AMBROISE THOMAS
Malgré les pronostics des médecins, les amis de M. Ambroise Thomas s'obstinaient à espérer, et l'annonce de sa mort, survenue hier, 12 février 96, vers cinq heures de l'après-midi, leur a causé une douloureuse surprise, tant ils étaient accoutumés à l'aspect maladif du compositeur. Il y a plus de trente ans, on disait à Auber : « Thomas doit être malade, je le trouve très changé. — Bah ! répondit l'auteur de la Muette, je l'ai toujours connu très changé ! »
Ambroise Thomas naquit à Metz le 5 août 1811 ; dès l'âge de quatre ans, il commençait
le solfège ; à sept ans, il pianotait ; à dix-sept ans, il entrait au Conservatoire de Paris; en 1829, il obtenait par Kalkbrenner le prix de piano; en 1830, par Dourlen, celui d'harmonie; docile aux leçons de Lesueur et de Barbereau, sa cantate Hermann et Ketty était couronnée en 1832 :1e jeune et bon élève partait pour Rome.
A la villa Médicis, il composa un Requiem, quelque musique de chambre, et, à peine revenu en France, il aborda le théâtre, avidement.
En 1837, il fit représenter à TOpéra-Comique un petit acte, la Courte Échelle, et dès lors chaque année vit une œuvre nouvelle : le Perruquier de la Régence (1838), la Gipsy (1839), Carline (1840), qui ne tomba pas tout de suite, grâce à la beauté d'une débutante, madame Potier, belle-fille du célèbre comédien, et que le Figaro déclarait a la plus complètement jolie qui soit dans les théâtres parisiens ». On ne peut que citer les titres du Panier fleuri, du Comte de Carmagnola,
du Guerrillero, de Betsy, pièces faibles, accueillies avec un faible succès. L/ « opérabouffon» Angélique et Médor, joué la même année que Mina (1843), ne réussit guère, mais, en 1849, le Kaïd (respectons l'orthographe primitive) remporta un triomphe bien mérité par cette guillerette parodie de la musique italienne, troussée non sans agrément. « La muse de M. Ambroise Thomas, disait un journal, est une demoiselle bien élevée qui, même en partie fine, montre une décence piquante et un dévergondage de bon goût. » Louange ou critique, un tel jugement peut atteindre toutes les œuvres données par le compositeur à l'Opéra-Comique ; les défauts en sont modérés, les qualités minces, l'intérêt petit.
Le 20 avril 1850, les trois actes simili-shakespeariens du Songe d'une nuit d'été allèrent aux étoiles; qui n'en connaît le chœur indestructible : « Gardes de la reine », que les orphéons nous chantent encore, que les orphéons chanteront toujours? En revanche,
courte fut la durée de Raymond (1851), édulcoration romanesque et nigaude de l'histoire du Masque de Fer. En 1853, autre poème absurde, autre insuccès : la Tonelli. En 1855, l'indifférence fut profonde pour la Cour de Célimène où le librettiste Rosier montrait la coquette courtisée par quatre vieillards, quatre jeunes gens, et quatre travestis (!). Le librettiste Rosier faisait bien les choses! Psyché, jouéela même année (1857) que le Carnaval de Venise, réussit plus que lui, mais pas beaucoup, en dépit d'une aimable romance et de couplets badins. Trente-trois représentations furent le lot du Roman d'Elvire (1867). Enfin, après six années de repos, Mignon apparut; ce fut un triomphe; son succès dure toujours ; lors delà « millième», le 16 mai 1894, M. Ambroise Thomas fut promu grand-croix de la Légion d'honneur. Je gage que l'œuvre sera donnée plus de mille fois encore. Et pourquoi cesserait-on jamais de la jouer?
Cette mièvrerie galante, cette sentimentalité bourgeoise de Mignon, elle se répand sur
l'œuvre entière d'Ambroise Thomas, d'une joliesse banale, d'une orchestration déplorablement facile, d'une inspiration anémique. Que le compositeur suive les traces de Goethe ou de Shakespeare, ses médiocres imitations ressemblent à leurs modèles comme des chromos à des tableaux de maître. Le succès importe peu. Hamlet (1868) et Françoise de Rimini (1882), malgré des mérites égaux, onteu d'inégales fortunes ; cependant la déformation dantesque vaut l'accommodation shakespearienne; tout est mystère ici-bas!
Successeur de Spontini comme membre de l'Académie des beaux-arts (1851) et d'Auber comme directeur du Conservatoire (1871), M. Ambroise Thomas fut un musicien d'une fécondité inquiétante. Aux œuvres dont on vient de lire Ténumération, il faudrait joindre (outre Gilles et Gillotin, composé en 1843, reçu à TOpéra-Comique en 1859, exécuté en 1874, repris en 1877, bien oublié en 1896) une cantate exécutée à Rouen lors du centenaire de Boïeldieu, une Messe solennelle, des Mo-
tets9 des Nocturnes, des Chœurs orphéoniques plus nombreux que les sables de la mer. Mais les véritables tendresses du compositeur, et ses préférences, et son instinct, le conduisirent toujours vers l'opéra-comique, en dépit des malédictions proférées par Berlioz contre les compositeurs « qui, ne pouvant élever le public de l'Opéra-Comique jusqu'à eux, descendent jusqu'à lui » en dépit des anathèmes de Théophile Gautier contre « ce genre bâtard, mélange de deux moyens d'exprès^ sion incompatibles, où les acteurs jouent mal sous prétexte qu'ils sont chanteurs, et chantent faux sous prétexte qu'ils sont comédiens... »
p. g. — Ce n'est pas à moi de sonder les cœurs et les reins, — on n'aurait qu'à me poursuivre, Là-Haut, pour usurpation de fonctions! — Mais enfin, je crois bien que si M. Lamoureux reprit la Damnation de Faust, ce fut surtout à dessein d'embêter M. Colonne; or, les auditeurs assoiffés de Berlioz
ayant, contre toute prévision, empli les fauteuils du Cirque de leurs ischions inespérés, vous pensezs'il jubile, le Patron de l'Ouvreuse, en son âme « étonnée et ravie»; son bien premièrement, et puis le mal d'autrui. Tout, quoi!
Il me paraît qu'au Châtelet on murmure avec plus de finesse qu'ailleurs certains passages de grâce, par exemple VAndantino à trois temps, clair-obscur comme tels coins de Jules Laforgue, qui précède le si connu « Voici des roses » étoffé des cuivres pianissimo que vous savez ; vers les dernières mesures, entre la tonalité initiale de si et celle de ré, la mélodie hésite, cependant que le deuxième motif de la « Valse des Sylphes», peureusement, s'ébauche... bravo, Colonne !
Mais, dans l'usine rivale, je goûte, plus religieusement épanouies, les adorations de l'« Hymne pascal» qu'une prosodie vésanique (voir le passage en la bémol, p. 44 et seq.) ne parvient pas à défigurer; je me délecte à
rinstrumentation puissamment pocharde de la « Taverne d'An erbach »... bravo, Lamoureux 1
Répétons, avec la fille de Jézabel : « Ce sont deux puissants vieux ! »
De la Revue Blanche :
M. Ambroise Thomas enseigna longtemps le contrepoint et la fugue au Conservatoire. En 1871, il fut appelé à diriger ce grand établissement, et les liens de la discipline auxquels l'insouciance de l'auteur du Maçon avait permis de se relâcher furent bientôt resserrés par la main ferme de son successeur. Grâce à lui, « tous les ans, à la rentrée, le nombre des aspirants était plus considérable », écrit, dans le Monde musical, réminent Maugeot, homme grincheux mais documenté.
Le défunt a plusieurs fois pris la parole à l'Institut, comme directeur de l'Académie des Beaux-Arts, ou comme rapporteur, et « ses travaux en ce genre se sont fait remarquer par un style pur, élégant et facile » selon l'appréciation de Fétis dont on reconnaît ici le style facile, élégant et pur. — Willy.
P.-S. — M. Ambroise Thomas s'est aussi occupé de composition musicale; les noms de ses principales œuvres — la Gipsy, Carline, le Guerrillero, la Cour de Célimèney Elvire — sont dans toutes les mémoires.
16 février 1896.
Miousic ! Miousic ! « Orphée avec son luth faisait courber les chênes... » dit le shakespearien Madrigal à la Musique d'Henri VIII, délicatement traduit par Maurice Bouchor, et que Bordes fit, samedi soir, acclamer à la Nationale; l'époux d'Eurydice, aujourd'hui, accomplit déplus ardus miracles : il nous aide à oublier. Grâce à la musique, nous pouvons ne pas nous préoccuper des adMonistations sénatoriales auxquelles le garde des sceaux (garde-toi toi-même !) semble tenir Ricard ; nous nous soucions des exhibitions carnavalesques comme un poisson d'une pomme, — disons, puisqu'il s'agit d'un bœuf gras, dune pomme d'Apis; — la Musique règne, inséparée désormais des Lettres (« seules, une
monnaie courante ! » a constaté le Sage entre les Sages), et, presque autant que du vers libre il fut parlé d'Elle, lors du récent banquet offert à Gustave Kahn chez un restaurateur satisfaisant... Notta benè.
Partout on musique : salle Pleyel, trois auditions formellement intéressantes vont être données par madame Jossic, jadis mademoiselle Jaeger, qui, j'en suis certaine, jouera divinement, cela dit sans nulle ex-Jaegération. Musique aussi par madame PiOger-Miclos qui a le profil si pur et le talent comme le profil. Un tout jeune compositeur, M. Hermant — propre frère du subtil ironiste dont le Sceptre partage avec le Petit Duc d'Hervieu et le Voyage de Shakespeare de Léon Daudet la faveur du public, — M. Pierre Hermant se révèle par d'intelligentes illustrations musicales de Verlaine, un Quintette que le bon Geloso et ses complices surent mettre en valeur, et une Marche triomphale interprétée par lui-même avec une vigueur juvénile (sur le piano, nécessHermant).
