‹ Notes sur AristophaneChapitre 13 sur 13 · ISOCRATE, XVII · texte numérisé non relu

ISOCRATE, XVII

en dépit de toutes les précautions, les concours ne mettaient en présence que des auteurs hostiles à la démagogie; que si l'archonte, malgré qu'il en eût, se voyait obligé d'avoir égard au seul mérite; que si des juges partisans de Cléon, à supposer qu'il y en eût de cette sorte parmi les gens « élevés dans les chœurs et les arts libéraux », ne trouvaient guère l'occasion de marquer leur préférence, cela était dû, non pas à une conspiration des riches, mais à ce que le régime était tenu en même mésestime par tout ce qu'il y avait à Athènes de citoyens éclairés et intelligents.

Riches ou pauvres, les comiques étaient hommes de haute culture. Pour eux la démocratie n'était pas une entité métaphysique, mais une vivante et menaçante réalité. Ils avaient vu les meneurs à l'œuvre et savaient que dans leur bouche la grandeur d'Athènes n'était qu'un terme spécieux pour désigner l'asservissement de la Grèce. Sans méconnaître aucun des dons de Périclès (le plus brillant hommage qu'on lui ait rendu à cet égard est du comique Eupolis) (1), ils portaient sur lui le même jugement que Platon (2), et ne lui pardonnaient pas d'avoir déchaîné la guerre fratricide qui devait aboutir à la ruine du pays. Fis n'étaient pas de ceux qui la trouvaient inévitable, ne leur étant pas démontré comme à lui qu'il n'est pas de droit que ne prime la raison d'État. Ils savaient, ce que nous avons l'air d'ignorer, qu'Athènes

(1) Frag. Com. Grœc, t. II, p. 458.

(2j Gorgias, li, p. 515 E. Il est très remarquable qu'Aristote ne compte pas Périclès au nombre des hommes d'État supérieurs d'Aliiènes, Hep. Ath., § 'iS.

était haïe partout (1), que partout les sympathies allaient aux Lacédémoniens, sur qui l'on comptait pour affranchir l'Hellade (2). Ils prévoyaient qu'au premier revers les soidisant alliés secoueraient le joug, ce qui ne manqua pas d'arriver après l'aventure de Sicile. Us avaient vu les Cléon, les Hyperbolos, les Cléophon prêcher la guerre, même après Pylos, même après les Arginuses, une guerre sans trêve ni merci, non contre le barbare, mais « contre ceux qui d'une même eau lustrale arrosaient leurs autels, comme les enfants d'une même famille (3) ». Ils avaient entendu ce misérable Cléon réclamer avec instance l'extermination par le fer d'une des grandes cités grecques, et si par un miracle Mytilène avait été en partie épargnée, ni Scioné, ni Mélos n'avaient échappé à une totale destruction.

Oui, nous pouvons le répéter après M. Faguet : « Ce n'était pas Aristophane seulement qui était réactionnaire. Us l'étaient tous, oui, tous les poètes comiques de l'ancienne Comédie, depuis l'époque de Périclès jusqu'à celle des Trente Tyrans. Us l'étaient tous, Hermippe comme Eupolis, Eupolis comme Cratinus, Cratinus comme Platon, Platon comme Aristophane et Hermippe qui fustigent Hyperbolos, comme Cratinus qui fouaille Périclès, comme Eupolis qui lacère Alcibiade, comme Aristophane qui déchire Cléon. »

Mais gardons-nous de calomnier tous ces hommes de génie ou de talent, en les donnant pour des subornés et des vendus. M. Faguet a eu tort d'en croire M. Couat.

(1) Thucydide, I, 99, 75 {"2) Thucydide, II, 8.

(3) Lysistrala, v. \H^.

S'il avait poussé plus loin son enquête, il aurait vu que, non seulement les comiques, mais aussi les historiens, comme Thucydide et Xénophon, les théoriciens politiques, comme ce noble Antiphon et l'auteur anonyme de la République des Athéniens, les philosophes, comme Socrate, Platon et Aristote, que tous, oui tous, ont été des réactionnaires à la façon d'Aristophane.

