DES PARTIES DU DISCOURS - EN PARTICULIER
Nous étudierons ici, en détail f chacune des sept parties du discours que nous venons de signaler. Nous ne suivrons pas l'ordre de mérite ou d'importance, mais l'ordre dans lequel elles ont coutume de se présenter dans un discours au grand complet.
L' exorde.
Le mot exorde, au sens large, signifie toute entrée en matière qui précède la proposition, ne fût-elle composée que d'une couple de phrases. Au sens strict, on entend par exorde, un préambule assez considérable, soigné, destiné à rendre l'auditeur bienveillant, attentif, et suffisamment informé pour suivre les développements de la preuve.
L'exorde est nécessaire dans trois cas différents: quand l'orateur est inconnu, qnand la sujet du discours est inconnu, et quand l'auditoire est prévenu soit contre la personne de l'orateur, soit contre le sujet traité.
a) Quand l'orateur est inconnu. Généralement c'est un tiers qui se charge de l'introduction d'un orateur inconnu. Alors la tâche de l'orateur consiste à accepter modestement tout le bien que l'on vient de aire de lui et à profiter de l'occasion pour étaler un peu ses moeurs oratoires: probité, désintéressement, compétence, etc.
b) Quand la matière à traiter est inconnue. Evidemment, il faut introduire la matière avant de songer a la traiter en détail. Souvent, une courte et simple explication peut suffire, mais il est toujours avantageux de faire ressortir en quelques mots l'importance de la question, afin d'exciter la curiosité, et par là même l'attention des auditeurs.
Exemple: Bossuet, dans l'Oraison funèbre, de la Reine d'Angleterre; "Vous verrez, dans une seule vie, toutes les extrémités des choses humaines: la félicité sans bornes aussi bien que les misères... Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'elles-mêmes."
c) Quand l'auditoire- est pré Venu, soit contre la personne de l'orateur, soit contre le sujet traité. Dans les deux cas, il faut mobiliser toute la théorie des moeurs, des convenances et des précautions oratoires et envoyer au front cellqs, qui semblent les plus propres à dissiper les préjugés ou au moins à calmer l'impatience des auditeurs.
Exemple: Massi'llon à Louis XIV un jour de Toussaint: "Sire, si le monde parlait ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendrait pas à votre Majesté le même langage. Heureux le prince, vous dirait-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre, qui n'a vu tant de puissances armées contre lui que pour leur donner une paix plus glorieuse, et qui a toujours été plus grand que le péril ou que la victoire. Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses ennemis... Ainsi parlerait le monde. Mais, Sire, Jésus-Christ ne parle pas comme le monde..."
N.B. Il peut se trouver des cas où l'exorde est complètement inutile; alors il doit être supprimé- comme un verbiage encombrant et une sérieuse perte de temps.
On pourrait distinguer un grand nombre de sortes d'exoi— des en tenant compte des nuances. Nous nous contenterons d'en signaler quatre: L':exorde insinuant , l'exorde simple, l'exorde solennel, et l'exorde véhément .
a) L'exorde insinuant est l'exorde par excellence, celui qu'il faut employer le plus souvent, et auquel tous les autres pourraient se rapporter. Comme son nom l'indique, il a- principalement pour but de se glisser habilement dans l'esprit et le coeur des auditeurs. Il comporte l'emploi judicieux des moeurs et des précautions oratoires.
En pratique, les compliments sont toujours de mise, parce que c'est là un breuvage que tous, même les plus avertis, aiment à boire entre les repas. Encore, faut-il qu' iihs soient présentés avec tact:- un coup d'encensoir à la figure n'est pas mieux goûté qu'un coup de bâton.
Dans 'certains cas, l'orateur pourra se contenter de faire appel à l'esprit de- tolérance, à la liberté de parole; ou de faire des concessions.
