BORDEAUX
Vincent d'Indy tournant les pages de Ghevillard.
Vlà les concerts qui sévissent ! On voit bien que c'était dimanche la Saint-Édouard ; Colonne avait soigné son programme : Debussy pour les artistes, Massenet pour les névropathes, Sarasate pour les snobs, y en avait pour tous les goûts! Racontons.
Comme disent les rois de féerie : « Que la Phèdre commence! » Et, à deux heures vingt, après qu une bordée de bravos, commandée par Céard, a salué l'entrée de M. le Directeur des Concerts-Colonne, l'ouverture se déchaîne que M. Massenet consacra jadis à la sœur utérine du sympathique Minotaure; musique violente sans force, sensuelle sans
tendresse, applaudie sans excès. « Allons, Phèdre, Thésée-vous! » murmure Alfred Ernst.
Madame Berlhe Marx, vêtue d'une robe maïs, joue, avec une « maïstria » goûtée de Paul Braud, le 4e concerto de Saint- Saëns, dont le public me semble affectionner certain thème en ut majeur, franc, net, sobre, annoncé par l'orchestre, en ré bémol, dès le commencement de l'andante ; pendant que la pianiste triture ses derniers arpèges, je recense le public. Beaucoup de compositeurs : Augusta Holmès, sous un tout petit chapeau ; Diémer, hospitalisant dans sa loge le bon pianiste Pierret; qui encore? Victor Roger, au nez à la Roxelane ; Gaston Paulin, le plus élégant des musiciens vivants et défunts; Bruneau-le-Lutteur, harcelé par le Ménestrel, qui ne se console pas de voir figariser Fauteur du Rêve; Xavier Leroux, Ernest Chausson, Camille Andrès, Henri Welsch, Georges Pfeiffer, André Gresse, Gabriel Marie, Raoul Pugno9 Paul Vidal. Ah! zut! ils sont trop...
L'éditeur Durand éclate en bravos : c'est Sarasate qui s'amène, coiffé à la Dumas fils. Il perle merveilleusement la Symphonie espagnole de Lalo, dont l'allégro est construit sur le « Dormez, habitants de Paris ». Et savez-vous quel occasionnel habitant de Paris, obéissant à cette réminiscence huguenotique, pionce, ses deux mains gantées de jaune jointes sur son bambou? Le roi de Portugal, tout bonnement. Bragance, on connaît c't oiseau-là, faut-il qu' son sommeil soye, profonde I... Après Lalo, Guiraud dont le Caprice enthousiasme mesdames Fidès-Devriès, la belle Héglon et la gentille Lowentz qui, à force d'acclamer Pablo-au-son-pur, le décident à jouer encore, accompagné par Goldschmidt, une danse espagnole acrobatique en diable.
Il ne sied pas, à l'occase d une séance d'ouverture, de se montrer trop chipie ; aussi ne conterai-je pas que l'orchestre a trop vertigineusement galopé la Première Symphonie de Beethoven, et je vous relaterai plutôt la con-
fîclence glissée par l'aéronaute Bans dans l'oreille cTAlcanter de Brahm : « C'est en ballon qu'on se montre sous son véritable jour; on a l'air et l'ascension ».
Corneau éternue, Stoullig se mouche, Boylesve tousse, Emile Straus déclare à Marc Legrand : « L'excès en toux est un défaut ». Pauvre France !
La curiosité me corrodait d'entendre le Prélude écrit par Debussy pour V Après-Midi d'un Faune, de Mallarmé. Avouez que ce demi-dieu (je ne parle pas du poète) a vraiment de la veine d'être ainsi célébré, le soir aux Français, le jour chez Colonne. Ce n'est pas une glose docile à suivre le texte mallarméen, qu'il faut chercher « en ce Prélude lent où naissent les pipeaux », mais un exquis Tableau orchestral, préparant à l'impression générale du poème auquel convient délicieusement cette musique de rêve ; çà et là, d'adorables trouvailles d'instrumentation font songer à quelque page d'un Chabrier sublimé, qui serait épurée vingt fois (Faune y soit qui
mal y pense !). Charme griseur de l'imprécis ! En de fluides indécisions, une grâce s'estompe, hésitante... Hum! Par ce charabia tarabiscoté, je cherche à vous faire comprendre, gens de bien, que cette œuvre impalpable, et subtile, et sans respect pour le Ton, et plutôt dans un mode qui essaie de contenir toutes les nuances, se prête malaisément à l'analyse.
A la grande joie de Taffanel, la flûte de Cantié verse sa douce mélodie au public « arrosé d'accords », cependant que les violons con sordini murmurent et que les harpes frémissent ; puis un thème pastoral, exposé par le hautbois, circule dans l'orchestre, et bientôt la musique s'intensifie à l'égal du poème, monte, vibre, « coule pour tout l'essaim éternel du désir ». (Sacrebleu! chauffez- vous donc un peu, les instrumentistes !) L'appel initial des flûtes résonne encore, en valeurs augmentées, et s'étend ; et voici que la fin, ponctuée de symboles — pardon, de cymbales — antiques éternise le prolongement du dernier
vers : « Couple, adieu, je vais voir l'ombre que tu devins... » Si j'avais le temps, je vous signalerais un accord de septième de dominante de fa immédiatement suivi par l'accord de fa dièze mineur, ce qui n'est pas banal, mais j'aime mieux vous dire que tout le public, Hartmann en tête, acclame Debussy ; George Vanor, à force de crier : « Bravo I » devient afaune.
Vous confierai-je encore que madame Berthe Marx nous a servi un vieux laissé pour compte de Liszt, légitimement nommé le Rossignol, si j'en crois le programme, illustré par Steinlen, et un Presto de Scarlatti, joué trop calme, sans assez de fièvre (scarlattine).
lk octobre 1895.
Terne, piteuse, interminable, la séance publique annuelle donnée par l'Académie des Beaux-Arts, le 19 octobre.
Sur T « Ouverture dramatique » — ah ! si peu dramatique ! — de M. Silver, je passerai rapidement avec le regret quelle n'ait point passé de même, cette filandreuse Bérénice. (J'ouvre une parenthèse pour promettre un lapin à celui qui pourra m'expliquer pourquoi M. Silver a donné à sa machine le nom de la jolie juive qui, gobée de Titus, voulut se faire épouser par ce Romain, lequel, roublard, passa youtre.) Musique emphatique et vide.., et pas nulle pourtant !
Attention I Le vénérable président Ambroise Thomas se lève et y va de sa petite
allocution, très applaudie parce que très courte. Il nous confie que la génération actuelle le trouve « démodé », ce qui est exact, et prétend — assertion plus aventurée — qu'il est indispensable d'expédier les jeunes musiciens en Italie. La preuve? Voici : « En effet, Mozart, le divin Mozart, fit un voyage en Italie ». Hein ! Ça vous en bouche un coin !
Hélas ! M. le secrétaire comte perpétuel Henri Canard Delaborde coincoinne une prolixe Notice sur Chapu où, si j'en crois un voisin assez courageux pour écouter jusqu'au bout, le nasillard orateur n'omet pas de parler de lui-même (Notice eauton, disait l'autre!) Ça dure quarante-huit minutes, pas une de plus.
Enfin, sous l'habile direction de M. Taffanel, un orchestre restreint nous régale de la « Scène lyrique » qui a remporté le premier grand prix de composition musicale », paroles de notre sympathique confrère Noël, musique du non moins sympathique Letorey, un jeune élève de Théodore Dubois qui massenétise tout comme un autre.
Tout comme un autre, mais pas mieux comme un autre, car, malgré le bon vouloir dont je me sens embrasée pour les jeunes, il m'est impossible de dissimuler au débutant que sa Clarisse Harlowe ne vaut pas tripette : prosodie fuligineuse, déclamation faiblarde (par ex. : Voulez-vous donc... — respiration — ... me la ravir? ou encore : J'aurai raison... — respiration — ... de ton injure), idées musicales plutôt anémiques, et des trucs d'école, et du remplissage, et une pastorale d'opérette : « Rappelle-toi les jours pleins de tendresse », galoubetée par le petit Warmbrodt avec des notes de tête qui font chavirer les cœurs féminins.
Le trop célèbre accompagnement Pynairoupayte sévit avec fureur, un trio laid nous ramène aux plus mauvais jours de Meyerbeer; enfin l'infortunée Clarisse expire dans les bras du Lovelace sur des harmonies qui avaient déjà accompagné ses noirâtres pressentiments : « La mort va fermer ma paupière... » C'est le seul passage qui vaille
d'être cité dans ce fatras à la fois enfantin et ambitieux dont Fauteur me paraît avoir la folie des candeurs.
M. Nivette (Morden) a fait de son mieux ; le mieux est l'ennemi du bien.
Petite réouverture, sans fracas, des Concerts Lamoureux, devant un petit public. Pas mal de fauteuils vides, mais la qualité des auditeurs consolait du manque de quantité, et, pour mes compagnes et moi,' c'était un plaisir de revoir le monocle de Céard,la barbe neigeuse d'Auguste Durand, le pardessus café au lait (avec très peu de café) de Stoullig, la barbe d'encre d'Arsène Alexandre, les yeux clairs de Saint- Auban, les victorieuses moustaches de Paul Robert, la fleur orgueilleuse de s'épanouir à la boutonnière du major Heilner, l'air affaissé de Joncières, l'air à fesser de Marc Legrand (ah! tu donnes deux sous de pourboire seulement!), l'enthousiasme de
Saussine qui voit tout à travers un Prisme (Ollendorff, éditeur), la mine flère de Joly qui va débuter au Paris, et la cravate rose de George Vanor placé non loin de la signora Maria Severina, la plus sonore des cantatrices napolitaines, deux fois applaudie à la Comédie- Française, lors des adieux de Got et de Broisat, et qui, dit-on, est guettée par le Carvalhopéra-Comique.
Pour laisser à ses abonnés le temps de contempler le nouvel orgue installé sur l'estrade, le patron n'opère son entrée que huit minutes après l'heure ; on l'applaudit tendrement, il salue, et l'ouverture de Sapho commence. Je n'en suis pas folle de la musique à Goldmark, décidément; elle est bien faite, très bien faite, presque trop bien faite; pas un grain d'imprévu, pas l'ombre de fantaisie; mademoiselle Taxy et ses deux co-harpistes égrènent une sorte d'hymne mystique, représentant sans doute l'Art sublime de la poétesse auquel s'opposent les exigences de son tempérament, symbolisées par un thème chahu-
teur; puis une sorte d'apothéose de ballet étale ses emphases vulgaires, Houfflack violone un petit solo, et tout recommence pour aboutir (après un autre solo du précité qu'accompagnent agréablement ses confrères, en sourdine), pour aboutir, dis-je, à une conclusion tumultueuse et fanfarante où se démène un appel de cuivre assez cousin d'un motif d'impétuosité qui fait rage à la fin de Siegfried.
Merveilleuse exécution de l'Héroïque. On ne bousille pas le classique, chez nous, et on ne presse pas; ce n'est pas comme chez la concurrence! Et la « Marche funèbre » est conduite en perfection par M. Lamoureux qui sait lui laisser son caractère austèrement grandiose. Beaucoup de bravos, qui éclatent plus nombreux encore après le Prélude d\Armor et Ked, légende armoreked... pardon, armoricaine, de Sylvio Lazzari.
Un fier morceau, ce Prélude, excellemment commenté par le programme que l'ami Alfred Ernst rédigea avec une netteté vigoureuse qui n'est pas l'ordinaire apanage de ces sortes
de gloses. Après qu'ont brui, au quatuor divisé en quatorze parties, les mystérieuses harmonies des korriganes, les contrebasses seules exposent le thème de l'Océan, sauvage et berceur, qui peu à peu à peu, bouillonne, écume, s'enfle en un triple canon, se déchaîne dans tout l'orchestre, cependant que sifflent des gammes chromatiques avec un fracas de tempête. Aux cuivres résonne l'héroïque motif d'Armor qui jette un fulgurant éclat, puis s'atténue et s'éteint parmi les accords mystiques des korriganes, pour ne laisser place qu'à l'immuable motif — la si do mi — monotone et grandiose, de l'Océan
Le public n'applaudit guère, pas assez à mon sens, la sérénade de Namouna^ charmante pourtant, en la narquoise allégresse de ses pizzicati sur laquelle deux flûtes soupirent, rêveuses. En revanche, à la grande joie de Catulle Mendès, on crible d'acclamations la virulente ouverture de Gwendolinef que Bruneau écoute avec une attention recroquevillée. Tohu-bohu de sonorités éclatantes,
orgie de rythmes pétris à coups de poing; certains passages me dégoûtent, je suis franche, mais j'adore la brutalité quasi-géniale de certains autres. C'est si rare, un homme brutal, et c'est quelquefois si bon !
Notons encore Adolphe Aderer qui écrit aux journaux pour qu'on ne le confonde pas avec Adolphe Jullien, Pottecher, Dayrolles, Raymond Bouyer, Wittkowski, Pfeiffer, le peintre Azambre, le compositeur mondain Melan, le pianiste Pierret, l'éditeur Alcan, et le nigaud Torchet qui croit que « contingent » signifie symbolique. Beati pauperes spiritu! Pendant qu'exulte, avec trop de tambour pour mon goût, l'entraînant Huldigungs-Marsch de Wagner, je me précipite au Châtelet, à temps pour y constater la présence du vénérable Ambroise Thomas, je vois aussi Gabriel Marie qui se plaisait, pendant les vacances, à flirter avec les baigneuses de Vichy dans les chemins vichinaux, Lugné-Poé, plus clergyman que jamais, Emile Straus occupé à prendre des notes sur papyrus, mesdemoi-
selles Thomsen, Eugénie Buffet (sans sa troupe), l'impressionniste Marc Mouclier qui dessine un titre pour le livre érotique cTAlcanter de Brahm, l'aimable J.-M. Gros, André Gresse et Eugène de Solenière.
Madame Roger-Miclos, me dit-on, a beaucoup applaudi mademoiselle Marthe Chrétien, une jolie petite brune en satin blanc, dans un Concerto de Godard, pas drôle. Un vif succès salue l'admirable Après-midi d'un faune, jouée plus chaud que dimanche dernier.
Triomphe pour la Psyché du cher grand Père Franck, dont Colonne est contraint de recommencer Pingénieux et fin Allegro « Psyché enlevée par l'Aérophile-Bans », auquel je préfère d ailleurs, l'originalité plus hautaine des « Jardins d'Eros » et aussi le divin chœur en mi : « Salut ô puissance bénie ! » Faut-il confesser que, dans la troisième partie, je n'ai jamais pu compatir absolument aux plaintes de Psyché, et que, dans V « Apothéose », j'ai toujours soupçonné quelques feux de Bengale de ne pas s'allumer? N'importe, l'œuvre est
pure et haute, et le chef d'orchestre du Châtelet a très bien fait de la jouer, et je sais d'autres chefs d'orchestre qui feraient très bien de suivre cet exemple. 0 les aériennes douceurs du Sommeil de Psyché !
Comment, après avoir délicatement perlé ce chef-d'œuvre, l'orchestre a-t-il ainsi saveté la deuxième Symphonie de Beethoven? Il faut savoir mettre au point le classique, il faut savoir polir, là, Colonne !
21 octobre.
Figurez-vous qu'en arrivant chez M. Colonne, hier, j'ai zévu une grosse émotion : mes collègues, d'un commun accord, m'ont chargée (bien qu'appartenant à la maison concurrente et venue au Châtelet en promeneuse seulement) d'introduire dans sa loge le roi de Grèce, un bel homme déplumé, longues moustaches, qui ressemble un peu au ministre que les verriers de Carmaux, le regardant comme le principal auteur de leurs misères, appellent, bossuétiquement: « Leygues de maux». Sa Majesté, fort aimable, m'a mis cinq drachmes dans la main, et m'a invitée à l'aller voir en son hôtel, ajoutant que toute femme avait deux bons moments
Tvjv (jLtav sv ÔaXajjuo, zrp [jtiav sv OavaTW,
Je n'ai pas compris, mais j'ai ri, courtoise, à George déployée.
Très joli succès pour M. Gédalge qui, né malin, créa les Vaux-de-Vire, et les fit chevroter par le ténor Gandubert; on a bissé un « mois de may » langoureux et truqué, puis « les Périls de la Mer », une chanson d'Olivier Basselin — avec tempête orchestrale, piccolo sifflant à travers les cordages, bref, les ingrédients nécessaires, — le tout de verve un peu grosse. Désirez-vous savoir que ce morceau orageux est en la? Vous êtes servis, mes agneaux.
Mignonne, voici le Conte d'Avril; peuh!
Eymieu Ta véhémentement applaudi, mais je n'en aime guère 1' « Ouverture » et la « Sérénade», médiocre musique de ballet; la « Romance » pour flûte, avec répliques de violon solo, a valu de nombreux bravos au père Cantié; T « Aubade », où le violon de Remy dialogue câlinement avec le violoncelle de Baretti, m'a plus amusée que le reste, mais dans P « Apassionato » (a privatif, disait le
roi de Grèce), M. Widor nous a fichu dusous- Massenet où il n'y a même pas de sensualité.
C'est ça qu'on aurait dû sifrier, et non l'Héroïque, n'est-ce pas, Straus?
Immense triomphe après Psyché. Gabriel Fauré applaudissait de tout son cœur; Bruneauitou, madame de Guerne aussi, Mariotti pareillement, Gregh comme eusse. Alcanter de Brahm gardait le silence, hypnotisé par le spectacle d'une personne costumée en bohémienne d'opéra-comique (ferronnière, béguin qui ne ferait pas le mien), madame Huot m'apprend Marc Legrand, auteur des Fables de La Fontaine filtrée.