De témoins favorables vous n'en trouverez pas un, si ce n'est parmi les orateurs. Par exemple, si vous êtes en peine d'un mot élogieux pour Cléon, vous le découvrirez dans un plaidoyer de Démosthène (1), d'une déposition en faveur de Cléophon, vous la dénicherez dans Lysias, où il est dit qu'après la mort du grand homme ses héritiers n'eurent rien à se partager (2); d'où résulte qu'à tout le moins il mérita le renom d'Incorruptible (vous connaissez un autre grand citoyen qui depuis mérita ce nom-là). Il y en a d'ailleurs pour tous les goûts. Car vous lirez autre part que les dicastes ont fait justice d'un sophiste qui s'appelait Socrate (5). Qu'est-ce à dire? Faut-il croire que réellement Lysias pensât tant de bien de Cléophon, Eschine tant de mal de Socrate? Après tout c'est possible, mais on a peine à le croire. En tous cas, nous n'irons pas, par représailles, accuser les Lysias, les Eschine, les Démosthène de mauvaise toi ou de corruption. Ce sont là de bien gros mots. Disons simplement que ces hommes, à qui, moins que personne, nous ne marchandons l'admiration, étaient des avocats qui, les

(1) Démosthène, cont. Boeotos, II, 25.

(2) Lysias, XIX, 48.

{'à) Eschine, c. Timarque, il'i.

tribunaux et ecclésies étant ce qu'ils étaient, ne pouvaient, à moins de trahir les intérêts qui leur étaient confiés, tenir d'autre langage que celui qu'ils ont tenu. Car l'avocat, ainsi que l'a dit un pénétrant critique, est un acteur interprétant un rôle, et un rôle qu'il n'a pas choisi, un rôle que son client, que les circonstances de la cause, que l'occasion lui imposent (1).

Nous sommes donc fondé à écarter les orateurs et logographes. Et dès lors, fût-il établi, comme vous le prétendez, que tous les autres témoins se sont mépris ou ont menti à leur conscience, les uns, comme les comiques, par vénalité, les autres, comme Thucydide, par dépit et rancune, d'autres, comme Xénophon, par engouement pour Sparte, d'autres encore, comme Socrate, Platon et Aristote, on ne sait trop pourquoi, mettons que ce soit par manque de réflexion ou étroitesse d'esprit, toujours est-il que de tous ceux qui ont vécu sous ce régime ou qui l'ont connu de près, il n'en est pas un qui ne l'ait condamné, hormis ceux qui en vivaient.

Pour ma part, je crains fort que les horizons nouveaux que nous a ouverts « l'expérience des révolutions » ne soient que des mirages. Jadis l'historien s'effaçait et laissait parler les événements. Aujourd'hui l'esprit critique abdique devant l'esprit de système, et nous mettons les événements au service de nos théories particulières. Je ne vois pas ce que l'histoire y a gagné. Au contraire, on s'aveugle à plaisir, et dès qu'un témoin gêne, on se hâte de lui prêter les calculs les plus vils.

(1) F. Brunetière, Sur l'éloquence judiciaire.

C'est à ce point que, pour innocenter un Cléon, on accuse de mensonge ce Thucydide tenu jusqu'ici, et avec combien de raison, pour la plus haute conscience d'historien qui tût jamais (1); bien mieux, on flétrit en bloc de la plus ignominieuse condamnation Aristophane et tous les grands comiques <]ui lurent l'honneur et la gloire d'Athènes, en leur imputant de s'être vendus, et cela sans plus d'hésitation que si l'on avait tenu en main les quittances.

Voilà ce que nous ne pouvons admettre. Que des historiens, décidés à faire admirer quand même cette démocratie dont ils se sont forgé je ne sais quelle chimère, inventent des excuses à toutes les spoliations, à toutes les violences, qu'ils s'ingénient à justiOer par des sophismesdes crimes qui font frémir l'humanité (2), qu'ils

(1) Plutarque, qui devait savoir à quoi s'en tenir, fait un mérite à Thucydide d'avoir passé sous silence toute une série de méfaits de Cléon. De la malignité d'Hérodote, 3, p. 855 C.

