‹ Notes sur diverses questions de métaphysique et de littératureChapitre 2 sur 4 · JO DIEU · texte numérisé non relu

JO DIEU

De natura Deorum, mieux motivé seulement et appuyé des découvertes de vingt siècles. — Mais qu'importe le temps? Qu'importent les découvertes? Dieu est aussi bien dans le grain de blé que saisit Toeil du paysan que "dans la planète que découvre le calcul de Levemer, — Nec major in Ais, nec mmor in iUi&.

C'est une singulière objection contre une preuve que de dire qu'elle est vieille! Je me défierais bien plutôt d'une preuve nouvelle, d'un argument à la mode^ qui n'aurait pas frappé de sa clarté Tesprit de toutes les générations.

Je me rappelle que T., malgré sa patience ordinaire et sa mansuétude admifable pour les opinions contraires à la sienne, fut un peu contrarié par quelques lignes de Cicéron que nous lisions ensemble, et qu'il prit à jtiste titre pour un argument ad kominem. Le grand écrivain (c'est le Romain que je veux dire,'

Et non Taucre ; on pourrait aisément s'y tromper),

après avoir décrit ce que ses connaissances superficielles suffisaient alors niéme à lui révéler, jgoutait ; Quis enim hune hominem dixerity qui quum tam certos cœli motus, tam ratos astrorum or dînes y tamque omnia inter se connexa et opta viderit, neget in his ullam inesse rationem, eaque casu fieri dicat qux quanto consûio gerantur nulle consiliù assequi possumus?,.. Dubitamus

QUE DIBU EST. U

qum ea non $ùbm vatiw^fiwM^ ml itiam fxceKenii gm^ dmn dimnaquô r^Hime (1) ?

T. sourit, et, faisant allusion aux pren^iers mots dô la citation, qu*ea ^ qu^ité cl'h^bila latiniste U pe comprenait que trop bien» il se contenta de dire ; « Ce n'est pas très^poli. n

U y a dans eliaque oorps vivant un inédecin intime, une t)w weimtriwy qui guérit le? désordres de Volcanisme quand ils sont guérissables, et nous débarrasse de la vie quand elle ne peut les guérir.

Claude Bernard, au milieu des sévères procédés de sa méthode, a été frappé de ce quelque chose d'intelligent qui travaille dans chaque organisme. ^< La machine vivante, dit-il, renferme son propre régulateur. Elle n'a pas les rigueurs de celles que la main de Vhomme peut construire ; et cela même en fait la perfection* Les rouages se suppléent, l'harmonie rompue tend à se rétablir. Ce n'est pas la précision de son

(1) « £!^ efifet, qui donnerait le nom d'homme à celui qui, à la vue des mouvements si réguliers du ciel, des orbites si déterminées des astres, des rapports si précis et si combinés de tout les étfei, peut nier quUl y ait en cela une raison; peut 4ii'Q que c'^«t par ba«ard que s'acconjpHssent ces phénomènes dont Teqsemble est si sage que notre sagesse ne suffit pas à le comprendre?... Pouvons-nous douter que tout cela ne soit Toeuvre nonseuleqient d'une pensée, maia d'une pensée souveraine et divine ? >

exactitude automatique qui* en fait le modèle des mécanismes, c'est au contraire son élasticité, la laxité de son économie, d

Claude Bernard lie la veine porte d'un animal ; il croit arrêter les fonctions du foie; pas du tout : les anastomoses travaillent, les veines collatérales fonc* tionnent, la veine porte elle-même finit par se faire un chemin à côté de la ligature; Tanimal est sauvé.

Une autre fois, il lie une anse intestinale; l'animal souffre, dépérit, languit pendant quinze jours. Puis tout à coup il revient à la santé, il est gai, il engraisse. En ouvrant l'abdomen, on constate que l'intestin grêle s'est soudé à lui-même et perforé à côté de la ligature : le tube intestinal a rétabli sa continuité.

Que m'importe le système de Darwin? Que m'importent les générations prétendues spontanées, les monères et le bathybios de Haeckel, et le protoplasma de je ne sais plus qui? En admettant que la matière brute devienne organisée et que les espèces subissent une transformation qui les perfectionne, ce processus^ celte promotion graduelle qui amènerait l'être créé des rudiments les plus grossiers jusqu'au quadrupède, jusqu'à l'animal pensant et raisonnant, serait une invention non moins merveilleuse^ et exigerait une sagesse d'organisation non moins grande que la création des espèces fixes et déterminées. Une armée où les simples soldats deviendraient caporaux, puis sergents, etc.,

jQUE DIEU EST. 13

et où chaque homme capable porterait son bâton de maréchal dans sa giberne, serait-elle par cela même une organisation fortuite?

