L4 COMÉDIE ANCIENNE DES GRECS
La question du nu dans l'art prête à des controverses sans fin, dans lesquelles il ne me convient pas d'entrer. Je ne discute point, je constate. On s'est beaucoup occupé dans ces derniers temps de ce qu'on appelle l'âme des peuples. Peut-être trouvera-t-on que la présente étude jette une lumière assez inattendue sur l'âme grecque. Des spectacles que la police proscrirait aujourd'hui, non seulement l'usage les autorisait, mais je ne sache pas qu'aucun moraliste ancien ail songé à les censurer. Au contraire, Socrate me sera garant qu'en introduisant le nu sur leur scène comme dans leurs arts plastiques, les Grecs, loin de viser à une excitation des sens, ne faisaient que poursuivre leur éternel idéal de la beauté.
Quand on examine sans parli pris la question du nu dans la comédie antique, on ne laisse pas d'être surpris des conclusions où l'on aboutit, car elles sont en complète contradiction avec toutes les idées reçues.
Le problème se présente sous une double face, suivant qu'il a trait à l'un ou l'autre sexe. A première vue, il semblerait que chez un peuple habitué aux exercices de la palestre, le nu masculin ne dût choquer personne; qu'en fait de femmes le nu au contraire n'eût pas même l'occasion de se produire au théâtre, par la raison que les rôles lémiiiins, nous dit-on, étaient exclusivement réservés aux hommes. Cette manière de raisonner paraît logique, malheureusement les faits la démentent. Pour rester dans le vrai, il faut prendre tout le contre-pied.
D'abord, quant au nu masculin, on peut afiirmer catégoriquement que les Grecs l'ignoraient en matière scénique. Acteurs et choreutes portaient une sorte de maillot collant, au besoin rembourré, qui couvrait le corps entier et qu'on appelait o-wjjiâTiov. Comment en eût-il été autrement? C'est précisément parce que des acteurs étaient chargés des rôles de femmes que le maillot s'imposait. Il est inutile, je suppose, d'entrer dans des explications. Or, à part les Cavaliers, il n'est pas une comédie d'où l'élément féminin soit exclu. Souvent même une femme tient le premier rôle, et le chœur dans l'orchestre se compose uniquement de femmes. Il arrive aussi que le chœur soit divisé en deux parties, l'une de femmes, l'autre d'hommes. Dans tous ces cas, on reconnaîtra que le maillot est indispensable, aussi pour ces derniers. Car on ne se ligure ni une troupe d'acteurs ni
un .corps de ballet, jouant, dansant et s'entre-mêlant, moitié avec, moitié sans maillot. La disparate eût été trop sensible.
Grâce à cet uniforme de dessous, hommes et femmes pouvaient sans inconvénient déposer le manteau et rester en simple tunique : tels les choreutes au début des parabases (1), ou quand ils se disposent à danser (2). De la tunique même, on pouvait au besoin se passer. Ainsi dans les Oiseaux (3), au milieu d'une cérémonie religieuse, l'acolyte du prêtre est invité à se dépouiller de ses vêtements au profit d'un poète dépenaillé, et il ôte successivement sa pelisse et sa tunique, sans qu'il en résulte le moindre etfet comique, le dWjjLàTwv parant à tout.
C'est donc, si l'on veut, par un sentiment de décence (nous ne disons pas de pudeur), mais c'est surtout par des considérations d'ordre esthétique que s'explique l'emploi du maillot. Mais la gaieté n'y perdait rien. L'attribut viril que le costume dissimulait, il ne tenait qu'à l'auteur comique de le rétablir artiliciellement au moyen du phallus. Ne perdons pas de vue que le théâtre grec procédait en droite ligne des tètes du dieu Dionysos, et rappelons la délinilion si nette d'Aristote : la tragédie tire son origine du dithyrambe, la comédie des chants phalliques (4). Ces chants, on s'en fait à peine une idée d'après celui qui se lit dans les Acliarniens{6). lis devaient
(1) Ackarniens, v. 627.
