MKJIBRE DE L' ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE
Lecture faite dans la séance publique de la Classe des lettres de l'Académie royale de Belgique, le 8 mai 1907.
BRUXELLES
HAYEZ, IMPRIMEUR DES ACADÉMIES ROYALES DE RELGIQUE Rue de Louvain. 112
Extrait des Bulletins de l'Académie royale de Belgique (Classe des lettres, etc.), n" 5 (mai), 1907.
aristophaot:
ET
LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE
Il n'est pas dans l'histoire littéraire d'auteur actuellement plus méconnu et mésestimé qu'Aristophane. Je parle de l'homme, non de l'écrivain. Contesté autrefois, entre autres par Voltaire, l'écrivain ne l'est plus guère, et même tel juge, dont on ne niera pas la compétence, c'est Musset, le déclare tout simplement le génie le plus complet et le plus audacieux de la Grèce antique (1).
De l'homme il en va autrement. Celui-ci attend et peut-être attendra longtemps encore qu'on lui rende stricte justice. La raison en est simple. Dominés que nous sommes par un idéal démocratique que nous ne prenons pas la peine de définir, nous ne pardonnons pas à ceux qui dans le passé sont censés avoir mis obstacle à ce que nous décorons du nom de progrès. Athènes était une démocratie, qu'Aristophane a attaquée sans ménagement dans la personne de Cléon et des chefs préférés de la cause populaire. Du coup le voilà classé : c'est un réactionnaire. En cette qualité, on n'admet pas qu'il ait pu faire autrement que de se mettre à la remorque et d'adopter le programme du parti qui tenait tête à Cléon, c'est à savoir du parti aristocratique. De plus, étant établi que le premier devoir du réactionnaire est de défendre tous les abus du passé, Aristophane, bon gré
(1) Lettres de Dupiiù et Cotonet, première lettre.
mal gré qu'il en eût, s'est vu condamné à se faire, en même temps que de l'aristocratie, le champion des croyances religieuses du pays. En un mot, il nous représente le type accompli du « conservateur borné » (1). Et comme il n'est pas plausible qu'un esprit si pénétrant et si dégagé se soit soumis de gaieté de cœur à pareille discipline, nul doute qu'il ne se fût laissé gagner aux inlérèts de la faction oligarchique, qui lui payait en argent le prix de ses services.
Pour des gens médiocrement initiés aux choses de la Grèce, ces déductions paraissent logiquement s'enchaîner. Elles ont servi de base, en effet, à quantité de diatribes, et même à des réquisitoires en plusieurs volumes, d'où le poète est sorti tellement déchu et dégradé qu'il faut en vérité quelque courage pour prendre sa défense (2).
(1) Ainsi le définit K. flillebrand, le traducteur de l'Histoire de la littérature grecqiœ d'Otf. Mûller, t. II, p. 697.
(2) M. Maurice Croiset a eu ce courage dans le beau livre récemment paru sous le titre de Aristophane et les partis à Athènes. Je ne crois pas devoir m'excuser d'avoir osé parler du rôle politique d'Aristophane après un maître si compétent. Mon sujet n'est pas tout à fait le sien. Je me suis appliqué avant tout à laver le grand poète des ineptes imputations dont on a coutume de le charger, ce qui m'a forcé à insister non tant sur ce qu'il fut, que sur ce qu'il ne fut pas.
Ce que M. Croiset a voulu faire, c'est de le replacer dans son cadre et son milieu. Il le suit pas à pas depuis ses débuts et s'attache à démontrer, par une analyse rigoureuse de ce qui nous reste de ses comédies, que, sans appartenir à aucun parti, Aristophane fut en somme le représentant des traditions et tendances de la démocratie rurale. Cette thèse me semble pleinement justifiée, à la réserve toutefois du point de vue religieux. Pour ma part, je n'hésite pas à m'y ranger, heureux de constater que rien dans l'ouvrage de M. Croisel n'infirme mes propres conclusions.
Je voudrais, laissant là les raisonnements abstraits, examiner à la lumière des faits et des textes ce qu'il y a de fondé dans ces accusations, que, par parenthèse, l'antiquité, dont on aurait tort de compter pour rien le témoignage, a complètement ignorées.
Jadis l'idée ne serait venue à personne de donner Aristophane pour un dévot. Au contraire, si notoire était son impiété, qu'un Fontenelle, par exemple, croyait exprimer une vérité banale, quand il disait : « Jamais les dieux n'ont été traités avec moins de respect que dans les comédies d'Aristophane (1). » Et vers le même temps la jeune helléniste qui bienlôl allait s'appeler M™^ Dacier, ne faisait pas scrupule de déclarer : « C'est une chose assez étonnante que les Athéniens souffrissent qu'Aristophane entreprît de les désabuser de leur superstition, en leur découvrant sur son théâtre les friponneries et les abus de leurs prêtres. » Et même elle ajoutait (il est vrai qu'elle n'avait pas encore renié sa foi protestante) : « Ce peuple était bien plus sage que beaucoup d'autres que nous connaissons (2). «
Aujourd'hui nous avons changé tout cela. Ce sont toujours, il est vrai, les mêmes comédies que nous lisons, mais l'expérience des révolutions, pour parler comme Grole et M. Perrot, en nous dessillant les yeux, nous a
(1) Histoire des oracles (1687), I, 8.
(i) Le Plutus et les Nuées, trad. par Jl^e Le Fèvre. Paris, i(jb4, p. 32 de la préface.
révélé le fin des choses, et nous voyons clair là où les Fontenelle et autres s'étaient naïvement fourvoyés.
Pour les uns Aristophane est un pur croyant. Ses attaques contre les dieux? d'innocentes plaisanteries, que dis-je? des preuves irrécusables de sa piété. Voyez plutôt le moyen âge, et comme nos pères, quoique si pieux et crédules, aimaient à blasonner les saints. Est-ce que Dieu le père lui-même ne se promenait pas sur le théâtre un parapluie à la main (i)? On regrette d'ignorer celui qui le premier imagina ce parallèle, car son nom mériterait d'être conservé. Voltaire disait que l'esprit est un rapport délicat entre deux idées peu communes. Délicat le rapport ne l'est guère, sans quoi le paradoxe en question passerait à bon droit pour la plus spirituelle des bouffonneries. Car jamais que je sache on ne s'avisa de rapprocher des idées moins communes que Zeus-Dieu le père, Socrate-Abélard, la Théogonie appariée à l'Evangile, Eschyle préludant dans Prométhée au Mystère de la Passion et la Comédie attique à la Fête des Fous, en attendant que l'expédition des Dix-Mille nous donne un avant-goût des Croisades. Toutefois ne dites pas trop vite que l'argument est bêle à faire plaisir, car depuis tantôt cinquante ans il est peu de critiques, je parle des plus éveillés, qui se soient fait faute d'en user. Pour bien des gens Aristophane, en dépit, ou plutôt à cause de ses incartades, reste un modèle de piété, et s'il lui arrive de pousser l'irrévérence jusqu'au sacrilège, les éditeurs ont trouvé certains moyens faciles, c'est
(1) ÉD. DU MÉRiL, Histoire de la comédie ancienne, Paris, 1869, t. 1, p. 333.
par exemple de dénaturer le sens ou de déclarer le passage interpolé ou corrompu (1).