L'ami Georges, qui a fait bisser dTIuene commHûene voix, hier, « le Rouet », de sa Belle au bois dormant, exquise musique de rêve écrite pour la Féerie de MM. Bataille et d'Humières (iniquement égorgés, jadis, par les critiques, féroces Caïns de Va Belle), l'ami Georges va, de nouveau, triompher lors de la soirée musicale donnée par madame Blonde!, où sera exécutée intégralement RùbezahU avec des bonheurs, avec des délices, pour les auditeurs et les auditrices, par des amateurs et des... {A suivre.)
Je n'ai pu que mentionner, hâtive, jeudi dernier, le concert franco-russe que les habitués du Cirque ont applaudi sans bouger (tsara krani) de leurs places, trois heures durant. Il fut parfait. Le Patron ayant galamment cédé son bâton à M. Safonoff, ce Slave roublard en fit le meilleur usage et conduisit, avec une habileté digne d'une meilleure musique, certain concerto de Rubinstein, ah ! ma chère ! Par bonheur, la partie de piano en était confiée h Lhévine, éphèbe blond et ta-
lentueux, dont je vous dirais infiniment de bien si je ne craignais que, raillant mon enthousiasme, de méchantes langues ne m'appelassent « la matrone d'Ephèbes ». Il me suffit de penser à son jeu grisant pour être dans lhé vine du Seigneur.
Encore un Russe, qui a plus de branche, lui, que Rubinstein ; je veux parler de Moussorgski, l'inégal et puissant musicien révélé par Pierre d'Alheim aux auditeurs de la Bodinière (allez y aujourd'hui lundi à quatre heures) ; certains morceaux pour piano m'assomment, mais sa Prière de Venfant, toute de simplesse blanche, mais sa Berceuse de la mort, d'un tragique étreignant, mais ce Vereschaguine hideusement beau, Après la Bataille, (en mi bémol mineur haché de la naturels), trois merveilles merveilleusement chantées par mademoiselle Olénine, je les ai acclamés à Pierre d'Alheim, pardon, à perdre haleine.
Concert du 15 février, à la Nationale, assistance d'élite, programme touffu, succès pour
la Sonate d'un musicien neuf, J. Renié, jouée par un pianiste sans faiblesse et un violoncelliste sans force, succès pour les Chanteurs de Saint-Gervais, succès pour un tout jeune violoniste, le petit Boucherit, qui joue déjà du Diémer comme père et mère (à supposer que père et mère jouent fort bien); il est charmant, cet enfant ; ses yeux sont câlins et sa Bouche rit.
Cette pauvre Madame Caron s'étant trouvée indisposée à son ordinaire — c'est une série (à la noire ?), — M. Gailhard a dû la remplacer par sa Lafargue coutumière... Si jamais, voulant complaire à divers Adolphes Julliens, POpéra s'avisait de monter Alceste, je me demande comment la chancelante tragédienne lyrique s'y prendrait pour jouer continûment {il ne s'agit plus de chanter) un rôle dont elle ne peut sortir deux scènes sans être sur le flanc.
il février.
Pas de chance ! Pour une fois (comme dit Cléo de Mérode) que Lamoureux et Colonne donnent du Wagner inédit, avec traduction inédite d'Alfred Ernst, ils ont bien soin d'exhiber leur nouveauté le même jour, à la même heure, histoire de faciliter la tâche des pauvres critiques musicaux. Ah ! si j'étais le gouvernement!... Mais je ne suis qu'une ouvreuse, et même, pour le dire en passant, je vous colle mon billet que j'ai eu de l'ouvrage, hier, chez le Patron ; le Cirque était plein comme Auguste les jours où la Pologne était ivre.
Des noms? Voici, je ne suis pas comme Arton, je cite, moi : toute la critique musicale au complet, Bruneau le figaresque, Salvayre le gii-blasé, Joncières le libéral, Fourcaud le
gaulois, Dukas l'hebdomadaire, Charles - Henry Hirsch le mercuriel (en tout bien tout honneur), Raymond Bouyer Pérémitique, Thadée Natanson, dont la Revue blanche, à ce qu'il m'assure, prépare une scabreuse étude sur « Bayreuth et l'Homosexualité ». Hum ! Et puis René Benoist à la barbe douce, Henry Céard au monocle fouilleur, le pianiste Pierret présentement orgueil du 26e de ligne, Stoullig que la musique de Dubois assoupit (ne dis pas non, Edmond, je t'ai vu), Jolly exultant comme Siegfried lui-même, Poujaud d'ébène, Bischoffsheim d'argent, Alexandre Georges d'or, François de Curel qui a tant de talent, Brulatqui en a si peu,, mademoiselle Invernizzi joie des yeux dans Cop-pe(pa)-h'a, et, joie des oreilles : Mesdames Gallet, Hœllmann, Bréval, etc. Je vous indiquerais cent quatre personnes illustres, si je voulais, mais je préfère finir ce palmarès en nommant le Sar chi, bien supérieur au Sar Péladan.
Tout ce gratin fumait d'enthousiasme, et il y avait de quoi, en oyant les Chants de La-
M. Le Borna écoutant Rheingold au Châtelet.
farge, pardon, de la Forge, extraits du premier acte de Siegfried, traduits par Alfred Ernst avec une littéralité merveilleuse de vigueur, exécutés par notre orchestre avec une ampleur et une puissance admirables, chantés par Siegfried-Lafarge avec une robustesse juvénile et une justesse de sentiment à laquelle il se pourrait que les conseils du traducteur ne fussent pas étrangers. Si je me trompe, on me le dira, mais j'ai souvent entendu l'ami Ernst rugir le rôle de Siegfried, chez lui, avec l'emballement communicatif qu'il apporte à tout ce qu'il fait, et j'ai cru retrouver certains des effets qu'il affectionne dans le chant de M. Lafarge ; j'ajoute que, si ce dernier traduit Wagner moins bien que ne fait Ernst, il le chante avec plus de voix. Pourvu que cette révélation ne m'aliène pas à jamais tes bonnes grâces, ô mon Alfred !
Maintenant que j'ai embeurré tout le monde de compliments, risquons un léger débinage : d'abord, je n'ai pas entendu le thème de l'Epée qui sert de conclusion tempétueuse au Chant
du forgeron, la trompette dormait sans doute ; et puis., en dépit des fariboles du programme prétendant que « le rôle de Mime est à peu près impossible au concert », je persiste à en trouver déplorable la suppression qui nécessite des coupures nombreuses et rend certains passages obscurs, car enfin, quand l'orchestre, entre deux phrases vaillantes et toutes bouillonnantes de jeunesse lancées par Siegfried, quand l'orchestre caqueté sournoisement en un staccato menu, si je n'entends pas Mime chuchoter sur ces dessins cauteleux la criminelle lâcheté de ses convoitises, je n'y comprends goutte ! Espérons que M. Lamoureux finira par mettre la main sur quelque Mime sortable, quand ce ne serait que Félicia Mallet...
Un choriste brun (Marseillais que j'aime beaucoup, que j'aimerais plus encore s'il consentait à manger moins fréquemment de la bouillabaisse et d'autres plats odorants, car « chaque mets d'ail a son revers », selon le mot si juste du numismate Paul Masson),
un choriste, donc, m'a conté que le patron avait essayé plus de vingt enclumes avant d'en trouver une assez wagnérienne pour donner un fa convenable ; c'est aux « Forges de Vulcain » qu'il a fini par mettre la main sur celle dont le succès, hier, a été si vif, que je m'attendais à la voir venir, aux côtés de Lafarge, saluer le public enthousiaste» Elle pèse deux cents kilos, presque autant que la Materna.
Après un quatrième rappel exigé par la signora Maria Severina (la charmante Napolitaine aux yeux alanguis, à la poitrine indolente, qui fait applaudir par les gens chics de la Bodinière ses duos avec George Vanor), mademoiselle Jane Marcy a soulevé un ouragan de bravos en chantant d'une voix un peu vannée, mais avec une énergie vaillante, la scène finale du Crépuscule des Dieux, qu'à la même heure mademoiselle Kutscherra interprétait chez M. Colonne, traduite parle même Ernst, avec le même succès,
Un monde fou, me dit-on, au Châtelet, pour
applaudir cette exécution wagnérienne, la meilleure qu'ait jamais donnée Edouard : Saint-Auban, Augusta Holmès, Strakosch qui a toujours sa stracoche pleine de banknotes, Gustave Charpentier dont, au Théâtred'application, l'intelligente diseuse Suzanne Auclair récite le Prélude sentimental, le poète Kahn qui déclare la température Kahniculaire, Henry Kerval dont les dents sont agacées par la voix acétique de madame Auguez, Wtirmser, Henry Eymieu, Georges Hue, mesdames Roger-Miclos, Krauss, Saillard-Dielz, etc. Au début les cuivres crépitent indiscrètement dans ce Crépituscule des Dieux, comme l'appelle Straus-Papyrus, mais tout s'assagit, Schuré se calme, Georges Lecomte se rassérène, et l'œuvre s'achève dans un fracas d'acclamations. J'ai omis de noter que, pendant la première partie du Concert, fut très goûtée la Berceuse de Jocelyn, gentille mais sentant un peulaurance.