(2) Femmes en simple tunique, Lysv^tr., 686, Tliesinopk., 6o6.
(3) Oiseaux, vv. 933 à 947.
(4) Poétique, chap. IV.
(3i Arliarniens, vv. i63 à 'il%.
être autrement licencieux et folâtres quand ils accompagnaient le conios bachique qui marquait la lin des vendanges. D'après leur nom, on juge de la place qu'y occupait le phallus, symbole de la force productrice et de la fécondité de la nature. Pour mal renseignés que nous soyons sur la comédie primitive, telle qu'elle subsistait à l'époque de Périclès, il est sans doute que le symbole en question y avait un rôle prépondérant.
Aristophane s'est-il conformé sur ce point à la tradition? Le problème est des plus intéressants, car il touche au caractère même de son art. On Ta débattu souvent et tranché en sens divers. Nous croyons qu'en pesant attentivement et en interprétant comme il convient les données fournies par son théâtre, il n'est pas impossible d'arriver à une solution déhnitive.
A cette question : Aristophane a-t-il, comme ses devanciers, usé régulièrement du phallus? nous n'hésitons pas à répondre non. S'il en a usé, ce n'est que dans des cas très exceptionnels et pour ainsi dire à son corps défendant. Nous avons épluché scène par scène ce qui reste de son œuvre, et voici ce que nous y avons relevé : dans les Acharniens, le corps des Odomanles; dans les r/iesmophories, Mnésiloque et l'archer scythe.
La première scène des Acharniens a lieu dans le pnyx. Théoros, de retour d'une ambassade auprès du roi Ihrace Sitalcès, promet monts et merveilles aux Athéniens, et à l'appui de ses dires produit un prétendu corps auxiliaire d'Odomantes. Ceux-ci s'avancent accoutrés d'une manière burlesque, à demi nus et portant le phallus. Or c'est ce dernier détail qui sert à déceler la fraude, ces soi-disant barbares n'étant que des débauchés pris dans la lie de la population athénienne. L'épisode est fort court et n'a
pour but que de convaincre les gobe-mouches de l'ecclésie de se laisser prendre à d'immondes supercheries.
Quant aux Thesmophories, il suffit de rappeler le sujet en deux mots. Les femmes d'Athènes ont pris occasion de la fête qui les réunit pour conspirer contre Euripide. Afin de détourner le coup, son beau-père Mnésiloque s'est déguisé en femme. Mais il est reconnu et condamné lui-même à périr. On voit que le point de constater le vrai sexe du coupable est le principal ressort du drame. De là le phallus. Le dénouement est à l'unisson avec le reste. Après avoir essayé de divers moyens pour délivrer son parent, Euripide se décide à recourir à de grossières séductions et à prendre par les sens l'agent de police qui a la garde du prisonnier. Le moyen, sur lequel nous aurons à revenir, lui succède, et c'est par là que finit la pièce. Les Thesmophories n'ont rien de commun avec la politique; le poète n'a songé qu'à amuser le puhlic, en ridiculisant Euripide sous le masque de son beau-père. C'est la seule de ses comédies qui soit exclusivement bouffonne.
Les Odomantes, Mnésiloque et l'archer scythe, voilà à peu près tout ce que nous trouvons à citer. Ajoutez Dicéopolis, mais seulement tout à la fîu des Acharniens, et Philocléon, dans une scène unique des Guêpes. Mais dans les deux cas le détail est simplement emprunté à la réalité. L'un et l'autre personnage montent sur la scène ivres et débraillés, en compagnie de courtisanes. Le premier a remporté le prix de boire à la fête des Choés, l'autre s'en revient d'une orgie. Les peintures de vases font foi qu'en pareille circonstance les Athéniens n'observaient pas mieux (ju'eux la décence, et n'étaient guère plus gênés de donner aux passants le spectacle de leur nudité.
