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LE CHEVALIER D'HARMENTAL

Je regrette vivement que la duchesse du Maine ne m'invite pas aux fêtes de nuit qu'elle donne à Sceaux ; elles sont délicieuses. Des choristes qui se croient l'air aristocratique et ressemblent à des larbins de louage le constatent en ces termes galants : « De mille feux les bosquets s'illuminent, — Les couples dansent ou cheminent — Au son des instruments, à la voix des chanteurs. — Tout n'est que fleurs, lumières, harmonies, — Et Ton dirait d'un bal offert par les génies — A la reine des enchanteurs. » Evidemment je préfère à cette description un sonnet de José de Heredia, mais, quand elle est accompagnée

d'un aimable allegro, mon Dieu! elle passe sans encombre.

La duchesse du Maine (mademoiselle Chevalier) reçoit une ambassade defauxGroënlandais, emmitouflés de fourrures blanches, — 'en réalité, des conspirateurs, — qui lui débitent un petit septuor écrit à ravir. Après ces mystérieux gentilshommes, voici venir une mystérieuse cantatrice (ces fêtes ne sont, décidément, pas banales) ; enveloppée d'une mante étoilée, d'un diadème étoilé au front, étoile elle-même (mince!), mademoiselle Marignany va de sa romance : « Je suis la Reine de la nuit! » L'air est gracieux, il est écrit en ré bémol, il est accompagné par les harpes; vous pensez si on l'applaudit. Mais pourquoi l'interprète se tortille-t-elle avec cette obstination? Après tout, c'était peut-être la mode dans ce temps-là.

Le deuxième acte nous montre la salle de je ne sais plus quelle maison sise rue du Temps-Perdu (une rue où est construit plus d'un théâtre); cette salle est commune — s'il

n'y avait qu'elle! — et meublée d'un clavecin en carton. L'ex-Reine delà Nuit recommence son morceau à succès, si applaudi à Sceaux; mais comme, depuis la fête, elle rêve de s'anoblir par un mariage aristocratique, elle chante sa phrase d'un demi-ton plus haut, pour faire comprendre que ses aspirations se sont élevées. L'ami Messager a toutes les astuces!

Pendant le trois, les Bayreuthiens s'esbaudissent, tout joyeux de pouvoir lorgner, aux fenêtres de la rue des Bons-Enfants, les curieux attirés par la guitare de Roquefinette, comme, aux fenêtres de Nuremberg, des voisins aguichés par le luth du marqueur. (D'ailleurs, Isnardon serait un merveilleux Beckmesser.) Après le tapage, le guet arrive, trop tard, comme le veilleur de nuit wagnérien ; pour compléter la ressemblance, l'orchestre se souvient, oh! avec une discrétion parfaite, de celui des Maîtres Chanteurs, de sorte qu'on ne s'embête pas. Ça repose ëBelïé,

Dans l'appartement de Buvat, que ce vieux brave homme égayé de ses buvatrdages toujours applaudis (réellement Fugère est étonnant dans ce rôle!), Bathilde fignole un pastel. Pourvu que madame Lucenay-Vidal ne se trouve pas dans la salle ! L'amoureux de la jeune personne lui roucoule : «0 Bathilde, idole de mon âme ! » L'orchestre fait résonner avec une obstination inquiétante le thème à quatre temps de la conjuration, et un exempt arrive. Je croyais qu'il était attiré par le pastel de Bathilde, mais non, ce n'est pas le fameux exempt du jury d'admission, si connu des peintres.

Cet homme profère des explications sans doute intéressantes, mais dont un diable de piston m'a empêchée d'entendre un mot. Evidemment ce musicien ennemi de la police est abonné à la Petite République ; du reste, une fois son potin obstructionniste terminé, je l'ai vu, de mes yeux vu, faire de l'œil à l'ami Turot. Ainsi! Ça n'empêche pas les archers d'emmener le chevalier d'Harmental au poste.

Qu'ajouterai-je? Je ne puis m'étendre sur le triomphe de Marignan, qui pourrait se contenter du nom de Pavie, insinuait Camille Bellaigue ; ni sur la précision avec laquelle sont réglés les bis (quel chichi quand il a fallu recommencer la chanson de Malplaquet et le trio bouffe!), ni sur l'élégance qui caractérise l'ameublement et les courtisans d'un Palais-Royal où les meubles auraient besoin d'être laqués, tandis que ce sont les grands seigneurs qui en ont l'air... (« laquais », j'explique pour cet ange de Gaston Lemaire).