Ma grande réfutation du système athéiste de Huxley^ de Haeckel, de Moritz Wagner, etc., c'est qu'en refusant de reconnaître l'intelligence au début du processus de l'univers^ et en croyant qu'elle naît à la suite des phénomènes maténels, il admet ainsi que la pensée jaillisse de ce qui n'était point la pensée^ c'est-àdire qu'elle naisse d'un néant de pensée : il admet une création plus inadmissible que celle des catholiques^ une création sans créateur.

Tout accroissement est une création. Le degré qui n'était pas commence à être. Conçoit-on un fleuve qui s'accroît sans être alimenté par des sources ou des pluies?

Messieurs les athéistes n'ont rien à reprocher aux inventeurs du mouvement perpétuel. Au contraire, ces derniers ont sur eux un graiid avantage : car ils ne prétendent que conserver un mouvement acquis^ et non le faire naître lorsqu'il n'existe pas.

Les athéistes de nos jours ont recours^ pour expli* quer l*univers, à un grand mot, la nécessité, 'Avi^^^l La nécessité a succédé au hasard des anciens, aujourd'hui discrédité et déchu. La nécessité règne et gouverne absolument dans le camp de Tathéisme, Peut-on, quand on prétend au titre de penseur, se payer ainsi d'un mot ! Sommes-nous donc revenus aux mtité% da la scolastique î Qu'est-ce, je vous prie, que cette nécessité, nouvel avatar du Fatum? Où réside-t-eUeî En chaque atome ? Mais si chaque atome était doué e^en* tiellement de cette faculté singulière, il obéirait a elle seule, et ne se plierait pas, comme il le fait, aux exi« gences de ses voisins, qui n'ont ni plus ni moins i» souveraineté que lui-même. Toute coalition d'atomes autonomes serait impossible. Que voyons-nous, au contraire? Dans chaque être la forme, la structure, Torganisme est permanent. Les atomes, mercenaires d'un jour, sont tour à tour admis et congédiés. La nécessité est donc dans la forme, qui les admet et les assimile? Mais la forme est un mot, non pas un être : elle ne saurait contenir cette mystérieuse et tout aussi verbale nécessité, La nécessité n'est donc autre chose que la présence par tout l'univers d'une volonté intelligente; c'est le nom d'une des manifestations de Dieu.

Si la force organisatrice dont résulte l'ordre actuel du monde était inhérente à la matière et non distincte d'elle, cette force se trouverait toujours et partout

dans chaque atome. Or les atomes aont les matériaux et non les architectes; donc il existe ailleurs UUQ foroQ et une intelligeuee organisatrices (i).

Les êtres organisés sont des édifices dont le$ maté* riaux mobiles se renouvellent et se remplacent à mesure qu'ils s'usent. Peut-on -dire après cela que la forme totale du bâtiment, son dessin général dépendent soit de la volonté, soit de la nature nécessaire de chaque pierre? *

Si le plan, le dessein, la loi d'après laquelle vivent et se reproduisent les espèces prêtait pas dan$ la pensée du Créateur, où sorait-elle? Dans chaque atome, par sa propre nature ? Mais les atomes sont^ dans un orga« nisme, des ouvriers qu'on embauche et congédie continuellement; la forme, c'est-à-dice la loi, l'être même, persiste malgré la mobile succession des particules qui la subissent. Elle n'est donc pas dépendante de la volonté, ni même de la nature de chaque particule de matière,

Le corps vivant e3t composé d'une multitude de vies

(1) Je ne supprime pas les redites \ je les groupe. Elles ont leur signification; elles indiquent que la même pensée m'a poursuivi «t hanté obstinément à difféPQptQ9 époque^ de n^a vi^*

confédérées, subordonnées pour Faction commune à une volonté. Les vies particulières se séparent Tune après Tautre de la vie centrale, comme des domestiques cessent de servir un maître. Ni les domestiques ni le maître ne cessent pour cela d'exister : ils ont seulement changé de condition.