D'autres, plus circonspects, ont marqué plusieurs époques de la vie d'Aristophane. De même qu'il existe deux Pascal, celui d'avant et celui d'après l'accident de Neuilly, de même il y aurait l'Aristophane d'avant les Guêpes, puis celui d'après, auquel en succède un troisième postérieur aux Oiseaux, et même un quatrième à partir des Grenouilles. Mais cette thèse, que j'appellerai celle de la piété intermittente, n'a guère trouvé de partisans, ceux qui l'ont inventée n'étant jamais parvenus, malgré de subtils efforts, à la débrouiller. Si je la mentionne c'est pour mémoire.
Une dernière théorie, et je crois qu'elle prévaut aujourd'hui, fait d'Aristophane un hypocrite (on l'a écrit en toutes lettres), qui sans croire aux dieux, a mis tout son talent et tout son effort à les défendre, ayant été payé pour cela. Sans doute son orthodoxie paraît parfois suspecte. Que voulez-vous? On fait ce qu'on peut. Quand le poète s'échappe, c'est que c'est plus fort que lui ; mais n'ayez crainte, il connaît son public et sait s'arranger de manière à ne pas inquiéter sérieusement les convictions et préjugés du populaire, que d'ailleurs il méprise. Il reste à la vérité un certain nombre de vers et même de scènes, et même une pièce entière, les Oiseaux^ où l'insolence envers les dieux passe vraiment toute mesure. Eh bien! c'est précisément là que vous attend M. Denis, car c'est là qu'il triomphe. Sachez donc que le tartufe démasqué par lui est en même temps un
(1) Paix, 8[i0; Oiseaux, 824; Grenouilles, 186 et 478, etc.
« étourdi » qui ne savait pas trop ce qu'il taisait et « dont les plaisanteries avaient parfois plus de portée qu'il ne l'eût voulu (1) ». Maintenant nous pouvons tirer l'échelle. Après l'Aristophane confit en dévotion, après le taux dévot, il ne manquait plus que celui-là : un Aristophane inconscient, se méprenant sur la portée de ses paroles, et doucement averti par M, Denis. Ah ! M. Denis!
Dans leur ardeur de dénigrement ils n'ont pas aperçu, ces critiques, qu'en assignant au poète ce rôle de champion des traditions religieuses, ils faisaient de lui le plus ferme appui du parti démocratique, et donc qu'ils ruinaient leur propre thèse. A Athènes, comme ailleurs, c'était, non les classes éclairées, mais bien le peuple qui demeurait attaché à ces traditions. Ce Lampon, ami de Périclès, et cet autre devin Diopithe, ami de Nicias, et Hiéroclès et tous les chresmologues et charlatans partisans de la guerre, croit-on par hasard que ce fussent les riches qui les encourageaient, leur votaient des honneurs et allaient jusqu'à leur décerner le vivre au Prytanée? Qui donc plus qu'eux avait intérêt à ruiner leur crédit, et qui au contraire était intéressé comme les démagogues, et notamment Cléon, à maintenir leur prestige et à s'appuyer sur eux, qui avaient la contiance de la toule, parce qu'ils tlaltaient sa vanité et lui promettaient l'empire du monde (2) ? Aussi, s'ils en étaient atîranchis eux-mêmes, ce que j'ignore mais qui parait probable, les meneurs avaient-ils grand soin d'entretenir la supersli-
(1) f.a Comédie grecque. Paris, 1886, 1. 1, p. 446.
(2) Thucydide, II, 8, 21; Akistoph., CavaL, 61, 810; Amipsias, Fr. Corn. Gr., t. Il, p. 704.
lion, qui était avec l'appât des salaires leur principal instrument de règne, et en même temps que la superstition l'intolérance et le fanatisme qui en sont inséparables. Cléon, ne l'oublions pas, fut avec la complicité du devin Diopithe, un des accusateurs d'Anaxagore (1), et trois démocrates, Mélilos, Anytos et Lycon, firent boire à Socrate la ciguë.
Les riches et les eupatrides, à part quelques dévots arriérés comme Nicias, savaient aussi bien que nous à quoi s'en tenir sur leurs dieux et s'en égayaient entre eux. Pouvait-il en être autrement? N'avaient-ils pas presque seuls, étant gens de loisir, le monopole de la haute culture? N'était-ce pas eux qui avaient attiré à Athènes les sophistes et les entretenaient à leurs frais? Et de fait la distinction des classes était à cet égard si marquée que Curtius a pu dire avec une parfaite justesse que « philosophie et réaction en politique semblaient choses nécessairement associées (2) ». Et comme elle enseigne, cette philosophie, depuis et même avant Platon, que les mythes sont une chose et que la morale en est une autre, on ne voit pas l'intérêt que la classe aisée avait au maintien des superstitions.
Si donc vous tenez à faire d'Aristophane un adversaire de la démocratie, il faudra vous résigner du même coup à voir en lui un ennemi déclaré de la religion de la plèbe. Et c'est ce qu'il fut en effet, il le fut toujours, il le fut partout, il le fut avec délice. Jamais auteur, pas même Lucien, pas même Voltaire, n'afficha plus profond dédain pour toutes les formes de la crédulité. Je le demande,
(1) DiOGÈNE Laërce, II, 12, d'après l'autorité imposante de Sotion.