Sachez, gens de bien, que l'orchestre du Châtelet nous a joué le beau poème symphonique du cher père Franck avec une réelle finesse psychélogique, exception faite d'un cor facétieux qui, pendant les embrassades d'Eros et Psyché (au moment où le motif d'extase de la petite murmure en mi, tout doucement), nous a sorti un sol dièze dont personne n'aurait pu dire si c'était du lard ou du co-
chon. L'égyptologue Loret en suait-, Schneider, pompier de service à la Paix, en perdait son casque; l'aéronaute Bans voulait lui enlever le ballon.
Il a fallu bisser « Psyché enlevée par les zéphyrs », où se retrouve le motif initial des Bolides, comme vous ne l'ignorez pas : des bouffées de brise tiède traversent l'espace, des flûtes bruissent, les esprits de l'air agitent leurs ailes légères et, gravement tendre, à la clarinette basse, frémit l'adorable phrase d'amour... Les chœurs invisibles ont admirablement fonctionné. Au Châtelet! je n'en revenais pas, mais je reviendrai.
Au Cirque, comme nouveauté, l'Hymne à Victor Hugo, amputé de ses chœurs, où ce fumiste à froid de Saint-Saëns s'est amusé à faire glapir par une coquine de trompette, sous un la suraigu des violons pianissimo — une petite Marseillaise qui a épaté les foules ; phrases au contour populaire, développements bien faits (parbleu I), quelque ressemblance avec la Marche synodale d'Henry VIII, or-
chestration très claire, introduction là-dedans d'un thème prétendument beethovenien, exécution impeccable, accueil frigide.
Thamav, citait, s'il faut en croire Lermontoff, une reine féroce et lubrique, dont les appels engageaient les voyageurs traversant le pays à venir la rejoindre dans sa tour; la nuit se passait (la belle nuit pour une orgie à la tour!) et, le lendemain, les flots du Térek emportaient vers la Caspienne le cadavre de l'imprudent. Est-ce bien vers la Caspienne, ô mon Dieu?
L'instrumentation de Balakireff est d'une étrange magnificence, avec des fantaisies dont l'imprévu déroute. Dès le début, pour peindre l'agitation des eaux du Térek, le compositeur russe a trouvé de fluctuants remous du quatuor sur lesquels passe un rauquement sinistre du tuba, pas banal. Georges Hue se régalait de la trituration orchestrale destinée à nous faire comprendre les mortelles luxures de Thamar et de son type : une phrase de langueur pleure à la clarinette,
trouée par des pizzicati de toutes les cordes, puis elle s'échauffe, s'encanaille splendidement, tourbillonne dans tout l'orchestre, ponctuée de cymbales qui s'affolent, suscitant des pensers de voluptés exotiques, malsaines et furieuses. Loti n7a rien trouvé de plus délicieusement farouche que cet extraordinaire appel de derbouka, voilé, lointain... Mais pourquoi le directeur des concerts d'Harcourt, au lieu d'entrer, a-t-il écouté derrière la porte ces vingt-cinq minutes de merveilleux tin-Thamar?
En robe blanche, d'une modestie toute virginale, la brune Clotilde Kleeberg perle le Concerto en mi mineur de Beethoven ; elle est charmante (ter), comme disait Augier ; manque peut-être un peu de force, mais appoite dans les parties purement mélodiques une justesse d'expression qui n'emprunte rien à la mode; une artiste.
Armor a secoué le public. C'est beau, ce fier Prélude où Sylvio Lazzari déchaîne le ressac de la mer brisant aux côtes d'Armo-
rique, et le thème héroïque d'Armor vainqueur des flots, et les mystiques accords murmurant aux violons divisés que cingle un bref coup de baguette frappant les cymbales. Wolff va jouer cette œuvre à Berlin, Guy Ropartz à Nancy; l'entendra-t-on point aux concerts de l'Opéra?
Dans la salle, Alcan et son édité, le dégénéré Max Nordau, van Wseffelghem qui a lâché son alto (hélas I) le violoncelliste Liégeois, Cavaillé Coll venu pour surveiller son orgue, l'épatant dessinateur Léandre dont je voudrais être l'Isabelle.
28 octobre.
Comment peut-on dire que l'esprit militaire s'étiole en France? M. Henri Cain suffirait, tout seul, à démentir cette assertion, lui qui, après avoir fanatisé le public avec les évocations révolutionnaires de fa Vivandière, le refanatise aujourd'hui avec les souvenirs de la guerre carliste. On a vigoureusement applaudi, hier soir, cette Cavalleria espanola (pas de tilde dans les casses,, hélas!) que, vu la tragique vigueur qu'y déploie mademoiselle Calvé, Alfred Ernst appelait une Calvelleria espanola, et que, pour rendre hommage aux soins dont le directeur de l'Opéra-Comique a entouré la pièce nouvelle, on pourrait aussi surnommer Carvalhoria espanola.
Dès le lever du rideau, j'ai été fixée en aper-
cevant les figurants, et j'ai deviné — rien qu'à les voir sous l'habit militaire — que la Navarraise (rendons-lui son véritable titre) était une pièce à soldats. De beaux soldats, ma foi! bronzés, énergiques, chaussés d'espadrilles, coiffés du képi-shako traditionnel, serrés autour de leur drapeau rouge et jaune... A gauche, une auberge, pardon! une posada démantibulée dont les projectiles ont décortiqué le balcon; à droite un canon (en France, les canons sont plutôt dans les auberges que dehors); au fond, érigeant leurs cimes neigeuses, les Pyrénées. Qu'est-ce qu'il prétendait donc, ce farceur de Louis XIV?
Mademoiselle Calvé invoque la Vierge sur une seule note (mi, mi, mi, mi); pour ceux qui aiment cette note-là, ça doit être fort joli. Puis elle fait applaudir un duetto d'amour (un peu maigre) avec M. Gérôme (un peu gras), et, dans la phrase « Araquil, laisse-moi tes yeux... » elle prend en douceur un amour de la bémol, si frais, si charmant, que tout le monde fait « ah! » — et moi comme tout le
NOTES SANS TORTÉES
monde. — M. Gérôme, de son côté, perle à ravir son Cantabile à succès : « 0 bien-aimée, pourquoi n'es-tu pas là?... » qui me paraît appelé à faire une rude concurrence à la sérénade du Pavé.
M. Belhomme fait peu d'effet dans la pittoresque chanson espagnole : J'ai trois maisons dans Madrid, à laquelle M. Dufriche savait donner une si jolie couleur Tan dernier, au Théâtre de Covent-Garden; aussi les soldats l'écoutent-ils d'une oreille distraite; on voit qu'ils préféreraient un autre passe-temps, ces braves militaires de Bilbao, jouer au Bilbaoquet, par exemple.
Quelques minutes après, chacun s'endort roulé dans son zarape rugueux, manteau grossier ainsi ^nommé parce que ça rape l'épiderme. Puis, — innovation, — au lieu d'un rideau qui se baisse voici un intermezzo qui s'élève, un agréable nocturne, ressemblant à plusieurs nocturnes agréables déjà entendus.
Comme à Bruxelles, où Georgette Leblanc
s'y montra admirable, et comme à Londres, la Navarraise (ai-je dit qu'elle était tirée de la Cigarette de M. Claretie?) réussira à Paris.
Si j'étais critique dramatique, j'objecterais à M. l'administrateur que ses officiers espagnols me paraissent exagérément sensiblards. Pour un ennemi tué, ils pâment, et en pleine guerre civile encore! Pfuh!
Ceci posé, je m'étonnerai de la modestie (inaccoutumée) de M. Massenet qui, deux ou trois romances mises à part, a borné son rôle à régler de nombreux bruits de scène, tels que battements de mains, frémissements de tambours de basque, claquements de castagnettes, appels de clairons, tintements de cloches, coups de canon, coups de fusil, coups de revolver, etc. , etc.
Il me semble qu'un régisseur aurait suffi à cette tâche, et qu'il n'était pas besoin de déranger, pour si peu, un membre de l'Institut.
30 octobre.
Ma cousine Ursule était grande, bien faite, d'une beauté régulière et froide, désespérante de calme, pas excitante pour un sou. Croyezmoi si vous voulez, mais, hier, pendant que M. Lamoureux dirigeait la première partie de l'académique symphonie en ut mineur édifiée par M. Saint-Saëns, j'ai pensé malgré moi à ma cousine Ursule.
Est-il besoin d'ajouter que c'est une œuvre de haute maîtrise, dont la gravité nous élève très au-dessus des mélodies pour vieillards affaiblis où l'excitant Massenet s'amuse? Le nom de M. Saint-Saëns me dispense (Saëns me dispense) d'en dire plus long. Mais, dû l'excellent éditeur Auguste Durand me lancer à la tête les œuvres complètes du correct
membre de l'Institut, — oh ! là là I recevoir Ascanio en plein visage, c'est ça qui serait lourd ! — je ne dissimulerai pas ma pensée sur cette symphonie bellement classique et classiquement belle ; je l'admire, mais je ne sais pourquoi je bâille en l'écoutant, malgré tous mes efforts, malgré les bravos de la séduisante Jeanne Remacle qui a préféré notre Cirque à son cher Châtelet, malgré un programme bien intentionné qui indique les thèmes, leurs transformations, leurs modulations, leur âge et leurs signes particuliers, D'ailleurs, si ce programme bémolisait le ré de la deuxième mesure de son quatrième exemple musical, M. Saint-Saëns trouverait ça préférable, et moi itou.
Le public, je suis assez franche pour le reconnaître, a trépigné d'enthousiasme (mais, vous savez, il faudrait, pour me faire changer d'avis, autre chose que les préférences d'un public incapable de comprendre les angoissantes splendeurs exotiques de Thamar).
C'est surtout après l'Adagio que les auditeurs
se sont épanouis. La « belle phrase » n'a pas raté son effet, elle ne pouvait pas le rater. Dès que Galeotti a fait entendre sur l'orgue son premier accord de ré bémol, tout le monde a fait : « Ah ! ». Si je voulais écrire un article adéquat à l'opinion générale, je fonctionnerais comme ceci : « Grave et douce, la belle phrase s'élève aux cordes, veloutée par les tenues apaisantes de l'orgue, et les violons la fleurissent d'arabesques délicates; en vain la deuxième transformation du thème initial veut, de son rythme haché (tel le caricatural Dies irse de la Fantastique), inquiéter cette paix divine, elle sourit, sereine comme une âme en état de grâce, elle plane, elle se balance un instant entre les tonalités de ré bémol et de mi mineur et, sur une coda d'un imprévu charmant, elle s'achève, sans que rien altère sa paisible beauté. » Mais je mentirais comme une arracheuse de dents. Et, pour dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, quand la belle phrase a été reprise par une clarinette, un cor et un malheureux
trombone à coulisse qui joue degueulando, je l'ai trouvée diantrement laide.
Le finale s'avère puissant et haut ; soutenu par de larges accords d'orgue, le Credo de la messe de Bach '( si ce n'est lui, c'est donc son frère) affirme, après tant de variations fantasques et de mondanités en Scherzo, l'inébranlabilité de la foi. Bellaigue admirait, jadis, cet accompagnement de piano — chouettement perlé par Chevillard — mettant derrière le cantique divin comme un nimbe d'harmonie, au fond de ciel où fourmillent de petits anges.
Avant de passer chez Colonne où Ambroise Thomas coudoyait madame Roger-Miclos, Delsart Taffanel, Croze la charmante Marga Lucena, et l'adorable Maria Severina George Vanor, retour de Suisse, où ce marquis de Ge-Nayve était allé chercher Menaldo Hahn, laissez-moi vous apprendre que Barbedette du Ménestrel déclare Thamar « uniformément grise », en ses critiques après boire. C'est vous, bon vieillard, qui êtes uniformément
gris... 0 Thamar ! Balakireff ! je vous adore, et vos morbides langueurs, et la canaillerie de vos chansons cosaques, et vos luxures orientales, et la coupable sauvagerie de vos sonorités qui rendaient Debussy pâle d'émoi, me font frétiller comme une anguille (à la Tartare, c'est le cas de le dire). Est-ce de la musique bien portante et qu'il faille imiter? est-ce la saine à faire ? Je ne m'en inquiète pas. Un jour, la femme d'Adolphe Adam — c'était une personne dont le mari écrivait de la fichue musique — lâcha cet aveu : « Moi, dit-elle, ce que j'appelle le beau en musique, c'est ce qui me donne le trifouillis ! » Elle avait raison, la dame. Zut pour les objeçtivistes à la Hanslick, vive Thamar ! vive le trifouillis I
Impossible de nommer, faute de place, les illustrations dont regorgeait le Cirque; outre les fidèles coutumiers, j'ai noté Schuré, Vincent d'Indy dont la Monnaie bruxelloise saura Fer valoir le drame lyrique, le chef d'orchestre Doret, Guy Ropartz venu de
Nancy pour applaudir Saint-Saëns (dont il a merveilleusement analysé l'œuvre en ses Notations artistiques), le poète mélomane d'Eichthal, Jacques Saint-Cère, une foule de gens de mérite et Torchet par-dessus le marché.
Au Châtelet, après les douceurs de Siraudin-Widor, Proserpine a triomphé. Aimezvous le Saint-Saëns? on en a mis partout. Adroitement, M. Colonne avait choisi le deuxième acte, un mignon hors-d'œuvre, qu'en 1887, à la salle Favart, le public de la première bissa de fond en comble. Et puis, il avait prié le compositeur de diriger lui-même ; aussi le public béait d'extase. Dans le Prélude en fa d'un coquet balancement rythmique, les cors ont fait merveille; le petit Ave Maria soutenu par l'harmonium a très bien marché; mademoiselle Eléonore Blanc s'est révélée une Angiola tout bonnement merveilleuse; la déclaration-sonnet de Sabatino, enguirlandée d'un gentil contre-chant d'alto, puis de hautbois, a été ratée par M. Warmbrodt, formidablement; quant au joli chœur des
Pauvres en mi mineur, avec floraison en mi majeur tout indiquée, il a fallu le recommencer malgré quelques protestations virulentes. L'orchestre a été aussi parfait dans cette agréable saintsaënsiblerie qu'infect dans la quatrième symphonie de Beethoven.
4 novembre.
Mazette ! il ne fait pas bon discuter la symphonie en ut mineur (celle de Saint-Saëns, bien entendu, car, sur celle de Beethoven, on pourrait cogner sans péril). De toutes parts, j'ai reçu des lettres indignées me reprochant d'avoir été assez audacieuse pour m'ennuyer pendant la première partie. War es so schmselich was ich verbrach? C'est donc un crime d'avoir confessé que cette musique aux sages architectures me semble froide, et que, sous le péristyle de ce temple néo-classique, je me suis sinistrement enrhumée du cerveau?
Hier, le public du Cirque d'Eté, Diémer en tête, a fougueusement applaudi le « Scherzo » de la de cujus, comme on dit au Palais, conduit avec une précision alerte par le Patron, tout
aise de retrouver en ces gaietés décentes le correct brio du Mendelssohn dont il reste L'amoureux indéfectible. Un thème (oh ! pas époilant !) pétille aux bois lardé des pizzicati de cordes, puis passe aux cordes saupoudré par les notes piquées des bois ; le presto galope, les cymbales zinguent, les flûtes rient à trilles déployés, et sur cet entrain — qui sait rester de bonne compagnie — Chevillard (à qui Salmon, lâchant son violoncelle, vient donner un coup de main) égrène sans compter des arpèges de piano. Quand je dis « sans compter », c'est une manière de parler. M. de Castera, qui a le mot pour rire, faisait remarquer que, toujours, le thème de la chose se baladait de ci de là.,. « Viens donc chez moi, joli motif, j'aurai des variations bien polissonnes... » ballotté par l'orchestre où semble s'ébattre une troupe effrontée de lutins comme chausson.
Cette Symphonie où l'orgue joue un rôle assez important pour qu'on la qualifie d'oeuvre de haute « maîtrise » ayant été dédiée par
Saint-Saëns à la mémoire de Liszt, pourquoi ne pas y voir le commentaire de l'existence du capricant abbé? C'est des luttes entre les attirances de la vie bâtondechaisique et la grâce divine, terminées par la victoire de la Religion; après quelques souvenirs des patachonneries de jadis, après quelques regrets accordés par le converti aux belles Slaves d'antan, — des Slaves volcaniques dont l'éruption ne manquait pas d'Hékla, — la Foi s'affirme, définitive, dans le puissant Credo du Finale (le même que celui de la Messe en si mineur de Bach), et parmi les sonorités élargies, parmi les fanfares où s'éploient les thèmes de l'œuvre magnifiés, elle domine indestructible et triomphale.
Pendant les Murmures de la forêt, le député Siegfried (nom oblige) balance la tête extatiquement, Théodore Reinach bâille, de Kerjégu médite, le grand couturier Worth prédit à l'œuvre — qu'accompagne un imprévu borborygme du grand orgue — un succès populaire. Il faut l'en croire, worth populi, vox Dei.
Au Châtelet, M. Colonne, qui s'amus e à chiper, petit à petit, tout le répertoire de la maison d'en face, sans que M. Carvalho semble s'en émouvoir, a joué, outre Proserpine, l'ouverture du Roi dPYs, dont le succès n'a pas été d'Ys cuté ; quand Baretti violoncellise câlinement, toutes les dames font des yeux blancs, amoroso, comme si elles étaient atteintes d'amoroso incurable. Dans la symphonie en ut mineur, l'attaque initiale est toujours affolante ; au cours de Y Andante, les cuivres ayant ralenti, les violons ont pressé, histoire de rire.
La Forêt enchantée, de d'Indy, baladeuse comme celle de Macbecth, ayant quitté le Cirque pour le Châtelet, Pierre de Bréville (à qui elle est dédiée), Bagès, Amie, Kerval, Poujaud, l'acclament avec fureur, cependant que le gros du public écoute avec ahurissement cette œuvre de jeunesse dont les idées ne valent pas celles de Wallenstein ; moi j'ai gobé, vers le milieu, un extraordinaire tripotis de sonorités suraiguës et grésillantes où
se mélangent aux sons harmoniques des violons et des harpes les flûtes accompagnant le joli thème d'abord exposé par la petite flûte : c'est épatant. George Vanor frétillait d'allégresse. A force de crier « Bravo! » Lavoix cassait la sienne.