Exemple: Défense de Louis XVI présentée par de Seze, le 26 décembre 1792: "Citoyens représentants de la nation, il est donc enfin arrivé Ce moment où Louis, accusé au nom du peuple français, peut se faire entendre au milieu de' ce peuple lui-mêmel II esfarrivé ce "moment où, entouré des conseils que l'humanité et la loi lui ont donnés, il peut présenter à la nation une défense que son coeur avoue, et développer devant elle les intentions qui l'ont toujours animé. Déjà le silence même qui m'environne m'avertit que le jour de la justice a succédé
aux jours de colère et de prévention, que cet acte solennel n'est point une vaine forme, que le temple de la liberté est aussi celui de l'impartialité que la loi commande, et que 1 ' homme -, quel qu'il ooit, qui- se trouve réduit à la condition humiliante d'accusé, est toujours sûr d'appeler sur lui' et l'attention et l'intérêt de ceux mêmes qui le poursuivent..." :
b) L'exorde simple, le plus ordinaire de tous, consiste dans une exposition claire et brève de la question. En pratique, lors même que le sujet traité est assez familier à l'auditoire et que l'orateur est parfaitement connu, il est toujours avantageux de faire une courte entrée en matière; c'est ce que l'on appelle l'exorde début.
c) L'exorde solennel ou 'pompeux qui prend les choses de haut et débute par des périodes ssntencieuces. Il est absurde dans les sujets familiers. Dans tous les cas, il est plus ou moins dangereux, parce qu'une fois parti sur ce ton solennel, il faut continuer jusqu'au bout cet exercice, peu amusant pour un homme de taille moyenne.
Exemples: "Celui qui règne dans les cieui", et de qui relèvent te us les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie- de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles ' '. leçons." (Bossuet, Oraison funèbre de la Reine d'Ang.)
"Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers moments surtout, où il préside à la mort des rois de la terre.; plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus en s' évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême. (Massillon, Oraison funèbre de Louis XIV)
d) L'exorde véhément ou 'ex abrupto* , consiste à se jeter dès la première phrase "in médias res", par l'expression d'un sentiment qu'on ne peut plus contenir. Il suppose ou bien, une provocation quelconque dont l'auditoire a été témoin, ou, un sentiment que l'auditoire partage avec l'orateur. Il produit généralement un grand effet quand les circonstances justifient cette passion, ot que le ton est conforme à l'état d'âme des auditeurs. S'il n'arrive pas à son heure, l'exorde 'ex abrupto' pour pou qu'il soit véhément, expose au ridicule.
Exemple ; "J'étais donc destiné' à rendre ce devoir funèbre à très •''haute et très puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir â la reine sa mère, devait être si tôt après, •le sujet d'un discours semblable, et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité' ô néant! ô mortels ignorants de leurs destinées." (Bossuet.)
Tout exorde doit être naturel , correct , modeste et proportionné. Ce sont' là les qualités essentielles de l'exorde^.
a) Naturel, ou propre au sujet, c'est-à-dire, justifié par la nature du sujet a traiter et par les circonstances. Il doit y avoir union naturelle entre lui et le reste du discours. Ce qui est évidemment forcé, étudié, :perd les trois quarts de sa valeur. Qui force son talent ne fait
rien avec grâce. Si un orateur commence par détonner dès le début, il perd vite la confiance de l'auditoire, '-four éviter de (tomber dans la bahalfté., ou de composer un exorde tiré de trop loin ou qui n'a aucun rapport ■ avec lé sujet, on conseille de ne s'occuper de l'exorde qu'après avoir bien médité le sujet et l'avoir étudié dans toute son étendue, "La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, c'est de savoir celle qu'il faut mettre la première." (Pascal.)
b) Correct au point de vue du fond et de la forme. Car, la première impression créée pu r un orateur plane sur tout le reste du discours. On évitera avec un soin égal la grossièreté, l'incorrection et l'affectation. Si l'exorde est négligé, vulgaire, il faudra une grande dépense de talent pour reconquérir les sympathies. S'il est trop fleuri, on . soupçonnera l'orateur d'être un charlatan. C'est dans l'exorde surtout qu'il faut se souvenir des bienséances oratoires, car les esprits sont alors plus enclins à la critique. '
c) Modeste. L'orateur doit montrer une sage réserve et une certaine défiance de ses propres forces, "Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé,
je me sens également confondu, et par la grandeur, du sujet, et, s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail..." (Bossuet.) Toute prétention affichée au début d'un discours est la dernière des . gaucheries, car l'orgueil' est de tous les défauts celui qui fatigue le plus l'auditoire. Donc, ne pas se vanter, ni faire de l'humilité à crochets, ni vouloir avoir de l'esprit. "L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a."
d) Proportionné à la longueur et à l'importance du discours. Les longueurs inutiles, les divagations, les "déluges de mots sur les déserts d» idées", au lieu de préparer .les auditeurs, les désorientent complètement. Il faut dire ce qu'il' faut, rien de plus, rien de moins.