(2) Histoire grecque, t. IV, p. 134 de la traduction française.
y a-t-il, à l'exception d' Athêna et des Thesmophores, les graves el sereines déesses chères à l'Attique, y a-t-il un dieu de l'Olympe qu'il n'ait bafoué, une cérémonie du culte, depuis les plus augustes jusqu'aux plus familières, qu'il n'ait parodiée? Hommes et choses, est-il rien de ce qui touchait à la religion, sacrifices, prières, oracles, y compris celui de Delphes, rien de ce qui vivait de la sottise humaine, prêtres, devins ou chresmologues, qu'il n'ait livré à la risée publique? Laissez donc là des présomptions par trop absurdes, et lâchez seulement, sur quelque seize mille vers qui nous restent, d'en trouver un qu'on puisse tenir pour une profession de foi religieuse. Car les strophes des parabases des Cavaliers et des Nuées, seuls passages que M. Couat ait trouvés à détacher comme témoignages de piété, le digne homme ne s'est pas aperçu qu'elles sont des modèles de fine ironie (1).
(1) Voir ma notice sur Les régates à Atfiènes, s. fin. (Rev. de l'Instr. publ. en Belgique, 1904.)
Ce benêt de Strepsiade qui, après avoir consulté son Hermès, met Je feu au pensoir sous prétexte que Socrate « offense les dieux » (Nuées, 1509), ou bien la vendeuse de couronnes accusant Euripide de faire péricliter son commerce « parce qu'il persuade aux gens qu'il n'y a pas de dieux » (Thesmoph., 4SI) restent simplement dans l'esprit de leur rôle. Où ce paysan et cette marchande auraient-ils appris à s'exprimer autrement? Il en est de même du chœur des Nuées à leur entrée dans l'orchestre, ou encore des litanies chantées par les femmes qui assistent aux Thesmophories. On ne peut pourtant pas s'attendre qu'Aristophane ait fait des libres penseuses, soit des Nuées, soit de ces Athéniennes en train de célébrer une fête religieuse. Il faudrait donc à ce compte faire de Voltaire un croyant pour avoir mis dans la bouche de son Lusignan le couplet célèbre :
Grand Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire...
On m'opposera, je m'y attends, non tant le texte que l'esprit et la tendance générale des A^wm-; maison aurait tort. Les Nuées doivent être étudiées de très près. Ceux qui croient que le poète y chante la palinodie se méprennent du tout au tout. Les dieux y sont aussi maltraités, plus peut-être, qu'ailleurs. La grande scène où Socrate cherche à déniaiser Strepsiade contient contre le surnaturel des arguments si puissants que Lucrèce n'a eu qu'à les reprendre et les traduire presque textuellement. Ah ! si le philosophe s'était borné à se moquer des foudres de Zeus, loin de lui en faire un grief, le poète lui aurait sans doute rendu le même hommage qu'à Prodicos(i). Non, le Socrate qu'il poursuit de ses sarcasmes n'est pas le contempteur des dieux, mais le pernicieux éducateur ou plutôt le corrupteur de la jeunesse, le subtil ergoteur, le moraliste équivoque. Il n'y a rien à tirer de cette scène, nécessitée par le sujet de la pièce, et où l'auteur, comme il lui arrive souvent, s'est donné le malin plaisir de faire coup double.
L'objet des Nuées n'est pas là, il est tout entier dans le dialogue du Juste et de l'injuste, « la plus grave, d'après A. de Musset, et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue ». Avec son ferme bon sens, Aristophane avait pressenti le danger que les progrès sans cesse croissants de la sophistique faisaient courir à son pays. Il est périlleux partout d'abuser de la dialectique, de se faire un jeu de soutenir le pour et le contre, de remettre sans cesse en question la certitude et l'évidence mêmes;
(1) Nuées, V. 361.
car il n'est que trop vrai qu'à force de discuter ses idées on finit par discuter ses devoirs. Mais à Athènes le péril était mortel. Il faut bien le dire, si prodigieusement douée à d'autres égards, la race hellénique avait la conscience large et portée à ignorer ou faire taire les scrupules de morale. Ce fut à toutes les époques comme la rançon de ses qualités. D'autre part il était à redouter, et l'avenir le montra bien, qu'au lieu de citoyens utiles et prêts à l'action, l'enseignement des sophistes ne créât des désœuvrés et des rhéteurs, quand ce ne serait pas des coquins, comme Alcibiade et Critias.
Cette fois, je le reconnais, le poète s'est montré réellement conservateur, mais non dans le sens des oligarques, tout au contraire. On conviendra, j'espère, que ce n'étaient ni les artisans, ni les laboureurs, ni les petites gens qui confiaient aux sophistes leurs enfants, car il en coûtait cher de suivre leurs leçons. Socrale lui-même a avoué que sa clientèle se composait surtout de disciples de familles opulentes (1). Il se peut que je me trompe, mais je tiens pour ma part que la jeunesse dorée qui l'année d'avant s'était reconnue dans le chœur des Cavaliers et avait applaudi à grands cris, en voyant maintenant Phidippide, l'un des siens, dépravé par la rhétorique, a dû se sentir atteinte, et, comme elle, nous dirons tout à l'heure pourquoi, les juges du concours. Peut-être même est-ce ici la principale raison de l'insuccès des Nuées.
(1) Platon, A-pol. de Socrate, c dO, p. 23 C.
C'est un axiome reçu qu'Aristophane est l'ennemi de la démocratie; axiome qui, comme bien d'autres, a l'air de dire quelque chose, mais au fond ne dit rien. Si par démocratie l'on entend le gouvernement où le peuple exerce la souveraineté, nous ne savons pas, nul ne sait si le poète lui fut hostile, car il ne s'est pas expliqué là-dessus.
Ce qui est constant, c'est qu'il fut l'ennemi déclaré de la démocratie athénienne. Il s'agit donc de déterminer, non pas ce que l'on entend aujourd'hui, mais ce que les Athéniens entendaient par régime démocratique. N'ayant pas le loisir de nous attarder à l'étude de cette question, nous nous bornerons à une esquisse sommaire, qui d'ailleurs suffira à notre but.
Le peuple à Athènes était souverain, mais en fait une infime minorité de citoyens — 3,000 ou 4,000 sur une moyenne de 25,000 — votait les lois, faisait les élections et décidait de la paix et de la guerre (1). Dans
(1) Il faut tenir compte du passage capital de Thucydide, attestant que jusqu'à son temps, jamais, quelle que fût la gravité des circonstances, l'Ëcclésie n'avait réuni cinq mille citoyens sur une moyenne de vingt-cinq mille (VIII, 7"2j. Comment en eût-il été autrement? D'abord les paysans, les Salaminiens, les Eginètes, en un mot tous ceux qui habitaient à distance d'Athènes, étaient par le fait empêchés d'assister aux assemblées, qui avaient lieu à l'aube. D'autre part, ceux qu'on appelait les eupatrides s'abstenaient, et pour cause, la plupart d'ailleurs, et avec eux presque tous les Atliéniens aisés, vivant à la campagne (ThvcycL, II, 14 et 16j. Les négociants et les industriels préféraient naturellement vaquer à leurs
( ii )
cette minorité se recrutait le parti démocratique. Quant au programme du parti, il est des plus clairs, et peut se résumer en cet unique article : faire de tout citoyen, si incapable ou insoucieux qu'il fût de se suffire à lui-même, un être privilégié, affranchi de tout travail, de toute responsabilité, et entretenu aux frais du trésor public. Ce plan a été poursuivi depuis Périclès avec une inflexible logique, comme nous allons le montrer.