Faute de place, je ne vous parlerai que lundi prochain de la Circé de M. Théodore
Dubois, œuvre peu révolutionnaire où. la musique illustre un épisode de la guerre d'Espagne en 1809; ça commence par des appels de cuivres à intentions tragiques, ça continue par un duo pour soprano et piston, ça finit par un allegro chambardeur. Les vers sont bêtes à pleurer. Ceux d'IIaraucourt pour la Circé des Hillemacher sont autrement ficelés, vous verrez ça I
24 février.
Pluie, trombe, avalanche de concerts ! A la Bodinière, c'est, présentés par Maurice Lefèvre, favori du succès, madame Remacle et M. Isnardon, elle de voix délicate et pure, lui de verve chaude et gaie, tous deux merveilleusement idoines à faire goûter les Chansons de joujoux que ciselèrent Claudius Blanc et Léopold Dauphin, orfèvres subtils. Salle Pleyel, madame Jossic fait applaudir ses exécutions de Schumann et de Chopin, très subjectives. Pierre d'Alheim explique avec une érudite simplicité qui fut Moussorgski, ce grand musicien-poète inconnu, dont mademoiselle Olénine chante, en artiste originale et neuve, les-originales et neuves « chansons d'enfants », extraordinaires d'intensité. —
Chez madame Blondel, à la grande joie d'un public de musiciens (Silver, Le Borne, André Gresse, etc.), panaché de généraux et de conseillers à la cour, un orchestre d'amateurs, dirigé par le maître de la maison (Lamoureux et Colonne n'ont qu'à bien se tenir), se tire à merveille des difficiles beautés que Fami Hue a semées dans Rùbezahl; MM. Raquez, Baudouin-Bugnet, Damad, mesdames Smith, Steinheil et Choisnel cueillent les lauriers à pleines mains, ainsi que les chœurs de gnomes dont chaque membre mériterait d'être cité gnominativement.
J'aurais bien d'autres séances musicales à mentionner : les exquises soirées du comte de Saussine à qui Ton ne peut reprocher que de ne point faire entendre, chez lui, sa propre musique ; le Récital donné chez madame Colombel où furent exécutées uniquement des œuvres dues à Pierre de Bréville, dont on ne saurait dire que la musique jette on froy, etc. Mais les grands concerts nous réclament. Faisons de la réclame pour les grands concerts !
Et, d abord, je veux louer M. Colonne, pour ce qu'il n'hésite pas à nous servir de larges tranches de Wagner, non plus des lichettes comme jadis; tout le troisième acte du Crépuscule des dieux (sauf une scène) était présenté hier au public du Châtelet, dans des conditions qui permettent d'affirmer que le directeur de l'Association artistique n'a ménagé ni ses efforts ni ses pépettes; c'est bien, c'est très bien; c'est d'autant mieux que les fidèles d'Edouard, toujours trépignants d'enthousiasme, applaudissent Wagner et Godard avec un égal entrain; ils acclameraient le Gaston Lemaire si on leur en servait. (Seigneur, éloignez ce calice !) Donc, un ban pour Colonne le désintéressé, un ban pour l'artiste aux recherches insatisfaites, un ban... A propos de ban, est-ce que le Châtelet ne pourrait pas en acheter de neufs? Ceux que mes bruyantes collègues glissent sous les pieds des dames sont d'un vétusté, d'un boiteux, d'un .contourné I... on dirait le style de ce pauvre Francis Poitevin.
Exécution impeccable, alors? direz-vous.
Non, il s'en faut, mais très supérieure, du moins, à tout ce que nous avons ouï les précédentes années. L'orchestre a de l'élan, sinon du style. Mais exception faite de Longy, digne de toute louange, les bois sont durs qui devraient égoutter les sons mélodieusement aquatiques, épancher l'adorable phrase fluide des filles du Rhin s'ébattant dans Tonde verte; ce n'est pas une raison, parce qu'on joue une œuvre allemande, pour la jouera l'allemande (car ils sou (fient diantrement rauque les bois de là-bas !). Les cuivres tonnent avec frénésie. Les rythmes manquent, parfois, d'aplomb. Mademoiselle Brunnhilde- Kutscherra n'en manque pas, elle, mais elle s'accorde des points d'orgue absurdes, des mllentando que je n'hésite pas à déclarer vaseux, bien qu'ils aient plongé dans l'extase mon voisin, un gros monsieur couperosé, qu'empourpraient des fleurs de pléthorique ; d'ailleurs, elle a plus encore de vaillance et de conviction que de mauvais goût. Quant au
trio des Rheintochter, heureusement échenillé de mademoiselle Auguez, il a fonctionné à la satisfaction générale ; la voix de mademoiselle Mathieu est jolie, mais y en a pas beaucoup. M. Cazeneuve est un Siegfried énergique et intelligent; avec quelle passion frémissante il a élancé la phrase de la libation : « La mère Terre en boive aussi sa part !» ; si c'est vous qui l'enseignâtes, ami Ernst, tous mes compliments. (Dommage qu'il ait l'air d'un coiffeur toulousain.) M. Vieuille a la voix plus sévère que juste. M. Edwy bafouille, il a l'air de chanter à la cotonnade.
Brièvement, je rappellerai que, dans la première partie du concert, fut donné le paysage symphonique de Guy Ropartz, les Landes, franckiste, élevé, beau, et, encore que le début en fût piètrement interprété, applaudi sans Roparcimonie. (Dites donc, patron, vous voyez, Colonne, lui, n'attend pas que les gens de talent soient morts, pour les jouer.) Au hasard de la lorgnette, Widor (sans épithète), Lazzari qui va faire entendre un fragment
d'Armor à la Nationale, Méline, ce mélinomane, la jolie mademoiselle Thomsen, actrice qui ne sait pas dire deux mots, mais à qui Ton en dirait volontiers quatre, Valdagne (sans blague), Pugno applaudisseur de Diemer dans le beau, concerto en la mineur de Schumann, Marc Legrand dont le carnavalesque Quartier Latin va paraître lors de la Mi- Carême, en pleine fièvre confettiphoïde, Catulle Mendès, Carolus Duran, George Vanor, Henry Mayer (épatant dans Manette Salomon), le talentueux Jacques Blanche, François de Curel... et Vincent d'Indy.
Comment pourrais-je mieux finir ?
Au Cirque d'Été, même programme que dimanche dernier. L'honnête Circé de Dubois est un peu cahotée. Triomphe pour Lafarge, Siegfried étonnant de jeunesse et de sève héroïque. Raymond Bouyer me promet que madame Roger-Miclos nous donnera bientôt un concerto de Pierné ; vu Camille Andrès, le gros Danbé, le mince Bachelet, Léon Du-
rocher; les dessinateurs Lebègue et Jehan Testevuide (pas si vuide!), Henri Albert qui se nietsche là-haut, au promenoir, et quelques autres que Circé la magicienne a, semblet-il, transformés en cochons.
2 mars.
Peu de monde au Châtelet, et peu de musique ; car, en ce piteux Struensée, il y a plus de vers (si j'ose m'exprimer ainsi) que de notes. Le morne pompiérisme fané de ce rabibochage-rabàchage n'a pas semblé déplaire aux habitués de l'endroit, parmi lesquels : Marx, ce directeur! Jean Rameau, ce poète! Salvayre, ce musicien! D'ailleurs, M. Colonne a fort bien conduit la célèbre Polonaise, ainsi que la Marche funèbre chère aux violoncelles. Quant aux fins diseurs de la Comédie- Française, ils avaient l'air plutôt empotés sur cette scène inconnue, devant ce public ignoré ; quelques gaietés discrètes ont paru les troubler aussi, écloses (lorsqu'ils parlèrent d'«un bras mal armé» et d'un «sceptre a vili») sur
les lèvres d'érudits versés dans la connaissance de r Après-midi d'un Faune, et d'Une Passade. Pourtant on les a suffisamment applaudis (sauf Albert Lambert fils, grand bafouilleur devant l'Eternel), surtout Silvain, pasteur consommé — comme ce gaillard bénit bien! — et Laugier, un Rantzau dont les nobles manières rappellent la cour de jadis... les Rantzau de Versailles.
En dépit de quelques protestations gaga, les Landes, de Guy Ropartz, ont été mieux accueillies encore que dimanche dernier, et mieux jouées aussi ; cette œuvre, d'inspiration haute, est construite sur deux thèmes, le premier descriptif, le second sentimental, — je ne suis pas claire, — l'un de nature, l'autre d'âme comprenez-vous? le motif paysagiste destiné à peindre les brouillards de la lande, le motif psychique destiné à peindre les brouillards de l'intellect, brumes d'Armorique et b-rhumes de cerveau. Après les grisailles d'une Introduction ingénieusement monotone, la lumière vient consoler ces landes tristes,
et, le Rêveur étant pénétré par la Nature, le « paysage » devenant son « état d'âme » , comme disait l'autre, les deux thèmes s'enlacent et s'unissent en un merveilleux épanouissement ; puis les sonorités s'apaisent, une tranquillité descend, et le seul thème Psychique (ce P majuscule, vous le comprenez, franckistes subtils), le seul thème subsiste chantant la Nature pacificatrice et l'Ame pacifiée, solennel, auguste, béni.
Au Cirque, outreles fidèles eoutumiers, des chanteurs mondains, comme le baryton Meletta, des peintres, tel Cottet à la barbe fauve, le compositeur Kerval-Kunkelmann qui, pendant l'ouverture des Maîtres Chanteurs, bée d'extase, mademoiselle Pepa Invernizzi colletée d'hermine, Chevillard qui tient son bâton de chef d'orchestre aussi bien que Chevilliard son fleuret, le comte de Breslov, un rasta fort ressemblant à Milan-Takowo, une demi-douzaine d'anarchos qui ne raffolent pas de Lacombe et qui ont raison, enfin des poètes, comme s'il en pleuvait,
Char qui se fait couper les cheveux pour imiter le Char Péladan, Jehan Estradié venu de Nice pour conquérir Paris, André Ibels, entrepreneur de Cités futures, Auguste Ymbert prôneur de Vidée libre, et Adrien Mithouard qui, si j'en crois Paul Viardot, prépare les Impossibles noces, sans doute un roman comico-matrimonial.