Je ne suis pas assez folle non plus pour louer les vers d'un livret dont, seule, la science charmante de Messager pouvait venir à bout. Le pauvre Guiraud, sans en rien tirer, est mort à la peine.

Il ne me reste plus qu'à vanter, sans réserve, l'ingénieuse souplesse instrumentale de Messager, à dire le chic de ses solos de violoncelle arrivant aux moments pathétiques, l'agrément des gazouillis de flûtes dont il souligne

ses duos d'amour, et, vers la fin du quatrième acte, les bruits incongrus du contrebasson, ce pétomane de l'orchestre I

5 mai.

L'Opéra-Comique nous convoquait hier à la répétition générale du Jeu de Robin et Marion, « pastourelle » ingénue et savoureuse d'Adam de la Halle, représentée à Naples devant Robert II, comte d'Artois, vers la fin du treizième siècle, et donnée hier à Arras, six cents ans après la première. Je souhaite à la Femme de Claude de durer aussi longtemps. ,

MM. Emile Blémont et Julien Tiersot ont voulu rendre la vie à cette création d'une exquise fraîcheur, comme ils l'appellent, à cette petite àme légère et délicieuse, endormie depuis plus de six siècles sous les enluminures gothiques des vieux manuscrits, comme la Belle-au-Bois dormant dans son château en-

chanté. Sont-ils parvenus à la réveiller? Oh oui! J'avouerai même qu'ils me paraissent Tavoir un peu trop réveillée, un peu trop époussetée, un peu trop modernisée. Adam de la Halle, « le bossu d'Arras », — quin'était pas plus bossu que vous et moi, — aurait peine à reconnaître sa « bostérité », sa fillette « rians, amoureuse et dengie » dans cette Marion qui gazouille le lied (exquis d'ailleurs) Rossignolet du bois joli et même la Marche lorraine, ou du moins la Chanson de ce nom « avec mes sabots » — ô Gannachronisme!

Quanta vous, ami Tiersot, je ne suis point assez férue d'archaïsme pour vous reprocher de ne pas vous être cantonné dans les abominables successions de quartes et quintes chères à cette époque lointaine que Charles d'Anjou égayait de son Anjoumant, mais, tout de même, vous avez trop bien fait les choses, votre accompagnement d'orchestre est trop réussi, trop complet; en écoutant les joliesses raffinées à l'excès dont vous avez paré l'air : J'entends sur mon flageolet... le

mot d'Hervé me montait aux lèvres : « Déjà ! »

Pour M. Emile Blémont, il sait aussi bien que moi, mieux que moi, qu'en ciselant des quatrains tels que celui-ci :

Sous l'étoile qui se lève, On revient quand meurt le jour; Et le ciel, qui s'ouvre au rêve, Laisse à Dieu monter l'amour...

il prête aux rustres artésiens du moyen âge des préciosités qu'ils ne connaissaient ni d'Eve ni d'Adam (de la Halle).

N'empêche que cette antique pastorale, dont M. Truffier a fort ingénieusement réglé la mise en scène, est un spectacle adorable. Madame Molé gazouille le plus galamment du monde le rôle de Marion; Robin, le jeune Vialas, a un peu l'air d'un singe, mais chante de façon agréable; quant à M. Ducis, c'est un chasseur au faucon de grande allure, mais trop grave, quelque chose comme un Dutriste de la Fauconnerie.

Retenue à Paris, je n'ai pu assister aux

causeries littéraires, allocutions, conférences et improvisations diverses annoncées aux Arrageois par un programme prometteur, non plus qu'à l' A-Propos de M. J. Le Coq dont ce distique, pourtant, m'avait aguichée :

Prompts comme les bourgeons à sortir de leur gîte, Ahî qu'aux filles d'Arras les tétons poussent vite !

Je m'en consolerai en relisant l'hommage de Richepin au gai trouvère des bords de la Scarpe, insoucieux du lendemain (Scarpe diem), tantôt chassé d'Arras que Ton frappait non d'estoc mais d'une taille de vingt mille livres tournois, tantôt attaché avec des saucisses à des protecteurs princiers, bien digne, en tous cas, d'être ressuscité par les Septentrionaux, quand ce ne serait que pour embêter le Midi :

Maître Adam le Bossu, qui bossu n'étais mie, Voici qu'on te réveille en ta gloire endormie! S'il est des malveillants pour en être étonnés, Répond-leur, bon railiard, avec un pied de nez.