Il vaut mieux que l'exorde soit trop court que trop long. L'esprit des auditeurs peut suppléer à ce qui manque, mais digère très mal ce qu'il y a de trop*
Les principales sources où l'orateur pourra aller puiser pour l'exorde sont les suivantes.
a) Les circonstances de personnes, de lieu ou de temps. Les personnes peuvent être les auditeurs, l'adversaire, le client, et quelquefoie ' l'orateur.
Exemple ; Saint Paul aux Athéniens: ''Il me semble, Athéniens, qu'en toutes choses vous êtes plus religieux que les autres peuples. Car, en traversant votre ville, et en considérant les statues de. vos dieux, j'ai rencontré un autel sur lequel' il était écrit: Au Bieu inconnu. Celui donc que vous adorez sans le connaître , je viens vous l'annoncer."
b) Les concessions adroites faites par l'orateur à l'adversaire afin d'en tirer ensuite bon parti, et d'amener peu a peu les esprits a partager ses sentiments. .,
Exemple: Alexandre voulant que ses soldats restent en Asie, feint d'approuver le désir de ceux qui veulent s'en retourner: "Soldats, à regarder la grandeur des choses que nous avons faites, elles vous semblent moins étonnantes, et vous éprouvez comme le désir du repos, et la satiété de la gloire..."
c) Quelque maxime ou un exemple illustre.
Exemple: Oraison funèbre de Turenne par Fléchier: tableau saisissant de la mort de Judas Macchabée. "Je ne puis, Messieurs, vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu'en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l'Ecriture sainte se sert pour louer la vie, et pour déplorer la mort du sage et vaillant Macchabée... il reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Juda furent émues; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous les habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leur coeur la tristesse, la pitié, la crainte, ils s'écrièrent: Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël'. A ces mots, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du Temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles: Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël!
Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois?"
d) Le développement d'une grande thèse. "Celui, qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires...
(Bossuet, Oraison funèbre de la Reine d'Angleterre.)
e) Presque toujours l'exorde se tire du fond même du sujet. "Principia, ex ipsis visceribus causae sumenda sunt." (Cieéron.)
La proposition.
La proposition est l'énoncé net et lumineux de la doctrine ou de l'opinion que l'orateur entreprend d'établir. C'est le sommaire du sujet, condensé .dans une formule 'claire et suggestive. Elle exprime un jugement sous une forme ou sous' une autre (affirmative, négative, conditionnelle), et ce jugement exprime l'opinion que l'orateur veut faire 'partager à l'auditoire, Elle est une partie essentielle du discours. "La proposition est le discours en abrégé, et le discours est la proposition développée. "(Fénelon. )
La place normale de la proposition est immédiatement après l'exorde. Il arrive parfois que la formule qui sert de proposition a besoin d'être expliquée, alors, la proposition est accompagnée de commentaires et devient "exposition". Si l'exposition précède la proposition, elle fait partie de l'exorde ou constitue elle-même 1' exorde-début ,ou simple. Si l'erp^sition suit la proposition, elle se confond avec elle; mais dans aucun cas, elle ne doit être considérée comme une partie distincte du discours.
Les qualités, principales d'une bonne proposition sont: l'unité , la clarté, la fécondité et la nouveauté.
a) L'unité. Il' faut ne présenter qu'une seule vérité, ou du moins, un but unique auquel se- rapporte tout le discours; sinon, l'attention se partage, le mouvement se rompt ou perd de sa force.
b) La clarté, La proposition doit être exprimée de telle manière que non seulement les auditeurs comprennent, mais ne puissent pas ne pas comprendre. i
c) La fécondité. La proposition doit fournir ample matière aux développements oratoires.