Que dirai-jede YOuverturede Concert composée en 1847 par Louis Lacombe? Elle est en si mineur, elle contient un petit motif que les cors repassent aux cordes, puis qu'ils reprennent, unis aux bois, sous un trille des violons qu'on a dû trouver bien joli en 1847; ensuite, se dévide une agréable phrase de ballet, et puis, sur un dessin des basses qui fait tout ce qu'il peut pour être tragique, les bois disent quelque chose, et puis, et puis... enfin, ça ne dure pas trop longtemps.
Le Concerto, deGabrieipierné, se prolongea davantage et les admirateurs de madame Roger- Mi clos s'en réjouirent, car elle joua, comme toujours, à ravir. Connaissez-vous
cette œuvre aimable? Le schérzando {mi bémol) en est fort joli, menu, leste et preste comme un galop de poney qu'activent d'alertes fanfares ; Vielleville et Bergon l'applaudirent, et bien d'autres avec eux. Puis vinrent les fragments de Siegfried où Lafarge fut si bon que, sans ma pudeur bien connue, je lui aurais volontiers accordé un de ces bécots que Paul Masson définit «Tenue de lèvres en partie double». Succès aussi brillant que ton gaz acétylène, ô François d'Humilly !
Une brutalité splendide éclate en ces « Chants de la Forge », chants presque cris, palpitants de juvénile robustesse et de frust e beauté. L'indompté qui ne connut jamais la peur, l'adolescent héroïque et joyeux, qui joue avec des ours et, pour bâton de voyage, déracine un chêne, voici que le désir obscur Ta saisi de se forger une arme à sa taille. L'épée divine que jadis brisa Wotan, il la réduit en limaille, puis il jette au creuset cette poussière de gloire, et verse l'acier en fusion dans le moule d'où sort bientôt la lame nou-
velle; il la martelle à coups puissants, il chante, il chante «ivre d'un rêve héroïque et brutal» et sa voix couvre le sifflement de l'eau que le fer rouge blesse, sa voix couvre larauque respiration du soufflet gigantesque, sa voix sonne plus que l'enclume sonore ; triomphal, il brandit le glaive étincelant qui tuera le dragon et tranchera la lance même de Wotan, il crie sa joie et ses espoirs, et, cependant que dans l'orchestre, avec les motifs de victoire, fulgure le thème de l'épée, le forgeron divin, d'un coup terrible, fend en deux moitiés l'enclume, et rit.
Au Conservatoire, toute la Société nationale, Tiersot en tête, acclame la Symphonie sur un air montagnard de Vincent d'Indy ; Paul Braud fait florès; il se trouvé trois infirmes pour siffler. Faut-il que le bon Dieu soit puissant pour pouvoir créer de pareilles couennes !
9 mars.
Hier, le vent était aux oratorios : le Cirque exhibait le Messie, le Châtelet exhumait Judith ; on ne se figure pas ce que M. Charles Lefebvre paraît plus décrépit que Hsendel ! Pourquoi M. Colonne ressent-il le besoin d'épousseter cette musiquette vieillotte ? Je n'en sais rien. Le cœur d'Édouard a ses raisons que ma raison ne connaît pas; d'ailleurs je m'en fiche. On entend avec patience un chœur d'assiégés « épuisés par la soif », que l'auteur, ingénieusement, a traité d'une façon aride ; M. Challet est aussi mauvais que s'il était signé Adolphe Adam; Judith-Planés y va de son grand air, ah ! bien poussiéreux : « Apprenez, amis, pour votre gouverne, Que je vais coucher avec Holopherne ! » Sur quoi,
le populo, enthousiasmé par cette confidence, accompagne l'héroïne, avec des harpes, jusqu'aux portes de la ville, et s'en revient, mélanco, comme Tllippolyte racinien : « Il suivait tout poncif le chemin... »
Ensuite, ce fut la Prière de Jocelyn, où la mièvrerie musicale de cette phrase : « Comme un oiseau blessé qui retourne à son nid » m'a fâcheusement rappelé une similaire ornithobêtise de Suzanne : « Comme un petit n'oiseau posé sur le chemin » ; volatile, que me veux-tu? Toutefois, je préfère encore, à Paladilhe, Godard. Il ne compose plus.
Correct, un peu froid, d'une sobriété camélique, le pianiste Blumer, fort applaudi par madame Roger-Miclos qui s'y connaît, a fait valoir à merveille le deuxième concerto de Saint-Saëns, dont, comme à l'ordinaire, le petit passage à six-huit du Scherzo (d'abord en si bémol, puis en mi bémol, vous savez bien) a ravi les somnolences bourgeoises... les classes digérantes, comme les appelle l'anarchiste Paul Masson.
Après un amusant intermède-dialogue entre notre grincheux confrère Willy et un palmé académique prétendant lui faire ôter son chapeau, mais repoussé avec perte, fut exécutée ÏÉpéecVAngantyr, scandinaverie de Leconte de Lisle, barbare à souhait, assombrie encore par les farouches harmonies de M. Gaston Carraud, un musicographe qui donne à la Revue bleue d'érudites pages de critique, un compositeur d'avenir que les chefs d'orchestre, disait Gustave Charpentier, feront bien de garder pour n'être jamais capot. Son œuvre m'a semblé originale, intéressante, très fouillée, et n'a eu, d'ailleurs, qu'un mince succès.
Le chœur, remplaçant le Récitant, nous renseigne (à l'unisson) sur la topographie de la localité et nous donne les coordonnées d'Angantyr dormant « à l'abri de la lune, à l'abri du soleil », sa colichemarde entre les bras, « au faîte du cap noir sous qui la mer s'enfonce », mer décrite par de longues pédales aux cordes sur un rythme syncopé, La
conversation se poursuit entre feu Angantyr et la fille d'icelui, monotone et lugubre, éclairée seulement par une description du Walhalla, que suit une modulation en si bémol pas déjetée du tout; après un crescendo roublard, Angantyr, « soulevant le tertre de sa tombe », se dresse sur l'accord d'ut dièze ; les violons divisés grésillent, chaque harpiste peigne sa girafe, les cymbales frémissent, Augusta Holmès frissonne, la demoiselle du défunt reçoit Testramaçon paternel, et, « ses cheveux noirs au vent, comme une ombre farouche » (ô la façon mystérieuse et poignante dont est traité ce vers !) disparaît. Je fais comme elle, ainsi que Bruneau, Corneau, Witkowski et quelques seigneurs de moindre importance, après avoir donné un baiser d'adieu à Ganne, tiré la langue à Jean Rameau et fait ma plus belle révérence à madame Viardot, qui reste l'Orphée inégalable, quoi qu'en puisse penser madame Delna.
Cocher, au Cirque-d'Été ! Un monde prodigieux, chez cet amour de Patron : Hanotaux,
Agénor Boissier, Thureau-Dangin, Angellier, Gabriel Marie qui a fait acclamer la traduction ernstique du Rheingold par les Bordelais en délire, Ferdinand Hérold à la barbe florie, Stéphane Mallarmé, Vielé-Griffin dont tous les compositeurs veulent musiquer les vers, l'obèse Blowitz, le svelte Wyzewa ; bref, avec l'oratorio de Haendel, nous avons fait plus que le Messiemum.
Exécution splendide (faisant la pige aux plus belles de Berlin et de Londres) de cette œuvre puissante — et longuette — réorchestrée par Mozart à la demande de Van Swieten (ô liqueur enchanteresse !). Libre à l'empereur Guillaume II de préférer l'antique instrumentation de Haendel et le « clavicimbalo » obligé : l'élargissement mozartique me plaît davantage. Comme toujours, on bisse le remarquable air : « Il garde ses ouailles », remarquablement chanté ; madame Passama est épatante, le Patron conduit divinement.
Hurrah ! Seuls les ténors reluisent moins dans le beau chœur : « Son sang versé sur la terre »
que Mozart, déjà nommé, a froidement démarqué dans son Requiem, filouterie qui aurait pu être grosse de conséquences et le placer dans une citation intéressante. Heureusement qu'à cette époque il n'existait pas, pour incarcérer ces d'annunziards, de Sainte-Plagie 1
Honneur à Taffanel, introducteur du loup dans la bergerie, et qui impose au Conservatoire Vincent d'Indy, superbement exécuté ! Accueil frais, contrastant avec les ardeurs enthousiastes des fervents de la Nationale, car vous pensez bien que tous sont là, musiciens ou dilettanti, membres actifs ou voyeurs, Pierre de Bréville, Husson, Bordes, Kunkelmann, Tiersot, Poujaud, etc. Si la Symphonie sur un thème montagnard semble trop avancée aux tardigrades, ils ne peuvent s'empêcher de trouver Yltalienne, de Mendelssohn, fanochée ; elle sent son Léopold Robert.
16 mars.
Le soleil rit, la Seine — qui se gonfle comme une cabotine nouvellement palmée — court vers le Point du Jour, affairée, les moineaux se pépient des confidences que recueille Jules Renard pour le second tome de ses adorables Histoires naturelles, les pauvres diables lazzaronnent, heureux du retour des nuits clémentes pendant lesquelles on n'a cure des Asiles de nuit, ces chalets de nécessiteux, « et la brise est chanteuse à travers la feuillée » (André Lebey cecinit). Ah ! le joli temps pour ne pas aller au concert !