Qu'est-ce qu'une espèce? J'ai beau chercher, autour de moi, je ne vois que des individus. Gepen<}ant cette idée d'espèce est provoquée en moi par des ressemblances qui se reproduisent constamment entre les individus. Ne peut-on pas conclure que, si les édifices s'écroulent, le plan sur lequel ils sont faits est étemel ? Où est ce plan? Dans les cartons de l'architecte : nous n'en voyons que l'exécution.

Une preuve péremptoire de l'action d'une force intelligente, extérieure à chaque individu^ dans Porganisme du monde, c'est que des êtres distincts sont faits évidemment l'un pour l'autre et en vue d'une fin commune (le mâle pour la femelle, etc.). C'est ainsi que la tension des deux ou trois litres de gaz mêlés à nos six litres de sang est, à la surface du globe, contre-balancée par la pression de l'atmosphère. Montez, comme Sivel et. Spinelli, à 8,600 mètres, la pression ne sera plus que de 280 millimètres au lieu de 760, et les gaz

intérieurs briseront en se dilatant les frêles parois des Taisseaux capillaires de nos poumons.

Il y a de la pensée dans Tunivers, ne fût-ce que la mienne, puisque je pense et discute. Il y a des buts,* des voies et moyens qui y conduisent. Le but est si loin d'être renfermé dans chaque atome matériel^ qu'il n'est pas même complètement atteint par un seul individu. Si l'animal m&le a un appareil de génération, la femelle un différent qui le complète; si une semence sort de l'un pour aller féconder l'autre, tout cela est évidemment dirigé par une pensée extérieure aux deux individus et marche à un but certain, la propagation de l'espèce. Maintenant, dira-t-on que cette pensée est inhérente à chaque particule de matière? Chacune d'elles sait-elle? veut-elle? est-elle dieu? Quand on admettrait cette absurdité, chaque particule auraitelle , si elle est autonome , le moyen d'imposer sa volonté et ses plans aux autres particules, qui sont autonomes aussi? Si doâc il y a de la pensée au monde, et si cette pensée n'est pas dans chaque particule matérielle, elle est en dehors, elle est distincte de la matière.

A certaines époques, Tathéisme de certains hommes n'est que le commencement d'une foi plus haute. Maintenart, sous mes fenêtres, on détruit quelques masures pour élever à leur place un jeune bâtiment.

Ce qui fait naître l'athéisme dans Tauditeur, c*est l'anthropomorphisme du prédicateur. Montrez-moi Dieu comme un grand vieillard à barbe blanche , jaloux, sévère, souvent injuste et méchant; et mon cœur ne se révoltera pas moins que ma raison. Ditesmoi que la cause première de tous les phénomènes de l'univers visible, dites-moi que la vérité et la justice qui éclairent tout homme venant 'en ce monde s'appelle Dieu, je ne demanderai pas même s'il est vrai que Dieu existe.

Je ne puis me faire à l'idée d'un Dieu en partie double, être universel et individuel à la fois, ayant une vie publique et une vie privée, exerçant tour à tour ou simultanément le double, rôle de Dieu et de simple particulier ; d'une part, cause infinie, toujours à l'œuvre et toujours créatrice, substance de toutes les vérités,

premier moteur de tous les {diénoaiènes ; de Taolre^ puissant monarque, habitant itn palais céleste avec ses courtisans, ses fêtes et ses splendeurs; jaloux, irritable^ vindicatif, flexible à la prière et accessible aux recommandations, aimant fort les louanges, surtout en musique, passant son éternité à les entendre, et jouissant en famille de ses loisirs de magistrat divin. Je vois dans cette peinture discordante deux conceptions différentes de la même vérité : Tune telle que rhomme qui pense peut arriver h la former, l'autre qu'il faut laisser à Tenfance de Tâge ou à celle de la raison.

N'est-ce pas Fontenelle qui, entendant quelqu'un redire que Dieu a fait Thomme à son image, répondît : <( L'homme le lui rend bien ? »

Ce qui a fait admettre l'existence de Dieu par les théistes, c'est la nécessité d'une force suprême intelligente.

Ce qui a fait nier Dieu par les athées, c'est l'invraisemblance de la doctrine qui prêche un Dieu individuel.