L'excellent Louis Gallet a pu être content des bravos qui ont salué le deuxième acte de Proserpine, sorti tout entier de son cerveau, comme on sait; mais M. Saint-Saëns a dû faire un nez grand comme celui de l'acteur Laugier (voisin de loge de mesdemoiselles Thomsen), s'il a ouï la pénible exécution du Prélude; moins mauvais que dimanche dernier, le petit Warmbrodt s'est fait applaudir par M. Floquet dans son Andantino, si cocassement prosodié : « Vous ê-tes le passé, vous ê-tes le présent. » M. Colonne a recommencé le Finale, malgré d'assez vives protestations, pour faire plaisir à madame Colonne qui réclamait ce bis, avec l'aide de quatre claqueurs installés aux premières galeries.
André Gresse a trouvé de son goût deux
chœurs de mademoiselle Chaminade dont on m'a supplié de ne pas dire du mal.
Vous n'ignorez pas que, lors du premier concert d'Harcourt, madame la vicomtesse de Trédern a bien voulu nous révéler un peu d'Offenbach ; je n'avais point parlé de l'aristocratique interprète, convaincue que son concours était désintéressé, partant incriticable, mais on m'apprend qu'elle n'a pas dédaigné de toucher un cachet de 150 balles. C'est trop ou trop peu. Ah! si j'avais su!
Hier, Madame Roger-Miclos, au profil pur, a perlé devant un public enthousiaste, avec une infinie délicatesse, l'impromptu de Schubert. Henry Lucenay a trépigné au Largo de Hsendel, écrit pour violon, que M. d'Harcourt fit jouer autrefois par un alto et qu'il confie à présent au cor anglais. Je ne désespère pas d'entendre bientôt exécuter ce Largo par la grosse caisse.
11 novembre.
Les directeurs de l'Opéra ayant refilé la plus grande partie de leurs places à Messieurs les marchands de billets, — des gentlemen délicieusement select, — le public, qui s'est cassé le nez contre le grillage du bureau de location, a trouvé le procédé ruisselant de muflisme, et, de toutes parts, on est venu me dire : « Ma chère, ces gens sont odieux; éreintez leur concert, dites que c'est un four... » Point : je reste fidèle à la devise de la Ligue des Patriotes (section auvergnate) : Qui vive ? Franche ! Et je dis la vérité — quand même. Sachez donc que, malgré la concurrence de Lamoureux et de Colonne (au Cirque d'Été la Sym (Saëns) phonie en ut mineur ; au Châtelet, l'admirable traduction,
par Alfred Ernst, du Rheingold, accompagnant un tableau Proserpinal), malgré l'éclectisme vertigineux de d'Harcourt, malgré une « Pluie » aussi crevante que celle « de Perles » chère aux pianoteuses vieux-jeu, malgré le prix ruineux des places de l'Opéra, malgré l'encombrement maladroit du programme, malgré les ouvreuses voulant forcer les dames à se déchapeauter, le premier Concert de l'établissement Gailhard-Bertrand a parfaitement réussi.
On a commencé par l'ouverture du Corsaire. Ce Berlioz était épatant! il faisait tout ce qu'il voulait, même de la sale musique : je vous recommande certaine anticipation des cuivres sur les cordes, d'une inutile laideur. (Mais oui, il y a des laideurs utiles, je vous expliquerai ça une autre fois.) — Ensuite, fragments d'Herculanum, un opéra dont le nom a trois syllabes de trop, soutenu par des choeurs à bouche fermée. M. Afïre épanche une phrase fluide et douceâtre, du pipi diabétique, à laquelle succèdent les placides Evohé
d'une « Bacchanale » troudeballiforme, beaucoup moins Bach qu'anale.
Vincent d'Indy prend place au pupitre, lève son bâton, et voici qu'éclate aux cuivres le motif de Fervaal, qui suit le héros tout le long du drame et ne le lâche qu'à la fin, quand le guerrier donne dans le mysticisme. Les thèmes se succèdent, le public élégant et réactionnaire de l'Opéra écoute avec un peu de stupeur, je m'abîme dans la partition que m'octroya le munificent éditeur Auguste Durand, et les chefs de l'armée celtique organisent un petit sacrifice druidique, très piquant, qui ne manque pas de celte, dont le thème solennel est exposé par des tubas faux comme Tographe lui-même (et pourtant, ils sont de la garde républicaine, ô Cavaignac !) Le messager Bartet annonce, d'une bonne voix, les rapides progrès de l'invasion sarrasine, — les Maures vont vite, — une petite harpiste blonde bafouille, mais me paraît bien jolie tout de même ; tous les guerriers fourbissent leurs boucliers, astiquent leurs godil-
lots, et des petits bougres de petits bugles attrapent avec une belle crânerie leur si bémol aigu (sol pour eux) cependant que Fervaal- Affre fait à Noté des confidences affrodisiaques. Du moins, il devrait les faire, mais rien ne sort de la bouche grande ouverte du ténor; il manque de médium; pour ses étrennes, je lui enverrai un élève d'Allan- Kardec.
Un autre jour, je vous dirai l'intensité nerveuse de cette fière musique dont je raffole, exception faite de la tapageuse patrouilloterie finale, d'une vigueur à mon sens trop brutale. C'est la page, d'ailleurs, qui a emballé le public de l'Opéra, comme elle emballera bientôt le public de la Monnaie, car il paraît que MM. Stoumon et Calabresi s'apprêtent à battre le Fer vaal quand il est chaud. Ils ont fichtrement raison, ces gens de flair, qui nous enlèvent, avec notre d'Indy, notre de Mérode.
Comme elle est gentille, cette petite Cléo, dans sa robe chou-de-Bruxelles, avec grand col en dentelles de Malines, quand, son fin
visage éclairé d'un sourire à dégeler les hauts pôles, savez- vous? elle danse la Sarabande « Belle qui tiens ma vie », dont un guilleret mi naturel relève la grâce un peu molle. Du reste, ces danses anciennes ont merveilleusement réussi, et le metteur Hansen peut se féliciter d'avoir suivi l'exemple si brillamment donné par les sœurs Invernizzi ; si seulement Georges Boyer y allait d'une conférence, l'Opéra serait une petite Bodinière. Pour complaire à Cléo qui ne jure plus que par la Belgique, on a joué non pas « les Festes d'Hébé », de Rameau, mais l'arrangement du Brabançon Gevaërt, avec certaine imitation de basson qui ne vaut pas celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (Mais pourquoi danser Musette et Tambourin sans costumes champêtres ?) Ajouterai-je que ces chatoyantes toilettes Louis XIV et Louis XV produisent, au milieu des robes 1895, ou tout au moins 1894, des choristes, un aspect joyeusement chienlit? Non, je ne l'ajouterai pas. On bissa le Menuet de Hsendel que mesdemoi-
selles Mauri et Subra, solennellement, officièrent.
Après la pure Rédemption de César Franck dont la phrase adorante s'élève comme un grand lys, madame Rose Caron, admirable de style dans l'admirable « Non, ce n'est pas un sacrifice » d'Alceste, a soulevé une tempête d'acclamations comme je n'en ouïs pas souvent à l'Opéra ;, puis, ce copieux festin terminé, on nous servit, pour nous rincer les doigts, un très grand bol de Gouneau tiède.
Au Châtelet, un monde fou pour applaudir la merveilleuse version de l'Or du Rhin ciselée par Alfred Ernst ; trois rappels, enthousiasme, délire ; l'orchestre excellent, sauf les cors du début toujours un peu foireux ; mademoiselle Planés a moins de bouillie dans la bouche que d'habitude; mesdemoiselles Blanc et Pregi sont des filles du Rhin à qui Ton ne peut rien reprocher, gar Nixe! M. Auguez a raflé les bravos, M. Gandubert a plu, en Loge un peu trop méridional qui tire à lui la cou-
verture et voudrait faire de son rôle un monoLoge.
Chez Lamoureux, public dense, température tropicale, cris : « De l'air ! ». Aux deuxièmes, pâmoison d'une dame qu'on emporte discrètement. Vif succès pour Guilmant qui, dans le Saint-Saëns, remplace le Galeotti indiqué par les programmes. L'Allégro, de Haendel, en soi, d'une carrure de rythme épatante, avec cette franchise dans les cadences qui caractérise le vieux maître, est suivi d'un court et admirable Adagio pour orgue seul ; VAndante très bath (trois-huit presque allegro) est un dialogue entre l'orgue et l'orchestre. Pour ouïr Charpentier et ses Impressions d'Italie, pas mal de têtes chevelues sous des feutres Bufïalo.
Cette lettre est si longue que je ne vous donne pas de mot de la fin. Vous en avez bien assez comme ça pour votre sou.
Dernière heure. — Vincent d'Indy est en partance pour Cologne, où il va diriger sa
Forêt enchantée, récemment applaudie au Châtelet. Après le Concert Colonne, le Concert Cologne.
18 novembre.
Ohé ! ohé ! Arrachés les crocs venimeux de la Critique ! Crevées les poches à fiel ! Vincent d'Indy l'emporte ! Hier, au second concert de l'Opéra, le public livré à lui-même et point influencé par les sous-reporters improvisés critiques musicaux, ni par les ratés de la composition furieux de voir un jeune leur passer sur le ventre (ce ventre dans lequel ils n'ont rien), ni par la séquelle des marchands de partitions moisies qu'une œuvre nouvelle affole, le public a loyalement essayé de comprendre Fervaal, dont le succès a été très vif. Et pourtant, foi d'Ouvreuse, si jamais scène de drame eut besoin, pour être intelligible, de mimique, de décor, de tout le reste, c'est fichtre bien celle-là !
Connaissez-vous le sujet? Dans les hautes Cévennes, à Torée d'une forêt de pins qui, au travers d'épais brouillards, s'estompe indécise, les chefs celtes sont assemblés autour de l'autel de pierre pour nommer un Brenn suprême, farouches, haineux, mêlant leurs rauques invectives au bruit des boucliers d'appel... quand, au milieu de cette horde injurieuse, un héros adolescent s'avance, couvert d'armes resplendissantes ; il promène son tranquille regard sur les chefs qui tous s'écartent devant lui, le cœur subitement calmé, admirateurs de sa beauté jeune et mâle, et voici que la rudesse des guerriers s'unit à la majesté des druides pour acclamer l'Elu d'une même clameur, parmi les cris d'allégresse des ovates et les harpes triomphales frémissant sous les doigts des bardes : « Salut, salut, Fervaal ! »
Dame ! quand le Brenn est un petit monsieur en habit noir, sans rien d'Affr...iolant, l'illusion est moins vive. Et pourtant, il n'a pas mal dit, ce ténor, le vigoureux boniment
NOTES SANS PORTEFS
électoral : Chefs des libres pays celtiques, qui plonge ses auditeurs dans un enthousiasme en si tout ce qu'il y a de plus. majeur. Les choristes exécutent de façon congrue (l'étrange mot !), congrue, dis-je, la cérémonie druidique, — du Gluck tout bonnement, cette imploration en fa mineur, mes petits pères, 4r dont j'affirme que l'austère grandeur et la pureté des lignes ne passeront point inaperçues à la Monnaie. On écoute religieusement ; le solennel motif du sacrifice murmure aux violons accompagnés par de lointains bruissements de clarinettes, quand, troublant cette paix mystique, un cornet à bouquin pousse des si bémol gros de menaces : c'est l'ennemi! Cris de guerre, les trompes de combat mugissent, de tous côtés les cuivres lancent des appels stridents, on court, on s'agite, on brandit des framées, un clan chasse l'autre, et pendant qu'au second plan grouille ce fiévreux tumulte, Fervaal, Pâme en deuil, sourd aux houleuses clameurs qui ondulent et vont se perdre dans la montagne, Fervaal confesse à
Noté qu'il n'est plus rosier; lui qui devait rester pur le salut de la Patrie, il a fauté, comme vous et moi ; d'où les affres d'Affre ; d'où un prodigieux entrelacement des motifs et harmonies de l'Oracle ordonnant la chasteté, puis des thèmes d'amour du premier acte. Merveilleuse, la phrase de tendresse exaltée dite par le cor anglais, et que trouve « grimaçante » le grinçant auteur du Rêve !
Tout le reste du concert a très bien marché ; triomphe pour la Rédemption franckiste épatamment dirigée par Vidal, qui sait donner à l'entrée des cuivres, imposant le motif de la Foi, un fulgurant éclat. Les danses anciennes ont paru réjouir le vieux cœur de M. Ambroise Thomas.
Au Châtelet, pour un parfait poème mystique de Mauclair, la Chanson du Chemin, l'ami Gustave Charpentier a écrit une religieuse et pénétrante musique ; de pures tierces de flûte soupirent sous l'interrogation du Pèlerin lassé qui aperçoit, si loin, une lumière, — mais quelle? « Est-ce que c'est un
cierge ? Ou une chandelle d'auberge ? » (question que M. Galand pose d'une voix suif generis). Enfin le voyageur entre dans Péternel repos, un léger coup de tam-tam nous indique le passage de la Mort, et, très douces, mêlées aux harpes des Kheroubims, des voix d'anges chantent Hosannah ! pour celui que Jésus a reçu dans la suprême auberge. — La seconde pièce, inspirée par le Jet d'eau baudelairien, . j'en parlerai quand je l'aurai entendu chanter, non aboyer. — Quant à la troisième, frénétiquement applaudie et rageusement sifflée, « les Chevaux de bois », c'est moins du Verlaine que du Charpentier : cors de chasse aux portes des assommoirs, clairons fêlés par des bouches inhabiles, coups de grosse caisse sou- . lignant les parades foraines, pleurardes voix des orgues de Barbarie, il faudra revenir sur ces pittoresques pétarades orchestrales qui rappellent moins la Belgique, pourtant exigée par Verlaine, que le Montmartre de la Vie du poète. Bellaigue paraissait bien souffrir. Gros succès pour Rheingold transposé par
Ernst avec un scrupuleux souci des assonances, de l'allitération, etc., en une nerveuse prose rythmée où tous les accents se trouvent à leur place, tandis qu'en mainte autre version les accents ont toujours tort. Mouvements traînards. Chanteurs bons. Orchestre souple. (Bravo, la trompette ! Honte aux tubas et aux • cors !) J'allais oublier madame Durand-Ulbach et sa forte voix mal dirigée ; c'est une Deschamps, prétendait un admirateur isolé; oui, une Deschamps pour beuglant.
Le Patron s'est réjoui de voir les foules envahir notre Cirque pour applaudir mademoiselle Passama, en robe noire sans Passamenterie, dans trois des originales Chansons de Miarka, musiquées par Alexandre Georges, et qu'elle module d'une voix de velours. En cet Hymne au Soleil, d'une exaltation presque sauvage, les quintes hérétiques n'ont scandalisé personne. On se blase. Nuages m'a paru d'un sentiment exquis ; bravos, rappels. Richepin buvait du lait. — Au cours du Scherzo de la Pastorale, le premier cor a ba-
fouillé; Reine, où es-tu? Exécution du Prélude de Tristan éblouissante, n'est-ce pas, Bauër?
Chez d'Harcourt, mademoiselle Lise d'Ajac, asthmatique, souffle et s'agite ; crier n'est pas chanter, souffler n'est pas jouer. Ladite cantatrice a le cou très gros. Le reste vaut le cou.
25 novembre.
Romanesque et terrible, le sujet de l'idylle dramatique tirée du beau roman de Ferdinand Fabre ; les péripéties tragiques y tiennent plus de place, que la psychologie, et l'on peut dire qu'il se rattache moins à l'école de Xavière de Maistre qu'à celle de Xavière de Montépin. Mais n'anticiponspas.
Quand le rideau se lève, nous apercevons la place du petit village de Camplong : à droite, l'école; à gauche, le presbytère; au milieu, Badiali — face brune d'imperator où brillent des dents de marbre — qui passe son bras autour de la taille de Mélie (Mlle Leclerc) ; lui passe, elle repasse, car elle est blanchisseuse. L'orchestre nous invite au sommeil en jouant le huguenotique : « Dor-
mez, habitants de Paris » ; ce sera pour tout à l'heure.
Grand succès pour Fugère, le bon curé qui prodigue les grimaces gourmandes en reniflant une grive de vignes (Charpentier et Fasquelle, éditeurs). Il m'a beaucoup rappelé l'abbé Bridaine des Mousquetaires au Couvent, une opérette dont la musique, mon Dieu! ne diffère pas foncièrement des trouvailles de M. Théodore Dubois. On a vivement applaudi sa petite légende ornithologique de saint François prêchant l'amour de Dieu aux oiselets ; c'est de la piété proprette et menue; l'auteur pourra faire exécuter cette aimable chose au mois de Marie de la Madeleine, puisque l'organiste est son meilleur ami.
M. Clément se fait applaudir dans une cavatine en la bémol un peu chlorotique où, parlant de sa Xavière, il constate : « Sa figure était aujourd'hui... Plus pâle encor que de coutume ». Si vous remplacez, dans ces deux vers de M, Gallet, le mot figure par celui de
musique, vous aurez mon opinion sur l'œuvre de M. Dubois.
On s'extasie devant le châtaignier du second acte, qui occupe toute la scène, découpant ses branches puissantes sur le ciel empourpré; mais ce n'est pas sous cet arbre magnifique que l'auteur de Xavière devra s'installer pour attendre le génie; un orme me semblerait indiqué. N'empêche que le gentil quartettino : « Ah! que le ciel est doux! » a plu aux quelques personnes qui écoutaient, peu nombreuses, hélas! car la plus grande partie des auditeurs s'entretenait avec animation de la mort d'Alexandre Dumas, dont on colportait la nouvelle. Dieu merci! c'était un canard. (M.Théodore Dubois fournissait le navet.)