Et pourtant, au Châtelet, que de monde ! Gros (de l'Œuvre), Albert Terrade (du Journal de Versailles), Ludovic Halévy, (de F Académie française), Schneider, paixtillant pom-
pier (de service), ce trio : Thomé, Joncières, Pfeiffer, — entre les trois mon cœur balance, — Sarchi aussi dépaysé que Pierre Kunc de n'être pas chez le Patron, Marc Legrand assez gnolle pour avoir hospitalisé dans son numéro mi-carêmeux du Quartier Latin une « Marche des Carabins » boiteuse comme la Muse de Jean Rameau, impudemment chargée de réminiscences, et qui semble écrite avec un cusco ; Henri Mazel, gloire du Gard, qui porte au doigt l'anneau du Nîmelung, Hue qui me prodigue les sourires (je m'en réjouis), Bruneau qui me lance un regard farouche (je m'en bats l'œil), la belle Héglon trop longtemps absente, Catulle Mendès obstiné à me vouloir convaincre qu'Irlande est un chefd'œuvre, Agénor Boissier, le wagnérien genevois bien connu, Gustave Robert qui préfère les traductions ernstiques aux wildériennes — tous les goûts sont.dans la nature, le meilleur est celui qu'il a, — Henry Eymieu plongé dans la lecture de la Revue blan che où il a déniché un article sur « Bayreuth et l'homosexualité ».
Mademoiselle Kutscherra persiste à traiter les e « muets » comme si elle était l'abbé de l'Epée; mais elle chante avec beaucoup de style une ballade de Liszt, le Jeune Pêcheur, dont j'avoue ne pas être folle, malgré ses ingénieuses recherches d'orchestration, ingénieuses surtout, si Ton songe qu'elles datent de 1835, — malgré le charme de ses violons murmurant cou sordini et de ses flûtes douces, malgré l'intensité expressive de la conclusion : « Je prends à jamais », applaudie par Azevedo qui devrait se prénommer Ulysse, pour ce qu'il est cher à !a Circé. Ce Jeune pêcheur ne manque pas de ligne, mais il n'obtient qu'un succès mince : « Allez et ne péchez plus », murmure Edmond Sée, fin chroniqueur prêt à tout Evénement ; cependant Emile Straus écrase une larme furtive et Bans se mouche avec mélancolie. D'ailleurs, ça dure peu, six minutes environ, le temps de lire l'Erythrée de Jean de Tinan, notes comprises.
Pourquoi diable jouer Irlande? Madame
Augusta Holmès n'a-t-elle pas d'autres perles dans son Erin ? Cette symphonie intentionniste où les gigues ponctuées de coups de cymbales représentent « la bonne humeur furieuse » des Irlandais « heurtant les coupes de fer », on Ta un peu sifflée; Fauteur a dû s'en étonner, convaincue qu'elle wagnérise, alors qu'elle ne fait que du Massenet, plus chahuteur, mais moins adroit ; il y a des gens pour vanter ses recherches orchestrales ; ben oui, recherches, jeTaccorde, j'aimerais mieux des trouvailles. (Reconnaissons que, mêlées aux flûtes, certaines gouttes de harpes — dans le grave — ont de l'agrément ; mais trop de grosse caisse !)
Jadis Péladan affirmait que madame Holmès, cette « inspirée solaire », possédait « un cœur pour l'Irlande et un autre cœur vraiment français » ; et, dans l'article où il louait la musicienne bicardiaque, il déclarait « maître sublime » ce crevant Goldmark. Pouah t quel dentiste I
Succès pour deux beaux poèmes de Jean
Lorrain, musiqués par Pierné, et murmurés par mademoiselle Mathieu, propriétaire d'une voix gentille et d'un trac terrible ; dans le Conte de la Forêt, la ligne mélodique esttrop tourmentée pour avoir satisfait les classiques austères, mais je ne puis m'empêcher d'en trouver l'instrumentation fine, rusée, désarmante, d'aimer ces coups discrètement frappés sur la cymbale pour scander la marche mystérieuse de la Belle, de m'amuser au preste piccolo invitant à la danse le chœur des bleus lutins... Et maintenant, je vais me faire traiter de « réac » par les purs de la Nationale pour avoir loué un élève de Massenet, c'est réglé, ça ! De même que, s'il m'arrive de dire quelque bien d'un d'Indyste, je suis appelé anarchiste par les Prix de Rome. Quel sale métier !
Au Cirque, même programme que dimanche dernier, et même triomphe ; mais le Patron, qui avait des visites à faire après le concert, a refusé de faire le moindre entr'acte entre la première et la seconde partie, et, de plus,
hâté le mouvement de l'admirable Alléluia. Ça ne Ta pas empêché d'être acclamé par une foule en délire. Mademoiselle Passama a dû, une fois encore, bisser le célèbre : « Il garde ses ouailles », air ajouté après coup, par Haendel, et qui a été chanté juste le double de fois que le reste du Messie. (Ma phrase n'est pas très élégante, mais j'ai une si mauvaise plume !) Les chœurs ont été superbes, l'orchestre a joué plus magnifiquement que jamais la fugue de l'ouverture et la symphonie pastorale, d'un parfum tout mozartique. Vu, dans la foule, le collectionneur Bérard, le penseur Wyzeva, le nietschéen Henri Albert, le bibliothécaire Tiersot qui me confie : « Au Conservatoire, ils ont bissé le Rouet d'Omphale». (Parbleu! c'était une manifestation rétrospective contre le d'indy de la semaine dernière.) Paul Fiat avait chaud, Raymond Bouyer jouissait, Chevillard tournait les pages à l'orgue, Sylvio Lazzari se tordait de rire parce que, en entendant chanter : « Debout, Juda! » trois youpins dociles se sont
levés; une vieille Anglaise en robe verte lisait la Jupe, si retroussée, de Léo Trézenik. Shocking !
J'ai oublié de vous dire que, chez Colonne, le ténor Cazeneuve, très souffrant, n'en a pas moins chanté vaillamment le rôle de Siegfried, amant oublieux qui, délaissant son épouse pour Gutrune, préfère aux sciences mystiques une belle fille à la chevelure dorée, bref, passe de la Rune à la Blonde.
23 mars.
Chien de temps ! Le soleil s'est déjà lassé d'éclairer (il me rappelle Arthur, un ex à moi, tout feu tout flammes les premiers jours, et puis... Mais je vous raconterai ça une autre fois), le froid pince; comme disait le pauvre Glatigny :
Le ciel est noir, la bise joue Parmi les arbres des forêts, Le bleu n'est plus que sur la joue Des hommes bruns rasés de près...
Aussi, chez Colonne, était-on venu en foule, pour se réchauffer. Arrivée dix minutes avant que commence la Vie du Poè/e, j'en profite pour interviewer Paul Masson, orgueil de
la Bibliothèque nationale, qu'il surnomme « l'Hospice des Incunables »; cet exquis Lemice-Térieux abeaucoup fréquenté les concerts cette semaine : la huitième séance de musique de chambre conspcrée par l'excellent Parent (avec le concours de Baretti-au-violoncelleirrésistible) aux œuvres de Brahms, Ta ravi ; il ne tarit pas; si je voulais reproduire les louanges qu'il lui décerne, je remplirais dix (b) rames de papier; il n'a pas moins goûté les compositions de Léon Delafosse, coqueluche du grand monde, singulièrement adéquates, m'affirme-t-on,aux « Chauves-Souris » de Montesquioule subtil; en revanche, il confesse avoir reçu un coup de rasoir terrible lors de certain concert Lévy auquel assistaient, si je l'en crois, un lot de demi-vierges (des « vierges qui ne sont pas vierges au sens étroit du mot », comme il les désigne), plus quelques douzaines de pecques dont l'âge, seul, était respectable, mais fort peu d'hommes ; on conçoit que ces messieurs se soient montrés peu soucieux de contempler des sexagénaires
exhibant un talent qui tombe et une ardeur qui ne s'éteint pas.
Mais voici que la symphonie-drame pessimisto-montmartroise du berliozien Gustave Charpentier commence ; désireuse de l'ouïr avec attention, j'arrête les confidences acerbes que me prodigue le chevalier de la lésion d'honneur qu'est Paul Masson, et j'écoute pieusement cette intéressante autant que composite Vie du Poète, comportant des chœurs mélangés à l'orchestre, des cloches, des pistons chahuteurs pétaradant une polka du Moulin de la Galette (endroit raide comme bal), des malédictions, des cris de femme popoche dans la coulisse et plusieurs autres choses encore.
Le poème est beau, comme inspiration sinon comme exécution, où l'auteur a voulu peindre les joies brèves et les angoisses désespérées d'une âme d'élite (la sienne) aux prises avec la Réalité. Il dit l'enthousiasme du poète jeune, quand des voix chantent en lui, quand un monde de formes et de couleurs palpite
M. Bmneau dirigeant son Requiem.
sous son front, dans cet élan d'irrésistible joie qui l'entraîne vers la Vie; les premières mélancolies de cette âme neuve et fraîche sous la nuit splendidement criblée d'astres; ses doutes et son appel inquiet à l'Etoile de son destin ; le désespoir de celui que meurtrit le sentiment de l'impuissance humaine en face d'un Dieu à jamais voilé ; l'orgie vocifératrice et canaille où il tente d'étouffer les dernières révoltes de son cœur douloureux; la dégradante soûlerie le courbant sous la domination d'une bête de joie dont le rire stupide insulte à celui dont elle a tué le rêve, — symbole, pour Charpentier (bon musicien, bon anarcho), d'une société ennemie qui, par son inintelligence artistique, conduit le Penseur au désespoir, — tous ces tableaux, tantôt d'un recueillement mystique, tantôt d'un réalisme aigu, ont emballé le public une fois de plus. Rochegrosse pleurait, Georges Hue criait : « Bravo! » Antoine, Lugné-Poé, la mignonne Suzanne Auclaire, George Vanor acclamaient Charpentier que les Montmartrois des hau-
teurs réclamaient sur le rythme des Lampions (on se serait cru à la Chambre); madame Gallet se déclarait extasiée de la passion déployée par l'ardente Tarquini d'Or, intense à souhait dans le rôle de « l'indécente de lit », comme la qualifiait Henry Céard, Kerval faisait des réserves, mais Kerval fait toujours des réserves ; cependant, le jeune et Paul Héon, orgueil du Chat noir, profitait de ce que Ton ne s'occupait pas de lui pour écrire à sa bonne amie (une femme d'âge !)