(2) Voyez à quels arguments recourt un honnête homme comme M. Duruy (Hist. des Grecs, t. II, p. 518) pour pallier l'atroce boucherie de Mélos, qu'il se contente d'appeler une « mauvaise action » : « Remarquons cependant, tout en ayant horreur de l'acte sanguinaire accompli à Mélos, que la pratique, sinon la théorie de ce droit du plus fort, est bien ancienne ; c'est le principe sur lequel repose toute l'antiquité, etc. » Mettons que ce soit vrai, à qui était-ce de rompre avec une telle pratique, sinon à cette Athènes que vous nous représentez partout comme « l'école de l'Hellade », la grande initiatrice, l'avant-courrière de la civilisation? Mais, disons-le à l'honneur des anciens, rien n'est plus faux, et vous le savez si bien que vous citez, un peu plus loin p. 593', le trait de l'amiral Spartiate Callicratidas se refusant, après la prise de Méthymne, à toute représaille, disant : «Tant que je commanderai, pas un Grec ne sera réduit en esclavage. » Le principe invoqué par vous, les Spartiates, eux, ne le reconnaissaient pas, car lorsqu'à leur tour ils se montrèrent impitoyables, ils euieni soin de se couvrir de l'exemple d'un ennemi qui « avait violé

( 37 ) relatent avec un rare sangfroid des massacres comme

envers des Hellènes les lois de la nature » (voir dans Xénophon le mot de Lysandre au général athénien Philoclès, HelL, II, i.). Quand Athènes fut prise, Sparte se montra magnanime à ce point que pas un Athénien ne passa par le fer ni ne fut vendu comme esclave. C'était le cas pourtant, si jamais, d'user de ce prétendu droit de la guerre. Quelle leçon d'humanité donnée à la « Cité des lumières » par ces Lacédémoniens, qu'on nous fait passer si aisément pour des brutes !

Pour en revenir à Aristophane, lisez le chapitre de M. Couat sur « les Institutions », vous aurez un résumé à peu près exact, quoique bien pâle, des abus de la démocratie athénienne. Pourquoi faut-il que ce qui suit sur « l'injustice de la satire d'Aristophane » ne soit que paralogismes laborieux et inexactitudes? M. Couat isole certains textes (Guêpes, 101 ss., Lysistr., 583) de manière à leur faire dire exactement le contraire de ce qu'ils signifient. Avec les faits il prend les mêmes libertés : l'administration des finances confiée aux classes riches est une trouvaille ; la responsabilité de l'expédition de Sicile retombant en partie sur le parti aristocratique, en est une autre. Le reproche adressé au poète d'avoir profité des abus en ne protestant pas contre le théorique (?) est d'un comique auquel Aristophane luimême n'a jamais atteint. D'autre part, ce que les harmostes de Sparte ont à voir dans les exactions commises par les Athéniens, alors qu'il est établi que les Lacédémoniens n'ont jamais exigé de tribut de leurs alliés {Thucyd., 1. 19), passe ma compréhension. M. Couat sait ce que c'est que les harmostes, moi je l'ignore; mais à supposer que ce fussent des monstres, nous rendront-ils plus sympathiques les sycophantes? Il en est de même de l'acte d'accusation dressé contre Critias et les Trente. C'est le suprême argument de MM. Couat, Denis et de tous les détracteurs d'Aristophane. Qu'avons-nous affaire des Trente, et en quoi Critias absout-il Cléon? Depuis quand Bonaparte justifie-t-il Robespierre? N'est-ce pas, au contraire, la Terreur qui prépare Vendémiaire, et Robespierre qui explique Napoléon?

Lecteur, qui avez souci de la vérité, fût-elle contrariante, et qui voulez connaître les choses comme elles se sont passées, tenez-vous en aux anciens et ne croyez pas un mot de tout ce qui se débite en France depuis Grote sous le nom d'Histoire grecque.

ceux de Mélos et de Scioné, mais crient les hauts cris dès qu'on touciie un cheveu à un Hyperbolos ou à un Gléophon, rien de cela ne nous étonne : l'esprit de parti nous a habitués depuis longtemps à de pareilles surprises. Et qu'importe? l'Athènes historique, celle des politiciens, partagée entre des factions et coteries qui peut-être ne valaient guère mieux les unes que les autres, cette Athènes-là peut nous intéresser, mais elle ne nous passionne point, car elle est morte, et veuille le ciel qu'elle le soit sans retour.