Vous pensez bien qu'il y a un ballet dans cette histoire-là. J'en connais de plus misérables. Filles en capette rouge, hommesen veste courte piétinent une solide bourrée ; la musique de ces danses cévenoles a de l'accent, surtout un petit coquin d'air à cinq temps,
au commencement du ballet, de jolie tournure. Il aurait été rapporté de là-bas par Vincent d'Indy que je n'en serais pas autrement surprise. Il aurait été orchestré par Dubois que je n'en serais pas surprise non plus.
Au milieu des batteurs de châtaignes portant de longues gaules, Xavière gazouille... c'est l'alouette des gaules. Mais bientôt sa méchante mère la force à grimper dans le châtaignier d'où le maître d'école la fait choir. Ce qui prouve qu'on ne devrait pas faire monter les enfants à l'arbre. Le public non plus.
C'est au troisième acte que le succès s'est dessiné, indiscutable.
Il ne s'agit pas ici de mon opinion personnelle, mais je dois constater qu'on a bissé une romance sentimentale roucoulée par mademoiselle Leclerc dont la mièvrerie gracieuse •plaît, bissé Grive, Grivette, Grivolette, un duo aux allures de gavotte, comme on avait déjà bissé, au premier acte, le motet franciscain, débité si onctueusement par l'abbé
Fugère que toute la salle, debout, trépignait d'enthousiasme. (Il n'y avait plus une seule personne, entendant cette légende de saint François, d'assise.) Que n'a-t-on point bissé?
Pas une protestation après le duetto « C'est toi, c'est bien toi, » qui nous ramène aux plus beaux jours du Petit Duc, ni après les souvenirs trop précis du duo de «Magali» qu'il nous fait adMireille, ni après la phrase équivoque de Xavière affirmant, candide, que tout le pays sent l'odeur du châtaignier... Foutre! eût dit le Père Duchêne.
Il ne me reste plus qu'à mentionner les applaudissements recueillis par mademoiselle Chevalier, dans le rôle de La-Mère-de-la- Sûreté, et par mademoiselle Lloyd, énergique dans le personnage d'une femme méchante comme la peste; Pester Lloyd, disent les Hongrois.
26 novembre.
Étranglée par le manque de place, je vous parlerai surtout des nouveautés que nous ont offertes le Cirque et le- Châtelet, sans m'acharner à découvrir la Pastorale dont vous n'êtes pas sans avoir déjà entendu parler, et que M. Lamoureux d'ailleurs a perlée avec une finesse dont s'enthousiasma Henry Baùer, et aussi le jeune Estradié, heureux d'entendre les imitations ornithologiques, le compère loriot et le coucou imaginaire.
Sur Bérénice, je serai brève ; une première fois, à l'Institut, cette ouverture m'avait paru médiocre; hier, interprétée à miracle, d'ailleurs, je Tai trouvée passable ; quel effet ma produirait une troisième audition? Il est probable que je ne le saurai jamais. Toutefois
il sied de reconnaître que, pour nous consoler d'une emphatique et méprisable massenetterie des violoncelles, M. Silver n'a pas hésitéà nous servir des réminiscences de Reyer d'assez franche allure. Si 1' ver du jeune prix de Rome n'est pas grand, il ne boit pas dans son verre, remarquait cet amour de Ponchon.
Accueil glacial, plusieurs degrés au-dessous du talent de l'auteur.
En revanche, Alexandre Georges m'a ravie avec son ranz des bohémiennes, ses « Chansons de Miarka », — Miarfta-ranz, murmurait Charles Joly, admirateur de d'Ennery, — chantées à ravir par mademoiselle Passama, qu'Armand Silvestre applaudissait sans arrière-pensée, n'ayant aucun service à lui demander en échange de ses bravos. Le « Passama la casse, je te passerai le séné » ne serait pas de mise, ici. La cantatrice perpignannaise a psalmodié avec une solennité d'incantation l'hymne à la Rivière; puis, très vibrante, elle a lancé l'ardente invocation, tout enivrée de lumière : « Soleil qui
brûles, Soleil de diamant!...» Ou Ta couverte d'acclamations après une mélodie exquisement triste, Nuages, chef-d'œuvre d'émotion pénétrante, et discrète pourtant. C'est Enoch, je crois, qui, pour se faire pardonner d'avoir édité tant de Chaminade, publie ces merveilles destinées à prendre place dans quelque musicale Richepinacothèque.
Pendant qu'une ovation formidabletempête autour du patron, je m'esbigne aux grandes allures, et j arrive au Châtelet à temps pour constater que les trois poèmes de Charpentier impressionnent le public, violemment. On bisse la « Chanson du Chemin» (les flûtes soupirant de la mélancolie poignent Oeorges Hiie, pincé aussi par la pitoyable phrase en ut dièze mineur : « La route est longue...» du Récitant qui promet au Pèlerin exténué l'aumône du repos éternel). Le dernier soi dièze des Anges chantant « Hosannah! » résonne encore dans la coulisse que, dans une première loge de face, la princesse JBibesco module un « très saisissant» ému. On
se tord. — Dans le Jet d'eau dit par M. Claeys moins mal que dimanche dernier, bien mal encore, les habitués du Châtelet , naïfs comme leurs pieds, goûtent surtout l'imitation aquatique réalisée par une combinaison de harpes, de Celesta Mustel et de glockenspiel, c'est ce qu'ils jugent le plus beau de l'air. — J'arrive aux Chevaux de 6ozs, accueillis par un ouragan de bravos que traversèrent quelques stridences, et je demande à m'expliquer.
Pourquoi ces sifflets? Un abonné, en remettant ses caoutchoucs, me confiait hier : » Je viens de siffler ; cette musique est d'une grossièreté! » Il faudrait pourtant s'entendre : Charpentier veut nous créer un décor musical de fête foraine, cuivres déchiquetant de vieilles fanfares, baraques à lutteurs, rire de filles qu'on chatouille, orgue de Barbarie qui moud du rêve pour les âmes des fleuristes, refrains orduriers des marlous regardant virer les chevaux de bois, dans l'espoir qu'en tomberont quelques trottins ivres de gyra-
tion, — j' ramasse le trottin des ch'vaux de bois ; — il veut que sa musique, où chahutent des polkas de bals publics, sente les frites, les quinquets au pétrole, la sueur d'électeur, et vous venez dire : « Ça n'est pas distingué ! » Zut ! Quand Colonne redonnera la Vie dupoète, vous en entendrez bien d'autres, mes agneaux.
Distingué, Fauré Test, dans sa Naissance de Vénus, comme d'ailleurs dans tout ce qu'il écrit. Vous ne voudriez pas que, pour nous faire comprendre l'attente inquiète des Néréides, il eût lâché des pétarades de trombones ! Sur un clapotis léger des cordes, les bois murmurent un motif caressant qui s'épanouit en sa plénitude après les quarante mesures où l'orchestre seul nous fait comprendre, émergeant de l'écume blanche, l'Anadyomène plus blanche encore; sonorités aguicheuses, caresses de timbres, chatouillis ravissant ; un amour de quatuor en la bémol fait trépigner d'admiration le chevalier Messager d'Harmental ; Jupiter-Auguez tonitrue
son grand air avec succès et Henri de Weindel se plaît au finale où sont ramenés les thèmes précédents avec une habileté suprême ; Vénus après les Chevaux de bois; après la fête foraine, la fête Fauré.
La troisième audition du Rheingold a été, certes, la meilleure ; je ne dis pas cela pour les cuivres distraits qui ont oublié d'attaquer le motif du Walhalla et se sont rattrapés en lui donnant une allure à la Bruant : « Walhalla, c'te gueule, c'te binette? » Mais Ernst peut complimenter mademoiselle Blanc dont la diction pure nous a permis de ne pas perdre une note de la seule traduction wagnérienne qui compte. M. Dantu a été endantu avec plaisir.
Le concert d'Harcourt, ayant commencé à trois heures seulement (avec pause de 35 minutes pour raccommoder une harpe malade), dure encore à l'heure où nous mettons sous presse. -
2 décembre.
Faute d'espace, je mentionne seulement (j'y reviendrai dimanche) le froid accueil fait à la froide Symphonie pour orchestre et orgue de Widorpar le public de l'Opéra, conduite par Fauteur avec une vigueur de mimique bien réjouissante. C'est même tout ce qu'il y avait de réjouissant dans cette histoire-là. Sachez encore que la Muette de Portiez, également exhumée chez d'Harcourt, sent diantrement le moisi ; que Cleo de Merode est un morceau de roi avec qui Ton serait heureux d'aller quelque part fonder une dynastie de Mérodevingiens ; que, pendant l'air de Renaud d'Armide (délicatement accompagné par le jeune flûtiste Gaubert), le
pauvre Affre a pataugé de façon à faire Renauder tout le monde.
Le clou de ce concert, c'était l'audition de la Chasse fantastique, à laquelle l'Opéra, non moins hospitalier que saint Julien, donnait asile. Erlanger monte au pupitre, — gardez de confondre avec le compositeur d'Erlanger, très riche, je le crois, sans nul talent je l'affirme, — donc, Camille Erlanger, en proie à un trac intense, livide, empoigne le bâton de chef d'orchestre et le sombre prélude orchestral commence, où passent des thèmes de Fatalité, où frémissent des trémolos orageux que sillonne,* éclair blanc, la phrase déchirante du hautbois, plainte bouddhique de la Nature pleurant tant d'animaux innocents, nos frères inférieurs, qui vont mourir. De l'effroi plane; sous le déroulement d'un long trille de flûte, des rythmes légers évoquent le balancement des gypaètes qui volent bas, attirés par la curée prochaine; un cor annonce la venue du Chasseur terrible, et la chevauchée des genêts danois s'ébranle,
haletante, ponctuée de timbales galopant à travers le ton dyut dièze mineur que traverse un appel de cors adorablement tristanesque. L'angoisse augmente ; en une polyphonie tumultueuse les trombones imposent puissamment leur thème de sauvagerie, cependant qu'aux cordes de rapides sextolets frémissent, tel un vent d'épouvante courbant les arbres, et, là-haut, oyez les bassets glapir, les abois des bois I Julien tue sans relâche, les cadavres des bêtes égorgées s'entassent, l'ivresse du carnage saoule le chasseur dont la joie sanglante éclate, si frénétique, que son thème, sur des accords de septième diminuée, en devient majeur, ma chère ! Du plus profond des contrebasses, un trait jaillit, traverse le quatuor, jusqu'au fa, dzèzeaigu des violons, siffle, vole, prolongé par la cymbale vibrante ; c'est la flèche dont l'arbalète vient de frapper un dix-cors. Si elle avait pu en moucher un onzième, celui du jeune Viallet qui a bafouillé avec persistance, ça n'aurait pas été volé. Alors, les cloches tintent, des motifs d'épui-
sèment se traînent aux basses, M, Duperron, lourd de meurtres, dit sa tristesse sur des harmonies franckistes; il crie ses remords que les échos du bois profané, impitoyables à leur tour, lui renvoient; il lance un si bémol très chic ; il entend mademoiselle Corot, juchée tout là-haut dans une petite loge sur scène, gémir une phrase exquise sur des vers idiots ; puis les voix de sa conscience, vengeresses, le torturent (épatante l'entrée des contralto en la bémol) et, dans un élargissement formidable, lancent une malédiction finale qui soulève les bravos de tout l'Opéra. L'éditeur Paul Dupont exulte. Sur ce, plus rapide que le zèbre rayé, je me précipite au Cirque.
Mademoiselle Marcy y chante la grande scène finale du Crépuscule des Dieux traduite par Alfred Ernst dont je n'ai jamais, de mon ouvreuse de vie, entendu une version plus énergiquement fidèle, plus prodigieuse de littéralité et de robustesse. Des rugissements d'admiration forcent Lamoureux à re-
venir saluer par trois fois le populaire en délire. « Bravo! Hurrahl Le Patron! » Diémer, Gabriel Marie (révélateur de la symphonie de Saint-Saëns à Bordeaux), Ganne, Vielé-Griffin, tous applaudissent; c'est un triomphe dont l'aimable chanteuse peut prendre sa part, car elle a fait, depuis Tan dernier, des progrès inouïs, et, dans les passages de tendresse, s'est montrée pleine de charme. Dire qu'elle dégote en vigueur la Materna, c'est une autre paire de hanches, et je la crois moins faite pour Wagner que pour Le Borne aux bergeries duquel elle reviendra Myr-tôt ou tard. Le manque de place m'empêche de vous conter que, pour rajeunir la Chevauchée des Walkyries, trop connue, un trombone s'est avisé de meugler le motif en majeur pendant que les cors demeuraient sagement en mineur. Henri Amie en était bleu, Bagès blanc, José Engel rouge. Vive la France!
Après Y Elégie de Fauré, dont je vous parlerai la semaine prochaine, le jeune Cortot,
qui la trouve monumentale, a murmuré dans la langue d'Horace Elégie monumentum.
Au Châtelet, molle exécution de la Naissance vénérienne. Mademoiselle Kutscherra, une grande blonde tout de blanc vêtue, soupire en allemand les Rêves wagnériens, et manque de force dans la Prise de Troie; Jacques Daurelle et Marc Legrand l'applaudissent malgré son nom à Kutscher à la porte avec un billet de logement.
Foule au Conservatoire : Ravaisson, Bellaigue, Ricard-Ia-belle-Fatma, Paul Braud et Philipp aux impeccables doigts bissent Noté qui tonitrue l'amoureux arioso de la Lyre et la Harpe comme un appel aux armes. Après une incomparable exécution de l'Ouverture du Freischùtz, Taffanel est acclamé. Saint- Saëns joue le concerto en la de Mozart beaucoup mieux que moi, mais ça ne l'empêche pas de sauter deux mesures à la fin.
Chez M. d'Harcourt, le Kaiser -Marsch, destiné à la glorification de notre écrasement, a Marsché sans encombre ; je crois qu'on peut
monter, désormais, Une^ Capitulation au Théâtre-Français. Le cor anglais a beaucoup plu à M. Allier, chef de musique du 74e, ainsi qu'à plusieurs autres personnalités bien parisiennes.
9 décembre.
P.-S. — De la Revue Blanche :
L'œuvre de ce bon M. Widor rasa tout le monde, en dépit du prodigieux satisfecit adressé aux musiciens par Fauteur, proclamant que sa machine avait séduit « les auditeurs qui s'étaient donné la peine de l'écouter « (A toi, mon Ouvreuse, visée par ce trait sine ictu, pour avoir mal dissimulé l'étendue de ton embêtement !) Pour moi, deux fois déjà d'une pareille foudre je me suis vu perclus, deux fois déjà je me suis donné la peine — ô Dieu, l'étrange peine ! — d'écouter les harmonies si pauvres de ce compositeur au nom si riche, et mon opinion sur Widor ne branle pas. Il est crevant. Vers la fin de l'andante (en ré bémol, bien entendu, pour imiter plus servilement la sacro-sainte symphonie de Saint-Saëns aux provinces si chère), quelques mesures se peuvent tolérer, conclusion scandée par les rythmes alternés des timbales et des pizzicati de violoncelles sur les longues tenues du grand orgue. Mais le reste est plat, ra-plaplat. Jamais l'auteur ne plane. Widor n'est pas condor. — Wjlly.
Quel temps, hierl II pleuvait comme un sourd. Malgré ce déluge, plus formidable que celui de Saint-Saëns, j'ai nagé, courageuse, d'un concert à l'autre, tirant une coupe à dégoter celle du roi de Thulé.
Au Cirque, public de choix, mais sentant tout de même le chien mouillé, pour applaudir la première symphonie de Schumann, celle qu'il composa peu après son mariage avec Clara Wieck, et que le patron a wiecktorieusement exécutée; vous savez qu'elle est en si bémol; vous savez que le scherzo renferme deux trios ; vous savez que le thème grave et majestueux de l'Andante initial reparaît au début de l'Allégro (dans un autre mouvement, bien entendu, sur un autre de-
gré, et tout rajeuni); il ne me reste donc plus qu'à vous dire qu'en entendant les violons chanter leur doux Larghetto en mi bémol Armand Silvestre sentait ses yeux se mouiller de larmes attendries, cependant que le reste des auditeurs réservait ses murmures de satisfaction pour la petite cadence de flûte, un peu zozo, que Bertram nous a délicatement éperlée après le fa la do soufflé par monsieur le cor solo, sinon avec crainte, du moins avec tremblement.
Pour faire briller le remplaçant du fugace Van Vaefelghem, M. Bailly, on nous a servi une tranche à'Harold en Italie intitulée « Sérénade d'un montagnard des Abruzzes » où je ne dirai pas que cet alto de mérite abruzze de notre patience, car on l'entend moins que les bois, mais qui m'a parue diablement 1830. Au fond, entre l'esthétique de Berlioz et celle de Léopold Robert... Non, je blasphème I
Madame Jane Marcy avait commencé par mâchouiller l'air d'Obéron de façon à endormir George Vanor, le perspicace Molinier
grâce auquel toute charte est désormais une vérité, Henry Kerval et quelques autres; elle s'est rattrapée en interprétant la terrible scène finale du Crépuscule des dieux avec une vigueur et une passion que les auditeurs de dimanche dernier ne lui soupçonnaient guère. C'est surtout dans l'apostrophe à Grane qu'elle s'est montrée vaillante, sans la moindre granicroche : « Grane, ami, salut à toi!... » Cependant, à l'orchestre, galope le thème de la chevauchée, puis, prophétique (répondant à la sublime exaltation de la Walkyrie qui contemple le corps de Siegfried « brillant de flammes »), la divine mélodie monte, monte encore, plus haut que les menteuses conventions sociales, plus haut que les lois de la Morale hypocrite, plus haut que la Mort, la mélodie de la Délivrance par l'Amour... On acclame Lamoureux, Brunnhilde, la traduction d'Ernst, fidèle comme un caniche-, Thadée Natanson me prend la taille. Ah! c'est une belle séance!
