I. Revue des Deux-Mondes, i5 octobre
Je me suis demandé la cause du discrédit où était tombé le romantisme : je la trouve dans les caprices qu'a affectés son indépendance.
Le romantisme, par une habile et rapide étude, acquiert les moyens de traduction et d'expression avant de se livrer à la production ; il n'apporte alors aucune entrave à la transmission des idées et ne refroidit pas l'incandescence Imaginative par les efforts de la relation. Le classicisme, au contraire, seméfie de la puissance passionnelle ; il combine l'imagination, qu'il considère comme une faculté despotique, avec la forme même qui doit la reproduire.
Le romantisme vit par le mouvement et la couleur ; et, en peinture, le mouvement et la couleur n'admettent que des lignes flottantes, des contours noyés. Véronèse lui-même, qui a la couleur et le dessin , est plutôt coloriste ou romantique que dessinateur, car chez lui la touche l'emporte sur la ligne. Maintenant, sans chercher à exalter outre mesure le romantisme, on m'accordera que l'aspiration vers l'infini, la spiritualité, est dans la couleur : c'est ce qui nous
explique comment Rembrandt est idéaliste; et si nous prouvons que le romantisme est cet art de la couleur, si nous opposons Racine à Hugo, comme Raphaël à E. Delacroix, quand nous dirons : « l'un a la forme et Pautre la couleur, » nous saurons enfin ce que c'est que le romantisme et nous aurons trouvé sa révolution et ses effets non plus dans les appréciations saugrenues de Musset et de Cotonnet, mais dans le but atteint et dans l'éclat d'une école universellement admirée.
JLest grand temps, je crois, que je [ fasse un bout de profession de foi :
' ce ne sera pas long.
Je ne place pas Victor Hugo sur un piédestal, et si ma plume a tracé son nom tout à Theure, ce n^est pas du tout dans un but insidieux : je n'écris pas en ce moment ad majorent gloriam de tel ou tel. J'ai pris pour objectif un chef d'école, voilà tout. Ce qui précède et ce qui suit n'a d'autre but que de rechercher l'esthétique du romantisme, et je crois l'étude intéressante, à présent que le public semble combler. le vœu
prophétique : « Un jour radieux viendra où les propriétaires seront savants, et les savants seront propriétaires ! » et que des erreurs sans nombre ont été commises à ce sujet. Je ne mets pas le classicisme devant le romantisme, je ne le mets pas non plus derrière. A quoi bon élever des déités que les époques ne daignent pas renverser, qu'elles oublrent. Zuccari, préféré par le pape à Michel-Ange, a barbouillé les fresques esquissées par celui-ci dans la chapelle Pauline-, il a été roi de son époque. Qui s'en souvient?
D'ailleurs, sans chercher à retourner des arguments connus, on peut dire que l'école de Victor Hugo a eu d'autant plus tort de toucher à la gloire de Racine qu'elle procède aussi bien de l'auteur à^ Andromaque que de lauteur du Cid. Racine possédait la couleur : il Ta prouvé en nous donnant Britannicus^ ce tableau d'histoire, Phèdre^ cette magnifique et chaude poésie d'Orient, et At halte ^ cette superbe composition biblique.
Mais, pour le moment, j'analyse et je constate : je ne critique pas.
['ai parlé de Schlegel, mais je n'ai pas dit pourquoi et comment le roman- [tisme est né dans le Nord. J'y reviens.
Le Nord a donné le jour au romantisme, parce que le romantisme, comme la féerie, ne peut naître chez les peuples qui ont la féerie et le romantisme dans la nature. L'imagination ne refait pas ce qui est devant elle-, elle n'imite pas, elle crée. L'association des idées, dans le Nord, a fatalement combiné la couleur et fourni à Rembrandt et à Rubens tel éclat dont ils n'a •
vaient que l'intuition. Shakespeare est né dans les brouillards de l'Angleterre, il est coloriste, tandis que Gozzi, né à Venise , est, en dépit de sa verve fiabesque, un vrai naturaliste. Il ne faut pas confondre la couleur qui est l'harmonie des tons, et le contraste, qui est la crudité des oppositions : Tun dit le défaut de Tautre, et le meilleur exemple est justement Victor Hugo.
L'école espagnole qui a vécu de contrastes n'atteint pas, pour moi, aux sommets de l'école italienne et des écoles du Nord.
J'en conclus que le romantisme, en France, a bien moins d'originalité qu'on ne croit généralement, qu'il n'a pas poussé assez loin les qualités de son esthétique et qu'il en a poussé trop loin les défauts. Voyez comme je suis loin de faire un piédestal à cette école : je lui retire le socle où l'ont glissée ses partisans aveugles, et la mets à terre pour mieux l'examiner. L'esprit littéraire, et c'est là notre plus grand défaut, remporte toujours sur celui de Tart pur qu'il veut traîner en vaincu à sa suite. Je ferai ce reproche à Racine, qui a agi inconsciemment, et je serai plus sévère
pour Victor Hugo, qui aurait dû avoir conscience du but vers lequel il s'élançait. L'exagération et le fantastique sont les fossés qui bordent la route suivie par les romantiques.