D'autres témoignages qu'on serait tenté de citer ne prouvent rien ou prouvent le contraire. Quand Slrepsiade couché sur son grabat se livre à ses méditations, et qu'à cette demande de Socrate : « Tiens-tu quelque chose? », il répond : « Rien que mon cas de la main droite » (1); quand Trygéc, sur le point de monter au ciel sur son escarbot, rassure ses filles en leur disant : « J'ai pour me diriger un gouvernail dont j'userai » (2), ce sont là de simples saillies d'esprit. S'ils avaient eu l'accessoire qu'on suppose, ils auraient employé le démonstratif -ô5e ou TO'joî, et à coup sûr il y serait fait allusion plus d'une fois dans le courant de la pièce. Autant peut-on dire de la boutade contre Lamachos, dans les Acharniens : evo-loç yàa el {tu es bien outillé, mais aussi tu es bien armé) : pur jeu de mots suggéré par la lance, le casque à triple panache et le bouclier à tète de Gorgone, dont Lamachos, en fanfaron qu'il est ou qu'on veut le faire paraître, s'est ridiculement affublé (5).
Voilà donc, sauf une exception dont nous parlerons tout à l'heure, voilà tout compte fait cinq fois que l'acteur se montre muni du phallus; encore Mnésiloque est-il seul à le porter d'un bout à l'autre de la pièce.
Quoi d'étonnant? La nature même des sujets traités n'excluait-elle pas toute obscénité dans le costume? L'acteur aurait eu un joli succès qui, armé d'un priape, serait venu flétrir les excès de la démagogie, se poser en réformateur des abus, en avocat de la paix, en champion
(1) Nuées, V. 734.
(2) Paix, V. 142.
(3) Acharniens, v. 592. Voir dans Lysistrata, v. iloS, une plaisanterie pareille sur Lysistrata qui à coup sûr n'était pas nue.
de l'austère éducalion d'autrefois, en défenseur des hautes traditions de l'art. Autre est la farce, autre la comédie, surtout la comédie politique. Celle-ci peut tenir le langage le plus libre et le plus cru, ne reculer ni devant le détail scabreux ni devant le mot propre, faire arme de tout pour bafouer l'adversaire, le fond n'en est pas moins sérieux, parfois triste, et elle n'aura garde de provoquer le rire aux dépens des causes qu'elle défend. Joignez à cela qu'Aristophane est par excellence un esprit aristocratique. Il se vante hautement d'avoir dignifié et ennobli sa profession (1), et nous devons l'en croire. Jamais il ne manque l'occasion de protester contre les inventions triviales, contre « la scurrilité et les basses bouffonneries », et précisément, parlant des Nuées, il déclare dans la parabase : « Ma comédie est venue sans avoir cousu sur elle un phallus de cuir, pendant, épais, rouge par le bout, pour donner à rire aux gamins (2). »
Comment faut-il prendre cette déclaration? Faut-il y voir l'expression d'un système arrêté, et se donner, à l'exemple de nombreux interprètes, le facile plaisir de mettre le poète en contradiction avec lui-même? Pas le moins du monde. Tout obscène qu'il était, l'emblème générateur ne choquait pas les Grecs au même point que nous. Il faisait partie intégrante du costume des choreutes dans le drame satyrique et trouvait son emploi dans certains rites religieux. Il est à croire que l'objet en soi laissait le poète assez indifférent. Ce qu'il n'admettait point, c'est qu'on l'employât sans motif, qu'on en fît un
(1) Paix, vv. 739 à 753.
(2) Nuées, V. 538.
rouage essentiel, tenant lieu d'esprit et d'intrigue, et ne servant qu'à déguiser la pauvreté d'invention. Il en va de cela comme des licences de la cordace, de certains mots orduriers, des plaisanteries rebattues, du pont aux ânes de la voracité d'Héraclès (1), autant de moyens dont il se raille, mais dont il se réserve d'user en son temps et lieu, quand la situation le comportera, et sur ce point nous pouvons nous en rapporter à lui, car jamais auteur dramatique ne sut mieux son jeu.