Rien de particulier à dire sur les trois du Crépuscule; les cors ont cochonné la fanfare de Siegfried avec persistance, le povre Cazeneuve a couaqué un la; rien de particulier. Albert Masurel, mécène de Tourcoing, déclare préférer Charpentier à Wagner.
Voilà.
O l'exquise soirée chez le comte de Saussine! Au programme : César Franck, Vincent d'Indy, Sylvio Lazzari, Pierre de Bréville, Guy Ropartz, etc. Il y a encore des maisons
où on ne tolère pas la musique de Gaston Lemaire, même dans la cour. Comme interprètes, comtesses de Saussine, de Germiny, baronnes de Bully, de Perthuis, de la Chevrelière, mesdames de Bonnières, de Saint- André, Gaupillat, Steinhilber, etc. J'ajoute que mesdames Colombet, Cravoisier, M. de Gonet, etc., chantèrent comme on chante chez Lamoureux, applaudis comme on est applaudi chez Colonne.
Chez le Patron, un public truffé d'ecclésiastiques fête le Messie dont l'exécution rayonne, fulgure. Une gerbe d'organistes — Guilmant, Théodore Dubois, Bœllman, etc., — s'épanouit devant ces chœurs grandioses et la somptueuse architecture de ces voix étagées. Même au Conservatoire, la Messe en si mineur n'a pas révélé des choristes aussi mirifiquement stylés que les nôtres, c'est inouï ! Je ne puis citer tout le monde, mais je veux du moins louanger M. Lacroix qui, modestement dissimulé derrière son pupitre, s'est acquitté à merveille d'une tâche ingrate et périlleuse
entre toutes, partie d'orgue et réalisation de la basse chiffrée. Hsendel lui eût adressé tous ses reMessiements.
30 mars.
Devant une salle aussi peu remplie que ma bourse quand approche la fin du mois, l'Administration de l'Opéra nous a servi, jeudi soir, un « Concert spirituel » (va pour spirituel) de l'embêtement le plus raffiné. Ce qu'on a dormi, de huit heures à minuit, c'est incroyable I Bellaigue ronflait en mesure, et Arthur Pougin à contre- temps; l'astronome Flammarion, après avoir vainement cherché des étoiles dans l'assistance, somnolait, lamain sur son télescope; à l'heure où nous mettons sous presse, le médecin de service n'est pas encore parvenu à réveiller le comte Rzewuski, malgré les rzéwulsifs les plus énergiques, non plus que Gandillot qui pionce dans une première loge, comme une petite « Tortue ».
Si j'étais une authoress sérieuse, je protesterais contre la fumisterie des organisateurs de ce concert, assez osés pour faire jouer en plein Opéra une vésanique Ouverture dont la place est toute indiquée au Bal des Incohérents; mais je ne suis qu'une ouvreuse, et de tempérament folâtre encore; aussi, loin de m'indigner contre ce galvaudage, remercierai-je M. Mestres d'avoir, avec sa musique follement clodocharde, égayé un concert qui, sans cet intermède loufoque, eût été par trop rasoir ; bravo pour les notes harmoniques de violons se mélangeant aux appels de trompettes ! bravo pour les borborygmes du contrebasson ! bravo pour les cuivres clamant, éperdus, qu'y a d'ia goutte à boire là-haut ! impossible de faire comprendre plus finement que Ton a voulu faire une « charge ».
La Première Symphonie de Saint-Saëns est beaucoup moins joviale. Un programme bonasse nous raconte avec attendrissement que Fauteur la manipula âgé de dix-sept ans à peine. Ça m'est tout à fait égal ; j'aimerais
beaucoup mieux qu'il l'eût composée à quatrevingt-dix ans et qu'elle fût moins crevante. À quoi riment de pareilles exhumations, voyons? Si Ton veut jouer du Saint-Saëns admissible, que l'on consulte le catalogue d'Auguste Durand, mais qu'on laisse en repos ses dissertations de rhétoricien et ses fautes de jeunesse, — si vieilles d'allure ! — Marty a dirigé ça avec beaucoup de sûreté et de finesse; grâce à lui, on a fort applaudi la petite Marche-Scherzo d'une insignifiance d'ailleurs agréable, et aussi l'Adagio en mi, un machin de douceur vaseliné en diable, ah ! ma chère !...
; Je me figure que le Requiem de M. Bruneau est une production ancienne, car l'influence massenettique s'y fait encore sentir; seulement, pour lui donner un air plus récent, l'auteur a fourré là-dedans quelques-unes de ses dissonances favorites, de sorte que la chose est à la fois bébête et laide, coco et caca. (Ah! non, je vais me gêner pour dire ce que je pense de la musique d'un éreinteur
qui juge tous ses confrères avec une trique !)
Les quintes du Quantus tremor est futurus, les harmonies au verjus acidulant le sonum que spargit la tuba, les cahotants intervalles du Doua eis requiem, c'est de Tajouté pour épater le bourgeois; mais la valse lente du Lacrymosa (chantée merveilleusement par Delmas, du reste), mais le cantique d'Hostias, doucettement anémique, c'est des blancheurs de bon jeune homme, c'est des neiges d'antan. Pour être vraie, je dois dire que le public n'a pas ^ménagé ses bravos au Requiem; M. Lapissida a même réussi, à force de crier : « Bravo! » à faire revenir l'auteur, mais il faudrait autre chose pour modifier mon opinion sur ce Requiem dont le trop pétulant « Sanctus » a des frénésies de finale d'opérette.
Est-ce à dire que tout, absolument tout, soit raté dans l'œuvre de M. Bruneau? Evidemment non. C'est un musicien qui m'agace, parbleu I mais c'est tout de même un musicien; son Recordare, dramatique, un peu
alla Verdi, mais d'une accentuation nerveuse, son Recordare où la voix pure de madame Bosman et Tardent contralto de madame Héglon, enlacés, ont fait merveille, je ne vois pas beaucoup de jeunes — je dis des plus huppés — fichus de l'écrire, non plus que la gracieuse conclusion de YAgnus Dei (oh! je n'aime pas le début!) d'une molle élégance.
L'exécution a été plus que satisfaisante; M. Vaguet a ténorisé avec vaillance son Quid sum miser, d'un sentiment très intense (ce n'est pas comme le Kyrie, aussi peu implorant que possible); les dames des choeurs ont raté plus d'une attaque, en particulier celle du Benedictus. — Après tout, l'auteura bien raté celle du Moulin... Bref, tout fait espérer que M. Bruneau recevra de nombreux éloges, au moins dans le Figaro.
Pressée par l'heure, je n'ai pu entendre que le début ingénieusement gluckiste du Saint- Georges de Paul Vidal; des camarades qui, plus heureux que moi, ont été convoqués à la répétition, m'assurent que l'œuvre a beau-
coup de mérite. Je demanderai l'avis de «Foncières qui a, si j'en crois la Vie parisienne, les mêmes opinions que moi sur toutes les œuvres musicales, — sauf sur les siennes.
3 avril.
Le Cirque était plein, vendredi, mais, là, plein! « J'ai jamais rien vu d'aussi plein, excepté Bibi-la-Grillade », déclarait une de mes collègues qui, jadis, fit les beaux soirs du café d'Harcourt. Et vous savez un public de choix. Des peintres comme Pierre Lagarde, des fonctionnaires comme Bernheim, des traducteurs wagnériens comme Alfred Ernst, des directeurs de journaux comme Arthur Meyer, des conférenciers comme George Vanor, des ouvreuses comme moi...
Aux parquets (quinze francs, ô mes sœurs !) et dans les loges, des femmes d'une beauté à faire damner saint Antoine, et son cochon aussi, applaudissaient avec enthousiasme la Symphonie en ut mineur dont elles n'a-
vaient pas entendu une note, tout occupées à jacasser, à lorgner, à faire leur tata. Ah! la belle soirée!
Van Dyck apparaît, grand, gros, fort et beau; il sourit, on l'acclame, et tout de suite il nous déclare que vainement Pharaon s'occupe à combler ses désirs (pas d'accent aigu sur Te, ce serait beaucoup moins chic) ; cette confidence vaut une Mehultitude de bravos au sympathique Joseph. Ensuite, il détaille avec un calme étonnant la tumultueuse « Invocation à la Nature » de la Damnation; paisible au milieu des tempêtes, cet homme fera un excellent président de Chambre quand les socialistes auront achevé d'esquinter le pauvre Brisson.
Les strophes rêveusement confiantes égrenées par Walther devant l'hostilité pédantesque des maîtres chanteurs, il nous en fait part, sans fracas. Puis, changement à vue ; c'est un autre homme! Irrésistible de passion, il lance le chant d'amour de Siegmund, il vibre, il prononce avec une netteté admi-
rable les vers de la traduction ernstique — cette souple merveille ! — il emballe le public. Ah! Sieglinde devait dire, énamourée : « Je suis la sœur d'un emballeur... ».