Au Châtelet, première audition d'une Ou-
verture espagnole, où M. Widor « n'a pas craint», comme nous l'enseigne un programme discrètement vitupérateur, « d'évoquer quelques thèmes populaires espagnols », entre autres celui du senor Malborough qui s'en va t'en guerra... Eymieu éclate en bravos, unanime; Bruneau grimace nerveusement, Teodor de Wyzewa ne semble pas disposé à compter l'auteur de cette Chabriérade affadie — Espanade — parmi « nos maîtres ».
Une chanteuse tchéquarde (je ne sais si elle Koûte scher à Edouard) a bien chanté les Rêves wagnériens, d'abord le texte allemand, puis la traduction française d'Alfred Ernst dont elle prononce les e muets non sans virulence : « Il s'imprimé en traits de flammé... » Après mademoiselle Kutscherra, M. Risler est venu, pendant une bonne demiheure (quand je dis bonne!), essayer un piano à queue de la maison Pleyel, montant et descendant le clavier avec une vigueur croissante, — sur le programme, cela s'appelait Concerto de Liszt; — Hugue^Zimbert a rap-
pelé trois fois le jeune et robuste accordeur.
Au finale de la Neuvième, les chœurs et même les solistes ont détonné plus que ne l'exigeait d'eux Tinchantable et sublime partition de Beethoven. En Allemagne, quand Bulow dirigeait cet extraordinaire finale, il éteignait son orchestre de façon que pût planer, au-dessus des instruments assagis, ce chant comme rarement en conçut le cerveau d'un homme. Mais Colonne est bien trop occupé à faire des effets de dos, de hanche, de barbe !
La « Chasse fantastique » de Saint Julien l'Hospitalier, admirablement conduite par Fauteur, a remporté à l'Opéra plus de succès encore que dimanche dernier. Lestiboudois fumait d'enthousiasme. (Jadis, cette œuvre puissante fut rageusement vilipendée dans le Ménestrel par l'ineffable Pougin; mais, cette année, il fut prié de s'abstenir, et c'est l'ami Raymond Bouyer qui parla de Camille Erlanger comme il sied.) Pendant la Symphonie de Widor, un folâtre cor à cor est venu réveil-
1er le public. Deux applaudisseurs gagés échangèrent des menaces de gifles : clique et claque.
On me signale, au Conservatoire, la présence de Vincent d'Indy et Sylvio Lazzari, goûtant fort la belle voix de mademoiselle Raunay, future créatrice de Guilden (Fervaal) et peut-être de Ked (Armor). M. Saint-Saëns fait applaudir le Concerto en la (op. 23) de Mozart, dont l'Adagio a de la branche.
Là-haut, les Concerts-Rochechouart ont fonctionné pendant trois heures. Succès pour Crickboom dans le Concerto de Max Bruch. La symphonie de Bargiel parut scolasticocrevante; pourquoi, au lieu de composer, ce pion vaseux ne s'est-il pas contenté de la gloire d'avoir pour élève M. d'Harcourt? Sur le programme, je lis que Buehnenweihfestspiel signifie « Spectacle d'inauguration... en trois actes ». On s'instruit tous les jours.
16 décembre.
Je ne suis point personne de haut parage, et il y a des moments où je m'en félicite. Ainsi, ouvreuse de trop mince importance pour avoir été invitée à la grande répétition de gala, j'ai goûté hier soir dans Frédégonde le charme de la nouveauté, à défaut d'autre, et ces cinq actes ne m'ont pas autrement incommodée, tandis que j'ai vu plusieurs critiques musicaux marris d'avaler pour la seconde fois ce consciencieux devoir d'Histoire de France, qui se vengeaient de leur ennui en bêchant la pièce nouvelle avec une férocité dont je me garderai pour ma part. « Musique pompier ! Galletmatias ! Le Crépuscule des Vieux ! etc. » Tel n'est point mon avis.
Les décors m'ont enchantée; le premier
(Chaperon brossavit) représente une salle du palais des Thermes ; dans le lointain, on entrevoit un couvent dont les pieuses habitantes honorent spécialement le tombeau de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Il est probable que leur demeure était reliée au palais par une ligne qui devait porter le nom de Thermes — Filles du Calvaire. Leudes austrasiens, seigneurs goths, figurants ostrogoths. Parmi les richesses sans art et les buffets chargés de bibelots gallo-romains dont le luxe barbare vaudrait cher aujourd'hui, mignardise le poète Fortunatus (Vaguet), qui susurre un madrigal à Brunhilda. Les personnes que ça n'amuse pas se distraient à regarder les cheveux noirs d'un leude passer sous sa perruque blonde avec un sans-gêne qui serait véhémentement sifflé en province.
Brunhilda, c'est mademoiselle Lafarge, un peu émue de remplacer celle qui devait créer ce personnage altier et farouche, la fière tragédienne lyrique atteinte, hélas ! d'une maladie contre laquelle les soins les plus attentifs
ne brévalent pas, et bien désolée d'avoir dû renoncer à son rôle. La suppléante chante un arioso dont le début en ut dièze mineur se laisse entendre ; on l'applaudit avec amabilité; mais voici que les cuivres font rage, Frédégonde-Héglon vient d'entrer. Hautainement belle sous son manteau ramagé de grandes fleurs, en sa robe blanche avivée d'or, elle ravit tous les yeux, toutes les oreilles aussi.
Les Neustriens, peuple indélicat, pillent le palais de fond en comble, si bien que la pauvre Brunhilda n'aura plus de quoi payer son Therme ; quant à Frédhéglonde, elle se coiffe du diadème de sa rivale, que ce procédé indigne. Je comprends ça. Vous, Monsieur, quand, dans un café, un inconnu s'en va avec votre chapeau, vous n'êtes pas content. C'est la même chose.
M. Carpezat a planté le jardin du deux, dans lequel Mérowiget Brunhilda roucoulent, un jardin qui s'étend jusqu'aux prés fleuris qu'arrose la Seine. Au lieu d'emmener la vaincue dans un couvent de Rouen, où elle
n'aurait pour se consoler que des bâtons de sucre de pomme, le jeune homme lui prodigue des aveux en si bémol. « Ah ! que soient nos destins à jamais confondus!... » si bien que la belle prisonnière tourne à la Favorite. La musique aussi. Duo à l'unisson, harpes énamourées. Succès.
Au troisième acte, grâce à M. Jambon, je puis revoir ma Normandie ! C'est, aux environs de Rouen, une église construite en grossières charpentes, dont le clocher à clairevoie m'a rappelé la Savoyarde (qui possède, elle aussi, une claire voix).
Aimable petit ballet, avec tarentelle (ma parole !), où l'exquise Sandrini nous console un peu du départ de Cléopold de Mérode ; les lorgnettes se braquent, les chauves sourient.., pardon !
Au quatrième acte, madame Héglon fait acclamer un grand diable d'air italien : « Oui, je t'aime, ô mon noble époux ! » qu'elle lance avec une ardeur passionnée, tout en désignant à son mari (Renaud), d'un coup d'oeil pro-
metteur, un petit canapé-aimoir. Je n'insiste * pas.
Le cinquième acte est le plus anticlérical de tous ; les membres de l'épiscopat y jouent un rôle pénible et se parjurent allègrement, à l'exception du bon Prétextât qui devient, de rage, blanc comme sa mule (la mule du pape?) et brandit contre cette tourbe d'évêques des malédictions dont la musique un peu bien tranquille rappelle les compositions de fort en (ana) thème.
Je ne dois pas négliger de dire que, pour faire comprendre à plein l'hypocrisie du clergé, les cuivres, dès l'entrée de ces faux bonshommes, poussent des notes symboliquement fausses ; c'est atroce, mais ingénieux.
Tiens ! j'ai oublié de vous parler du dernier décor, celui d'Amable, le plus beau de tous ; essentiellement il se compose d'une statue de saint Martin, vous savez bien, ce charitable cavalier qui tailladait ses effets pour en donner des morceaux aux pauvres et gardait seulement le strict nécessaire, si bien que, parti de
chez lui avec un manteau, il ne remportait qu'une veste.
En dépit de certains pronostics fâcheux, je souhaite que — grâce à la mimique ardente et aux belles notes graves de madame Héglon — la Frédégonde de Guiraud tienne longtemps l'affiche. Mais je n'oserais l'affirmer. Il faudra que je consulte une guiraud-mancienne.
19 décembre.
L'a-t-on assez applaudi, hier, ce pauvre Patron, l'a-t-on assez forcé de revenir saluer! S'il n'a pas la charnière des reins endommagée, ce n'est pas la faute du public, fanatisé par l'interprétation, ardente et souple, de la Symphonie en ut mineur et qui ne se lassait pas de crier : Lamoureux ! d'une voix où la tendresse se mêlait à la passion, « telle l'anisette à l'absinthe, » disait Ponchon l'unique à son ami Paul Robert. George Vanor exécutait des roulements de canne admiratifs, Tiersot souriait avec béatitude, Pfeiffer applaudissait avec discrétion. Comme il faudrait féliciter tous nos instrumentistes, je ne féliciterai personne, ça sera plus court, sauf Laruelle, dont les timbales — chromatiques,
s. v. p ! — ont sonné avec une magnifique furie à l'entrée du Finale, si bien que René Benoist s'est réveillé en sursaut. A propos de ce Finale, je vous dirais bien que les capellmeister allemands en retiennent beaucoup Tentrée (ce mouvement lent permet aux accords du quatuor de sonner à Taise) pour presser à l'extrémité delà quatrième mesure, histoire de rattacher ce rythme — toc, foc, foc, — au thème de l'Andante,. mais ces innovations germaines sembleraient, à nos classiques chefs d'orchestre, charlatanesques, et Wullner, qui les a souvent mises en pratique, serait regardé chez nous (qu'en pense Gabriel Marie?) comme un marchand de Wullnéraire.
Il ne fallait rien moins qu'un tel succès pour me consoler d'avoir dû verser ès mains de Bessac mes derniers 15 francs de cautionnement. Trente sous par concert, c'est vraiment trop ! Il y a tant de clients rapiats au jour d'aujourd'hui! Ça n'empêche pas le Défi de Phœbus et de Pan d'être une œuvre eu-
rieuse au plus haut point, savoureuse et forte, avec un côté rocaille bien amusant. Ah! dame! elle ne quitte pas souvent le ton de ré, cette cantate de grand module et de petite modulation, comme l'appelait George Hue ; mais pour ceux qui aiment cette tonalité-là, c'est exquis. A dessein de mettre au jour ce Dramma per musica, on n'avait pas mobilisé moins de 200 exécutants : quatre flûtes, quatre clarinettes, hommes de chœur à droite, dames de chœur à gauche, Chevillard au piano, joyeuse traduction de Wilder ! Bref, les petits plats dans les grands. Et la trompette de Fauthoux lançait des contre-ré, ah ! là ! là !
Cette partition, je n'ai pu la trouver, hélas ! chez aucun éditeur de Paris; aussi n'enparlerai-je qu'avec prudence, d'autant plus que je ne l'ai pas entendue depuis les auditions du Château-d'Eau, il y a une pièce de dix ou onze ans. Je me rappelle qu'à cette époque Van Dyck, alors inconnu, lança un « Pan » qui ressemblait moins, à un la qu'au miaulement d'un chat étranglé par une arête. M. La-
farge, hier, n'a pas coupé dans le même Pan et s'est tiré de sa tâche difficile avec une maestria telle que l'accueil fait à ce courageux ténor par les habitués du théâtre de Nantes (sauf par de rares exceptions... rari nantais) a pour moi quelque chose d'Estrange. M. Charles Morel, dont la jolie voix tremblait d'émotion, s'était chargé de l'air terrible, encombré de traits, de trilles, d'apoggiatures, dévolu à Phœbus. Ne condamnons pas mademoiselle Remy sans Remyssion, mais disons qu'elle a piteusement chanté. En revanche, très applaudie par Adolphe Jullien et Boisard, par Alfred Ernst, par Maurice Pottecher, par Henri Lavoix, par tous, madame Lovano nous a procuré de fort agréables momus... pardon... moments; sa voix âne et sûre, insoucieuse des casse-cou, a fait merveille dans l'air : « Le drôle est fou » sous lequel court un adorable babillage de violoncelles. Pan c'est Bailly, le bon gros Bailly, jadis alto chez Colonne, puis remplaçant de Van Vaefelghem au Cirque, et maintenant baryton, excellent
baryton, s'il vous plaît, que Sarchi a vigoureusement acclamé après l'air : « 0 Nymphes des bois », si leste, si preste, si agreste.
Le temps de constater que les hommes de science sont venus en grand nombre (Tannery, Humbert, Alphonse Berget, Combes, bien d'autres encore) et je me précipite au Châtelet où l'orchestre de Colonne a fort intelligemment interprété Y Enfance du Christ, plein de ficelles authentiques et de factices ingénuités comme cette musique de Berlioz elle-même. Bis traditionnel après le Repos de la Sainte Famille délicatement détaillé par l'adroite et nasillarde voix de bossu que possède Warmbrodt. Le sculpteur Soldi semble ému, Silvio Lazzari se mouche.
Monumentale, ô Edouard ! l'idée de donner à part ce Finale de la Symphonie avec chœur; vous hurleriez si Zola décrivait la lanterne de Saint-Pierre de Rome sans la basilique sous-jacente ! D'ailleurs, orchestre plus discret que dimanche dernier, mais pourquoi ralentir ou précipiter les mouvements
avec cette brusquerie? Vieux Tzigane, va!
Cependant que chez Colonne d'innombrables Anglaises, attirées par l'oratorio berliozien, bavardaient comme si V Enfance du Christ était signée Haendel (car on jacasse dru, en se cachant, pendant les solennelles séances de l'Albert Hall et du Palais de Cristal!) des Américaines en rangs serrés envahissaient le concert d'Harcourt pour ouïr leur compatriote miss Minnie Morgan ; on Ta sifflée, d'ailleurs. Mais le cor anglais de Bleuzet a triomphé dans une Trompe des Alpes, de Chauvet, que M. Henri Maréchal a retapée à notre usage.
J'ouvre une parenthèse pour vous dire que vendredi prochain, salle César Franck, rue de la Pompe, le cher d'Indy (vive Fervaalt), Mimart et Liégeois enlèvent le superbe trio de Vincent que vous savez.
Au Conservatoire, Sarasate fait cribler de bravos le 3e concerto de Saint-Saëns, en si mineur; on accueille plus froidement la Symphonie en ré de Brahms où, dans l'Aile-
gro, d'adorables transitions de cor relient les deux motifs principaux. Mendelssohn est parfois un peu raseur; aussi ai-je surpris, au cours de son oratorio d'Eize, plusieurs abonnés en flagrant d'Elie de sommeil, mais le trio des anges est bien joli. J'ai moins goûté les tranquilles malédictions du peuple proférant des anathèmes rigoureusement chronométriques.
23 décembre.
MOUSSORGSKI
Quand Moussorgski m'embête, il m'embête bien, par exemple dans certains morceaux pour piano, comme son VecchioCastello dont les ruines romantiques ne me paraissent pas sensiblement supérieures aux productions de feu notre Benjaminof Godarski.
Malgré les éloges dont l'enguirlande Pierre d'Alheim, conférencier parfait, je me refuse à m'extasier avec une égale ferveur devant toutes les esquisses mélodiques de l'Exposition paradoxalement picturo-musicale où le compositeur prétend traduire, en traits sonores, les impressions par lui ressenties en
considérant des aquarelles d'Hartmann : la grandiose transposition de Y Entrée des Boga~ tyrs à Kiel, oui ; mais ce papillotage faiblot de La Foire de Limoges, peuh!...
Pour la Danse persane et son orientale sauvagerie — langueur et brutalité — je me passionnerais davantage si je n'y reconnaissais tant l'influence de cet admirable sensitif : Balakifef.
Devant la Chambre d'enfants, je m'agenouille. En sept menues saynètes, en sept instantanés musicaux renversants de sincérité, l'enfant est pris, fixé, avec sa malice turbulente, et la précoce feintise de ses larmes, et sa soif du merveilleux, inapaisée. Les gens du bâtiment auront de quoi béer devant la souplesse rythmique de telle piécette d'une cinquantaine de mesures, « Raconte -moi, Niania », où la phrase musicale s'éparpille, désarticulée en rythmes infiniment divers, passe du 7/4 au 5/4, effleure le 6/4, court au 3/4 et change vingt-trois fois de mesure. Mais, si cette polyrythmie intéresse, que dire de Tin-
tensité expressive ? Pour Moussorgski, la musique n'est pas seulement la traduction des sentiments au moyen des sons, mais surtout la notation du langage ; elle peut, elle doit rendre les multiples intonations de la parole humaine; dans la Prière de l'Enfant, pieuse d'abord pour appeler les bénédictions de Dieu sur Papa, sur Maman, sur Grand'maman « si bonne » (ici une inflexion d'un attendrissement appris, exquise), la mélopée se lasse d'avoir à recommander au Ciel tant d'oncles Petia, Sacha, Valodia, de tantes Katia, Liouba, Natacha, hésite, s'interrompt, et devient presque parole sans cesser d'être musique, pour interroger « Niania... hé, Niania ? » la nourrice que cette litanie de parents a déjà endormie. C'est à crier d'admiration!
La place me manque pour avouer que je reste hermétiquement clos à la compréhension du « Rire musical » tel que l'a voulu Moussorgski, dont le Grillon m'amuse aussi peu que la Puce de la Damnation. D'ailleurs, entre nous, les Maîtres-Chanteurs eux-mêmes éclatent-ils de
cette gaîté qu'on est convenu d'y découvrir? De toute la musique prétendument hilare, ce n'est guère que les facéties orchestrales qui nous réjouissent, luth enroué de Beckmesser ou capucinasillards bassons de Wallenstein...
