau^ mais il y a diverses façons de Tenvisager. Nous voyons déjà là un résultat des convictions préétablies de toute école. Et j'arrive enfin au classicisme et au romantisme.
Le classicisme a pris pour guides Aristote et sa docte cabale-, le romantisme s'est confié à l'esprit chercheur et novateur qui avait animé la trinité bizarre de Schlegel, Louis Tieck et Hardenbergou Novalis, les fondateurs de l'école romantique en Allemagne. Schlegel avait com-
pris la critique comme Beaudelaire ; c'était pour lui une œuvre personnelle, amusante et poétique; il était doué d'un talent de parole qui émerveillait M™* de Staël. Mais Schlegel, ce modèle auquel Raynouard lui-même rendit une fois justice; Schlegel, qui mit dans leur jour, en Allemagne, Shakespeare, Calderon et le Tasse, se laisse entraîner par son système à rabaisser la gloire de Molière, après avoir touché à celle de Racine. Le baron de Hasdenberg, dans son admiration pour le moyen âge et les productions romantiques, s'adonna au mysticisme et écrivit le singulier et mystérieux roman d'Henri d'Ofterdingen, Louis Tieck, lui, avait rêvé la régénération de l'art dans Tétude de la chevalerie ; il fit son Chat botté ^ sor\ Zerbino et son roman de V Empereur Octavien dans ces idées. Possédé de la passion du beau, il livra, comme ses deux amis, son imagination à Pimitation du catholicisme romantique. Schlegel est le seul qui se maintint le mieux dans le nouveau chemin. — Novalis, grisé d'idées, battit la campagne mystique; et Louis Tieck s'embrouilla
dans ses religions au point de ne plus savoir luimême celle qu'il avait choisie.
Habentsuafata libelli... Qui se souvient de Héron d'Alexandrie, quand on parle de la vapeur comme force motrice? Fulton est célèbre à cause de ses odyssées ; majs de Salomon de Caus et de Papin le nom seul vient quelquefois sur les lèvres. En parlant de romantisme, qui songe aujourd'hui à Schlegel, à Tieck et à Novalis? Enfin, le romantisme français, luimême oublié, a-t-il pour nous le mérite incontestable d'avoir mis nos auteurs sur la piste de nos vieux poètes et de nos vieux romanciers?
Lui reconnaissons-nous la gloire d'avoir soufflé sur la poussière de nos archives? Non : le mot romantique fait sourire, et l'on se demande ensuite, très-naïvement, ce qu'il signifie, quand on ne nie pas son existence.
In accuse le Français d'être fat, et I il Test à ses heures ; mais il faut le 1 lui pardonner parce que, à ses heures aussi, il est trop modeste. La révolution littéraire qui s'est accomplie chez lui s'est faite dans de justes limites, comme toutes les révolutions devraient se faire. Je ne suis certes pas Pami des révolutionnaires, mais, tel que je conçois leur acte, je l'admire. La révolution, c'est l'action d'entr'ouvrir la terre et d'y déposer un germe qui n'aurait rien produit si on s'était contenté de le lancer à la surface du champ. Les travaux de
recherches littéraires sur les origines de notre langue, les œuvres si diverses de nos érudits contemporains, sont là pour attester que i83o a bien et sagement fait : l'Europe entière nous envie ces travaux et ces œuvres qui sont le produit des « modernités et des caprices imaginatifs ». •
Pourquoi donc ce discrédit où est tombé le Romantisme? Je crois que Itpaixe que est dans l'abus de ses moyens. Tout d'abord, le romantisme, laissant la forme et la convention, a cru qu'il était absolument novateur : de là une présomption qui est devenue de Toutrecuidance. Il procédait, je Taî déjà dit, de 1 école allemande, qu'il ne suivit pas, heureusement, dans son illuminisme social. Quant à l'abandon des unités, la voie lui avait été tracée depuis longtemps par Molière dans Don Juan, et jusque par Collé dans la Partie de chasse de Henri I V; il y avait quelque temps aussi que les confidents et les valets avaient disparu de la scène. Je ne pense pas que le romantisme doive se vanter d'avoir eu une part dans ces réformes, qui le pré-
cèdent de beaucoup. D'ailleurs le but quMl a atteint a une bien autre importance.
Alfred de Musset, qui ne savait pas rire, est lugubre dans ces Lettres humoristiques où Dupuis et Cotonnet cherchent ce que c'est que le romantisme ; il énumère le mépris des unités, l'alliance du comique et du tragique, la « philosophie providentielle géométrisant les faits accomplis » : ce qui n'est ni plaisant, ni juste.
Alfred de Musset est le seul qui ait cru devoir écrire sur Técole romantique, et voulez-vous savoir comment il Ta fait ? Une citation vous mettra au courant. Musset nous représente la manie des ballades et la poésie monarchique faisant alliance et allant déterrer le moyen âge à Notre- Dame.
« Le moyen âge était alors très-bien portant, et à peu près remis de la peur qu'il avait eue de se croire mort pendant trois siècles. Il nourrissait et élevait une quantité de petites chauvessouris, de petits lézards et de jeunes grenouilles, à qui il apprenait le catéchisme, la haine de Boileau, et la crainte du roi. Il fut effrayé d'y
voir clair quand on lui ôta Péteignoir dont il avait fait son bonnet. Ébloui par les premières clartés du jour, il se mit à parcourir les rues et, comme le soleil Taveuglait, il prit la porte Saint- Martin pour une cathédrale et y entra avec ses poussins. Ce fut la mode de Vy aller voir. »
Musset continue longtemps de la sorte en entrant dans la critique de son sujet, — cette fameuse critique ! — et il faut le voir alors s'escrimer comme Sylvestre en capitan dans les Fourberies de Scapin.
« Ah! tête! Ah! ventre! Comment! marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ! Allons ! morbleu, tue ! Point de quartier ! donnons ! Ferme ! poussons I bon pied, bon œil ! Ah ! coquins ! ah ! canaille ! A cette botte! à cette autre ! A celle-ci, à celle-là! Comment, vous reculez ! Pied ferme, morbleu, pied ferme ! »
Certes, avouez-le, Molière est bien plus amusant. Musset faisant querelle aux humanitaires qu'il veut appeler philanthropes, Musset barbouillant du papier pour ne pas trouver en
trois mots que Thumanité est le réalisme de la philanthropie, sentiment passif parfois ; Musset me paraît un critique sans raison comme un grammairien empêtré. Aussi s'était-il attiré l'aplatissement de Chaudesaigues et Téreintement, comme on dit aujourd'hui, d'Henri de Latouche. On l'anéantit sous prétexte de le juger : ce fut un poëte composé de pièces et de morceaux. . . et de défroques, prenant à La Fontaine sa forme, à Shakespeare son fonds, à Byron ses allures.
La raillerie du critique Musset sur le romantisme fut son châtiment même, et la punition du grammairien Musset fut d'écrire ce quatrain, ridicule en tous points :
Elle aurait pleuré^ si sa main Sur son cœur froidement posée Eût jamais sur V ARGILE HUMAIN Senti la céleste rosée*!!!
et Chaudesaigues et Durrieu crièrent à l'auteur de Rolla : « Va donc à l'école, misérable ! » Je reviens au romantisme et à ses moyens.