"Quae desperat tractata nitescere posse relinquit" (Horace.)
d) La nouveauté. La nouveauté dans la proposition a pour but d'exciter l'intérêt. Pour rendre neuve une vérité connue, on 1 i' un tour piquant, voir même paradoxal.
Dans les courtes allocutions, quand le but de l'orateur est absolument évident, il est permis d'omettre la proposition. Il en est de même, quand les auditeurs sont mal disposés et que l'orateur est obligé de les conduire par degrés à adm '.tre la vérité qu'il veut démontrer. Dans 'ce dernier cas, on formulera une proposition plus générale dont la conclusion à laquelle on veut amener les auditeurs sera en quelque sorte l'explication.
Exemple : Cicéron, dans Pro Marcello, veut persuader à César qu'il doit rétablir la République. Il ne le. "lrti -dit :pas au début, mais la proposition devient: "Pour mettre le sceau à votre gloire, il vous reste à accomplir l'oeuvre vraiment digne de votre puissant génie."
L'a division.
La division c'est la partie du discours où l'orateur annonce à l'avance la procédure qu'il doit suivre dans le développement de sa matière, soit en énonçant les différents aspects sous lesquels la question sera considérée, ou, par quelle série d'arguments d'ordre différent la thèse sera prouvée. Elle est donc le partage du sujet en plusieurs points qui doivent être traités les uns après les autres dans l'ordre marqué par l'orateur dès le début. Ces points sont au nombre de -deux, trois,, quatre... Comme ils peuvent eux-mêmes se prouver de différentes manières, il peut être utile de les subdiviser, au moins sur le papier.
La proposition, avec les divisions et les subdivisions, forment ce qu'on appelle le pian du discours.
Une bonne division doit être entière , opposée , progressive et naturelle.
a) Entière, c'est-à-dire qu'elle doit couvrir tout le sujet, du moins les aspects favorables au développement de la preuve.' Cette qualité est exigée par le but que l'orateur se propose d'atteindre, car une division incomplète pourrait laisser dans l'ombre des preuves de premier ordre et permettre aux auditeurs réfractaires de trouver un terrain de refuge pour échapper à la persuasion.
Exemple; Sermon de Massillon sur la Passion du Sauveur: Texte: "Con- Bummatum est". "La mort du Sauveur, dit-il, renferme trois consommations qui vont vous expliquer tout le .mystère de ce grand sacrifice: une consommation de justice, du côté de son Père; une consommation de malice, de la part des hommes; et une consommation d'amour du côté de Jésus-Christ. Ces trois vérités partageront ce discours,"
b) Opposée.^ La division doit être opposée en ce sens qu'un point doit être complètement développé sans empiéter sur un autre point. Autrement, il y aurait répétition, enchevêtrement, et nécessairement confusion.
Exemple d'une mauvaise division. Je parlerai d'abord des avantages- -le la vertu, ensuite de cerne de la justice. Le premier membre comprend le second,
c) Progressive. Il ne faut pas faire de divisions pour le plaisir de faire de la symétrie ou d'avoir les trois points traditionnels, mais, il faut que chaque nouveau point nous rapproche de la conclusion et apporte une nouvelle dose de lumière sur la question traitée.
Exemple; «Si la justice est la reine des vertus morales, elle ne doit point paraître seule. Aussi la verrez-vous sur son trône, servie et environnée par trois excellentes vertus, que nous pouvons appeler ses principaux ministres: la constance, la prudence et la bonté. La justice doit être attachée aux règles, autrement elle est inégale dans sa conduite; elle doit connaître le vrai et le feux dans les faits qu'on lui expose, autrement elle est aveugle dans son application; enfin, elle doit se relâcher quelquefois et donner lieu à l'indulgence, autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs." (Bossuet, Sermon sur la justice.)
d) Naturelle. La' division ne doit pas être tirée par les cheveux ni basée sur un simple jeu de mots. Il ne serait pas" naturel de faire la division suivante : Ivrognerie. Premier point: Ivre; deuxième point: Rogne... ou un caprice quelconque de l'orateur.
NOTE. Le plan d'un discours, c'est comme un tracé que l'orateur se propose de suivre afin de disposer ses idées de la manière la plus avantageuse osf ...le. -, Ce tracé comporte nécessairement le point de départ, le chemin par où l'on veut passer et le but que l'on désire atteindre.