En somme, Moussorgski est un génie, génie incomplet, certes, mais connaissez-vous un génie complet? Où donc que j'y coure?
On nous avait promis, pour le cinquième concert de POpéra, des jeunes, je me méfiais. Quand on annonce, chez le Patron, des oeuvres inédites, je suis sûre d'entendre Siegfried- Idyll ; chez Colonne, on sort la Damnation du Christ; chose étrange ! M. Gailhard nous a servi trois jeunes, trois vrais jeunes, trois compositeurs dont l'aîné n'a pas trente ans, et trois amis à moi qui plus est (à des degrés différents, il est vrai); aussi suis-je follement heureuse de constater les bravos qui ont accueilli leurs œuvres, à des degrés différents aussi.
Dans les Tableaux symphoniques de M. Fernand Le Borne, Temps de guerre, s'affirme un sentiment décoratif très brillant ; on dirait
du Clairin. Le « Choral de Y Armée » comporte deux chœurs qui se répondent et se mêlent « à huit parties réelles », remarquait le vicomte Chandon de Briailles, directeur de l'Harmonie de Moët et Chandon, arrangeur, pour musique militaire, de cette œuvre pétillante et mousseuse qui a fait partir les applaudissements comme des bouchons. « Au village », c'est un dialogue pour flûle, hautbois et clarinette qui babillent en contrepoint sur des pizzicati du quatuor. La « Plainte de la fiancée » débute par d'anxieuses sonorités de bassons, contrebassons, clarinette basse, etc.; ensuite une clarinette se lamente, le quatuor entre, une grosse dame sort, le cor anglais pleure un motif en ré mineur, désolé (on ne doit faire au cor anglais nulle peine, même légère), et les fatidiques accords du début gémissent encore. Réconfortant, le « Carillon » éclate, à cinq temps; entrée du premier cor, suivi du second, puis du troisième, comme dans la ronde enfantine : « Quand les cors disent un chant, le premier marche de-
vant, etc.. », les altos sont'chatouillés, pizzicati, on titille ensuite les violoncelles d'un doigt savant, les grandes cloches sont mises en branle, tout l'orchestre est en l'air, des sourdines aux cuivres amusent le public qui, séduit par la trompette dans un sac, déclare que le morceau n'y est pas (dans un sac) et le bisse. Grrrrande marrrche trrrriomphale, pour finir, où tous les thèmes de l'œuvre marchent ensemble, avec un souvenir des Maîtres Chanteurs au milieu d'eux, accompagnant le retour dans la bonne ville d'Epernay des soldats vainqueurs, mais las, car les années de Champagne comptent double.
Crevant, encore que chanté avec une conviction robuste par M. Delmas, l'air d'Iphigénie en Tauride de Piccini, ce Pradon préféré à Gluck- Racine par Marmontel, d'Alembert et la tourbe encyclopédique. Plusieurs personnes vont prendre l'air dans les couloirs, car la chaleur est Tauride.
On a beaucoup goûté les fragments du Duc de Ferrare, de Marty, dirigés par l'auteur
avec une souple vigueur, bien que pour ma part je sois résolument opposée à ces auditions au Concert d'œuvres écrites pour la scène et qui, faute de la mimique indispensable, faute d'unité et de liaison, faute de tout, enfin, deviennent quasi inintelligibles. Si tu crois, mon vieux Marty, que nous avons compris un traître mot de la chanson comique, (?) du vétérinaire, « Hippocrate pour mule », tu te flanques le doigt de ton baryton dans l'œil. Et comment m'expliquer ces soulignements de l'orchestre, puisque les situations qu'il souligne ne me sont pas montrées? Et que signifie cette dégringolade de basson? Oh! ma tête, ma tête! D'ailleurs, j'ai noté une exquise phrase de pudique tendresse : « Laissez le désespoir à qui commit la faute... » qui a charmé, dite de façon adorable par madame Caron; et aussi, sur un bruissement des altos et des seconds violons, la pénétrante douceur de la flûte dans le grave, prometteuse « De cette existence nouvelle » ; et mille autres détails délicieux. N'importe, comme
disait la savante madame Dacier, ma remarque subsiste.
Enthousiasme fou pour la Nuit de Noël en 1810 de mon cher Pierné. Ce qu'il était pâle d'émoi, le blondin, en saluant sous l'ouragan des acclamations qui lui fouettaient le visage ! Jamais il n'a été mieux inspiré que dans cet « Episode lyrique » construit pour lui par Eugène Morand avec une adresse infinie. Le sujet (récemment traité par M* Paul de Nay dans la Revue bleue), c'est, pendant la nuit du 25 décembre 1870, une compagnie de moblots parisiens échangeant des « Noëls » avec les assiégeants. Il neige, la voix de Brémont soupire des réflexions mélanco, les fifres de l'armée d'investissement sifflent leur marche en sol pendant que les cuivres français claironnent leurs fanfares en si bémol, le tout sur un sombre paysage orchestral en ré mineur. Trois tons différents à la fois, excusez du peu ! Et l'effet est épatant. M. Bartet pousse vaillamment son Noël ancien et la voix de mademoiselle Lacombe grelotte pour rappeler le
froid de l'Année terrible. Enthousiasme fou, je le répète.
La place me manque pour parler des Danses anciennes, parmi lesquelles on avait intercalé la Pavane, de Fauré, délicatement rêveuse; les deux étoiles du corps de ballet bissent leur éreintant Passe-pied de Castor et Pollux, mademoiselle Mauri dans l'espoir d'esquinter mademoiselle Subra, celle-ci à dessein de mettre sa partenaire sur le flanc; elles atteignent leur but toutes deux. Pendant qu'elles changent de flanelle, Vidal dirige avec une habile netteté un grand diable d'air de la Vestale, étrangement moisi. Des Bravos manquant de Spontinéité saluent ce Finale ressemblant, ma foi, à celui du Barbier comme un rasoir à un rasoir.
Au Conservatoire, Sarasate va « aile stelle » avec le concerto de Saint-Saëns dont la barcarolle médiane provoque des trépignements inconnus jusqu'à ce jour dans le sanctuaire de la rue Bergère.
Dans ma prochaine lettre, je rendrai compte
Quelques habitués du Cirque d'Été.
du très curieux concert de la Nationale (auquel assistaient les Hellman, les Jossic, Lazzari, etc.). MM. de Bréville, Guy Ropartz, Charles Bordes ont reçu des bravos sans fin, — douces étrennes !
30 décembre.
P.-S. — J'emprunte à la Revue Blanche ces comptes rendus de Willy, plus rosse que moi, il me semble :
Des Temps de Guerre, je ne saurais dire assez de bien pour satisfaire l'auteur, chatouilleux à l'excès et qui, effleuré de la plus légère critique, regimbe. C'est de la bonne ouvrage bien faite. C'est, mon Dieu, c'est un paysage très compliqué où Ton voit que M. Le Borne s'est appliqué. Du coloris, de la patte, des intentions (l'Enfer doit être dépavé), mais... Du moins je louerai, dans le « Carillon », amusette rythmique dont le batifolage instrumental a conquis les snobs, le milieu expressif du quatuor sur lequel la flûte éperle les notes légères du thème tintinnabulant, bientôt repris jocoso par la clarinette basse — à la façon du fugato nasillé par les bassons de Wallenstein — et qui, doublé par les altos, forme sur la phrase expressive un contrepoint drôlet. Me sera-t-il permis d'ajouter, avec tout le res-
pect qu'il faut, que le Carillon des Temps de Guerre ne me semble pas indispensable, venant après celui de V Artésienne qui, déjà, ne servait pas à grand'chose?
Sur le Fermai de Vincent d'Indy, l'œuvre dramatique la plus haute de ces vingt dernières années, pourquoi n'écrirais-je pas une brochure explicative, analogue, mutatis mutandis, aux commodes Leitfaden tétralogiques confectionnés par le très honoré baron Hans von Wolzogen ? Oui dà, je récrirai, avec, pour collabo, Térudit et délicat d'Indyste Pierre de Brévilie. Et j'en publierai, dans la Revue Blanche, des fragments pour votre édification, gens de bien. Lors, vous apprendrez que le second accord de la Mort est toujours plaqué par les quatre clarinettes, et que le thème du soleil apparaît trois fois dans l'ouvrage, pas une de plus, pas une de moins, aux trois moments caractéristiques d'espérance (p. 275 de la partition piano et chant), de sacrifice au dieu caché (p. 319), et de plénitude de la lumière (p. 383). Bien d'autres choses encore.
0 mon Pierné, tous les biens de la terre ne m'empêcheraient de reconnaître combien tu es ficelle! As-tu, roublard, as-tu assez bien su, avec ta Nuit de Noël en 1870, réveiller le chauvin qui sommeille dans le cœur de tout abonné aux Concerts de l'Opérai Comme ces mélomanes revanchards ont été frénétiques ! prodigues d'applaudissements qui ont dû retentir jusqu'àla trouée des Vosges ! Comme... (mais craignons denoliser tous les points d'exclamation des casses.)
Le sujet, une lettre de Clairin l'a fourni. Clairin a
raison d'écrire ; pendant ce temps, il ne peint pas.
« Cette nuit, nos avant-postes étaient près des leurs. » On échangeait, sans se voir, de rares coups de feu, » quand une cloche au loin ayant sonné la messe de » minuit, il revient au souvenir de Fun des nôtres un » vieux noël de chez nous. Et voilà que tout à coup les » autres, là-bas, chantent aussi Noël. Les voix se ré- » pondent : Noël ! Noël ! Et c'est pendant un instant » entre eux et nous comme un apaisement fraternel, » comme une trêve de Dieu...
(Décembre 1870.)
Pierné a traité ça à la Française, à la Navarraise plutôt, en trompe-l'œil. Il connaît srs auditeurs, il les sait incapables de penser, et, au lieu de semer des perles devant les groins de ces mélomanes, au lieu de s'esquinter les méninges à trouver pour eux un heurt de rythmes belliqueux que calmerait, un instant, la pacifiante tendresse d'harmonies évocatrices des piétés de jadis, il y va de son panorama. Et aïe donc!
Un récitant amplifie, en vers (Eugène Morand scripsit), la prose épistolaire ci-dessus mentionnée :
Les nôtres sont debout, l'arme au pied, toujours prêts. Et les autres là-bas, si près, Si près que, par intervalles,
On suit La voix de vipère des balles Dont le sifflement passe dans la nuit.
Et la petite flûte siffle, vipérine, les fifres vrillent dans
nos oreilles une vraie marche prussienne ; de vrais tambours l'accompagnent ; les clairons sonnent une vraie marche française; une vraie cloche sonne; un baryton tonitrue de vrais noëls provençaux auxquels les chœurs, de la cou'isse, répondent par un vrai noël allemand. Aussi, c'est un vrai triomphe. Mais comment se fait-il que l'ami Pierné ait omis d'entrer ses choristes dans des pantalons rouges ?
J'ai promis (ou menacé, comme on voudra) d'écrire un article sur les recrues de la Société nationale de musique; je m'exécute. Et je les exécute. Car c'est embêtant, à la fin, ces jeunes qui sentent le rance, ces nouvelles couches qui sont des fausses couches ! Hier, dans la Renaissance, Camille Mauclair se déchaînait contre cette politesse « stupide » — à toi, Comité! — toujours prête à « ménager pernicieusement un tas de traînards vivant du pastiche de ceux qui créent, incapables de demeurer avec profit en face d'eux-mêmes parce qu'ils n'ont rien en eux-mêmes... » C'est à croire qu'il venait d'avaler le concert de la Nationale, et qu'il le rendait 1
A quoi bon insister sur le Prélude lympha-
tique de M. Dutacq? sur les mélodies aux pâles couleurs et la chlorotique orchestration de ce Fluoréal? — ou sur l'orientalisme défraîchi du giaour Lucien Lambert, qui croit utile d'emmener ses inspirations (!) battre leur quart sur les trottoirs de la rue du Caire? 0 les pastilles du sérail avariées! 0 les laissés pour compte de la place Clichy !
M. Schmitt est plus coupable, car j'ai entendu de lui, il y a deux ans, des mélodies qui, sans décrocher les étoiles, dénotaient du moins quelque effort vers un idéal pas trop crotté. Aujourd'hui il se lâche dans une Joyeuseté d'avril dont les gaietés de commis voyageur auraient effarouché la distinction native de Chabrier. C'est une basse mascarade; c'est une foire — vous m'entendez bien — et j'en dirais davantage si l'on ne m'avait chaudement recommandé ce Poisson d'avril : « C'est l'œuvre d'un jeune, encouragez-le... » Soit. Je l'encourage à faire autre chose.
Parlons musique à présent. Sur un vieil air, de Bordes m'a ravie par sa déclamation
émue et pénétrante que soutient un orchestre habilement discret, où fleurissent des remembrances de « Plaisir d'amour ». — Une chose exquise, l'Introduction frissonnante de grâce inquiète que M. Pierre de Bréville (frère de mon vieux Job) vient d'écrire pour les Sept Princesses de Maeterlinck : le quatuor murmure une phrase rêveuse, chromatique un peu : c'est le sommeil des Princesses, mais « ce n'est pas un sommeil naturel », et, audessous, le cor anglais, étoffé d'un violoncelle, fait entendre une courte idée — courte et bonne — celle de la Mort, si j'ai bien compris. Alors, au loin, M. Andrieu soupire, non sans charme, un adorable lied attristé, puis des voix : « L'Atlantique! l'Atlantique! Nous ne reviendrons plus... » et les derniers mots bruissent, à peine perceptibles, sur la phrase de la Mort (décidément, c'est bien celle de la Mort) qui, reprise par les instruments, s'exalte et éclate à la trompette, avec un grand cri funèbre de l'orchestre. Alors un hautbois hésitant et des cordes incertaines reprennent
vaguement le Thème du Sommeil, qu'on sait éternel, maintenant.
Chante, muse, Guy Ropartz à la barbe fluviale, et loue congrûment sa Symphonie que je fus ébaubie de voir ainsi fêtée, car elle est forte et haute ! Note qu'au début du premier morceau, lent et majestueux, avec, à la fin, un curieux dessein de cor, — curieux et bien fait, — un choral breton est exposé fragmentairement qui se modifie au cours de l'œuvre, je ne me rappelle plus très bien comment; remarque la beauté pure d'une idée que le père Franck eût chérie ; constate, ô Muse ! que TAndante, expressif à souhait, encadre un piquant scherzo (car c'est ainsi que Ton doit dire, sauf erreur, quand le compositeur prodigue les détails d'instruments à vent, afin de réjouir nos trompes d'Eustache). Exalte encore, après les danses au rythme léger, la puissante apparition du choral qui s'impose dans une sonorité grave en pleine vigueur,.. — Barrés et Ropartz. On ne s'embête pas à Nancy!
Les bravos retentissaient encore que je me précipitais chez Pleyel où fonctionnait la Société d'Art (que préside Philipp, auguste), pour y applaudir mademoiselle Eléonore Blanc dans deux poésies de Léon Durocher, chouettement mises en musique par l'ami Camille Andrès-à-la-dalle-en-pente.
Il paraît que Ghisèle immine. Nous en reparlerons un jour de loisir. Il ne faut pas que les scandales à'Hulda se renouvellent, franckistes.
Chez d'Harcourt, — qui a fait des progrès inouïs, — la Symphoniaiserie romantique, de Victorin Joncières, aurait jugulé tout le monde, sans un réjouissant couac de clarinette survenu à temps. M. Muratet, bien vanné, ee fait applaudir, en flagrant d^Eliede Mendelssohn, par Jacques du Tillet, George Vanor et quelques autres seigneurs de moindre importance. Ovation herculéenne au chef d'orchestre après l'habile poème symphonique ciselé par Saint-Saëns, compositeur subtil et roué (d'Omphale).
Comme dimanche dernier, le concert de l'Opéra a fait florès, mais j'ai eu tort d'y retourner; il ne faut pas entendre deux fois de suite certaines musiques. Public très chaud, d'ailleurs, qui, satisfait d'ouïr les Temps de Guerre de Le Borne, en a redemandé et bissé le « Carillon ». Mademoiselle Ghasne, remplaçant madame Caron, s'est honorablement tirée du Duc de Ferrare dont le duo final, assumant une ampleur alla Tristan, a valu de légitimes bravos à Marty, un lapin chez qui le sentiment dramatique n'est pas près de se fer rare. Après la Nuit de Noël en 1810 du patriote Pierné (à quand la médaille militaire?) trois rappels passionnés; il y en aurait eu au moins dix, si l'auteur avait conduit enveloppé d'un drapeau tricolore. Dans la salle, un Arbi en burnous bleu; sur la scène, le brun Falguière, le blond Henri Cain, Gailhard en partance pour l'Italie (un voyage de noce?) et Vincent d'Indy en redingote grise... Vive l'Empereur!
P.-S. — Pour cause d'Epiphanie, Cléo de Mérode file à Bruxelles, histoire de tirer les Rois.
6 janvier 1896,
Il ne désemplit pas, notre Cirque, pas plus que le cabinet du juge d'instruction; j'ajoute que je préfère la clientèle du patron à celle de MM. Moyer et Espinas; jugez-en : hier, malgré une température molle et sale comme une fille de brasserie, la crème des Franckistes, attirée par les Variations symphoniques du Maître, embaumait nos gradins : Pierre de Bréville et son délicat portraitiste Délia Sudda, Bagès qui me rendrait folle de joie en ténorisantchez M. Lamoureux (Phébus-Morel y barytonne bien) : Henry Amie au rire frais de jeune vierge, Doret capellmeister de la Société nationale, — où Ton joua, hier, en perfection, le splendide quintette de César Franck — Louis Schneider, pompier de ser-
viceàZa Paix, des calembours plein son casque, etc., etc.