En somme, hormis les cas cités, il n'a guère eu recours à cet expédient qu'il jugeait vulgaire. Même dans les épisodes où son caprice s'amuse et se joue, ses personnages portent le costume de tous les jours. Telle scène où l'emploi de l'outil de cuir eût paru justifié est conduite de manière à ne pas laisser de place au doute. Prenons, pour nous en tenir à un exemple, celle de VEcdésie dea femmes où un jeune homme est cruellement tiraillé par trois vieilles en amour ; il faudrait n'avoir aucune expérience scénique pour ne pas voir que les choses se seraient passées différemment et que le dialogue aurait pris un tout autre tour, si l'insuffisance du costume y eût donné prétexte.
Il en est de même partout. Une seule pièce fait exception, et le cas a paru si rare que le scholiaste le fait remarquer (2). Chacun connaît le sujet de Lysistrata. Les
fl) Comparez à cet égard : Nuées, 555 (sur la cordace), avec la cordace dansée à la fin des Guêpes; Grenouilles, 8 isur les plaisanteries ordurières), avec Nuées, 295; Guêpes, 60, et Paix, 74! (sur Héraclès), avec Oiseaux, 1583 et suiv., et Grenouilles, 649 et suiv.
(5' Scliol. des Nuées, v. 54''2 : toùç [/.èv yàp «pâX-oTa; eiciÎYayev èv ttj AufficrxpdtXTi.
Femmes grecques, pour forcer leurs maris à conclure la paix, ont juré de leur refuser le devoir conjugal, puis elles s'emparent de l'acropole. La conspiration réussit, et les résultats d'une continence forcée se trahissent, tant chez les Athéniens que chez les Spartiates, de la façon la plus visihle. Il s'ensuit que la pièce dégénère un moment en une véritable phaliophorie. Ah ! n'accusez pas le poète, car jamais il n'a fait plus noble besogne. Sa patrie se trouvait dans la plus grave des situations. Après le désastre de Sicile, après la détection des alliés, la paix restait pour Athènes l'unique chance de salut. Pour y amener les esprits, il ne s'agissait de rien de moins que de braver le préjugé populaire, plaider dans un certain sens la cause de l'ennemi en montrant que les torts n'étaient pas tous de son côté. Si cette fois il a recouru à des moyens qu'il réprouvait, c'est, nous le montrerons ailleurs, qu'il n'avait pas d'autre choix. Le rire, j'entends le rire immodéré, le rire fou, il fallait le provoquer à tout prix. C'était l'unique ressource dont il disposât pour atteindre son but, et ce but était sacré.
Nous passons maintenant à l'autre face du problème du nu, celle qui concerne les femmes. Car on va voir que la règle interdisant à celles-ci l'accès de la scène souffrait d'assez nombreuses exceptions. Si nous avons pu alïirmer que jamais l'homme au théâtre ne se montre complètement nu, il n'en va pas de même pour la femme. La question soulevée ici est neuve. Les historiens littéraires, (jui ont relevé jusqu'aux moindres particularités du théâtre atlique, n'ont pas touché à celle-là, de peur évidemment d'être taxés de paradoxe. Rien en effet ne s'éloigne davantage de nos idées et de nos mœurs. Et pourtant, pour qui sait lire autrement que des yeux, le doute n'est
pas possible, el Ton peut même dire que- l'ancienTie comédie a marché dans cette voie aussi loin qu'il y a moyen d'aller.
L'étonnemetit cessera, si l'on veut bien se mettre au diapason des anciens et entrer dans leur manière de voir et de sentir. Les Grecs, ne nous lassons pas de le répéter, n'avaient pas la même mesure de morale et de pudeur que nous. Le nu, pourvu qu'il eût le caractère de la beauté, éveillait chez eux un sentiment de pure admiration. Loin de le blâmer, les meilleurs en recherchaient le spectacle. Qui en douterait n'a qu'à lire le Banquet de Xénophon.