Le point de départ, c'est la proposition. Le titre d'un roman ou d'un morceau de musique est assez souvent fantaisiste et personne ne s'en porte plus mal, mais, dans un discours ou une thèse, l'énoncé est de première importance et doit être choisi avec le plus grand soin. Il ne peut être abandonné aux caprices de l'imagination, car chaque mot porte et devra être justifié.'
Le chemin à suivre, ce sont les moyens ou preuves à employer pour atteindre le but. Si ces moyens sont tant soit peu compliqués, il faut les ordonner par une bonne division, et même parfois par des subdivisions.
Le but peut être purement logique, alors quand ce but est atteint, le discours est fini.. La plupart du temps, comme dans les sermons, a ce but logique s'ajoute un but moral qui découle du premier comme un fruit d'une fleur. Dans ce cas, c'est le but moral qui devient la seule et véritable conclusion* Il est à remarquer que dans la préparation d'un plan, c'est le but qu'il faut fixer d'abord, parce que les moyens sont déterminés par le but.
On appelle plan quelconque celui qui ne comporte que le strict nécessaire, le minimum de détails; et pi an détaillé, celui qui comporte, a part la proposition et les divisions générales, les subdivisions, les différentes preuves et la place réservée aux différentes parties accidentelles du discours.
Le plan mental n'existe que dans l'esprit de l'orateur, le plan écrit est couché sur le papier, et le plan énoncé est celui qui entre dans le texte du discours. Notons en passant, qu'il y a plus d'une manière d'énoncer un plan et que trop de "premièrement et de secondement" pourrait devenir insultant pour des auditeurs un peu entendus. Mieux vaut cependant passer pour vieux jeu que de paraître de son temps et de n'être pas compris.
Il n'y a pas de plannuniquel,l de plan par excellence, sur lequel tous les sujets doivent être couchés sans distinction. La dernière des inconséquences sefcait d'énoncer un plan et de ne pas le suivre; ce serait le meilleur moyen d'embrouiller les auditeurs, au lieu de les guider.
Dans un discours, comme dans toute autre composition littéraire, il est absolument nécessaire d'avoir au moins un plan mental quelconque» Les commençants ne doivent pas se contenter d'un plan mental, ils doivent écrire un plan plus ou moins détaillé. Ce plan écrit empêchera l'orateur qui compose de s'écarter de son sujet et l'orateur qui débite de perdre le fil de ses idées.
Le plan énoncé aide les auditeurs à comprendre et leur permet de se rappeler ce qu'ils ont entendu.
La narration oratoire.
La narration oratoire est le récit rapide d'un fait, ou encore le tableau détaillé des circonstances de ce fait. Dans une narration ordinaire, un historien visera avant tout à instruire et s'attachera à l'exactitude absolue; un poète qui veut plaire recherchera les figures et le coloris; mais l'orateur qui veut persuader avant tout, devra disposer son récit pour arriver sûrement à ce but.
L'orateur no doit rien dire de contraire â la vérité, mais, il lui faut nécessairement et constamment se préoccuper de présenter les choses sous un jour favorable. Il doit insister sur les circonstances favorables et glisser discrètement sur les détails embarrassants.
Dans les discours du barreau, où il s'agit généralement d'un fait à apprécier, la narration devient une partie essentielle, et sa place tout indiquée est au commencement de la confirmation. Dans les oraisons funèbres et les panégyriques, où les meilleures louanges sont celles que l'on peut tirer des faits, la narration est répandue dans tout le discours, A la tribune, la narration se lie à la discussion, et il arrive souvent que l'on prouve en même temps que l'on raconte.
Dans tous les genres de discours, une bonne narration oratoire doit être claire et précise, vraisemblable, et intéressante, a) Claire et précise. On ne saurait trop soigner la rédaction de la narration, car elle contient le germe de la preuve elle-même. Un mot mal choisi ou un mot de trop peuvent amener les plus graves embarras.
b) Vraisemblable. Elle devrait être strictement vraie; le moins que l'on puisse exiger, c'est qu'elle soit vraisemblable. Une exagération évidente gâterait toute la preuve et ferait naître des préjugés dans l'esprit
. lies auditeurs.
c) Intéressante. Il n'y a rien qui jette du froid sur un discours ou un plaidoyer comme un récit lourd, empêtré et cousu de répétitions. Heureux ceux qui ont le don de tout dramatiser: ils peuvent instruire, plEure et toucher en même temps. Tous les criminalistes et avocats cé-
""" libres ont brillé par leur habileté à faire d'admirables narrations oratoires.