Cela a débuté par une pure spoliation, le transport à Athènes du trésor fédéral de Délos (461). Ce trésor qui devait être employé à faire la guerre aux Perses, ne servira plus désormais qu'à assurer la grandeur et la prospérité d'Athènes (construction des Propylées, du Parthénon, siège de Potidée, etc.) (1). Et qu'on ne se le ligure pas, ce trésor, constitué par des cotisations volontaires ou contractuelles; non pas, c'est la Boulé qui de sa seule autorité fixera la quote-part de chaque cité, et qui au besoin la doublera (2). Si celle-ci proteste, Athènes ne daignera pas discuter avec elle, mais par la bouche de ses hommes d'État répondra, non à mots couverts mais en termes exprès, que la force prime le
affaires. Ajoutez à cela la classe, si nombreuse partout, de ceux qui se désintéressaient de la politique, et vous comprendrez que l'Ecclésie se recrut'it presque exclusivement parmi les artisans et les petites gens, proie facile pour les démagogues ; et c'est en effet ce que nous apprend Xénophon {Mémor., lil, 7, 6). — Lire là-dessus les réflexions si judicieuses d'Aristote, Polit., VI, 2, 7 et 8.
(1) Thjcydide, 11, 13. — Les Mytiléniens aux Grecs réunis aux jeux Olympiques, en 428 : « Nous fîmes l'alliance, non pour asservir rilellade aux Athéniens, mais pour délivrer les Hellènes du joug du Mède. » (Ibid., 111, lU, 3.)
(2) C'est ce qui arriva en 425.
droit (i). Que si poussée à bout elle essaie de secouer le joug, Athènes ne reculera devant aucune atrocité; elle réduira en esclavage, et même passera au fil de l'épée la population entière. Bientôt les mille cités (2) qui payaient tribut ne suffiront plus à l'appétit des démagogues. Fournir aux indigents de quoi subsister, c'est maigre. L'idéal serait que tout citoyen, par le fait seul qu'il est Athénien, pût vivre dans l'abondance. Les côtes d'Asie et de Thrace, l'Archipel, l'Eubée ont été singulièrement pressurés; mais il y a là-bas la Sicile, (c la grasse Sicile »; puis, qui sait? pas loin de là il y a aussi Carlhage et ses colonies (3). Songez donc, quelle proie! quelle perspective! quel avenir! Aussi verronsnous Périclès d'abord, puis Cléon après Périclès, Hyperbolos après Cléon, Cléophon après Hyperbolos, pousser
(1) Périclès aux Athéniens : « 11 en est de votre domination comme d'une tyrannie, dont il parait injuste de s'emparer, mais dangereux de se dessaisir. » {Thucyd., Il, 63, 2.) — Cléon aux Athéniens : « Votre domination est une tyrannie imposée à de malintentionnés, qui n'obéissent qu'à contre-cœur; vous régnez sur eux par la force, bien plus que par leur bon vouloir. » {Ibid., III, 37, 2.) — Déclaration des députés d'Athènes aux Méliens : « Il n'y a de droits dans les affaires humaines que ceux dont on sent de part et d'autre la contrainte ; les forts usent de leur puissance et les faibles s'y soumettent. » {Ibid., V. 89.)
(2) Mille est, en nombre rond, le chiffre donné par Aristophane parlant au public athénien {Guêpes, 707). Il serait puéril de le contester. D'ailleurs Boeckh iStaatshaushallung d. Athener, éd. Frânkel, t. II, p. 419) a montré qu'on peut le faire concorder avec les listes fournies par les inscriptions. Cf. aussi Gilbert, Gr. Staatsalterthûmer, t. I, p. 474.
(3) 3Ioins de quatre ans après la mort de Périclès, le rêve de s'emparer de Carthage hantait déjà l'esprit des démagogues. Cf. Caval., vv. 174 et 1303. Les Cavaliers sont de février 424.
sans cesse à la guerre, unique moyen de faire affluer dans le trésor de nouveaux revenus, qui permettront d'augmenter les salaires, sans parler des partages de terres pour ceux qui consentiront à s'expatrier.
Voilà pour ce qui est du trésor. Voyons maintenant comme on s'y est pris pour le mettre en curée, et revenons au programme.
1° Avant tout il importe que chaque citoyen incapable de travail ou à qui le travail répugne trouve à gagner sa journée. Les fonctions de juge, confiées ailleurs à des magistrats spéciaux, seront donc dévolues à quiconque, âgé de 50 ans, n'a pas été frappé d'une condamnation judiciaire. Pour que la matière ne manque pas aux juges, les tributaires seront tenus de porter leurs différends devant les tribunaux athéniens (pesez-moi cela et trouvezen l'équivalent dans aucune législation). Chaque juge recevra pour sa peine un salaire, le fAic-âôi; St.xa«yTt.xôç, fixé d'abord à une obole par Périclès, puis porté à trois par Cléon (Ij. Et voilà la subsistance journalière assurée
(1) Ce qui indigne M. Denis et le suffoque, c'est qu'on trouve à redire au triobole. Un triobolel I^a belle affaire : cela vaut 45 centimes. Trouvez-moi ailleurs six mille citoyens disposés à perdre leur raalinée pour un pareil salaire (t. I p. 379). Des ascètes, vous dis-je, que ces héliasles, de purs miroirs d'abnégation. M. Denis n'aurait pourtant pas mal fait de consulter V Économie politique des Athéniens de Boeckh. 11 y aurait vu que la valeur des monnaies a quelque peu changé depuis Périclès, et que ce « misérable triobole » sutlisait à l'entretien d'une famille de trois personnes Si d'ailleurs il n'avait pas foi en Boeckh, je le renverrai à Démosthène, oîi il pourra s'assurer que les ambassadeurs envoyés au roi Philippe touchaient une drachme par jour, soit deux trioboles (De falsa légat., 158, p. 390'. Je ne sache pas qu'en aucun pays le juré reçoive la moitié du traitement d'un ambassadeur.
