‹ Notes statistiques sur l'Algérie et considérations sur l'origine et les effets de la crise actuelleChapitre 2 sur 64 · DE U CRISE ACTUELLE · texte numérisé non relu

DE U CRISE ACTUELLE

Depuis près de dix-huit mois, une crise financière et industrielle désole, non tout l’Algérie , mais la province d’Alger, et plus parliculièment les villes dont les progrès avaient été le plus rapides.

Nous rechercherons d’abord les causes de cette crise, et nous puiserons quelques données préliminaires dans le rapport remarquable de M. de Tocqueville à la dernière session des Chambres.

« On a attribué cette crise à beaucoup de causes diverses : aux embarras financiers des places de » France, qui ont ralenti le mouvement des capitaux français vers l’Afrique ; aux inquiétudes que la •» dernière incursion des indigènes a répandues; au ralentissement des travaux publics dans la co- » Ionie; aux paiements tardifs ou incomplets qui ont été faits par l’État à ses entrepreneurs ou » même à ses ouvriers , et enfin aux retards qui ont été apportés dans l’établissement d’un comptoir » de la Banque.

» On ne saurait nier que tous ces faits n’aient exercé une influence considérable sur l’événement ; » mais la cause principale qui l’a fait naître est plus générale et plus simple. II ne faut la chercher » que dans l’excès de la spéculation , et dans la création d’une masse énorme de valeurs fictives ou >> très-exagérées , que le temps a enfin réduites à leur proportion véritable.

» Il serait difficile de peindre à quels emportements se sont livrés les spéculateurs d’Alger et Blidah y> en matière de maisons. A peine ce qui s’est passé en France en 1825 peut-il en donner une idée. » Des terrains qui , jusques-Ià , ne pouvaient trouver d’acquéreurs, se sont tout-à-coup vendus pres- » que aussi cher que ceux qu’on achète dans les quartiers les plus riches et les plus populeux de Paris.

» Sur ce sol nu se sont élevées des maisons magnifiques. Ces terrains étaient achetés non en capital , » mais en rentes ; ces maisons étaient bâties non par la richesse acquise , mais par le crédit : sur le » rez-de-chaussée on empruntait de quoi élever le premier étage, et ainsi de suite.

» Les maisons passaient en plusieurs mains avant d’être achevées ; le prix en doublait ou en tri-- * )> plail d’un jour à l’autre ; elles se louaient avant qu’on eût posé le faîte. Quand on n’avait pas des » gages h donner, on se soumettait à un intérêt prodigieusement usuraire.

» Comme on voyait dans ces deux villes le nombre des habitants s’accroître sans cesse, on croyait « à une prospérité sans limites ; on n’apercevait pas que la plupart des nouveaux arrivants étaient » attirés par ce grand mouvement industriel lui-même. La population , occupée à bâtir les maisons

nouvelles, s’installait dans les maisons anciennement bâties , et faisait augmenter tous les jours le 3> prix des loyers. Le moment est arrivé où cette prospérité illusoire s’est dissipée, où il a fallu re- » connaître la proportion exacte qui se rencontrait entre le capital ainsi engagé et le revenu produit.

» De ce moment la crise a commencé, et l’on peut croire qu’elle durera jusqu’à ce que le prix des 33 maisons soit arrivé à représenter exactement, non la valeur fictive et passagère que la spéculation >3 avait donnée aux immeubles, mais leur valeur réelle et constante.

33 Ces maux sont grands, sans doute, mais ils apportent avec eux un enseignement qui est utile. Au » lieu de s’occuper à cultiver les terres , la plupart des colons d’Alger, ou de ceux qui sont venus avec 33 quelques capitaux dans ce centre de nos établissements en Afrique, n’ont songé qu’à spéculer dans >3 l’intérieur des villes. La crise actuelle apprendra à ceux qui voudraient imiter leur exemple, que dans un pays nouveau il n’y a qu’un moyen efficace de s'enrichir, c’est de produire ; que c’est sur

» l’agriculture environnante que s’asseoit la véritable prospérité des populations urbaines, et qu’il » ne saurait y avoir des villes grandes et riches qu'au milieu d’un territoire cultivé et civilisé. »

L’exposé qui précède est de la plus exacte vérité. De grandes fortunes avaient été réalisées dans un jour par la vente d’emplacements à bâtir. Cet encouragement trompeur, qu’on pourrait peut-être reprocher à l’administration de ne pas avoir contenu au moyen d’un prix limite maximum, dans les ventes par adjudication publique des terrains domaniaux , porta bien vite la spéculation au-delà de toutes les limites de la raison ; elle s’était renfermée d’abord dans l’enceinte des villes, mais bientôt elle s’y trouva trop à l’étroit , et, pour étendre le champ de ses spéculations, elle rêva partout de nouveaux quartiers à construire , des faubourgs, des villages. Négociants, banquiers, industriels, se laissèrent entraîner à cet effrayant jeu de bourse; et, comme la plupart n’avaient pas des ressources suffisantes et n’agissaient qu’à l'aide de commandites, de crédits ouverts en Europe ou dans le pays, presque tous y engagèrent les capitaux d’autrui.

Vainement quelques hommes sages essayèrent-ils d’arrêter ce mouvement, en démontrant qu’on *

s’agitait sur un volcan et qu’une catastrophe était inévitable. Une sorte de délire avait fasciné tous les esprits : nul ne tint compte de leurs conseils, et chaque jour amena au contraire de plus grandes folies.

Mais les choses ne pouvaient aller long-temps ainsi; la corde trop tendue devait se rompre : deux circonstances particulières contribuèrent fortement à précipiter l’événement.

Pendant les dernières incursions d’Abd-el-Kader, en décembre 1845, l’autorité militaire crut devoir prendre un arrêté pour mobiliser deux bataillons de la milice d’Alger. Cette mesure produisit un effet désastreux par l’épouvante qu’elle jeta au-dehors. Des commanditaires et capitalistes de France et de l’étranger, craignant que la mobilisation n’atteignît leurs agens et correspondants, et ne les forçât d’abandonner leurs établissements, crurent leurs capitaux compromis et en exigèrent en grande partie le remboursement immédiat, ce qui occasiona subitement une grande gêne sur la place.

Quelques mois plus tard, les embarras financiers qui se sont manifestés en France et en Angleterre, ont déterminé aussi d’une manière inopinée le retrait de capitaux ou l’annulation de crédits qui servaient à l’alimentation des affaires de la colonie.

De là l’impossibilité, pour les spéculateurs, de s’abuser plus long-temps sur leur véritable position. Obligés de rembourser précipitamment des sommes qu’ils n’avaient plus disponibles, privés de crédits engagés d’avance , les plus heureux ont dû souscrire des emprunts ruineux ; d’autres ont été forcés d’abandonner leurs propriétés pour un prix bien inférieur à celui qu’elles leur avaient coûté; d’autres enfin ont été forcés de suspendre leurs paiements. Celle situation est grave, sans doute, mais nous espérons démontrer qu’elle n’est pas sans remède.

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