NOTE. Si l'on fait une description dans un discours, elle doit être débarrassée de tous les détails inutiles et être sobre en figures de mots. L'orateur ne décrit pas pour faire dés phrases, mais bien pour la preuve. Parfois, cependant, quand il s'agit de toucher, il saura utiliser les couleurs.
Les portraits de pure imagination doivent être vraisemblables, et ceux qui sont d'après nature doivent toujours avoir pour base la vérité.-
Le parallèle est une comparaison prolongée. Il consiste a rapprocher les différences ou les ressemblances qui se trouvent- entre deux choses ou deux personnages. Pour s'en servir avec avantage, il faut du tact et de la mesure. Il faut que ces rapprochements soient assez naturels pour être saisis sans effort et il ne faut pas les prolonger jusque dans les îlus infimes détails. Autrement, le parallèle devient une énigme et un *& barras.
La confirmation.
La confirmation est la partie du discours qui prouve le jugement énoncé dans la proposition. C'est évidemment la partie la plus importante du discours, et même l'unique raison d'être de toutes les autres parties., En effet, l'exorde ne sert qu'à préparer l'auditoire à écouter la confirmation avec profit; la proposition ne vaut qu'en autant qu'elle indique le but' visé par les preuves; et la division est un embarras, si elle ne peut aider à mieux saisir la marche des preuves.
Il est à remarquer que dans les oraisons funèbres, les panégyriques,, les adresses ou les compliments, l'orateur doit donner une plus large place dux faits qu'aux preuves proprement dites, selon le mot de La Bruyère: "Ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter." Cependant, même si, dans ces sortes de discours, la narration prédomine, la confirmation n'en reste pas moins la partie la plus importante:'1 'qu'elle, soit construite avec des preuves de raison ou avec' des faits.' La narration y Sffft donc partie de -la confirmation.
Ce n'est pas tant l'abondance des preuves que. leur force démonstrative qui assure le triomphe de l'orateur. "Non numerantur sed ponderantur." Il faut donc faire un triage, écarter d'abord les arguments qui peuvent se rétorquer, car il n'est rien de fatal comme
les traits qui reviennent sur ceux qui les ont lancés; écarter ensuite les preuves chancelantes qui peuvent facilement se réfuter; eutfin, exposer avec soin et mettre en relief les arguments dont la force semble irrésistible, et grouper en faisceau les plus médiocres afin de dissimuler leur faiblesse.
Avec un auditoire peu sûr, il vaut mieux ouvrir A» feu avec les gros canons, battre le fer pendant qu'il est chaud, commencer par les arguments les plus solides. C'est toujours au début que l'auditoire est le plus attentif. Si l'auditoire est bien disposé, si on est certain qu'il écoutera jusqu'au bout, il vaut mieux que la force démonstrative des preuves aille en croissant.
Il est naturel de songer à éclairer les intelligences avant de tenter d'émouvoir les passions. Cependant', la règle n'est pas absolue et l'orateur devra s'orienter d'après les circonstances. Il en est de même des moeurs oratoires; leur place naturelle est bien dans l'exorde, mai3, elles peuvent être employées avec avantage dans n'importe quelle partie du discours.
La réfutation.
La réfutation est la partie du discours qui donne la réponse aux objections à la thèse. Ces objections ne sont pas toutes de même nature. Les unes peuvent être déjà existantes avant toute discus* sion (ce soât les plus dangereuses), les autres proviennent de l'adversaire, soit qu'il les ait déjà faites, soit que l'on prévoit qu'il les soulèvera au cours du débat. Si l'objection existe habituellement et si elle a beaucoup d'emprise sur l'auditoire, il vaut :iiieux déblayer le terrain avant de songer à bâtir une preuve* Si l'objection vient d'être soulevée et si l'on constate qu'elle n'a pas fait d'impression profonde, il n'y a pas lieu de se presser et l'on peut attendre l'occasion favorable pour y répondre.' Si l'objection déjà faite est tellement grave que l'orateur ne se sente 'pas. de taille à y répondre, il faut louvoyer et attendre pour s'exécuter d'y être absolument forcé.