à six mille citoyens — vétérans, invalides, imbéciles de corps ou d'esprit (c'est la catégorie la plus nombreuse), artisans sans travail, politiciens sans emploi, incapables ou meurt de faim — et à leur famille (i).
2° Mais les jours d'Assemblée, où il importe surtout d'attirer au Pnyx le citoyen pauvre? Ces jours-là il touchera la même paie sous un autre nom, le }i<.<y%<; iy.xh\'jix'7-iy.6:;. Est-ce encore Périclès qui l'institua? On l'ignore, mais c'est probable, sinon l'on ne comprendrait pas l'emploi de la corde rouge, dont il est déjà question dans les Acharniens (2). Toujours est-il que, supprimé par les Quatre-Cents, ce salaire fut rétabli par Agyrrhios.
3*> Restent les jours fériés, oîi tribunaux et ecclésies chôment. De quoi va-t-on le faire subsister, le pauvre peuple, pendant ces journées-là, plus nombreuses à Athènes qu'en aucune cité? Car il aime le spectacle, ce peuple, outre qu'il est pieux ou atfecte de l'être. C'est Cléophon qui trouva le joint. Périclès — toujours lui — avait imaginé d'allouer aux citoyens pendant les six jours de concours dramatiques un jeton d'entrée de deux oboles. Cela s'appelait le Ôewpuôv. Cléophon étendit cette indemnité à toutes les fêtes de l'année, sous le nom de
(t) « Voyons, père (dit le fils d'un héliaste dans les Guêpes, v. 304), si l'archonte ne constitue pas le tribunal aujourd'hui, où achèteronsnous de quoi déjeuner? » Confirmé par Isocrate : « Qui ne s'afflie[erait de voir des citoyens en grand nombre attendre devant les tribunaux que le sort décide s'ils auront ou non de quoi pourvoir aux nécessités absolues de la vie? » Aréop., § 30.
(2) Acharniens, v. 2i2.
diobdie. Peu après, Callicratès la porta à trois oboles, et dès lors elle reprit son nom de théorique (1).
Enfin le but est atteint. L'Athénien sera désormais, s'il le veut, dispensé de tout travail, à moins qu'on n'appelle travail le fait d'aller entendre les orateurs ou les plaideurs, quitte à somnoler si l'on s'ennuie. Et plus de souci du lendemain : quelque soit le jour de l'année, il sait qu'il n'aura qu'à tendre la main pour toucher le triobole. De plus, comme il n'y a pas de fêtes sans sacrifices et que les viandes immolées aux dieux sont réparties entre les dêmes, les jours fériés ledit citoyen ira recevoir sur la place publique quelques kilos de bœuf, qui lui permettront de se goberger avec les siens. Et ceci se nomme la créanomie.
4° Ce n'est pas tout. Chacune des dix tribus fournit annuellement cinquante membres, toujours tirés au sort parmi ceux âgés d'au moins trente ans. Ces cinq cents citoyens forment la Boulé ou Conseil. Ils touchent une drachme par jour, le [jio-Boç (3o'j)v£utu6;, soit le traitement d'un ambassadeur, et de plus sont exempts du service militaire.
Ce que nous venons d'exposer sont des faits, des faits indéniables. Que si vous êtes curieux de savoir à quoi servent les faits en histoire quand on est décidé à se payer de mots, lisez les modernes apologistes. L'un vous dira que « la plus importante conséquence de l'égalité politique est que nul ne peut être jugé que par ses pairs
(1) Ainsi se résout, suivant moi, la contradiction qu'on a signalée entre le témoignage d'AïusTOTE, Rep. Atlien., 28, 3, et celui de Plutarque, Péridès, 9 : difficulté qui parait avoir arrêté M. Gilbert, Handb. d. Griech. StaatsaUerlhuiner, l. I, pp. 27a, 378 et 383.
et ses égaux, et que comme tout citoyen est justiciable, tout citoyen doit être juge (1) ». Comprenne qui pourra ce grimoire. De qui, je vous prie, constitués comme ils l'étaient, les héliastes pouvaient-ils se dire « les égaux et les pairs »? Et le citoyen romain, et nous tous, les modernes, qui entourons de tant de précautions et de garanties l'exercice de la magistrature et qui multiplions les juridictions d'appel, nous manquons donc au principe de l'égalité politique? Un autre vous expliquera que « toute nation doit une indemnité à celui qui, pour faire proflter le pays de ses lumières et de ses conseils, néglige ses propres occupations (2) ». D'où résulte que dans une démocratie bien organisée le citoyen, quand il n'a rien de mieux à faire, et quelles que soient ses aptitudes et sa moralité, a non seulement le droit de s'improviser législateur et magistrat, mais qu'il faut en outre qu'il soit payé pour exercer ce droit.
Eh bien ! soit. Mais il est une chose qu'on oublie, un détail, il est vrai, une misère : c'est que ce droit naturel et imprescriptible, cette liberté sans contrôle, ce pouvoir sans contrepoids, étaient le privilège du seul Athénien. On néglige aussi de vous dire que le citoyen n'était soumis à aucune contribution directe (les riches exceptés, qu'on accablait sous le poids des liturgies) ; que ce trésor, auquel il ne contribuait pas pour une obole, mais où il puisait si largement, était constitué pour les deux tiers par les étrangers domiciliés, et principalement par les tributs imposés aux alliés; que l'Uellade presque en-
(1) J. Denis, La Comédie grecque, 1. 1, p. 392.
(2) G. Perrot, Essai sur le droit public d'Athènes. Paris, 1869, p. 48.
tière, sauf les États couverts de la protection de Sparte, était ainsi mise en coupe réglée, pour la plus grande gloire de la cité sainte, — iepà. tzoXk;, ainsi l'appelait-on (1), — mais avant tout pour donner à quelque six mille oisifs le droit de vivre sans rien faire. De sorte que cette démocratie athénienne, dont le nom seul fait battre le cœur des modernes historiens, se trouve être la plus odieuse oligarchie qui ait jamais pesé sur le monde.
Tel est le parti politique qu'Aristophane a combattu avec acharnement, qu'il a bravé, nargué, diffamé, accablé de ses traits les plus acérés, et surtout quand ce parti était tout-puissant, durant la première période de la guerre du Péloponèse.