Le maître de la maison, pour charmer ses convives, a imaginé de faire venir un Syracusain, lequel entre, suivi de deux beaux adolescents : un jeune garçon qui danse et joue de la cithare, el une joueuse de llûle qui est en même temps une acrobate accomplie. Quand ils ont sulïisamment fait njontre de leurs talents, un des conviés, séduit par la beauté du jeune couple, s'adresse au Syracusain, et après avoir exprimé sa répugnance pour les jeux dangereux : « S'ils dansaient dans le costume sous lequel on nous dépeint les Charités, les Meures et les Nymphes, ils s'en tireraient plus aisément et le hanquet nous paraîtrait beaucoup plus agréable (i). « Et le Syracusain de déférer avec empressement à ce désir. Or savezvous bien qui parle ainsi? C'est Socrate, l'homme que n'eftleura jamais l'ombre d'une pensée mauvaise, et le trait nous est rapporté dans un écrit fait à sa louange par le plus zélé et le plus austère de ses disciples. Qui osera
(1) XÉNOPHON, Banquet, VIII, 5.
prétendre après cela que les Athéniens, au théâtre, outrageaient de parti pris la pudeur, ou leur faire un grief de ce que le plus sage d'entre eux jugeait irrépréhensible?
Quoi qu'il en soit, Aristophane non seulement n'évite pas, mais il cherche manifestement l'occasion de pareilles exhibitions. La moitié de ses pièces nous donnent le spectacle d'une femme nue. Les Guêpes d'abord, où le vieux Philocléon, à peu près nu lui-même, s'avance tenant par la main une joueuse de flûte entièrement nue (1). Et si je cite cette scène avant les autres, c'est qu'elle nous dispense de recourir aux inductions. Le dialogue est suflisamment clair. Certains détails, trop vifs pour être cités, mettraient en défaut quiconque essaierait de soutenir que la courtisane enlevée par Philocléon a conservé le moindre vêtement, fût-ce le <Tto[ji.àTiov.
De même Théoria dans la Paix. L'auteur aurait pu, s'il l'avait voulu, faire jouer à ce personnage allégorique un des rôles principaux. Il a préféré le réserver pour la scène où Trygée en fait remise à la Boulé. Théoria est arrivée brillamment parée de tous ses attributs. Trygée lui ordonne de quitter ses vêtements, sans en excepter aucun, lui-même quelques vers plus loin a soin de le souligner (2). Après quoi il descend dans l'orchestre, et, on en pensera ce qu'on voudra, mais le fait est indéniable, il traverse toute la place (5) et vient se poser, avec la jeune femme dans l'état de pure nature, devant la section occupée par le Conseil des Cinq -Cents. « Allons, prytanes, recevez Théoria! » Les prytanes sont
(1) Guêpes, vv. 1.342 et siiiv.
(2j Paix, vv. 886 et suiv.
(3) Voir l'appendice ci-après.
les bouleutes temporairement de service, qui à ce titre occupent les places de devant. Et celte fine mouche qu'est Aristophane a deviné d'avance la petite scène qui va se jouer entre les magistrats ainsi mis en demeure et la figurante : « Voyez l'accueil empressé que lui fait ce prylane. Quelle différence s'il avait fallu introduire une affaire gratis! Tu n'aurais pas manqué de te retrancher sur les vacances. » Attrapez, prytanes ! Vous faites payer cher votre concours ; tant pis pour celui qui refuse, il aura à attendre parfois une année entière avant d'être autorisé par vous à présenter sa requête{1). Le poète, qui n'oublie jamais son rôle de justicier, a trouvé cette occasion de vous le dire au nez, et voilà ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups.
La scène de l'archer scythe, dans les Theumophories, n'est pas moins significative. Elle forme le pendant de celle de la Paix. Seulement Trygée est remplacé par Euripide déguisé en vieille entremetteuse, et Théoria par une danseuse. La vieille fait passera celle-ci son vêtement par-dessus la tête, puis l'ayant fait asseoir sur les genoux du Scythe, elle lui ôte jusqu'à ses chaussures (2). Ici mon analyse s'arrête : le reste est à lire dans l'original.