Mais il est une autre Athènes, que nous chérissons et vénérons, parce qu'elle est pour nous la mère de toute sagesse et de toute beauté. Celle-ci subsiste toujours dans les chefs-d'œuvre de ses écrivains, de ses penseurs et de ses artistes. N'allons pas la sacrifier à de mesquines préoccupations et ne permettons jamais qu'on l'outrage ou qu'on la calomnie.

LES ATHÉMENNES Al THEATRE

Les femmes assistaient-elles aux représentations des comédies d'Aristophane, ou, si l'on veut généraliser, les Athéniennes au temps d'Aristophane allaient-elles au théâtre? Voilà un siècle que cette piquante question est agitée entre les savants, et malgré toute l'encre répandue elle en est à peu près au même point et attend encore sa solution '. Non pas du moins qu'elle offre d'exceptionnelles difficultés. Les difficultés proviennent presque uniquement de ce qu'on l'a mal délimitée. Car il ne suffit pas d'accumuler les témoignages, il importe de les peser attentivement et surtout de les classer suivant leur date, et c'est ce qu'en général on a négligé de faire. Qu'on ne s'étonne donc point si nous passons sous silence des textes partout invoqués de Plutarque, d'Alciphron et même d'Aristote. Us se rapportent non seulement à des époques, mais à des civilisations très différentes. Que Glycère prît plaisir à voir jouer les pièces de Ménandre, son amant, ou que l'épouse de Plutarque poussât la réserve jusqu'à s'abstenir de se montrer au théâtre, cela importe au fond assez peu. Une comédie de Ménandre n'est pas plus indécente qu'une comédie de Molière, et l'on ne voit pas ce qui pouvait empêcher une honnête femme d'y assister. Tout autre est le cas des comédies d'Aristophane. On aura beau faire valoir

1 On abuse aujourd'hui de la bibliographie. Quand je citerais ici les titres d'une trentaine de traités et d'opuscules ayant trait à la question, le lecteur en serait-il plus avancé? Il faut laisser aux pédants ce frivole et facile étalage. Je me borne à noter que tout ce qu'on a pu imaginer de raisons pour justifier la présence des femmes au théâtre a été développé par Edélestand du Méril, dans une dissertation mise à la suite de son Histûire de la Comédie, t. 1, pp. 475 à 488. C'est surtout ce mémoire que je me suis attaché à réfuter. Car il est écrit avec savoir et conviction, et l'auteur de The Attic théâtre, M. Haigb, n'a fait que le résumer.

que la moralité des Athéniens différait de la nôtre et qu'ils entendaient autrement que nous la pudeur ', sur ce point tout le monde s'accorde; mais qu'ils allassent jusqu'à autoriser leurs épouses et leurs mères à écouter des heures durant des impuretés que l'on n'essayait même pas de voiler, à assister à des spectacles d'une licence à faire rougir la plus éhontée des courtisanes, c'est là ce qu'on a soutenu, ce qu'on soutient encore, et ce qu'il importe d'examiner. Car pareil laisser faire accuserait chez les contemporains de Socrate une telle déchéance du sens moral, un tel mépris des vertus domestiques, qu'on ne citerait rien d'équivalent, non pas même chez les peuples les plus barbares. Heureusement il n'en est rien, et. comme nous Talions voir, les témoignages sont si concordants et si clairs, qu'ils ne laissent pas subsister l'ombre d'un doute.

Il y a d'abord un argument, négatif, il est vrai, mais valant toutes les raisons du monde. Si les femmes avaient assisté aux représentations, les pièces elles-mêmes en feraient foi, et les preuves abonderaient à ce point que l'embarras serait de choisir. On sait combien les poètes comiques aimaient à associer le public à ce qui se passait sur la scène. Il n'est pas une de leurs pièces oîi les spectateurs ne soient pris à témoin ou à partie, tantôt en masse, tantôt individuellement. C'est