Est-ce à dire qu'il ait été le champion, et même, comme on le prétend, le porte-parole des aristocrates et des oligarques? S'ensuit-il seulement qu'il ait été leur partisan? S'il en était ainsi, rien ne serait plus facile à démontrer. Le parti réactionnaire, comme en général les partis d'opposition, était sérieusement organisé. Il avait ses associations secrètes, ses hétairies (2), comme on les nommait, soumises à la discipline et recevant le mot d'ordre de ses chefs. Or ces chefs nous les connaissons, grâce à Aristole, qui les énumère par ordre et les oppose, un à un, à ceux du parti populaire. Ce sont, pour la période qui nous occupe : Cimon, Thucydide, Nicias et Théramène (5j.
Ouvrons Aristophane. Des deux premiers il n'est pas fait mention. I^e troisième, Nicias, nous apparaît comme
(1) Paix, 1036; CavaL, 582.
(2) Thucydide, VIII, 54 et 81.
(3) AaiSTOTE, Rep. Alhen., § 28.
un stratège habile, surtout en machines de guerre, mais timide, lent à se décider, et de plus minutieusement dévot. Quand on a lu la première scène des Cavaliers, l'image qui reste est celle d'un digne homme sans doute, mais d'une moitié d'imbécile. Quant à Théramène, c'est tout le contraire : il est intelligent, il l'est trop, il nous figure le type du pêcheur en eau trouble; en quoi peut-être le poète s'est montré injuste, car Aristote représente Théramène comme un des meilleurs hommes d'État d'Athènes, et j'avoue faire grand cas de l'opinion d'Aristole.
Je n'insisterai pas sur les traits lancés en passant contre les Mégaclès, les Cal lias, les Théognis, les Lespodias et autres personnages de second plan. Sans être outrageux, ils ne laissent pas d'être désobligeants, et il est permis de supposer qu'un comique inféodé au parti aurait choisi ailleurs ses victimes. Ne nous occupons que de ceux qui ont joué un rôle politique et, avant tout, appelons l'attention sur une scène des Guépex, celle du fameux procès des deux chiens. L'accusateur est Cléon ; l'inculjjé, le général Lâchés, prévenu de malversations en Sicile. Or prenons garde que Lâchés est un des meneurs de la faction oligarchique. Cette fois Aristophane ne peut manquer de se trahir. Car il va de soi que voulant parodier un procès criminel devant les héliastes, rien ne l'obligeait de choisir Lâchés. Vous imaginez qu'il va profiter de l'occasion pour flétrir en Cleon le sycophante acharné à diffamer et à perdre les serviteurs les plus dévoués de l'État? Ah! bien, oui! Lisez l'accusation et la défense, et demandez- vous lequel est le plus malmené, de l'oligarque prévaricateur ou du démagogue faisant son métier de chien du peuple. Pour moi, s'il fallait opter.
je préférerais Cléon. Mais je crois bien que pour le poêle l'un ne vaut guère mieux que l'autre, et qu'à ses yeux le fromage de Sicile dévoré dans l'ombre équivaut à la galette de Pylos dérobée à Démoslhène.
Cela se passait avant la grande expédition de Sicile. Plus tard, quand après le désastre le parti oligarchique, jusque-là impuissant, passa aux actes et chercha à bouleverser l'État, c'est contre ce parti que, patriote avant tout, le grand comique se tourna, avec un courage qui paraît facileàM.Denis(l), — il y a bien des choses qui à distance paraissent ainsi faciles — mais que pour ma part je ne saurais assez admirer. L'ex- démagogue Pisandre avail profité des malheurs du temps pour cabaler avec les oligarques de la station navale de Samos, afin de renverser la constitution. Le poète lui imprime, à lui et à ses pareils, cette flétrissure : « C'est pour être en mesure de voler que Pisandre et ceux qui convoitent les charges ne font que susciter du grabuge (2). »
Non qu'il ait passé dans l'autre camp. Les démagogues, il les hait autant que jamais. Cléophon, le sinistre goujat (oj qui venait d'inventer le diobole, et devait
(1) C'est à propos de ses attaques contre Cléon (t. I, p. 382). Ce qui n'empêche que cinq pages plus loin, on ne nous montre Aristophane décidé à mettre un terme à « une guerre qui pouvait à la fin devenir dangereuse pour lui ». Le factum haineux de M. Denis est tout entier de la même force. On perdrait son temps à le discuter.
(2) Lysistrata, v. 490.
(3) Goujat, je maintiens le mot. Ceux qui le trouveront trop fort n'ont qu'à lire Aristote, Rep. Athen., § 34 et 28. On remarquera que je me suis fait une loi de ne point citer Aristophane, puisqu'on le tient pour suspect.
s'opposer à la paix, alors qu'Athènes épuisée d'hommes et d'argent allait succomber à /Egos-Potamos, il le trouve pire que Salabaccho, la courtisane, en quoi il me semble plutôt modéré (1). Il est vrai que, par compensation, Charminos, l'oligarque qui venait de se faire battre à Symé, lui paraît inférieur à Nausimaché.
Enfin, dans les Grenouilles, si le même Cléophon est fustigé de main de maître, en revanche aussi l'un des principaux auteurs de la révolution qui six ans auparavant avait donné le pouvoir aux Quatre-Cents, Phrynichos, — un intrigant d'ailleurs, suivant Aristote, — n'est pas plus ménagé (:2). Mais surtout, quand à la fin de la pièce le hardi justicier nomme et voue à l'infamie les fauteurs de troubles, il met à part pour le marquer au fer rouge Adimante, fils de Leucolophas (5). Ici sa clairvoyance touche à la divination. Car quelques mois plus tard, cet oligarque sans scrupules devait livrera Lysandre la flotte athénienne et consommer la ruine de sa patrie.
Cette rapide analyse sulTira, je pense, à démontrer qu'Aristophane n'était pas plus aristocrate qu'il n'était dévot. Et pour conclure, de même que tout à l'heure je défiais qu'on citât un seul passage témoignant de sa piété, je défie également d'en citer un où il se déclare partisan d'une aristocratie, à prendre ce mot dans son sens moderne, à savoir d'une des deux aristocraties de la naissance ou de la richesse.
Le seul endroit où il ait nettement marqué ses préférences fait partie de l'admirable parabase des Grenouilles.
(1) Thesmopïiories, vv. 804-805.
(2) Grenouilles, v. 689, et Aristote, Politique, V, 6.
(3) Grenouilles, v. 1513.