L'indépendance dans Tart, c'est ce que le romantisme doit chercher ; c'est ce que certains de ses adeptes ont prétendu conquérir, et c'est ce que quelques-uns ont conquis, comme nous le prouve le mot suivant, tiré d'un Salon fait en 1822 par M. A. Thiers.
Il s'agissait d'un tableau de], Delacroix qui eut un retentissement immense parce qu'il caractérisait bien la révolution artistique qui nous occupe. M. Thiers écrivit le premier, à propos de Dante et Virgile aux Enfers^ que Delacroix avait reçu le génie, et ajouta qu'il y trouvait une puissance sauvage, ardente, mais naturelle, ce qui cède sans effort à son propre entraînement ».— L'atelier de M. Guérin, qui continuait les traditions de David, demeura stupéfait de cette puissance^ et on déclara M. Thiers un peu fou. Vous savez si, depuis, on lui a complètement donné raison. — Maisqu'arriva-t-il de cette
puissance ? Quel en fut le résultat pour les disciples? C'est que, parfois, on confondit Tinspiration aventureuse, mais créatrice, avec l'excentricité. Delacroix n'avait pas de système, Victor Hugo en eut un -, et si Ton accuse le premier de fougue mal dirigée, on peut reprocher à l'autre l'uniformité de ses contrastes.
Voilà le véritable défaut du chef de l'école romantique littéraire, dont la qualité principale a été la poésie plastique....
La plastique ! encore un terme demeuré abstrus et qu'on reproche à la littérature indépendante. La « poésie plastique » me rappelle le mot de Voltaire traitant de l'ignorance dans sa Philosophie :
« Premièrement il y a la nature en général; ensuite, il y a des natures plastiques qui forment
tous les animaux et toutes les plantes Vous
entendez bien ?
— Pas un mot, monsieur.
— Continuons donc. »
11 ne s'agit pas, en fait de plastique, de la caséine et de la fibrine, mais bien d'une poésie qui.
sans avoir d'autre rapport avec Pargile vulgaire et avec celui de Musset, essaye de sculpter et de peindre, de modeler des figures, comme dit le dictionnaire de l'Académie.
Le résultat que j'ai signalé, Tabus, était inévitable en France. Alfred de Musset, qui ménageait les deux camps et gardait des intelligences chez les classiques et chez les romantiques , a plaidé la cause de l'éclectisme. «Il y a de mauvaises pièces , faites d'après les principes d'un art qui n'est pas le vôtre, dit-il aux classiques, mais qui est un art : il n'y a point là décadence !» — En vérité , Alfred de Musset faisait beaucoup d'honneur aux romantiques , et il faut lui savoir gré d'ajouter qu'Hamlet vaut Oreste; mais ce que je ne puis passer sous silence, c'est que Alfred de Musset, tout en nous rappelant que La Motte avait proposé, avant Victor Hugo, de faire des pièces en prose, sans unités, prétend trouver là l'origine du romantisme. Il nous donne comme argument que la tragédie antique procédait de la fatalité , que les théâtres alors contenaient dix mille spec-
tateurs, et qu'Aristote donnait la préférence aux dénoûments les plus affreux; mais je crois que mes arguments,pour n'être pas aussi satisfaisants, sont au moins aussi clairs. La conclusion d'Alfred de Musset est celle-ci : « Ne serait-il pas temps 'de prouver que la tragédie est autre chose qu'une statue qui déclame, de montrer enfin qu'on peut agir en parlant et marcher avec le cothurne ? » Je crois que ce temps est venu depuis longtemps, et que si le cothurne a gêné quelquefois le pied qui le chaussait , il n'en a pas moins autorisé son propriétaire à marcher ; enfin, je crois que la muse grecque aura chez nous ses moments de faveur, ses minutes de curiosité comparative , que nos classiques réveilleront souvent notre enthousiasme pour nos gloires littéraires-, mais je crois aussi qu'il faut rendre au romantisme l'épigraphe prise dans Chénier :
Sur des penser s nouveaux faisons des vers antiques,
et que, corrigée de ses défauts, aidée et protégée par les connaisseurs et les artistes.
se souvenant toujours du but que lui ont proposé ses devanciers, Pécole nouvelle va reprendre le cours de ses exploits.
Voilà pourquoi je ne m'inquiète pas du sommeil de la tragédie quand on la laisse dormir , ni du fracas du romantisme quand on Texalte.
Les jugements d'une époque ne sont pas toujours ceux de la postérité^ et je ne vois pas de quel poids sont pour nous, aujourd'hui, les triomphes romantiques de i83o et les revers de i838.