1 Laissons de côté les pratiques, cérémonies et emblèmes du culte. Tout ce qui touche à la religion revêt un caractère sacré et s'enveloppe d'un mystère que les croyants ne cherchent point à approfondir. L'Eglise catholique, qu'on n'accusera pas d'ontrager gratuitement la pudeur, solennise telle fête (pr janvier), vénère telle relique dont on évitera entre gens Iden élevés de prononcer le nom; comme il est telle prière, VAre par exemple, qu'enfants, jeunes filles et nonnettes récitent journellement, sans se mettre en peine du sens littéral. De même le protestant lisant sa Bible ne voit dans les récits les plus scabreux que sujets d'édification. Je suis convaincu, pour ma part, que la vue des Hermès, non plus que les processions où Ton promenait solennellement le phallus, n'otfensaient guère la modestie des femmes. Celles qui auraient été tentées de s'en offusquer en étaient quittes pour détourner les yeux. 11 est bon de noter d'ailleurs que ces fameux Hermès scandalisaient si peu les Athéniens, que le tyran Hipparque n'avait pas eu scrupule de faire graver sur les faces latérales des sentences et maximes pour morigéner les passants. Le fait nous est attesté par Platon [Hipparchus, 229 A).

même un des traits caractéristiques du théâtre antique. Or ce qui frappe tout d'abord, quand on lit Aristophane, c'est que jamais les femmes n'y sont interpellées, même dans les comédies où elles jouent le principal rôle. Jamais, ni Lysistrata, dans la pièce qui porte son nom, ni les Athéniennes formant le chœur des Thesmophorif^s, encore qu'elles s'adressent directement à l'auditoire dans la parabase, ni Praxagora dans YEccUsie, n'en appellent à leurs souvenirs ou à leur témoignage. Jamais elles ne réclament leur appui ou leur approbation. Si l'on veut bien y réfléchir, cette preuve suffirait à elle seule et suppléerait au défaut d'autres.

Mais les preuves positives ne manquent pas. Il en est, pour commencer, qu'on aurait tort d'omettre, bien qu'on ait essayé d'en contester la portée. Ainsi ce passage des Thesmophories où une femme se plaint qu'en rentrant du théâtre le mari furète des yeux dans tous les coins, pour s'assurer s'il n'y a pas quelque galant caché K Ainsi cet autre endroit des Oiseaux où le chœur allègue que l'amant d'une femme, apercevant le mari sur les bancs des bouleutes, pourrait au moyen d'ailes aller la trouver puis venir reprendre sa place avant la fin du spectacle ^. On a soutenu, disions-nous, que ces passages ne sont pas concluants, vu qu'ils peuvent ne s'appliquer qu'à certaine catégorie de femmes. Ce n'est là, faut-il le dire ? qu'une pure échappatoire : à quelle catégorie serait-il fait allusion? Mais il ne nous en coûte pas de nous montrer accommodant et de tenir l'objection pour valable. Car il est d'autres témoignages bien plus décisifs et ne prêtant à aucune ambiguïté.

Par deux fois, et à trente ans d'intervalle, le poète s'est trouvé amené à énumérer les différentes classes de spectateurs. La première dans la Paix, en une tirade de quatre vers, où il s'attache visiblement à n'omettre personne ^; la seconde dans YEccUsie, d'une façon plus sommaire, il est vrai, mais non moins précise ^ Ici il n'y a plus de subtilité qui tienne. Si

1 Thesmophories, v. 395 et ss.

2 Oiseaux, v. 793 et ss.

3 Paix, vv. 50 à 54.

4 Ecclésie, v. 1146.

l'esclave, dans la Paix, se croit tenu d'expliquer le sujet à n'importe qui des spectateurs, pour quel motif donnerait-il l'exclusion aux femmes, s'il y en avait dans l'auditoire? Et pareillement dans VEcclésie, si Blépyros insiste pour que tous ceux qui ont assisté à la pièce, vieillards, hommes faits, éphèbes, prennent part au festin qui la tennine, pourquoi n'excepterait-il de cette invitation que les femmes? Dîner d'hommes, direz-vous? Erreur : ce sont les femmes du chœur qu'on va mener dîner; c'est pour elles, pour elles seules, que le banquet est préparé. Si donc il y avait lieu de choisir, ce sont les citoyennes d'Athènes, nullement leurs maris, leurs pères ou leurs frères, qu'il fallait convier. C'eût été le dénouement logique d'une comédie consacrée à la glorification de leur sexe.