Il n'est pas de bonne politique, en général,- de réfuter à l'avance les objections prévues. D'abord, .l'adversaire peut fort bien ne pas y penser, et en second lieu, il se gardera bien d'y toucher,' s'il voit qu'elles peuvent être victorieusement réfutées. Dans ce dernier cas, trop d'empressement nous prive d'un petit triomphe, qui nous aurait été avantageux. Erfin, il faut savoir distinguer entre les objections qui ont du poids :et celles qui n'en ont pas. Il est maladroit de donner de l'importance à de" pures subtilités.
Les principaux moyens pour réfuter victorieusement les objections sont de deux sortes» les moyens logiques et les moyens pathétiques.
Moyens logiques;
a) Pour réfuter un fait, on prouve qu'il est faux ou douteux; on attaque les témoignages ou documents sur lesquels on le fonde; on démontre que
le fait n'est pastel qu:on le suppose, et que, • serait-il véritable
de tout point, on n'a pas le droit d'en tirez* les conséquences qu'on
-." prétend -en tirer,
iï b) Pour réfuter -un raisonnementc II faut d'abord le dépouiller de la pompe du langage et le réduire à sa plus simple expression; puis, on prouve que 1 adversaire s" appuie sur des principes faux ou douteux ou que, de principes^ ../ai s, .il tire des conséquences fausses ou exagérées. "Les conséquences dont les pierres de touche des principes, "(Lévi s)
c) Pour réfuter une erreur ou un préjugé. Il suffit souvent d'exposer avec clarté et franchise -la doctrine contre laquelle on est prévenu, les faits ou les vérités que l'on ignore ou que la passion et la haine ont dénaturés.
d) Pour réfuter un. témoignage. On montre que le témoin est en contradic' " • tion avec lui-aéne ou arec d'autres; qu'il est suspect de partialité
ou de complaisancet. . ,
e) Quand l'objection est bien fondée, il reste encore à plaider les circonstances atténuantes. Pour un criminel, par exemple, plaider le manque d'advertance, de délibération, de volontaire','. ou encore plaider provocation,! dommage causé par le plaignant, refus de faire droit,..
■Moyens pathétiques. Les' moyens pathétiques, souvent sont plutôt des appels aux pas: ions. que^ de véritables preuves. Auprès du peuple et des
"jurés, &es moyens pathétiques sont souvent les meilleurs. Les plus communément employés sont;
a) Le dédain pour l'accusateur, en produisant son dossier,, ou. en em- ' ployant des arguments ?ad hominen1 , " *
b) La plaisanterie qui consiste à tourner l'accusateur ou la faute en
; ridicule', sois en l'exagérant a plaisir, soit en la considérant comme' un enfantillage, . •
"c) Le sarcasme ou ironie ^ C'est une espèce de plaisanterie. Elle consiste a exagérer à plaisir les prétentions de 1'. accusateur ou de la victime pour mieux faire ressortir, l'inanité de la plaints, ou encore, a multiplier les témoignages de sympathie pour ses adversaires, en leur décernant des louanges évidemment exagérées.
Le sarcasme' est un instrument dangereux,. Il faut beaucoup de tact. et de mesure pour 1{ employer' avec profit. Dans tous les cas, il ne doit jamais être prolongé. Chapais, après vingt ans de journalisme, conseillait de ne jamais 'en faire par écrit, car, disait-il, "une ironie qui n'est pas soutenue par les gestes et le ton de la voix sera souvent prise au sérieux par les trois que ; "s de vos lecteurs."
La péroraison.
