BOULEVARD ST-GERMAIN
DroiU de propriéU ai do Iraduotion rtfMrvM
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Les feuilles qui suivent ne sont pas un livre, et n'ont aucune prétention littéraire ni scientifique : ce sont des Notesy semblables à celles qu'un voyageur recueille en passant et griffonne au hasard sur son carnet. Sans avoir presque bougé de chez moi , je suis un grand voyageur; il y a plus de soixante ans que je parcours la vie, et pendant quarante années au moins de ce long pèlerinage j'ai pris l'habitude de jeter, de temps en temps, quelquefois chaque jour, une observation sur le papier. J'écrivais ainsi, non les incidents vulgaires de mon existence, mais les réflexions que me suggérait la contemplation de ce monde, auquel j'étais convié, obscur et inutile témoin. Les faits produisaien des idées, comme, dans une expérience de laboratoire certaines réactions produisent un précipité. Que devais-je penser de Dieu, de la Providence, de l'homme
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de sa destinée, de ses œuvres, de l'art, de la littérature; en un mot, quelle serait ma Weltansicht? voilà les questions qui, depuis l'âge de vingt ans, n'ont cessé de me préoccuper. Pour tenter de les résoudre. J'avais un procédé,, je n'ose dire une méthode, bien simple, que l'instinct seul m'avait enseigné : c'était d'ouvrir les yeux, de me livrer à Timpression involontaire des événements , sans système préconçu , sans parti pris, sans doctrine à établir ou à combattre. Si mes remarques d'époques diverses venaient à se contredire, peu m'importait; c'était leur affaire; yavai3 foi au temps et à la vérité. Les choses devaient se déposer en raison de leur pesanteur spécifique.
La plupart de mes opinions n'entraient dans mon esprit qu'à titre d'hypothèses, attendant le choc ou la confirmation des faits ultérieurs. Plusieurs ont sombré dans l'épreuve : celles qui ont résisté à une expérience de trente ou quarante années ont gagné peut-^re, par cette obstination à vivre, quelque degi*é de pro-^ habilité. Je ne parle pas de certitude : c'est un grand mot dont on abuse souvent et dont j'ai une crainte salutaire; quand on l'ouvre pour regarder <5e quli contient [je Tai fait plus loin dans ce volume (1)], on
(1) Voy. plus k)in, VIII, la Penste,
PRÉFACÉ. 3
j trouve soavait beaucoup d'illusion. Dans les sciences d'observation» les théories sont presque toujours à Téiai d^hypotbèse^ à là merci des faits nouveaux qui ont sureOes droit de vie et de mort« Les NoteM qui suivent n'ont pas d'autre ambition.
J'espérais autrefois pouv<»r un jour former un ensemble de tous ces aperçus divers, les lier dans une doctrine, provisoire sans doute, mais cohérente et facile à saisir : à présent, je m'aperçois que le jour baisse ; l'ouvrier s^a bientôt contraint d'int^frompre sa tâche éphémère; U n'aura pu, pauvre manœuvre, qu'entasser quelques pelletées de sable, A diaque jour son travail) à diaque travailleur sa part. Peut-être la lecture de ces fragments ne sera4-elle pas inutile à quelque fa(»nme plus jeûna et plus valide. Ou lien plutôt, peut-être, dans cette époque de douloureuse incertitude et d'absence de foi formulée, mes Notes pourroat-elles jeter quelques étincelles de vérité dans une ou deux âmes souffrantes, consoler un chagrûi, £iire germer un espoir. S'd en est ainsi, je m'endmrmmi sxûA r^et dans la mort; ma vie n'aura pas été perdue*
Je donne ici ces Niâtes telles qu'elles ont été faites : le seul changement qu'une dernière révision leur ait imposé, c'est Tordre de leur classement. J'ai réuni.
autant que possible, celles qui traitaient du même sujet, quelle que fût la date de leur composition. Ainsi deux lignes voisines dans ce recueil ont été écrites à trente ou quarante années d'intervalle. Cette classification est fort mal faite : il ne pouvait en être autrement. Dan^une doctrine qui a quelque unité, tout se tient, tout est dans tout, rien n'est distinct et séparé : l'exposition artificielle peut seule disposer logiquement les matières, dire chaque chose en son temps, mettre chaque idée à sa place : or des Notes ne sont pas une exposition. Il en résulte des répétitions, des rectifications, des incohérences. Quelle vie n'oflfre de pareils accidents de terrain? L'univers lui-même n'est qu'une grande lutte de forces apparemment contraires : la vérité absolue peut seule .pacifier, dans son sein infini^ la variété tumultueuse des détails.