Un troisième texte, moins explicite à première vue, est tout aussi probant, pourvu qu'on l'interprète, comme il convient en bonne critique, à la lumière des deux précédents. C'est encore la Paix qui nous le fournira. Après avoir dégagé la déesse de l'antre oîi Polémos l'avait reléguée, Trygée a résolu de lui offrir un sacrifice. Comme il tient, et pour cause, à y associer toute la population d'Athènes, il charge, suivant l'usage, son esclave de jeter de l'orge aux spectateurs. Celui-ci fait ainsi qu'il est dit, et de plus prend plaisir à constater qu'il n'est personne qui n'ait reçu son grain : détail bien oiseux, si le mot n'était à double entente, et ne procurait au poète l'occasion d'un de ces jeux d'esprit que sans doute il ne prisait pas plus que nous, mais que lui imposait çà et là la partie la plus grossière et la plus nombreuse de son auditoire : « Les femmes n'ont pas reçu », remarque Trygée. — € Les maris leur donneront ce soir », répond l'autre '. Cela s'entend : les femmes n'ont point reçu pour l'excellente raison qu'elles sont absentes; mais comme il importe qu'elles participent au sacrifice, les maris ce soir feront le nécessaire.

Des éditeurs l'ont compris autrement : elles n'ont pas reçu, vu qu'elles sont trop loin, prétendent-ils, sans faire réflexion qu'à prendre ainsi les choses les neuf dixièmes au moins des

i Paix, w. 962 à 967.

LES ATHÉNIENNES AU THEATRE. 2i9

assistants se trouveraient dans le même cas. Car, de quelque ]nanière qu'il ait procédé, le serviteur faisant le tour de l'orchestre n'a pu atteindre que les gens assis à proximité. La question de distance doit donc être écartée.

Elle le doit d'autant plus que l'explication proposée porte à faux. Ces éditeurs ont eu tort de soutenir, sur la foi des traités spéciaux, que les femmes au théâtre occupaient les gradins supérieurs. Cette assertion, si invraisemblable en elle-même et si contraire à tout ce que nous savons des habitudes d'esprit et des mœurs des Athéniens, est sans nulle valeur. Car elle n'a d'autre fondement qu'une glose en l'air d'un Byzantin, cherchant à expliquer par une hypothèse gratuite un texte d'Aristophane auquel il ne comprenait rien '. La partie supérieure des sections théâtrales, en admettant qu'elle eût une destination spéciale, devait, nous l'avons dit ailleurs ^ être réservée aux métèques, qui, eux, ne pouvaient être confondus avec les citoyens. Cela me parait ressortir clairement d'un endroit des Acharniens (v. 508), qu'on ne tire au clair que moyennant cette hypothèse.

Nous avons passé en revue tous les passages d'Aristophane d'oîi l'on peut tirer quelque lumière ^. Il en reste un toutefois

1 Je ne puis que renvoyer à ma note sur le v. 23 de \' Ecdésie, clans V Album grntulatorium in hon. H. van Hertverden, Utrecht, 1902, p. 255.

2 De la rt^partltion des places au théâtre, dans les Bulletins de l'Académie, 1901, p. 1094.

3 En négligeant toutefois les raisonnements qui ne reposent que sur des contresens. Ainsi dans les Thesmophories, Mnésiloque à qui l'on montre du doigt Agathon sortant de chez lui, s'écrie, par alluaion aux mœurs vraies ou supposées du poète : < Suis-je aveugle? Je ne vois pas d'homme ici. c'est Cyrène que je vois > (v. 97). Du Méril traduit : < Mais j'aperçois dans la salle la fille publique Cyrène », et cette cruelle bévue constitue pour lui une preuve positive.