Quant au récit du Graal, nul Lohengrin au monde, français, allemand ou chinois, ne peut l'imposer avec cette autorité, cette splendeur sereine, cette ampleur de domination supra humaine. Hurlements d'enthousiasme couvrant la péroraison orchestrale que le Patron n'essaie même pas de terminer, quatorze rappels, femmes bavant d'extase, tout, quoi! M. Lamoureux rayonnait, consolé par ce triomphal chabannais de l'accueil plutôt atTristan reçu par mademoiselle Marcy ; mais aussi, pourquoi cette timide Iseult, au nez obstinément fixé sur sa musique, attend-elle d'être devant le public pour déchiffrer les partitions de Wagner?
4 avril.
Désireux de terminer sa season musicale par un coup d'éclat, M. Colonne n'a pas hésité à nous révéler hier, œuvre inédite d'un compositeur presque inconnu, la Damnation de Faust. On a lêté cette curieuse machine, colorée, inégale, puissante, où le jeune Berlioz — un indépendant dont les truculences m'ont souvent fait songer à Gustave Charpentier — a mis du bon, du mauvais et du Shakes-peare (encore que le sujet m'ait paru imité d'un poème de Gœthe, sauf erreur).
Le gendre du folâtre Patron dont Austin de Croze vient de constater non sans stupéfaction l'inattendue gaieté, M. Chevillard, déplorait que M. Lamoureux se fût laissé couper ainsi les génies en herbe sous le pied; Tex-
carillonneur Tiercy trouvait la chanson insuffisamment avinée de Brander moins gaie — envoyée par Auguez pourtant — que ses propres œuvres; la prosodie (ah! pitoyable!) du livret, charmait Jean Rameau, poète à peine supérieur au Jean Aicard dont le blackboulage académique immine ; Marc Legrand trompait les longueurs de l'entr'acte en lisant une Année fantaisiste à laquelle je préfère encore les Poissons d'Avril de la pêcherie Simonis-Empis; Van Waefelghem, les yeux perdus, se grisait des harmonies aux pénétrantes douceurs, évocatrices des bords de l'Elbe ; Alcanter de Brahm ne cessait de bavarder avec Emile Straus que pour crier : « L'ouvreuse, donnez un petit Bans au directeur delà Critique! » Quant au directeur de la Bodinière angevine, il s'exaltait aux tapages cuivrés de la Marche guerrière, étant de ces patriotes frémissants qui onttoujours la Prusse à l'oreille. A Paul Masson qui se glissait lemicetérieusement vers la porte de sortie, je demandai son opinion sur Berlioz : « C'est le
Delacroix de la musique, me répondit-il, habile à faire flamber les sons dans des oppositions fulgurantes de couleurs, exigeant parfois trop de l'orchestre qu'il torture... » Et il ajouta : «-D'ailleurs je te récite là une page de Zola, de ce Zola qui, s'improvisant critique musical, prend le hautbois dans Romeo et Juliette pour la clarinette et les pizzicati de violoncelles pour des traits de harpes... Sur ce, je te quitte, car il faut que j'expédie encore une douzaine de télégrammes apocryphes avant ce soir. »
A la Nationale, concert coupé de monologues finement débités par Pierre de Bréville, sans rival dans l'art d'annoncer que le chœur final du Faust de Liszt sera supprimé parce que Ton manque de traduction, de temps et de choristes, que madame Segond- Weber ne pourra déclamer le dramatique Hibou (très chouette) de Bergon, etc., etc. « La place de Bréville est désormais à la Comédie-Française », déclarait le noir Poujaud, un connaisseur !
C'est long, ce Faust de Liszt, c'est mal bâti, mais ça grouille d'idées ; et ce que tout le monde a puisé là-dedans ! Pendant que Risler — vraiment prodigieux — et son admirable second Cortot ravissaient les âmes de Stojowski, Paul Braud, Lerolle, j'écoutais, rêveuse, défiler des petits bouts de Tristan, les accords du Sommeil de la Walkùre, et du Berlioz, et du Saint-Saëns aussi ; puis je considérais Dukas et je me disais : « Dieu créa Thomme à son image. Mais pourquoi avoir choisi un jour où II était de si mauvaise humeur? »
Je néglige d'honorables petites productions Scandinaves de mademoiselle Munktel (cette musique ne munk-t-elle pas un peu d'accent?) pour constater l'immense succès remporté par le Concert de Chausson, et pour m'en réjouir, assurée que c'est une des plus belles œuvres de musique de chambre entendues depuis un quart de siècle ; on voulait contraindre Risler et l'excellent quatuor Crickboom à bisser la Sicilienne ; ils ont eu raison
de refuser, et de ne pas déséquilibrer par des recommencements une œuvre aussi belle de pondération que d'inspiration.
Ce sera l'honneur de la Nationale et de l'école de Franck d'avoir, depuis vingt-cinq ans, produit des trios, des quatuors, de la musique pure, enfin, cependant qu'au Conservatoire on confectionne de la Cantate, cependant qu'on y atrophie les plus belles facultés, cependant que des jeunes gens admirablement doués — Max d'Olonne, par exemple — s'y galvaudent et arrivent à épancher de petites mélodinettes pauvrettes, maigrelettes, gastonlemairdinettes...
Petites nouvelles, — Chez madame Gallet, bientôt, le troisième acte de Siegfried, intégral, traduction d'Alfred Ernst. Chez madame Hellmann, le premier acte de Tristan, en allemand (Siegfried et Tristan, c'est Bagès, bien entendu). Délia Sudda, habitué de la Nationale, envoie au Salon le portrait du poète Cott..., habitué de la Nationale, et de la char-
mante demoiselle Steinh..., habituée de la Nationale, l'un à l'huile, l'autre au pastel, tous deux aux pommes.
13 avril 1896.
Hier, au Conservatoire, la Messe solennelle de Beethoven — si puissante, si tragique, si haute — obtint grand succès, malgré la mollesse indécise d'un quatuor vocal qui n'avait pas trop l'air de comprendre ce qu'il chantait, malgré l'ennui dégagé par le solo de M. Nadaud, violoniste que la température sénégalienne d'une salle frénétiquement caloriférée ne parvenait pas à dégeler. Dire que des snobs mènent grand bruit autour de ce glaçon correct ! Much Nadaud about nothing !
Jadis, quand il fut question d'exécuter cette Messe, on consulta les sommités de l'art musical, si j'ose m exprimer ainsi. Elles répondirent comme il sied : Deldevez fit remarquer que, puisque l'œuvre n'avait pas encore été
jouée au Conservatoire, il n'y avait pas de raison pour la jouer ; Ambroise Thomas déclara ne point la connaître et ajouta, strict : « Si ça ressemble au finale de la Symphonie avec chœurs, il ne faut pas la donner. » Gounod joignit les mains, leva les yeux au ciel et soupira avec onction : « C'est grandiose, c'est sublime, c'est octogonal, mais si difficile, si difficile!... » Puis, astucieux : « J'en ai écrit, moi, de beaucoup plus faciles. » Saint-Saëns, enfin, nasilla : « C'est d'un ennui prodigieux ! » L'auteur d'Henri VIII, d'Ascanio et de tant d'autres bâillades, trouvant la Messe en ré ennuyeuse, ça n'est pas banal . Mais, aujourd'hui, il est convenu que l'œuvre est épatante, et ceux qui n'y comprennent rien le proclament plus haut que les autres. Ah! maladie !...
Sous la conduite de Taffanel-aux-gestesmoelleux, les instrumentistes ont fait merveille ; quelle grâce dans le pianissimo berceur des bois où s'éteint l'imploration du Kyrie, comme un enfant s'endort en faisant sa prière ! Belle interprétation du Gloria in
excelsis, dont les foudroyantes véhémences, bientôt, s'apaisent, pour laisser chanter la douce action de grâces, adorante et pieusement tendre V Gratias agimus tibi, à laquelle succède l'énorme joie d'une fugue bondissante, et ses brusqueries d'attaque font songer au trio du Scherzo de Yut mineur, dont vous n'avez pas oublié les basses qui se démènent. Après cette page gigantesque , M. Auguez suait, M. Warmbrodt soufflait, mademoiselle O'Rorke était rendue, et mademoiselle Éléonore Blanc elle-même, l'infatigable, semblait fatiguée.
Pendant que les quatre solistes s'épongent, je lorgne l'assistance; mais, comme elle ne se compose guère que d'illustrations de tout genre et de tout sexe, il me faudrait pas mal de temps pour les énumérer ; j'y renonce donc, constatant seulement que deux tiers au moins de ce public musico-select se trouvaient samedi soir en l'hôtel du comte de Chambrun, heureux de féliciter un compositeur qui, vous me croirez si vous voulez, a un peu plus de
talent que Gaston Lemaire... Cependant Wyzewa m'explique en douceur qu'un groupe de musiciens et d'amateurs français fonde à Paris un cercle Mozart qui s'efforcera de faire connaître au public ce pur génie dont les œuvres sont parfaitement inconnues. Oh! ne dites pas non! Ce cercle, qui n'a rien de vicieux, au contraire, comprendra cent membres qui verseront deux louis de cotisation par tête et, moyennant ces quarante modestes balles, assisteront gratuitement à une foultitude de séances musicales, fêtes, conférences, réunions, etc. C'est pour rien! Wyzewa m'a conté bien d'autres détails encore, mais vous en saurez autant que lui en vous adressant à M. Mélan, 229, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
C'est un homme charmant; il m'a embrassée.