Bien exécutée, l'ouverture de Manfrtd, «poignante image de la vie », murmurait le byronien Raymond Bouyer, plainte exquise qui fleurit comme le souvenir, s'exaspère comme le remords, s'éteint comme la souffrance dans le crépuscule pacifié des harmonies funèbres. Avant que résonne l'accord initial de la symphonie en ut mineur de Saint-Saëns, je me hâte de placer les retardataires : au parquet André Gresse qui prend des notes, des notes, ah! ma chère, de quoi remplir les six pages du Figaro; Carjat qui dit à son voisin : « Trois mots, s. v. p. », et considère avec amertume — genus irritabile vatum... — Francis Vielé-Griffin et Gustave Kahn ; tout mon monde est là ; la barbe argentée d'Auguste Durand fait valoir la barbe d'ébène de Paul Hillemacher (amitiés à mademoiselle Circé, mon vieux); Jean Ajalbert sourit, René Benoist songe, Capelle somnole, je colle Witkowski dans la loge des Enoch,
Georges Hue dans celle du docteur Blondel (quand, Rubezahl?), j'envoie Adolphe Jullien au promenoir, et je rassure le général Zurlinden qui se cramponne à son fauteuil, peureusement, dans la crainte que Cavaignac ne vienne lui chiper sa place.
J'ai trop parlé, déjà, de cette Saintphonie de Sym-Saëns, triomphe de la musique bien faite, pour avoir besoin de repiquer aujourd'huià dessein d'amadouer Gregh, qui, dans la Revue blanche, la défendit contre, moi fougueux ; je confesserai seulement y avoir pris un plaisir très vif, sans doute parce que le Patron l'a conduite avec un feu, une souplesse, une variété de nuances et — soyons précise — un je ne sais quoi réellement prodigieux. Entre la fameuse, trop fameuse phrase de Y Adagio (prise très lente et très chantée) et les arabesques en ré bémol des violons, il y eut un unisson de cordes époilant; un frisson de volupté circula dans toutes les échines quand Chevillard, installé devant son Pleyel, se mit à lancer parmi les Men-
delssohneries du Presto d'innombrables gammes (cet homme est polygamme !). Enrevanche le cor s'étrangla douloureusementen poussant son petit machin, — do mi sol la sol do, — bénévolement qualifié «épisode pastoral» par un programme, analytique mais distrait, où l'on ferait pas mal, page 6, de transporter les cinq derniers mots du premier paragraphe après l'exemple 15, faute de quoi les auditeurs du cirque, «en leur candeur naïve», prendront le rappel en ut mineur du thème initial (exposé par les violoncelles avec pizzicati des contrebasses) pour le «maestoso en ut majeur» annoncé par ce topo fallacieux. Après tout, ça ne ferait pas baisser la rente.
Très gros succès pour le Défi de Phébus et de Pan, du vieux Bach ; ce chœur en ré du début : « Zéphyres célestes », est-il assez délicieux, avec ses allègres triolets des violons, et le bouillonnement de ses trilles aux flûtes! Pour ne point aimer Momus, il faut être une momie, déclarait François de Curel, du moins quand c'est madame Lovano qui gazouille
délicieusement cet air accompagné par les violoncelles qu'écoutent en extase Loys et mademoiselle Galitzin. L'excellent baryton Bailly, sorti des rangs des altistes, — orsus ab alto, — a beaucoup plu, mais pourquoi diable, sur une phrase en fa dièze mineur, lamentable à porter le diable en terre, chantet-il : «J'aime à rire, moi! » Je ne connais pas le texte allemand, mais je soupçonna que la fantaisie wildérienne a dû, là, se donner carrière. M. Lafarge fut applaudi, madame Remy chutée.
Intrat madame Jossic, coiffée à ravir, et dont tout le public est également coiffé, de sorte que je ne la chicanerai pas sur quelques mouvements discutables des Variations symphoniques qu'elle a jouées avec une intelligence suprême; j'ai noté un adorable grésillement de piano sur le thème aux violoncelles dans le grave qui mène à un passage où le quatuor fait des tenues avec sourdines ravissantes; c'est là que se produit la modulation chère au père Franck, de fa dièze mineur en la mi-
neur, vous savez? Mais non, vous ne savez pas!
Figurez-vous que le Patron, gorgé d'ovations, a remercié les foules délirantes en leur concédant le bis(\) qu'elles demandaient pour le « Chœur des Fileuses » du Vaisseau Fantôme ! Figurez-vous que Colonne donnait hier la Damnation de Faust, avec mademoiselle Pregi, un Faust (Cazeneuve) pâteux et un Nivetle plus cotonneux encore que de coutume. Figurez-vous que, dimanche prochain, il le redonne encore !
Et l'ami Paul Braud a reçu les palmes académiques.
P. S. — Les musiciens de M. d'Harcourt se sont mis en grève, quelques-uns du moins, pas les meilleurs ; si bien que le chef d'orchestre a résilié tous les engagements. Puisset-i 1 retrouver des clarinettes moins canardières, des bassons moins farineux! Si jamais ces grévistes-là viennent jouer dans ma cour, je lâche mon chien.
13 janvier.
M'est avis qu'il ne faudrait pas beaucoup de concerts aussi ratés que celui d'hier pour dégoûter à jamais le public de l'Opéra. Quelles sales musiques, mes aïeux ! Si Ton fait plus de trente francs de recette dimanche prochain avec ce programme, j'en serai épatée.
M. Busser, organiste à Saint-Cloud, ouvre la marche avec une suite symphonique, A la, villa Médicis, déplorablement purgative, musique Médicisnale d'ailleurs avalée sans douleur par des auditeurs d'une bienveillance confinant au gâtisme. Le programme assure que ce joli jeune homme « a voulu communiquer les impressions qu'il a ressenties à la villa Médicis » ; il m'a surtout communiqué une impression de prodigieux embêtement
avec ses peintures musicales de Rome, crevantes à Tégal des descriptions zolistes confectionnées de grand ahan par le Baedeker des Rougon-Maquart. Ce n'est pas laid, mais c'est si inutile ! Qu'est-ce que ça nous fait, cette phrase des violoncelles, d'une élégance moisie, trouvée après décès dans les tiroirs de Gounod ou même de Niedermeyer? Et ce cantique : « C'est le mois de Marie », alternant avec des notes de harpes qui s'imaginent ressembler à des tintements de cloches? et l'inéluctable accompagnement « Pynairoupaitte? » Et même le rondouillard solo dont M. Paradis s'est tiré avec une habileté Paradisiaque? (Pour jouer avec cette perfection de la clarinette, assurait Lemice-Terrieux, il faut une patience d'anche). Couronnant le tout, le flûtiste Gaubert a soufflé (le mieux du monde) une déformation de la valse du Freyschùtz destinée à représenter les « Souvenirs de gaieté du Pincio », — gaieté morne de Pinciosans-rire.
Bien supérieur, quoique fraîchement ac-
cueilli, le Songe de la Sulamite, de M. Bachelet, œuvre de grâce énamourée maintenue par l'auteur, ennemi des brutalités orchestrales, dans des sonorités délicatement aériennes, œuvre soupirée avec un charme infini par la Sulamite Bosman, sinon par le Bien-Aimé Affre, pas fichu de descendre jusqu'au mi, œuvre où les jolis détails abondent : fin dessin des cordes sous le chant d'amour : « Viens, la terre s'éveille » ; phrase alliciante du violon solo soulignant le « Ne la réveillez pas... » Le livret a été tiré du Cantique des cantiques par M. Audigier, sous-préfet à Nogent et sous-poète à Paris.
Après le si final du prologue de Françoise de Rimini, hommes, femmes, prix de Rome, tout le monde se lève et vocifère des déclamations en l'honneur du vénérable Ambroise Thomas, installé dans la loge directoriale à côté de M. Bertrand. Sans le partager, je comprends cet enthousiasme, car, précédée de Busser et suivie de l'Hirschmann, dont nous parlerons tout à l'heure, la musique du
Chevreul de la composition prend tout à fait bonne tournure ; elle ne m'amuse pas follement, bien sûr, mais elle est probe, sobrement écrite, (non sans Riminiscences gounodiennes), et d'ailleurs interprétée à ravir. Madame Région — qui ressemble à la Salomé de Regnault, disait Henri Gain — ne se laisse pas troubler par les fausses notes de harpes accompagnant le correct andante virgilien : « Privé de toute aide opportune », et, fièrement, lance avec une passion communicative l'appel : << Viens, je serai ton guide », en si triomphal majeur. Un frémissement admiratif remercie Dante-Renaud de la suavité non pareille avec laquelle il susurre son interrogation : « Est-ce donc le poète... » si câline. Mademoiselle Lafargue chante médiocrement le français, mais prononce les noms italiens avec une rare vigueur... Frrrrannncesca !
N'ayant pas de goût pour le métier de juge d'instruction, je ne chercherai pas quels motifs ont pu engager l'Opéra à nous exhiber les vaseuses élucubrations d'un M. Hirschmann,
lequel doit regretter, aujourd'hui, de ne plus pouvoir faire retaper son instrumentation par M. Gedalge qui Ta laissé livré à ses propres faiblesses. Il n'y a pas à discuter les maladroites facéties instrumentales de ce Chabrier du pauvre, dénué de toute idée, et qui se malaxe la matière grise pour lui faire sécréter quelque piteux effet ; on dirait cette Suite instrumentée par la veuve Poignet. L'auteur, un lettré qui mit en musique, jadis, des vers d'Edmond Haraucourt et les signa du nom de Victor Hugo, l'auteur décrocha (comment?) le prix Rossini, avec un Ashaverus vaseux où la sincérité était remplacée par des souvenirs de Verdi ; se non è (Asha) vero, è ben Trovatore.
A la sortie du Cirque où j'arrive, tout essoufflée, je constate que le onzième (ou mieux l'onzième) concert Lamoureux avait attiré un monde insane : Hamelle au front pensif, le grassouillet Galeotti, les Jossic, etc. Le pianiste phocéen Livon — plus de talent que de cheveux — se fait acclamer dans le
concerto en sol mineur, de Saint-Saëns, dont il enlève le galopeur Presto avec une verve énorme; celle de Pranzini n'était rien à côté. M. Boucher, directeur du Chat- Noir, à force d'applaudir crève ses gants neufs. Ce que c'est que de nous ! Mademoiselle Passama excite un légitime enthousiasme en interprétant Stella, le poème symphonique avec chant de Lutz, la voix ne faisant guère que déclamer sur l'orchestration, d'un flou habile, avec, à la fin, un envol d'une assez belle sonorité, lyrique plus que distinguée. Mais le lyrisme exige-t-il forcément de la distinction?
Après Y Ut mineur, d'une exécution émerveillante, Wyzewa donne le signal des bravos qui font rage. On les entend jusque chez ce pauvre Colonne.
21 janvier.
Jamais je n'ai tant regretté de n'être pas Plutarque! Je vous aurais installé un parallèle époilant entre les diverses exécutions de la Damnation de Faust, jouée simultanément par Colonne et par Lamoureux, pas Plutarque hier : chez les musiciens de celui-ci, plus denetteté; plus de fougue chez les instrumentistes de celui-là; public plus emballé au Châtelet, plus connaisseur au Cirque d'Eté ; Edouard fait des effets de cheveux, le Patron... (A suivre.)
Il m'a été impossible d'arriver à temps au Châtelet pour ouïr M. Auguez et l'épouse d'icelui, mais un ami, un bon ami à moi [...soupir...) m'affirme qu'ils furent aussi bons qu'à l'ordinaire, et meilleur M, Cazeneuve.
Chez nous, mademoiselle Passama, Perpignannaise comme Edouard Conte lui-même (heureuses Pyrénées-Orientales!), a parfaitement chanté Marguerite, avec de belles notes graves qui ont enthousiasmé un public des plus bath, où j'ai remarqué, entre autres esthètes, Gustave Robert, wagnérien à qui je ne sais d'autre défaut que d'être insuffisamment chamberlainophile ; Raymond Bouyer qu'enivre le haschich, « toujours jeune du vieux Berlioz », le docteur Cazalis, admirateur du « Roi de Lahor », etc.
En dépit de l'ukase inscrit au programme pour interdire les bzs, knout que knout, le tsar du Cirque d'été, cédant à l'effervescence enthousiaste de son peuple fou de moujick, a recommencé (bravo, petit père!) la marche du « Rat mort », comme l'appelle impudemment Bill Sharp, désignant ainsi celle du Rat qiïoccit Berlioz (je souligne pour que Gaston Lemaire ait quelques chances de comprendre). Méphisto-Bailly, après avoir excellemment accompagné sur l'alto la chanson du
coi de Thulé « ingénieusement découpée comme le profil d'une église ogivale », murmure Alfred Ernst, a sérénadé le « Devant la maison... » (datant de 1829, Messeigneurs!) avec plus d'autorité que de mordant; de la part du Diable, on satan à plus de stridence. Lafargue-Faust module avec une grâce passionnée son aveu en mi: «Ange adoré... » et tout le duo se chauffe, congrûment, jusqu'à l'ébullition érotique de la fin : « Viens... Je meurs... Ah !... » que Georges Bans et Emile Straus notent pour les signaler à Paul Masson qui ouvre une enquequête sur les phrases lâchées par les amants aux heures d'extase. Je suis trop dévouée aux intérêts du Patron pour mentionner que le Brander du Cirque a chanté tout le premier couplet de son lied avec une mesure de retard sur Porchestre.
Jean de Tinan, jurisconsulte, trouvant trop vive la « Marche à l'abîme », déclare à Paul Héon qu'elle lui rappelle (Livre III, Titre II) la Damnation entre vifs; mais son interlocuteur, déjà troublé par le bruit d'une
baguette chue sur les cymbales, s'absorbe dans la lecture des épreuves de sa thèse : « la Bosse des mathématiques chez le chameau », et ne répond pas.
A Taffanel-House, 2, rue du Conservatoire, les cuivres font un chahut considérable quand, dans l'ouverture de Struensee, ils poussent F Andante qui souligne les entrées du pasteur. Au cours de la berliozienne symphonie, Roméo et Juliette, le hautbois de Gillet- Roméo soupire un larghetto étonnamment expressivo qui fait pâmer madame Beulé; Douailler est un piteux père Laurence (Laurencesaccio).
Salle Pleyel, la Société d'Art donne un concert qui, commençant à quatre heures, dure fort avant dans la nuit, pour cause d'instrumentistes retenus à l'Opéra. Mademoiselle Marthe Choisnel (la sœur du bon p'tit Choisnel de chez Durand) gazouille fort agréablement le Poème d'un jour de Pauré et Grandmougin; exquise musique, fichue poésie. Dans le public, Théodore Dubois, Caro-
line Salla, Kunkelmann applaudissant le quatuor de LaTombelle, Henri Lucenay, etc.
A l'Opéra, entre Peau sucrée de Busser et l'eau de vaisselle d'Hirschmann, l'œuvre d'Alfred Bachelet repose avec son mysticisme élégant, parfumé de souvenirs parsifalesques, oh! discrètement! Le charmant rythme des violons dont j'ai parlé dans ma dernière lettre vient de l'ultime phrase du Bien-Aimé Affre, « La plus be-e-(si)-lle des Bien-Aimés » reprise par le cor, puis par les violoncelles, puis par la flûte et le hautbois ; de plus en plus piano, de plus en plus rapide, il frémit aux violons, se transforme, s'allège, s'attendrit, pendant que sous la voix caressante de la Sulamite Bosman : « Viens, la terre s'éveille », deux flûtes dans le grave chantent leur cantique d'amour. A coup sûr, ce rythme symbolise l'invisible présence du Bien- Aimé rêvé, n'est-ce pas, Bachelet? Gustave Charpentier applaudit et Camille Erlanger, et Carraud de la Revue bleue dont je vais chambarder les théories dans la Revue blanche, et madame
Caron à la voix argentine. A propos d'Argentine, j'ai vu aussi Hermann Bemberg.
Ovation au vénérable Ambroise Thomas (assis près du vénérable Francis Thomé) dans la vénérable loge de la direction, après le Prologue de Françoise de Rimini, où madame Héglon s'est surpassée. Quelle veine a l'Autriche, puisque, si j'en crois Victor Hugo « l'Angleterre prit l'aigle et l'Autriche... l'Héglon! »
Aperçu à la sortie MM. Freder-Natanson, l'impresario-amateur Mors, Lenepveu qu'on joue bien peu, Mannheim venu pour expertiser la valeur des musiques exécutées à l'Opéra, Albert Carré heureux de constater dans *a salle bon nombre de « viveurs », François de Curel trouvant que ça manque de « figurantes », Henry Roujon (un Ursus fort bien léché), Julien Tiersot (et le Conservatoire, lâcheur!), enfin Lintilhac, félibre auverpin contre lequel il importe de découvrir d'énergiques félibrifuges.
On m'écrit d'Orléans qu'à l'Institut musical
mademoiselle cTAdler a fanatisé les mélomanes du Loiret avec la Berceuse de Jocelyn et autres bijoux musicaux. Fortunées peuplades !
Hier matin, à l'église Saint-Paul-Saint- Louis, épatante exécution de l'excellente Messe de Bréville (de la Société nationale), avec le concours du délicieux Bagès (ténor de la Société nationale), orgue de chœur tenu par notre Vincent d'Indy (de la Société nationale) et cérémonies religieuses confiées à Monseigneur Touchet, qui mériterait d'être de la Société nationale.
27 janvier.
M. Colonne, ayant annoncé Pautre semaine qu'il donnait une audition de la Damnation de Faust, « irrévocablement la dernière », se devait à lui-même de nous en resservir encore une autre, inéluctablement l'ultime, celle-là. Au fait, pourquoi pas? Berlioz fait recette, Edouard le joue bien (du moins certaines parties), je serais bien folle de le blâmer... et bien folle surtout de ne pas le féliciter du programme dont il nous régalera dimanche, le troisième acte du Crépuscule des Dieux traduit par Alfred Ernst ! Qu'en pense-t-on au Cirque d'Eté ? Où sont les promesses d'antan ? Oubliées? Dis-moi, Patron, dis-moi, t'en souviens-tu ?