A la fin des Acharniens, Dicéopolis, vainqueur aux Choés, revient à demi ivre entre deux courtisanes. Cette fois, il est vrai, le contexte n'est pas aussi explicite. Mais si l'on raisonne par analogie et qu'on fasse compte des propos tenus par l'acteur principal, on se convaincra que les
(1) Xénopho.n, Piépnbl. Athén., 3. 1.
(2) Tkesmophories, vv. 1181 à 1183.
courtisanes ne sont guère vêtues, pas plus d'ailleurs qu'il ne l'est lui-même (I). Il est aisé de se faire une idée du groupe par la vignette insérée dans le Dictionnaire de Daremberg et Saglio, laquelle représente au naturel un comos revenant du banquet des Choés (^).
Enfin, dans les Grenouilles, quand apparaît la muse d'Euripide sous les traits d'une joueuse de castagnettes, il n'y a pas de doute qu'elle soit nue. La réflexion de Dionysos le donne clairement à entendre et les peintures de vases le confirment (5).
On pourra s'étonner que je n'aie pas cité dès l'abord la fameuse scène de Myrrhine et Cinésias dans Lysistrala. Elle passe en effet pour la plus libre du théâtre d'Aristophane, et je n'entends pas y contredire. Mais si Myrrhine y perd toute retenue, ce n'est qu'en paroles, en somme elle reste, sinon drapée, du moins couverte jusqu'à la fin. A. de Musset a dit quelque part : « A voir cette rusée commère, les spectateurs eux-mémesdevaient partager le tourment de Cinésias, pour peu que la scène fût bien rendue (4). » Le mot est joli, mais il porte à faux. Il ne tient pas compte d'une circonstance essentielle, à savoir que Myrrhine, les spectateurs le savaient bien, était jouée par un homme.
Ici nous touchons à un des points les plus curieux, et j'ose dire les moins compris, de la pratique théâtrale chez les Grecs. Lp personnages de femmes étaient remplis
(1) Acharniens, vv. 1108 et suiv.
[% Art. Diomjsia, t. III. p. 237.
(3) Grenniiillcx, v. 1308. — Cf. A. -S. Murray, Dexigns from greek vasex in tlie Briiisli Museian, Lonili'cs. I89i, pi. VI, n° 23
(4) Lettres de Dupiiis et Cotonet, l'"^ lettre.
par des hommes, c'est entendu. Mais qu'on ne se figure pas que le respect du sexe et la morale y fussent pour quelque chose (1), Celte exclusion s'explique suffisamment par des raisons toutes matérielles et physiques. Il n'était pas de profession plus fatigante que celle de l'acteur, ni qui impliquât des aptitudes plus diverses. Suivez à ce point de vue le Philocléon des Guêpes. Vous verrez qu'aux dons, naturels ou acquis, nécessaires à tout homme qui se produit devant un public, la beauté des formes, la distinction des gestes et des attitudes, la sûreté de mémoire (il n'y avait pas de souffleur), il fallait en ajouter d'autres plus spéciaux. Le comédien devait être doublé d'un chanteur et d'un danseur, et compliqué aussi d'un gymnaste rompu à tous les exercices du corps. Et ce n'est pas tout. Il devait en outre posséder un organe d'une sonorité dont on ne peut plus se faire une idée. Souvenons-nous que les théâtres étaient à ciel ouvert et faits pour contenir toute la population, sans compter les étrangers : à Athènes, 17,000 spectateurs (2). La voix devait porter sans difficulté jusqu'aux derniers rangs des gradins. Les anciens nous ont transmis une foule de termes désignant cette puissance vocale : ^oi/perv, )v7^xuÔ{S^e!.v, )vap'jyy{^s!.v, '^y.^'jyy'Xtv/. Aussi les acteurs
(Il Méprise où est tombé après bien d'autres un écrivain que je me plais à citer, parce qu'il joint le savoir au goût ; « Qu'eussent dit les Athéniens de Périclès s'ils avaient vu une femme se montrer sur la scène? Il est indécent qu'une femme paraisse en public, m Anatole France, Thaïs, fin de la première partie.