Diable ! je n'ai plus la place de loger un somptueux développement que j'avais préparé sur le Credo beethovenien (je le collerai à la Revue blanche). Il débute fièrement, loyal comme le coup d'épée d'un croisé, ce Credo tragique, divisé en plusieurs actes (Incar-
natus, CrucifixuSy Resurrexit), d'une splendide puissance expressive. Puis, le drame terminé, — suivons le programme, — les cuivres sonnent de nouveau la phrase incisive et ferme du début, et toutes les voix, dans un inépuisable et magnifique élan de foi, redisent Credo! Alors, c'est le déroulement de la fugue énorme, écoutée par Jobbé-Duval avec extase, et que Bouchor, après avoir dit : « 11 vaut mieux l'entendre que d'en parler », a merveilleusement définie : Fresque bondée de personnages qui se mettraient tout à coup à chanter comme des possédés, mais possédés par un esprit divin, ou à souffler dans des instruments extraordinaires... Bravo, Maurice!
On sort ; je vois le docteur Broca, le comte de Saussine, Duparc, Georges Hue, Bruneau, Paul Masson, qui plie sous le faix de quarante numéros de la Revue encyclopédique, E. Pereire, Lascoux et Bardoux qui répond au prénom d'Agénor.
20 avril.
Il n'est rien de tel que de mourir pour devenir à la mode. De tous les points cardinaux, les mélomanes réclament aujourd'hui du César Franck : au sud, on acclame une Ghiselle que le livret Thierryblement ennuyeux du Gilbert-Augustin que vous savez n'a pu tout à fait écraser ; à Nancy, l'infatigable Guy- Ropartz monte Rédemption, avec, comme archange, mademoiselle Eléonore Blanc, et vous verrez avec quelle maestria cet émérite capellmeister — en train de devenir pour la Lorraine une gloire nancyonale — saura conduire l'adorable Prélude construit sur le motif des anges qu'expose le cor, puis la clarinette ; vous vous le rappelez? il chante un instant aux violons, vibre au violoncelle solo, et re-
vient enfin à ses premières amours, je veux dire au cor et à la clarinette, emmi des broderies de violons et d'altos d'une infinie douceur...
A Paris, les concerts foisonnent; ce soir, madame Roger-Miclos (officier de l'Instruction publique), une des rares pianistes par qui les maîtres peuvent se faire interpréter sans dé-Roger, joue la Fantaisie chromatique du père Bach, Tandante de la sonate (39) de Weber, des Schumann, etc., toutes œuvres idoines à nous consoler des nigauderies d'Hellé, partition du jeune et beau Du (ver) noy avec laquelle, candidement, l'éditeur Enoch s'imagine couvrir ses frais. Relié bien bonne, celle-là !
Chez l'incomparable professeur qu'est Rosine Laborde, révélation de mademoiselle Leander, une Nilsson de quinze ans qui, enseignée par cette admirable méthode, nous ménage de belles surprises ; mademoiselle Delly Delaspre dit Dellycieusement. Un monde fou, pour applaudir les résultats obte-
nus par celle qui dégrossit Delna, forma Calvé, enfin fit accomplir à Dalila-Héglon des progrès inouïs, hé g l'on constate chaque jour avec bonheur.
Au Trocadéro, un orchestre panaché — crème de Colonne et gratin de Lamoureux — s'est attaqué au Prélude du troisième acte de Tristan. Si cette introduction n'existait pas, il ne faudrait pas espérer l'inventer. Wagner, seul, après le gémissement Sehnensmotiv du début, et les tierces échelonnées qui disent Pisolement, la détresse, le morne infini de l'Océan, Wagner seul était capable de faire entendre la vieille et triste mélodie d'enfance, le lent refrain des pâtres poussant leur troupeau sur la falaise, parmi les herbes rares qui sifflent au vent de la mer, die alte Weise ! l'antique complainte qu'ont faite peu à peu toutes les souffrances anonymes, toutes les mélancolies des inconnus et des humbles, celle où Tristan reconnaît l'immensité de sa propre désolation. Pour ne pas contrister l'honorable soliste qui a bafouillé cette page
superbe, je lui épargnerai la honte de le nom* mer ; mais rien ne m'empêchera de constater — au risque de sembler prendre la partie pour le tout — que ce cor joue comme un pied.
Madame Ligour a fait applaudir (Rigoureusement) une mélodie de M. Dutacq : « Ouvre tes bras nus que j'y tombe », ^expressive et passionnée, mais à laquelle je préfère plusieurs autres pièces du même musicien sur des vers d'Armand Silvestre, auxquels elles me semblent, par leur souple grâce et l'intensité de leur coloris, parfaitement adéquates.
Accompagné, le mieux du monde, par le vicomte de Boismenu, un chanteur mondain, qui se produisait pour la première fois en public sous le transparent pseudonyme de François d'Humilly, a distillé un lied inédit : « Ah ! c'est Ylène ! » avec un chic et un brio capables d'Humillyer plus d'un professionnel.
Prends garde à ce rival, séduisant Alvarez, ténor sucré interdit aux diabétiques !
P. S. — J'ai reçu une lettre, fort encolérée,
me « sommant » (sic) de rectifier cette assertion « scandaleuse » (re-sic) que le compositeur Gaston Lemaire a très peu de talent. Moi, je ne suis pas dure, je rectifie : Tonton Lemaire n'a aucune espèce de talent. Voilà.
27 avril.
Ah ! n'en jetez plus ! mes poches sont pleines de « Prière d'insérer » ! Que de concerts, dieux justes ! Encore s'ils valaient celui que donnait, samedi soir, — chant du cygne — la Société nationale de musique (saluez !) devant un public de choix où scintillaient le prince de Polignac, madame Sigismond Bardac, et un nombre infini de personnes aimant la musique, ou feignant de l'aimer !
Le Quintette de Lacroix, bien cuisiné, n'ajoutera rien à la gloire de ce compositeur embêtant et fécond, chéri de Risler ; j'ai cru m'apercevoir que le milieu d'une sorte de <( Marche funèbre », en fa dièze, n'était pas mal écrit du tout pour les cordes, mais si vous
saviez ce que ces qualités de correction me laissent la peau fraîche !
D'une tout autre allure, ce Quatuor de Pauré, dont TAndante est si beau, sans trace des tortillages — exquis, je le veux — où parfois se complaît l'âme subtile et fuyante du musicien. (A propos, vous apprendrez sans étonnement qu'ayant à choisir entre Fauré, Widor et Bourgault-Ducoudray, l'Institut vient d'appeler dans son vieux sein M. Lenepveu. A quand l'élection de Duvernoy ?) Il aurait pu être mieux joué, le Quatuor de Fauré, mon Dieu oui I mais non plus applaudi. Pareils bravos accueillirent une Barcarolle également Fauréenne que Léon Delafosse barcarollisa, si select! et aussi une Valse brillante et pianistique, pianistique et brillante.
Avec les Turqueries de Pierre de Bréville, le succès du très talentueux éphèbe se mua en - triomphe ; elles me plaisent infiniment, ces trois Orientales, d'une recherche rythmique curieuse en diable : dans « Stamboul », — mosquée-vous de moi si vous voulez, — j'ai
distinctement "entendu l'appel de la prière, jeté d'abord muezzin voce, puis à pleine voix, sur de hautes notes claires. « Eyoub » m'a frappée par l'étrangeté de sa mesure (ça doit être à neuf temps, mais j'e youblié de le noter), et aussi par la goguenardise calme du thème principal. Quant à la dernière pièce, une « Galata» dont on aimerait être le Pygmalion, j'ai eu peine à y voir quelque chose, tant le coruscant Delafosse m'a aveuglée par l'éclat de ses traits et le vertigineux éblouissement de ses prestesses ; inutile d'ajouter que tant de brio a paru savoureux aux belies mondaines affamées de ce genre de nourriture esthétique, et reconnaissantes de ce que fait pour elles leur délicat Brio-Savarin.
M. de Saussine ayant accompagné en personne deux de ses mélodies, dont madame Jeanne ftemacle sût mettre en lumière la grâce aristocratique, on les fêta. Celles de M. de Serres, chaudes, furent interprétées par madame de Munsthal avec une passion intense; Sub Urbe de Verlaine (bien malaisée
à mettre en musique, pourtant) m'a paru vraiment remarquable, je le dis en toute Serrestitude.
A Gand, où réminent directeur du Conservatoire, Adolphe Samuel, vient de faire exécuter sous la conduite de Fauteur le Prélude d'Armor, l'enthousiasme des auditeurs devint ingandescent : on ne pourra jamais qualifier l'œuvre ardente de Sylvio Lazzari d' « Armor à glace ».
Demain mardi, deuxième concert de musique moderne où madame Roger-Miclos nous gratifiera du puissant « Prélude, Choral et Fugue », de César Franck, de quelques « Poèmes sylvestres » bûchés par Dubois (nom oblige), d'une certaine « Pille des Aulnes», à laquelle on Pfeifïer généralement le Roi son père, etc. Ne manquez pas d'y assister. Pressez-vous également au Concert-Récital de chant, si curieusement composé, que donnera mademoiselle Passama, si fêtée chez le Patron, avec le concours d'un de nos violonistes répondant au surnom révolutionnaire de Louis XVI ;
gageons qu'on lui fera recommencer ses morceaux da Capet!
Enfin, vendredi, audition intégrale, chez madame Gallet, du troisième acte de Siegfried, le beau drame musical de MM. Alfred Ernstet Richard Wagner.
P. S. — On m'affirme avoir reconnu Erik Satie musiquant dans une baraque de la foire au pain d'épice. Ce doit être une blague; il n'y a pas de forain assez moule pour s'empêtrer d'un pareil idiot !
4 mai .