Athènes à cette époque était envahie par une tourbe d'étrangers et de gens sans aveu, qui avaient illégalement usurpé le droit de cité. Le poète constate avec tristesse que « les citoyens de pure lignée athénienne, des gens prudents, honnêtes et accomplis, élevés dans les palestres, les chœurs et les arts libéraux, on les honnit, alors qu'on trouve bons à tous emplois des étrangers, fils d'esclaves ou fils de gueux, derniers venus dans la cité, et dont celle-ci n'eût pas voulu autrefois pour victimes expiatoires (4) ». Rien de plus clair à la fois et de plus sensé. Aux déclassés, aux ignorants et aux intrus (c'est à Cléophon qu'il en a), Aristophane préfère les Athéniens de pur sang, eûyeveîTç, dont une éducation solide a fait des citoyens accomplis, xaloxâyaQoi. Si c'est là être aristocrate, il l'est foncièrement, et avec lui, osons le dire, tous les bons esprits : euyeverç se proclament ailleurs les femmes des Thesmophories (2), parmi lesquelles certaines gagnent leur vie sur le marché à tresser des couronnes; euyever? (ou éyyever;, ce qui revient au même), eux aussi, les dicastes dans les Guêpes (3). M. Couat traduit eûyeverç xal o-ojcppoveç par « les citoyens de noble naissance et d'opinions saines (4) », et voilà l'auteur des Grenouilles dûment convaincu d'être partisan d'un gouvernement d'opti mates. Est-ce de l'ignorance, ou si c'est de l'étourderie, car avec M. Couat il ne peut être question de mauvaise foi?
(1) Grenouilles, v. 727.
(2) Thesmophories, v. 330.
(3) Guêpes, V. 1076.
(4) Aristophane et l'ancienne comédie attique. Paris, 1892, p 85.
Une dernière question s'élève, qui a beaucoup embarrassé les critiques et les historiens, mais dont la solution, après l'exposé qu'on vient de lire, apparaîtra peut-être des plus simples..
On s'est demandé comment il se fait que sous un gouvernement purement démocratique, seul le théâtre soit demeuré l'apanage et comme la propriété exclusive des adversaires les plus déterminés de la démocratie. Car le cas d'Aristophane, loin d'être exceptionnel, est celui de tous les comiques, ses contemporains. JN'est-ce pas un phénomène singulier et bien fait pour déconcerter d'imprudents panégyristes, que de voir tant d'écrivains, différant de naissance, de condition, d'esprit, de tempérament, et qui entre eux ne se ménageaient guère, de les voir ne s'entendre que sur cet unique point? Conçoit-on pour un gouvernement plus éclatante condamnation? Si assurés que nous soyons, irons-nous jusqu'à prétendre en savoir plus long sur leurs propres institutions que les plus clairvoyants, les mieux avertis et les plus patriotes des Athéniens?
M. Couat ne s'est pas dissimulé ce que l'objection avait d'inquiétant pour sa thèse. Aussi, ne pouvant l'écarter, a-t-il entrepris de l'interpréter de manière à lui ôter toute portée. Suivant lui, la cause de cette unanimité des comiques doit être cherchée dans la législation athénienne. En vertu de celle-ci, les autorités préposées au théâtre appartenant toutes aux classes aisées, il y aurait eu de tout temps une espèce d'entente
tacite pour n'admettre au concours que des adversaires du gouvernement (1).
Cette thèse, l'auteur l'a défendue d'un tel air de conviction et avec une telle abondance de raisons, à première vue probantes, qu'elle a obtenu l'assentiment sans réserve de M. Faguet. Et à son tour M. Faguet l'a exposée avec son esprit et sa verve habituels dans un piquant chapitre de ses Propos de théâtre.
Je crains que l'éminent critique ne se soit fait illusion, non sur la droiture, qui n'est pas en cause, mais sur le savoir et la compétence du professeur bordelais. C'était certes un homme de goût et un aimable homme que M. Couat, mais son érudition est un peu trop souvent en défaut. Ici encore on va voir que ses raisons, loin d'être, comme on l'a dit, d'une solidité irréfutable, ne reposent que sur des méprises et des contresens. Comme la question est des plus importantes, on nous pardonnera de la reprendre à son origine.
Pour obtenir le prix au concours dramatique, trois conditions étaient requises, sans parler de la principale de toutes, qui était d'avoir fait un chef-d'œuvre :
1° Il fallait avoir été admis à concourir par l'archonte, réponyme, s'il s'agissait des Dionysiaques, le roi pour les Lénéennes. Autrement dit, parmi les très nombreux concurrents l'archonte en désignait trois, auxquels, suivant l'expression consacrée, il accordait un chœur. Cette décision était sans appel.
2" Accorder un chœur est une manière de parler. Car les frais de ce chœur étaient faits par un citoyen riche
(1) Aristophane et l'ancienne comédie attique, pp. 38 à 51.
appelé chorège. Les trois chorèges (nous ne parlons que de la comédie) désignés et convoqués par le magistrat, tiraient au sort, et suivant le rang échu à chacun choisissaient leur poète. Dès lors l'archonte veillait à ce que le chorège remplît ses devoirs, et au besoin pouvait l'y contraindre.
3° A l'issue du concours, dix juges, choisis parmi les citoyens les plus compétents, procédaient au vote. Sur les dix votes émis on en tirait cinq au sort, lesquels faisaient loi.
On voit que toutes les précautions avaient été prises pour que le jugement fût équitable. M. Couat n'aperçoit dans tout cela qu'un ensemble de manœuvres machiavéliques combinées en vue de donner le change au bon peuple athénien et d'exclure de la scène les partisans de la démocratie. Vous vous imaginez que les démagogues, maîtres du Pnyx et de la Boulé, pouvant donc à leur gré faire ou défaire les lois, n'auraient souffert nulle part l'ingérence du parti aristocratique? C'est possible en d'autres domaines, mais au théâtre, non. Naïls en cela, en cela seulement, ils se seraient laissés sottement mystifier, si bien que le pauvre poète, eût-il dix fois le génie de Sophocle ou d'Aristophane, était tenu, pour peu qu'il admirât Cléon ou Hyperbolos, de renier et même de vilipender ses idoles; si bien aussi que cette liberté sans restriction et ce droit de tout dire garantis au poète par le dieu dont on célébrait la fête, et auxquels il eût été imprudent de toucher, les riches avaient trouvé moyen de les rendre illusoires.
Voyons maintenant si les faits et les documents confirment cette hypothèse, et commençons par les archontes.