Le môme savant invoque à l'appui de sa thèse l'anecdote suivante, conservée par Athénée (p. 534 c) : < Alcibiade faisant fonction de chorège menait sa troupe au théâtre, drapé dans une robe de pourpre, et son entrée faisait l'admiration tant des femmes que des hommes. > Cette historiette a pour garant un certain Satyres, écrivain de maigre autorité, car il vivait deux cents ans après Alcibiade. Mais en l'admettant comme authentique, qu'y a-t-il à tirer de là ? Ne dirait-on pas que la chorégie avait été instituée pour les seuls concours dramatiques ? Que fait-on des concours dithyrambiques, et qui prétend qu'il fût interdit aux femmes d'y assister? D'ailleurs,

250 LKS ATHÉXIENNES AU THEATEE.

qui à première vue paraît assez embarrassant. Dans les Grenouilles, Eschyle reproche à Euripide d'avoir favorisé l'adultère en l'idéalisant, au point que d'honnêtes femmes et bien nées, prises à ses sophismes, se sont rachetées du déshonneur en buvant la ciguë \ Voilà, a-t-on dit, qui décide la question. Si les drames d'Euripide exerçaient sur d'honnêtes femmes une telle action, c'est donc qu'elles les connaissaient et les avaient vus. Et la raison a paru si forte à nombre de critiques, à Egger par exemple ^, qu'ils ont cru devoir adopter un terme moyen, en restreignant l'exclusion des femmes à la seule comédie. J'avoue que pareille distinction me paraît insoutenable, et ne puis que me rallier sur ce point aux objections d'Edél. du Méril : « D'abord c'est oublier qu'on représentait habituellement à la suite des trois tragédies réglementaires un drame satyrique dont le personnage capital devait, par la grossièreté des paroles et l'obscénité des gestes, égaler, sinon surpasser, la licence des comédies les plus osées, et aucun témoignage direct ou indirect n'autorise à croire que les oTiiciers de police aient veillé à la pudeur des femmes et les aient forcées pendant l'entr'acte à sortir de la salle. »

On peut donc tenir pour établi que des Athéniennes, et des plus huppées, connaissaient certaines tragédies d'Euripide. Mais ne les connaissaient-elles que pour y avoir assisté? C'est une première question. Les représentations, comme on sait, étaient fort suivies. Chez ce peuple épris d'art et de beau langage, une œuvre nouvelle du puissant dramaturge était un événement dont tout le monde s'entretenait : sujet, caractères, situations, maximes, conduite de l'action, tout ce qui prétait à la controverse, était minutieusement épluché,

à supposer qu'il soit question des premiers, il n'y aurait pas de quoi s'embarrasser. Les représentations commençant avec l'aube, il va de soi que le chorège et sa troupe ne s'y rendaient pas en pompeux appareil; mais l'avant-veille des concours il y avait le Ilçoaycôy, où chorège, acteurs et chœurs se présentaient devant le public à visage découvert et en toilette de fête. C'est à cette occasion, dit-on, que Sophocle se montra en habits de deuil pour honorer sou rival Euripide récemment décédé. Pourquoi ne serait-ce pas à cette cérémonie que Satyros ferait allusion?

1 Grenouilles, v. 1050.

2 Essai sur Vhistoire de la critique chez les Grecs, Paris, 1849, p. 506.

discuté, jugé avec passion, sévèrement critiqué par les uns, proposé pour modèle par les autres; bien plus, on apprenait par cœur les principales scènes, on les récitait, on les chantait à la fin des repas ^ Les femmes, quoi qu'on en ait dit, ne vivaient pas en recluses, et il ne tenait qu'à elles d'être bien informées. Si certaines se piquaient d'être au courant de ce qui se passait à l'Ecclésie ^, pourquoi d'autres n'auraient-elles pas pris le même intérêt à ce qui se passait au théâtre ? Dès lors Eschyle n'était-il pas fondé à prétendre que tel drame de son rival aurait eu sur la moralité du sexe une influence funeste ?

Ces considérations me paraissent sans réplique et on pourrait s'y tenir. Mais je n'en ai que faire, et si je les mets ici, c'est qu'il m'étonne qu'elles ne soient venues à l'esprit d'aucun des érudits qui se sont occupés de la question. Pour ma part, j'admets sans difficulté que des Athéniennes aient vu jouer la tragédie.