Notons vite que le public du Châtelet, pour
ne rien changer à ses habitudes, a bissé la « Marche hongroise », le fin Ballet des sylphes » (oh ! les sons harmoniques des harpes I) et la « Sérénade de MéphistophélAuguès » ; quant à la chanson du « Roi de Thulé » — je ne me fatigue pas de la rêveuse modulation en la bémol majeur, et vous? — on ne Ta pas redemandée, mais madame de Montalant Ta recommencée tout de même. Au balcon, brune adorablement vêtue de soie rutilante, une délicieuse rasta exhibe un peu, trop peu, de « ses bras d'ambre où la pourpre a mis un reflet rose » (Heredia sculpsit). Au parquet, pas mal de confrères, entre autres le critique musical de l'Art lyrique qui me reproche, dans sa feuille, bien connue, d'écrire à la Revue blanche (Kékça peut lui f... ?) et de ne point assez parler des Concerts Colonne où rayonnait, jadis, Marcella Pregi, objet de sa pregilection.
Quant à M. Lamoureux, il se met à bisser, lui aussi, comme s'il n'avait fait que ça toute sa vie. Après sa fougueuse exécution de la
« Marche hongroise » où le motif de Rakoczy, botté, trépigne sur les cymbales, rugit aux trombones, éperonne Tophicléide, hongrie, pardon! on hurle d'enthousiasme, et, tout fumant, le Patron redéchaîne ses tutti. Bis, encore, après la si jolie Valse des Sylphes ; « S'yl phaut que ça pour vous plaire, dit le capellmeister très onctueux, on vous plaira » ; effectivement, il repique à la grande joie du peintre Lagarde retour de Grèce (enfin !) qui trouve ce Ballet supérieur à celui de Sylphia; bien entendu, on bisse aussi la cinglante Sérénade où Méphistophélès blague la pauvre Marguerite en train de fauster, et, entraîné par son ardeur, un des choristes pousse trop tôt son Ah! cet éclat de rire strident, sec, qui en dit fort long dans son brutal laconisme, selon la remarque d'Ernst, pudiquement effarouché.
Mademoiselle Passama, également goûtée par Vincent d'Indy juché tout en haut et par Arthur Meyer installé tout en bas, a fait applaudir son énergie ardente dans certaines
pages où la passion éclate, le duo de la troisième partie, par exemple, où elle a su mettre en valeur, avec un abandon extatique, la célèbre modulation de ré en ut : « Quelle langueur s'empare de mon être ! » Son partenaire Lafarge a fait florès lui aussi (bien que, pour mon goût, il abuse un peu des notes de tête) ; quand il a sucré son ut dièze (« enco-o-or »), les belles et honnestes dames de l'assistance se sont pâmées, regrettant seulement que ce maudit orchestre ne se tût pas pour leur laisser mieux entendre la voix de Faust, couverte par tant d'instruments de Sax et de corde.
Je souhaiterais seulement un peu plus d'accent sur certaines phrases comme : « Ma misère est jalouse ! » à ce ténor fêté, et à vous aussi, brave Méphisto-Bailly, louable alto, baryton louable, qui pourriez éclairer de flammes plus infernales le satanique: « Je suis l'esprit de vie! » (Goethe: Ich bin der Geist, der stets verneint, mince d'allure !) En revanche, quelqu'un qui a de l'accent, c'est notre orchestre, haut en couleur, bruta-
lement réaliste, dans la taverne cTAuerbach où, déjà saouls comme des pièces de cinq centimes, de formidables ivrognes — étudiants de barriques et de brocs — s'empiffrent encore, parmi les nuages de tabac, les couplets avinés, les borborygmes du tuba, le basson qui chancelle et sort, titubant, pour lâcher des notes incommodées, comme des renards ! Henry Lucenay disait : « C'est bien ça ! Dès que les hommes s'assemblent, ils sentent mauvais et disent des sottises. »
Cependant, au Conservatoire, un public élégant et réactionnaire applaudissait avec une égale ferveur les mélodramatiques accents de Struensée, la pure symphonie en sol mineur de Mozart, et le paradoxal Roméo et Juliette, où Berlioz fait dialoguer une flûte et un cor anglais avec assez de passion pour nous persuader, quelques minutes, que la parole humaine n'est pas indispensable dans le drame lyrique. (Après tout, on peut aimer sans parler, les gestes suffisent.) Le tout conduit à ravir par un Taffanel comme on n'en
voit guère, Taffanel comme on n'en voit pas. La sortie est lente ; il faudrait treize portes — et que chacune fût surmontée d'une inscription d'Henri de Régnier.
P. S. — Samedi soir, concert des plus intéressants à la Nationale. Du quatuor de Savard, œuvre très élevée, j'avoue avoir insuffisamment compris le premier morceau, mais Tandante est très remarquable, et le finale m'a paru excellent, un peu écourté peut-être. Succès pour les agréables mélodies de L. Moreau, chantées à ravir. Triomphe pour mademoiselle Dron qui a joué, en grande artiste, l'admirable Pre'ftxde, Aria et Final de Franck, comme jamais jene l'avais ouï interpréter depuis madame Bordes. On a fêté les mélodies de Pierre de Bréville, surtout « Dormir», d'un art raffiné et vivant ; ars longa vita bréville.
3 février.
Hier soir, lundi 7 février, à l'Opéra, on était tout à la joie — ah ! ah ! ah ! — de voir, enfin, reprendre cette fine et légère Coppélia dont les décors, il y a deux ans, brûlèrent de plus de feux que n'en allume Cléo de Mérode elle-même, savez-vous? Mademoiselle Subra, discrète, souriait subrapticement; l'allégresse était peinte sur le visage d'Ajas (fils d'Oïlée) ; quant à mademoiselle Invernizzi, on ne peut dépeindre sa joie, non, vraiment, on ne le Pe pa...
Délicieusement espiègle en son rôle de Frantz, le garçonnet à la fois naïf et iûté, mademoiselle Pepa Invernizzi — qui vive ? Frantz! — a fait applaudir ses qualités de prestesse mutine et de gracieuse agilité. La
caractéristique de son art me semble être la mesure; elle indique discrètement les effets, sans jamais les outrer comme ne manque pas de le faire mademoiselle X, par exemple, ou encore mademoiselle Y (Si vous croyez que je vais dire...). Témoin le tableau de Tivresse qu'elle esquisse d'une touche si légère, remarquablement secondée par M. de Soria, toujours Soriant.
Mademoiselle Subra s'est montrée tout bonnement exquise de finesse dans le personnage de la prétendue poupée mécanique. Impossible d'avoir des jambes plus spirituelles! A propos de gigues, celle du dernier tableau a été applaudie frénétiquement, non moins que le boléro, dansé par l'ardente Coppélia avec une fougue extrêmement tra los montes.
Rutilante mise en scène, automates réglés à ravir ; la plupart de ces dames du corps du ballet avaient chaussé de mignonnes bottes hongroises, si bien que les gens à jumelles soupiraient, aguichés : « Pesth ! » Quand est
entrée la bannière adornée d'une gigantesque cloche peinte, le public, dévotieusement , murmura : « La Savoyarde ! » — preuve que notre sainte religion fait d'incessants progrès parmi les abonnés de l'Opéra. Cette constatation console de bien des chagrins...
Je n'ai plus le loisir de m'étendre sur la musique de Coppélia, sur la mignonne petite valse en mi bémol, sur le thème slave de Moniuzsko orchestré et varié avec cette coquetterie roublarde dont Léo Delibes a emporté le secret, — avant d'écrire Kassia,
C'est tout juste s'il me reste la place de vous dire un mot des applaudissements qui ont salué la Favorite, au grand ébahissement de quelques mélomanes wagnériens, ou se croyant tels.
Mon Dieu! oui, on a fort applaudi ces quatre actes, d'un coco qui n'exclut pas une certaine sincérité, des essais de déclamation, de bonnes grandes romances sans prétentions orchestrales, un ensemble beaucoup moins
ennuyeux, en somme, que Frédégonde, pour ne nommer que ce rasoir-là (1).
M. Renaud, un Alphonse époilant, et M. Alvarez, d'une vigueur inaccoutumée, ont obtenu un plein succès, non sans en laisser galamment une part à madame Deschamps, puissante dans le rôle d'Inès, la favorite coupable à laquelle on pardonne ses fautes en faveur de sa beauté.
Un bel œil est bien fort !
(l) « Orchestration indigente, burlesques emphases, flonflons chancis, soit; mais tout ce ridicule vétusté me dégoûte moins que l'éclectisme d'une Frédégonde, nauséeusement roublarde. Wagner, qui fit à cet opéra hispano-gâteux l'honneur de lui emprunter un motif (la Liebeserlœsung, rien que ça !), Wagner blâma toujours l'insolente légèreté des musiciens modernes, « remapquables par la faiblesse de leurs mélodies », plus enclins à blaguer les formes italiennes qu'à les étudier. C'est pour de tels jugements que cet esprit, synthétique entre tous, est tenu en mince estime par une demi-douzaine de musicos « avancés », qui lui reprochent, entre quatre z'yeux, d'être entaché d'italianisme, et pas dis" tingué, oh ! pas pour un sou », a dit, dans la Revue blanche du 15 février 1896, Willy, avec qui j'aime à me trouver dT accord
Hier soir, jeudi 6 février 1896, au Cirque d'Eté, M. Lamoureux donnait une audition supplémentaire de la Damnation de Faust, sans préjudice de l'audition complémentaire que nous ouïrons dimanche prochain, et qui sait si nous ne bénéficierons pas encore de quelques séances surérogatoires?
Public enthousiaste et distingué, fleuri de poètes (Jehan Estradié, barde d'avenir et même de présent; George Vanor, cravaté de neige; Fernand Gregh qui dota la Revue de Paris d'une belle oraison funèbre de Verlaine) ; de docteurs mélomanes, comme Le Bayon et Lanteirès; de chef d'orchestre comme Gabriel Marie, de snobs comme... (Si je voulais les citer tous, les snobs, il me faudrait remplir trente pages de ce volume.)
On a bissé la Marche hongroise, le Ballet sylphilitique et la Sérénade, détaillée par Méphisto-Bailly avec une ironie mordante très appréciée. C'est bien l'accent du Mauvais, contempteur des virginités : « Connais-tu le Bailly qui flétrit l'oranger ? » Pendant la ro-
mance de Marguerite : « D'amour l'ardente flamme » que mademoiselle Jenny Passama a délicieusement soupirée, le cor anglais a pataugé comme une petite folle.
Un excellent homme nous quitte, Bordier (d'Angers). Seize années durant, il décentralisa, assidu, sans compter ses peines, ni ses pièces, dotant sa ville natale de concerts qui faisaient la pige aux nôtres. Il en fut récompensé comme il sied : les conseillers municipaux de l'endroit estimèrent que la musique n'est point un art suffisamment républicain, et, par un vote, tuèrent l'Association artistique. Le pauvre Bordier ne lui survécut pas longtemps.
Il laisse des musiques — iVad/a, Vendée, Chanson nouvelle — faiblardes. Et que son esthétique était myope ! J'ai souvenance d'un article où il stigmatisait la succession de quartes justes qui se trouve dans Y « Enchantement du Vendredi-Saint » (und sprach so lieblich traut zu rmr). Fréquemment il y re-
venait. Le nez endommagé d'une figurine l'empêchait d'admirer la cathédrale; ce triolet lui gâtait Parsifal. D'ailleurs, homme bon, chef d'orchestre habile, vir bonus, ducendi peritus.
8 février.
Mazette ! Les directeurs de l'Opéra nous en donnent pour leur argeïit ! A défaut de la qualité, leur concert d'hier, 9 février, se recommandait par une quantité de musique vraiment imposante. M. Félix Faure en était tout ému. En avons-nous avalé, de 2 à 6, des notes ! Maintenant, va falloir les dégorger ; allons-y.
Le jeune Silver ayant eu la veine de choisir pour librettiste le poète Coolus, mon Coollaboraleur à la Revue blanche, je ne dirai pas trop de mal de son Poème carnavalesque; les vers en frétillent, gais, prestes, qui disent Signor Carnaval trônant au Corso, parmi les masques et les clodoches faisant ripaille « les mains dans les poches » (ça ne doit pas être
commode, de ripailler les mains dans les poches : j'essaierai). L'auteur, un joli garçon, et qui le sait, conduit sa Marche du début tantôt à l'allemande, en battant le second temps à droite, tantôt à la française, éclectisme qu'il apporte également dans sa musique où il imite aussi bien le Massenet des plus mauvais jours — témoin le mignard « Andantino » en si bémol dit à ravir par Laforge, puis par une clarinette — que le Wagner des meilleures heures, témoin les souvenirs des Maîtres Chanteurs qui fleurissent dans son œuvre, discrètement d'ailleurs, juste assez pour l'empêcher d'être trop rasante. Le public, après avoir applaudi la Sérénade pour saxophone, où un motif cousin des Impressions d'Italie est exposé avec la Mayeur grâce du monde, s'est moins amusé pendant une scène d'amour longuette, et qui n'aboutit pas, malgré les efforts de Fauteur à agiter les formules dont il se sert, à titiller l'un après l'autre tous les instruments; jamais une idée qui lève la tête ; ça reste mou.
Pendant la sage cantate de M. Lefebvre, Sainte Cécile, tout le monde a bafouillé, surtout M. le ténor Gautier, chargé de soupirer les aveux du « riche patricien » amoureux de mademoiselle Berthet. Non, ce que M. Gautier donne bien l'idée d'un riche patricien, c'est un rêve ! Et les voix célestes, ont-elles assez verjuté leur petiot cantique en mi bémol, pourtant la plus gentille page de toute cette partitionnette pieuse, orchestrée, on dirait, par Bouasse-Lebel !
L'ami Georges Ilùe, lui, nous a fait entendre de la vraie musique (bien plus agréable que celle dont il régale ses partenaires dans la salle de jeu des Pieds crottés) ; sa Belle au Bois dormant, c'est proprement un charme ! Dès le début, les appoggiatures des flûtes sous une tenue de violons ont ravi les. âmes poétiques, la mienne par conséquent ; l'orchestration exquise de « l'Oiseau bleu » a charmé tous les dilettanti, unanimes à déclarer avec Carolus Duran que cet oiseau bleu n'est pas couleur du Temps; on a bissé
avec frénésie ce « Rouet » où, sur le ronron des altos, le hautbois de Foucault pleure sa mélancolie résignée. J'avoue mes préférences pour la dernière partie où passent de funèbres appels de cors, où dégringolent de menaçantes descentes par tons entiers, où d'adorables parfums de Siegfried-Idyll se subodorent. Mais quelle guigne que ces rêveuses mélodies n'enguirlandent pas un livre dû à l'auteur du Sceptre ; il m'eût été si doux de les appeler VA bel au Bois d'Hermant !
Au cours des danses anciennes, remarquons la douce Pavane avec chœurs, de Paladilhe, qui ressemble étonnamment à la douce Pavane avec chœurs, de Fauré ; remarquons une « Musette », de Rameau, qui n'y est pas (dans une musette), comme on dit au régiment; remarquons Cléo de Mérode, qui, sans faire de folies s'achète des diamants sur ees ses économies, et c'est tout.
Peuh ! L'enterrement d'Ophélie, de M.
Bourgault-Ducoudray, ne m'emballe guère, malgré l'amusant ré harmonique des violons,
à la fin ; tout de même, c'est un peu de la musiquette comme en pondent les pianistes-compositeurs : O'phélie ! O'Kelly !
Mais, la Rapsodie cambodgienne, c'est autre chose ! A nous les modes grégoriens, et les facéties instrumentales, et les tonalités d'Extrême-Orient, et le jeu des trente-six clochettes, et le thème lourdement liturgique nargué par un basson facétieux, et les gestes épileptiques de l'excellent compositeur, et 'orgie des modulations (car nous commençons en soi, Cambodgiens, mes frères, pour batifoler longuement en fa dièze mineur avec des mouchetures de mi naturel), à nous les malheureux cors en fa obligés de se fendre l'embouchure en quatre pour pousser des la dièze , et le dénouement sur l'accord de septième de dominante. Ohé ! Ohé ! On acclame frénétiquement l'auteur; là-haut, un sifflet timide est étouffé par les applaudissements ; au parterre, un protestataire gesticule, c'est Paul Masson, l'infatigable fumiste en train de préparer, lemicetéryeusement, une brochure
antinaturaliste, qui a déjà fait pas mal de pétard : les Zolacismes du candidat perpétuel à V Académie française.
Plus de place pour vous entretenir des Alcestueuses histoires de Gluck ; ce fait-divers d'une femme se dévouant à la mort pour sauver son mari peut malaisément s'Admète, mais que cette vieille musique est encore belle ! Il y a là, sur l'appel : « Ministres de la mort », un intervalle de seconde majeure que M. Busser ne serait jamais fichu de dénicher quand même il vivrait aussi vieux que Carjat.
Madame de Granval étant femme, je me garderais de ne pas louer son Mazeppa, opéra joué à Bordeaux non sans succès, m'affirme le librettiste, hartmann des Cosaques. Le vainqueur des Polonais fait un chahut de tous les diables, parmi les chœurs, et les cloches, et la batterie ; on comprend que ses ennemis terrorisés aient tourné cosaque.
Entendu au mariage du docteur Clément un Ave Maria d'une jolie inspiration composé
par Camille Andrès et interprété à ravir par le frère de l'heureux époux.
Chez M. Delafosse, matinée musicale des plus raffinées, avec le concours de mademoiselle Reichemberg et de M. Renaud, qui a dû bisser la Romance de l'Étoile : le jeune compositeur a joué comme il sait jouer. Succès fou.
10 février.