M. Couat reconnaît que tout citoyen pouvait aspirer à
l'archonlat et être choisi par le sort. « Mais en fait, ajoute-t-il, très peu sollicitaient cet honneur : le tirage au sort n'avait lieu qu'entre un petit nomhre de prétendants, tous ou presque tous riches et animés de sentiments conservateurs. « On n'est pas plus aifirmatif. Seulement, à interroger l'histoire, nous voyons que c'est le contraire qui est vrai. Et pour ne pas être accusé de fantaisie, je donnerai la parole à M. Perrol, dont le livre sur le Droit public athénien est dicté, comme on sait, par un parti pris d'apologie. « Le tirage au sort des archontes, dit M. Perrot, fut pour le sentiment démocratique la plus désirée et la plus complète des satisfactions : le peuple sentait l'égalité enfin réalisée depuis que le plus pauvre, le plus ohscur citoyen pouvait être porté par le sort à la dignité d'épistale des prylanes ou d'archonte éponyme, se trouver ainsi réputé, pendant toute une journée, le chef même du gouvernement, laisser son nom à l'année, entrer ensuite dans l'auguste compagnie qui siégeait sur le roc de l'aréopage (1). » C'est d'une évidence qui saute aux yeux. Il faut pousser loin la naïveté pour présumer chez les citoyens des classes inférieures une modestie qui les fît renoncer à toutes ces satisfactions d'amour-propre, et pour se figurer les riches empressés d'apporter le poids de leur autorité et de leur crédit à un régime qu'ils exécraient. Et de fait M. Perrot ne manque pas de constater qu'à partir du V« siècle on ne trouve plus dans la liste des archontes aucun des grands noms d'Athènes. Sur quoi donc s'appuie M. Couat? Sur un texte de Lysias qu'il n'a pas compris. « L'invalide de Lysias,
(1) Essai sur le droit public d'Athènes, p. 56.
prétend-il, pour démontrer par l'absurde la fausseté des dénonciations de son adversaire, qui l'accuse d'avoir de la fortune, s'écrie : Mais s'il en était ainsi, qu'est-ce qui m'empêcherait d'être choisi par le sort comme un des neuf archontes (1)? Ceux-là seuls se mettaient donc dans ce cas, qui avaient un nom ou de la fortune. » Hélas! ce n'est pas d'avoir de la fortune que le client de F^ysias est accusé, mais de n'être point invalide; c'est son inûrmité qui seule empêche le malheureux de se mettre sur les rangs. Car qui briguait l'archontat devait être sans défectuosité corporelle, ôXox)>Tipoç, pour plusieurs raisons, je suppose, dont l'une était que cette dignité conférait le droit d'offrir au nom de la cité les plus solennels sacrifices .
Un autre argument invoqué par M. Couat n'est pas plus valable. Les fonctions des archontes, avance-l-il, étaient gratuites, de sorte que les riches pouvaient seuls accepter cette charge. Où a-l-il vu cela? An contraire, Aristote dit expressément que chacun des archontes touchait journellement quatre oboles. Et la nécessité de ce salaire était à ce point reconnue, que lorsqu'après le désastre de Sicile on décida que toutes les magistratures seraient gratuites, il ne fut fait d'exception que pour les neuf archontes et les prytanes en exercice (2).
Passons maintenant aux chorèges. Ordinairement, écrit M. Couat, ceux-ci étaient riches; en quoi il se trompe légèrement. Riches, ils l'étaient toujours, la loi y avait pourvu. Car la chorégie était du nombre des litur-
(1) Lysias, pour L'Invalide, XXIV, 13.
(2) Aristote, Rep. Athen., § 61 et § 29.
gies (ou services publics) et, après la triérarchie, la plus onéreuse de toutes. Elle frappait tour à tour chaque citoyen opulent, et nul ne pouvait s'y soustraire. Mais si tous étaient riches, il ne s'ensuit pas que tous fussent intransigeants, et même il s'en faut de beaucoup qu'ils fussent tous réactionnaires. Ainsi que dans nos sociétés modernes il ne manque pas de millionnaires parmi les socialistes, il y avait à Athènes des riches qui se piquaient d'èlre des purs parmi les purs démocrates, car le métier avait parfois du bon. Il est arrivé, et plus souvent qu'on ne le supposerait, que certains n'attendaient pas leur tour et s'offraient d'eux-mêmes, estimant qu'il n'y avait pas de moyen plus sûr de capter la faveur populaire.
Au surplus, si la dépense était forte, la gloire était grande. Lors de la proclamation des prix, les noms du chorège et de sa tribu étaient associés à celui du poète vainqueur, et transmis en même temps aux générations futures. Considération à ne pas perdre de vue; car si c'est une vertu que d'aimer la gloire, nul peuple au monde ne l'a pratiquée à l'égal des Athéniens.
Evidemment, si le chorège y mettait de la mauvaise grâce, la pièce pouvait en souffrir et le succès être compromis. Cela s'est vu, en effet, mais rarement, il faut le dire, et jamais que l'on sache pour des motifs politiques. Et mal en a jiris à ceux qui ont lésiné, car les comiques tout les premiers les ont livrés à la risée de leurs concitoyens (1).
Reste la question des juges. Elle est capitale : le rôle
(Il Aristophane, Acham., v. H5S; Eupolis, Fr. Com. Gr., t. II, p. o51.
de l'archonte, comme on l'a vu, se bornait à autoriser la représentation, celui du chorègeà payer les frais; mais le prix, c'est-à-dire le succès, dépendait uniquement des juges institués à cet effet. M. Couat avoue ne pas savoir dans quelles conditions avait lieu le tirage au sort; quant à lui, il a peine à croire « que le peuple y prît part » et il consent que la passion de l'égalité avait fait cette concession au bon sens de ne pas livrer les chefs-d'œuvre d'Eschyle, Sophocle et Aristophane à l'appréciation de maçons, de cordonniers et de marchands de marée. Ce n'est pas mal raisonné. Mais, comme si pour apprécier une œuvre d'art il n'y avait de cboix qu'entre les gueux et les opulents, il s'empresse de conclure que seuls étaient admis au tirage « ceux qui par leur fortune pouvaient contribuer aux représentations théâtrales ».
La formule est vague, si vague qu'on se torture en vain à essayer de la préciser. Nous sommes mieux informés que ne pense M. Couat. Sans entrer dans le détail, qu'on trouvera dans les traités spéciaux, il suffira de constater que les juges étaient tirés au sort dans chaque tribu parmi les hommes réputés compétents en matière de poésie et de musique. Et la liste en était dressée, cela nous le savons, sous le contrôle de la Boulé (1). Je ne vois pas vraiment où l'on aurait pu trouver garantie plusdémocratique.
De la démonstration de M. Couat il ne reste donc rien, ce qui s'appelle rien, et le problème, si problème il y a, demeure entier. Au lieu de raisonner à vide, qu'on examine froidement les choses, et l'on reconnaîtra que si.