On oublie trop souvent qu'il n'y avait pas qu'un théâtre en Attique, et qu'à côté des Lénéennes et des Grandes Dionysiaques, spéciales à la cité, il y avait les Dionysiaques rustiques qui se célébraient partout ^. Si Athènes avait son

1 Nuées, V. 1371; Cavaliers, v. 529; Guêpes, w. 220 et 462.

2 Lysistrata, v, 513.

3 Si l'on s'en était souvenu, on n'aurait pas suspecté le vers 523 de la parabase des Nuées : nçwrovç rj^lwa^ dt^nysta' i[xàç, « c'est à vous, spectateurs intelligents, à vous les premiers que j'ai voulu faire redéguster ma pièce >. Les éditeurs ont tripatouillé ce passage, suivant leur ordinaire quand ils ne comprennent pas, ce qui ne laisse pas que d'arriver souvent. M. van Leeuwen cite neuf conjectures, sans compter la sienne. On pouvait pourtant deviner sans trop d'effort qu'une comédie s'attaqnant à un personnage aussi en vue que Socrate, n'avait pu manquer d'être reprise dans les dèmes. Et l'on conçoit sans plus de peine que, frustré du prix auquel il croyait avoir droit, Aristophane se soit décidé quelques années plus tard à remettre sa pièce k la scène avec une parabase nouvelle, non plus devant des spectateurs de rencontre, au Pirée, par exemple, comme on dit qu'avait fait Euripide (Elien, Var. hist., II, 13), mais, en saisissant l'occasion d'un nouveau concours, devant le seul public compétent. Voilà ce que signifie nçwrovç. Cette interprétation, déjà soupçonnée par G. Dindorf, se trouve confirmée par une phrase de l'Apologie de Platon : javra yccQ sojqùte xal avxoi èy x^ 'Aqtaiocpdyovç xtafitaêia (19 C). L'imparfait éwpùre marque une action souvent répétée. La correction de M. Naba-, éwQÛy.urt, n'a pas de

théâtre, où les femmes ne se montraient pas, quantité de dômes (une dizaine au moins) avaient le leur, où les femmes, et même les enfants, avaient accès. Les drames qui avaient réussi y étaient rejoués, souvent par les mêmes acteurs et les mêmes choreutes; de plus une place y était faite aux chefsd'œuvre de l'ancien répertoire. Qu'on se figure quelque chose d'analogue à ces troupes de comédiens de Paris faisant une tournée en province sous la conduite d'un imprésario. Je rappellerai à ce sujet que l'orateur Eschine fit un temps partie d'une de ces troupes ambulantes '. Ici plus de concours, de programme réglé par la loi, de pièces imposées par le choix de l'archonte. On annonçait tel drame d'Euripide ou d'Eschyle; tout le monde, même, j'en suis convaincu, les esclaves, avait droit en payant sa place d'aller s'asseoir sur les gradins. S'il plaisait à un Athénien d'amener avec lui sa femme, ses enfants ou petits-enfants, il n'y avait ni règlement, ni usage pour l'en empêcher. Ce que nous disons ici n'est pas une hypothèse plus ou moins ingénieuse pour éclairer un fait obscur, nous pouvons citer un texte formel d'Isée. Les petitsfils de Kiron, se présentant comme légitimes héritiers de leur aïeul, invoquent comme preuve que non seulement celui-ci n"a jamais fait un sacrifice sans eux, « mais toujours il nous menait à la campagne pour les Dionysies; nous assistions au spectacle assis à ses côtés, et à ses côtés nous célébrions toutes les fêtes *. »

Voilà de toutes les objections la seule sérieuse définitivement écartée. C'est à quoi l'on ne pouvait manquer d'aboutir, eu égard aux documents positifs qu'on tire d'Aristophane. La question de la présence des femmes au théâtre de Bacchus se résout donc par la négative, contrairement à l'avis, je ne dis pas unanime, mais de beaucoup le plus répandu. Il y a plaisir do constater que cette solution est aussi celle qu'à défaut de tout témoignage le seul bon sens aurait suggérée

Bruxelles. ALPHONSE WiLLEMS.

raison d'être. Comment, en effet, parlant d'uoe pièce une .seule fois jouée, quelque vingt-cinq ans auparavant, Socrate aurait-il pu dire à ses cinq cent cinquante juges : ♦ Vous l'avez tous vue > ?

1 Démosthène, de Corono, 180; Eecliiue, cont. Timarchum, 157.

2 Isée, Vllî, 16.

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