La péroraison est la dernière partie du discours, où l'orateur, réunissant comme en un faisceau les principaux arguments, s'efforce, par un coup de vigueur, d'enlever l'assentiment des volontés encore hésitantes,
Comme c'est de la péroraison surtout que dépend l'impression défini£l«*e, il faut qu'elle résume, autant que possible, toute la force de 1! argumentation, et qu'elle produise une impression profonde. Elle doit, s'adresser à- la fois à la raison et au coeur; elle contiendra' donc deux parties, ou plutôt deux éléments qui doivent se fondre .harmonieusement : la récapitulation vive et rapide des principales preuves et un appel véhément aux passions. Dans les discours brefs, il est parfois permis d'omettre la récapitulation des arguments; on ne doit jamais omettre l'appel aux passions.
La péroraison comme l'exorde, doit être spécialement soignée; elle doit être précise, étoffée et relevée par toutes les habiletés de la rhétorique. Plusieurs orateurs, et non les moindres, se réservent toujours pour la péroraison une nouvelle prouve , qui • e et comfee la flèche du Parthe. L'idée est excellente, surtout si cette dernière preuve est courte et décisive. L'idéal serait de se réserver une preuve qui coifferait toutes les autres et conduirait naturellement à l'appel aux passions.
D'autres orateurs, dans le but de frapper vivement leur auditoire, s'avisent parfois de terminer leur discours brusquement, comme un coup de théâtre. C'est là un bien pauvre moyen, qui mène rarement au succès et aboutit souvent au ridicule. D'autres encore, ne savent pas finir; c'est qu' ils ne sont pas convaincus eux-mêmes.
Les plus ea vantes corobinaisons de mots ne peuvent évidemment pas suppléer au manque d'idées. Cependant, il y a un langage, découvert par l'expérience, qui communique à toute péroraison tant soit peu acceptable, une force et un élan incontestables. Quand vient le moment de faire appel aux passions, il est opportun de commencer par la forme interrogative pour bien éveiller l'attention, v. g. "Comprenez-vous bien les intérêts qui sont en jeu?" "Avez-vous bien suivi... On ajoute ensuite quelques exclamations pour manifester sa propre émotion» v.g. "Ahi si les pères de familles voulaient se laisser guider par la raison et le devoir..'.' Alors il est temps de commencer le 'vissage' c'est-à-dire, de placer les volontés comme dans un pressoir. -Le meilleur moyen pour opérer ce vissage, c'est d'employer certaines tournures de phrases, répétées deux ou trois fois, en changeant chaque fois de considérants.
Exemple; Comment, en face d'une preuve aussi écrasante, des hommes raisonnables, des hommes instruits, pourraient encore hésiter? Comment des Canadiens, qui ont le sens de l'honneur, des catholiques qui ont une foi vive, vous pourriez rester indifférents à cet appel de l'autel et de la patrie? Comment, après tant d'héroiques combats, après tant de victoi^as, vous iriez abandonner la lutte?
Une autre formule que certains préfèrent parce .qu'elle. laisse .entrevoir plus de modestie et de sincérité est la suivante: "Je" ne sais si je me trompe, mais il me semble que, dans les circonstances 1 présentes, . .un homme raisonnable ..un catholique. . .un patriote, etc.,, ne doit pas, ne peut pas ...
Quand le 'vissage est terminé, il faut prendre le ton impératif et commander avec assurance. "Non Messieurs, le temps n'est plus aux hésitations, aux vaines discussions, aux demi-mesures; le temps d'agir est arrivé... En avant donc...
Dans un sermon, le mot de la fin est toujours le même: "C'est le bonheur due je vous souhaite", et il faudrait être bien gauche pour ne pas y atteindre d'une manière ou d'une autre; mais dans un discours ordinaire, il faut se ménager une finale, une idée "qui retrousse comme la queue d'un écureuil bien élevé." La finale*; "Merci Messieurs" aussi bien que: "Excu'sez-la", est d'une faiblesse lamentable. Cherchons un proverbe, une pensée forte, un cri du coeur, une prière... quelque chose enfin de saillant et de suggestif.
N.B. Pour résumer tout ce que nous avons dit de la disposition, nous tenons à rappeler que c'est avant tout une question de tact et de bon sens. Nous nous sommes bornés à exposer les principales hypothèses et les principales solutions correspondantes. Pour s'orienter dans la pratique et faire son choix entre les différentes formules, l'orateur devra se rappeler le but qu'il veut atteindre et bien saisir les dispositions actuelles de son auditoire. L'instinct fera le reste.