22 juin 1896.

M. Albert Cahen qui, jusqu'à ce jour, avait péniblement cherché sa voie — comme musicien, s'entend — vient de trouver, enfin, son chemin de Dumas. Dès qu'il eut terminé la musique dont il pensait utile d'égayer la Femme de Claude, tout marcha comme sur des roulettes ; le directeur de TOpéra-Cornique ne fit guère poser le compositeur que deux ou trois ans, représenta sa pièce six jours avant la fermeture du théâtre; bref, montra une délicatesse bien naturelle envers un pauvre croque-notes qui fonde sur le succès de son œuvre de grandes espérances, et vit dans la gêne, Cahen-caha.

Le mari de la femme de Claude a beaucoup changé, en passant l'eau : la dernière fois que

je l'ai vu, il n'avait pas le corps à moitié nu, comme vous pourriez croire, mais portait la redingote du savant; c'était une façon d'inventeur, amoureux en dépit de son âge, — Turpin senilis amor. — A POpéra-Comique, il est devenu général de la Révolution ; ce benêt d' Antonin a fait de même, heureux, comme son patron et ami, d'une situation qui lui permet de porter les bottes à hautes tiges, partant de s'adonner à la démarche Claudi* cante chère aux égoutiers.

Le décor du un représente un petit salon meublé d'une table, avec cartes, papiers, tout ce qu'il faut pour trouver des plans stratégiques géniaux ; on entend des discours patriotiques et des sonneries en si bémol, mais on n'entend pas les violons. Nous faisons' connaissance avec le gracieux ténor Jérôme qui détaille un lot de romances énamourées, puis avec le traître Isnardon, qui n'est jamais plus intéressant que lorsqu'il se collette avec un mauvais rôle. Ce qu'il était intéressant, hier!

Au début du deuxième acte, tout le monde est en fête dans un salon où se trouvent une harpe, un clavecin, et pas mal de figurants engoncés dans les costumes Directoire tout dernièrement remis à neuf. (De ma place, je subodorais la benzine.) L'orchestre exécute un petit motif en la mineur qui rappelle aux uns le Trabadja la Mouquère popularisé par les musicos de la Belle Fathma, aux autres, dont je suis les « Adieux de l'Hôtesse arabe » de Bizet. Un Bizet, c'est si douce chose, comme on chantait dans la Mascotte...

Survient mademoiselle Pascal, blanche comme le cierge ou l'agneau de ce nom, personnage catholique remplaçant Tisraélite Rébecca, de Dumas — M. Cahen n'aime pas les juifs — et qui nous sort une chanson lorraine (tenez-vous à savoir qu'elle est en fa mineur ?) où l'auteur s'est plu à bécarriser le ré de temps en temps, pensant ainsi nous divertir. Hélas! nous ne nous amusons plus pour si peu I

Sur ces entrefaites (lesquelles?), une petite

valse-badinage s'égrène , douloureusement coco. Des amis de Fauteur, pour l'excuser, m'assurent qu'elle est de l'époque. Tant pis pour l'époque!

Pendant le Prélude du trois, chromatique à souhait, les violons verjutent, si bien que M. Danbé, les dents grinçantes, souffre affreusement; par bonheur, quand la phrase acidulée passe par le gosier de M. Bouvet, quelques minutes plus tard, elle s'adoucit, et le bon capellmeister de l'Opéra-Comique se rassérène. Mais que ces trilles de flûte sont donc rasants !

Au dernier acte, un duo d'amour entre Claude et Jeanne, « Ce n'est pas dans le temps... » m'a semblé ravir tout le monde, sauf madame Nina Pack — la légitime — aux yeux étincelants comme des fleurs que la rosée diamante... Pack fleurie! Le mari, dérangé par elle, la repince bientôt dans la même situation et l'abat d'un coup de feu. Ce dénouement brusque endolorit quelques âmes sensibles, mais comme, après que ce pistolet

est parti, ceux de la pièce — de drôles de pistolets! — en font autant, le public se déclare satisfait.

Avec la Femme de Claude on donnait Don Pasquale; vous me croirez si vous voulez, mais ça a paru un chef-d'œuvre.

25 juin 1896.

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