(2i C'est l'évaluation de M. Dôrpfeld. Platon exagère évidemment quand il parle de plus de 30,000 spectateurs (Bft??7?te^ chap. III), non moins qu'Aristophane avec ses i- innombrables myriades » {Guêpes, v. 10 10).
exerçaient leur voix comme les athlètes leurs membres, et l'on ne réussissait à se taire entendre qu'au prix d'un long entraînement.
Prétendre, comme on l'a fait encore récemment, qu'Aristophane, faute d'un acteur qui osât s'en charger, joua lui-même le rôle du protagoniste dans les Cavaliers, provoque le sourire. On soutiendrait plus plausiblement que Meyerbeer s'offrait au besoin à chanter la partie de Raoul de Nangis dans les Huguenots. L'auteur n'était que le ot.ûâ(TxaXo(;, c'est-à-dire l'instructeur ou le répétiteur; encore se lit-il de bonne heure suppléer par un spécialiste dans cette ingrate fonction. Comment les choses se passaient à l'époque de Thespis, nul ne le sait. Il se peut qu'à l'origine l'auteur jouât lui-même. Mais cela devint impossible quand le théâtre eut atteint son plein développement. C'est là une question, non de textes, mais de bon sens. On citera Cratès, mais le cas est différent : Cratès est un acteur qui, comme Molière, de comédien devint auteur comique. Il en est de même probablement de Carkinos et de son ûls Xénoclès, peut-être aussi de Mélanthios. On nous citera encore Sophocle émerveillant les spectateurs dans Nauskaa par son habileté à jouer de la balle. Qu'y a-t-il d'extraordinaire? Sophocle passait pour le plus beau des Athéniens. N'est-il pas tout simple qu'il ail séduit par sa grâce dans un rôle muet et purement épisodique?
Nous ne sommes pas si loin qu'il semblerait de notre sujet. Sophocle nous y ramène naturellement et va nous fournir notre conclusion. Ce que nous disions de lui peut se dire également des femmes. Si des motifs d'ordre physique fermaient à celles-ci la carrière dramatique, ces motifs n'existaient plus dès qu'il s'agissait de personnages muets.
L'arlisle qui joue Procné dans les Oiseaux esl bien une femme, une joueuse de llûle qui devait être d'une rare beauté. Le dirai-je? J'ai toujours soupçonné que le poète nourrissait pour elle quelque prédilection. Car la strophe dont il la salue à son entrée est plus qu'un hommage rendu aux attraits d'une musicienne aimée du public, elle trahit une sollicitude pénétrée et presque émue dont on chercherait vainement trace en aucun autre endroit de son œuvre (I).
La Trêve dans les Cavaliers est un personnage du même genre, ainsi que Théoria et Opora dans la Paix, Basiléia dans les Oiseaux, la Conciliation dans Lysislrala, et les antres que nous citons ci-dessus. Le scholiasle a soin de nous avertir la |)lupart des l'ois que le rôle est rempli par une hétaïre (2), nécessairement choisie parmi les plus intelligentes et les plus belles. Car l'hétaïre grecque par son éducation est souvent tout autre chose qu'une vulgaire courtisane, et alors elle valait bien l'acteur. Olle Théodote, par exemple, que Socrale va visiter chez elle et à qui il donne de si pi(|uaiils conseils (5), devait être un sujet accompli. Mainleiiant faut-il s'étonner que chez ce peuple artiste avant tout et épris des pures lignes de la statuaire, les poétesse soient plu à faire paraître ces créatures de charme comme de vivantes statues, sans voile ni déguisement, dans toute la grâce harmonieuse et correcte de leurs formes?
(1) Oiseaux, vv. 676 à 684.
(2) Schol. sur Oiseaux, 667 : haipio'.ov -posEu; ; Cavaliers, 1388 : rdpva; zh'iiptr, Ibid., 1390 : éta^pai wpala'.; Paix, 7U6 : ^aav oï happât, etc.
(3) Xénophon, Memorab., III, 11.