DE LA LIQUIDATION GÉNÉRALE DES AFFAIRES
Quelques personnes en dehors des détails du mouvement des transactions commerciales et industrielles, établissent en principe qu’une liquidation générale des affaires ramènerait immédiatement la
confiance , et qu’alors les transactions de toute nature reprendraient les voies de prospérité comme avant la crise actuelle.
Nous avons désiré savoir ce qu’on entendait par une liquidation générale des affaires. On nous a répondu que l’on avait en vue une espèce de table rase, parce que , une fois faite, les embarras de la situation disparaîtraient et les capitaux abonderaient sur la place, où de nouvelles maisons de commerce et d’industrie viendraient s’établir sur les ruines de celles qui n’auraient pu soutenir l’épreuve de la liquidation générale.
Considérée sous ce point de vue, nous ne partageons point l’opinion des partisans de la mesure , et nous doutons fort qu’elle produise les avantages qu’on en attend ; nous pouvons assurer, au contraire, que cette opinion de liquidation générale par table rase , connue en France, y a porté un coup fatal au crédit déjà si restreint qui restait debout.
Comment pourrait-il en être autrement ?
Citons quelques exemples ;
Des capitaux considérables ont été employés, sous bénéfice d’inscriptions hypothécaires, en achats de terrains, en constructions, en placements sur immeubles, etc., et presque toujours plusieurs inscriptions grèvent les objets servant de garanties.
Les prêteurs d’abord inquiets par la dépréciation de la valeur du gage amenée par la crise , effrayés ensuite avec raison de la dépréciation nouvelle qu’achève de leur imposer l’idée répandue d’une liquidation générale, se hâtent d’essayer de rentrer dans leurs fonds au moyen de ventes judiciaires qui ont jusqu’à ce jour pour effet, en avilissant la valeur des propriétés immobilières, de réduire à un tiers à peu près la valeur de celles mises en vente forcée : d’où résulte que lorsqu’il y a plusieurs inscriptions hypothécaires sur un immeuble, ce n'est que la première inscrite au rôle qui couvre, et pas toujours , la somme pour garantie de laquelle elle avait été prise.
S’il était permis de comparer les effets produits par les lois sur le tiers consolidé de la dette publique en France, aux effets que produirait la liquidation générale des affaires de l’Algérie, telle qu’on l’entend, on pourrait faire observer que ces lois ont assuré à tous les créanciers de l’État le tiers de leur créance, mais que le tiers de la valeur auquel l’immeuble est à peu près vendu en ce moment, à Alger, par autorité de justice, ne profite qu’à un seul des créanciers hypothécaires; et l’on peut en tirer cette conséquence, que la loi sur le tiers consolidé, en France, a été une liquidation générale par table rase, rigoureuse, il est vrai , mais qui a établi le crédit public ; tandis que la liquidation générale d’Alger ne serait qu’un sauve qui peut qui ruinerait le crédit du pays.
Que si nous considérons la question sous le point de vue commercial et industriel , les résultats désastreux n’en sont pas moins frappants ; car aux effets financiers de la crise que nous avons déjà signalés au chapitre 1er de cet écrit, sont. venus s’ajouter depuis, la manifestation de l’opinion que nous combattons, les inquiétudes bien naturelles qu’elle a jetées dans l’esprit des propriétaires des capitaux confiés pour les faire valoir, et celle des capitalistes qui avaient consenti à maintenir des crédits tout en en réduisant le chiffre. Des retraits de fonds exigés péremptoirement, ont été la conséquence de ces inquiétudes. On ne peut blâmer cette prudence qu’on a rendue indispensable en proclamant comme une mesure régénératrice une liquidation générale des affaires, dont l’idée seule affaiblit si gravement les garanties des transactions, isole les ressources qui existent encore et les rend égoïstes, au moment même où il devenait indispensable d’en renforcer le faisceau pour l’utiliser pendant la tempête.
A-t-on bien réfléchi aux conséquences de cette nature de liquidation générale des affaires, dont quelques essais ont déjà jeté une perturbation morbide dans les positions des familles, et dont la continuation ruinerait commerçants, industriels et propriétaires, au profit de quelques individus? Les partisans de l’opinion que nous combattons pourraient-ils se flatter que des capitaux sérieux , que des familles possédant quelqu’avoir, se porteraient après la liquidation table rase, dans ce pays de malheur où tout aurait échoué jusqu’à présent, sauf l’armée?
Nous pensons, nous, au contraire, que des démonstrations d’intérêt de la part de l’autorité à l’égard
des commerçants, des industriels et des propriétaires, que des dispositions protectrices et bienveillantes , comme celles déjà manifestées par le prince gouverneur-général , en faveur des colons cultivateurs, que des dégrèvements des droits d’importation sur les denrées alimentaires qui en sont encore frappées, que la célérité dans l’expédition des affaires, seront des mesures bien plus efficaces pour ramener la confiance et les capitaux , que ne le serait une liquidation générale de la nature de celle dont nous venons de parler.