C'est avec tristesse que je livre à la publicité ce dernier de mes ouvrages. Je prévois qu'il choquera de respectables convictions, qu'il éloignera de moi quelques-uns de mes vieux amis. Ce qui n'est que diversité dans les doctrines devient, grâce aux passions, haine et combat entre les hommes. Pour moi, je ne corn-»battrai point, je ne haïrai personne ; si par hasard le combat et la haine surgissaient autour de cette publication, je courberais ma tête blanchie et recevrais
patiemment Torage. Si, comme il est probable, ces feuilles ne rencontrent sur leur passage qù^indifife* rence et oubli, elles auront le sort de toutes les feuilles qui tombent au vent d'automne, elles sembleront périr; mais j'espère qu'elles aussi porteront quelques éléments à l'humus nourricier d'où doit naître^ sous les rayons de l'astre immortel, une nouvelle et jeune végétation.
Quand Je jette un regard calme et non prévenu sur ce qui m'entoure, je ne puis me soustraire à la conviction qu'il y a dans le monde des marques d'une intelligence et d'une volonté souveraines. Partout je vois des intentions, des desseins, c'est-à-dire des buts proposés et des moyens combinés pour les atteindre. J'entends bien autour de moi quelques savants qui disent : « L'animal digère parce qu'il a un estomac; mais l'estomac n'a pas été fait pour la digestion. » Je ne suis pas assez crédule pour être incrédule à ce point. Il est évident pour moi que l'œil est fait pour procurer à Taniinal le phénomène de la vision ; cette
sclérotique opaque, riche en artères et en veines, qui s'arrête juste à la face antérieure de Torgane pour faire place à la cornée transparente et dépourvue de vaisseaux sanguins; cet iris^ diaphragme contractile, avec son ouverture centrale, sa pupille ; ces humeurs réfringentes, qui dirigent dans leur trajet les rayons lumineux; ce merveilleux cristallin, lentille admirable qui modifie sa forme suivant Téloignement des objets, qui croît en densité dé la circonférence au centre, et varie de place en place ses rayons de courbure, pour remédier à l'aberration de sphéricité ; cette rétine, ce nerf optique ; tout l'appareil enfin n'est-il pas évidemment disposé pour un but et arrangé par une intelligence? Le poumon n'a-t-il pas pour fin évidente de charger les globules du sang de l'oxygène qu'ils iront porter dans tous les organes, et de rendre à l'atmosphère l'acide carbonique qui résulte de leur combustion? Le cœur, cette pompe aspirante et foulante, n'a-t-il pas pour objet de recevoir le sang veineux par les veines caves, de le renvoyer au poumon par les artères pulmonaires, et ensuite, quand il lui revient par les veines pulmonaires, de le lancer par l'aorte et par tout le système artériel dans tous les organes auxquels il fournit la chaleur *et la nourriture? Il y a là pour moi une évidence de bon sens qu'aucun sophisme ne pourra renverser. Je le répète, à mes yeux le monde présente des marques certaines d'une organisation intelligente.
Je ne connais pas de plus éloquent Traité de Vexistence de Dieu qu'un cours d'anatomie ou de physiologie.
En décrivant les appareils de chacune des fonctions vitales, la circulation, la respiration, la nutrition, etc., les professeurs eux-mêmes, malgré la réserve qui leur est imposée soit par la nature de leur enseignement, soit par leurs opinions philosophiques, ne peuvent s'empêcher de constater « la sagesse » de telle ou tjBlle disposition , « Futilité » de tel ou tel détail d'organisme , « la prévoyance admirable » de ce qu'ils appellent « la nature, »
Or qu'est-ce que la nature sage, prévoyante, puissante, toujours présente à l'évolution des êtres finis ?
Comprend-on, par exemple,.quelque chose de moins fortuit (pour ne citer qu'un nienu fait entre dix mille) que l'existence de ces valvules^ ingénieuses écluses disposées de distance en distance le long des veines, pour empêcher le sang de refluer en sens contraire à sa direction normale? — Un brin de paille était pour Michel Servet une preuve de l'existence de Dieu : pour moi, je me contenterais au besoin d'une valvule. — Et la structure du foie, et sa double sécrétion de la bile et du sucre, qu'a démontrée Claude Bernard ! — Et le système nerveux ! — Et les vaisseaux lymphatiques ! — Et tout ! et tout !
C'est toujours le vieil argument de Cicéron dans le-