Ce qui fait tant d'athées, c'est l'anthropomorphisme des théistes, fi ne faut pas se représenter Dieu comme

un être particulier, ayant toutes les limites de la conscience humaine. Dieu est une intelligence infinie, une volonté toute-puissante et toute bonne, mais sans aucune des limites de la personnalité. 11 comprend tout, c'est-à-dire lui-même, mais sans se limiter en disant « Moi. )> En parlant de soi, il dit : « l'être, le vrai, le juste, l'absolu. » Dire c Moi, » c'est reconnîUtre sa limite, son imperfection. La création de l'homme est justement rétahlisseiaent de ces limites de la conscience.

Qu'est-ce qu'une personne ? C'est un être déterminé et dtslinct de tous les autres par la conscience, un être qui dit moi, c'est-à-dire qui forme, dans sa pensée, une idée circonscrite par les mêmes lignes délimitation qui bornent son être, puis prononce la ressemblance, j'allais dire l'identité entre cette idée et soi.

D'après cela , je le demande. Dieu est-il une personne au même titre que chacun de nous ?

Si Dieu était un être individuel, il serait soumis dans ses actes à une loi morale, à la justice, qui serait audessus de lui, et à laquelle il serait tenu d'obéir : car e juste est essentiellement obligaonne active et libre. Mais si Dieu nplet, impersonnel, la justice viil n'a pas à consulter une loi ex-

térieure à lui-même pour s'y soumettre ou Tenfreindre; il agit nécessairement suivant sa nature, qui est le juste et le vrai.

Dieu ne dit pas « Moi. » Car mot suppose non-mot^ moi, c'est une borne, une limite. Dieu, se concevant luimême, dit : « l^tre, la justice, la vérité. » Si Dieu était personnel, il aurait quelque chose au-dessus de lui, savoir : la justice» la raison, que nous concevons nécessairement impersonnelles, éternelles. Dans ses actions il consulterait une loi coéternelle à lui, supérieure à lui, et, par conséquent, il ne serait pas Dieu. A moins qu'on ne dise, avec Descartes, que son libre arbitre, sa volonté arbitraire ne soit son éternelle loi; mais alors encore, il ne sera plus ni juste ni raisonnable ; il ne sera plus Dieu; car nous concevons quelque chose de plus éternel, de plus nécessaire que ses caprices.

Si la liberté de Dieu ressemblait à celle de l'homnie j il pourrait donô « agir ou ne pas agir après délibération. » Mais côtte délibération serait une preuve d'ignorance, puisqu'il chercherait un motif d'action.

Si Dieu était libre à notre façon, sa liberté consisterait à choisir ou sa fin ou ses moyens. Mais il n'a pas à choisir sa fin. Sa fin, c'est le bien, le beau, le juste.

c'est-à-dire sa propre nature. Tl n'a pas à choisir les moyens ; car il connaît sans hésitation les meilleurs

Une mère qui voit son enfant sur le point de tomber dans un précipice est-elle libre de le retenir ou de le laisser choir? — Voilà comme Dieu est libre de faire le bien.

La personnalité est une limite d'être, une imperfection : donc Dieu n'est pas personnel. Le langage usuel a une expression qui confirme cette pensée : quand un homme est égoïste, on dit qu'il est persûnnel. Il est impossible qu*un être qui est une personne ne soit pas plus ou moins égoïste. Le triomphe de l'homme vertueux, c'est de l'être le moins possible. Le caractère suprême de Dieu, c'est de ne l'être point du tout.

HaWtués à ne roîr, parmi les intelligences qui nous entourent, que des personnes, nous comprenons diffi*cilement une intelligence impersonnelle. Cependant l'expérience des sens peut nous aider à concevoir cette idée. Il existe dans la nature de grandes forces qui ne sont point des personnes, l'éleclricité, l'attraction, etc* Pourquoi ne concevrait-on pas une intelligence infinie qui ne fût pas un individu ?

Dans les adminisb'ations bien rt^lées, tout lé méca*

oisme tend évkteiiiiient à soosUaire le résultat aux capiices oa aux erreurs d? Tindividu, pour n'y laisser que raction impersoqnelle du droite de la raison. Ces ^périficatioiis, ces contrôles, ces révisions, ces justifica^ tions multiple, confiées à divers employés, n'ont pas d'autre but« Chaque employé a ses faiblesses,, ses fiûUibilités, ses vices; mais chacun d'eux aussi a son jugemoit, sa part de raison. Or, les erreurs, les distractions, les ^ces sont divers; le jugement, la raison est unique en eux tous^ L'un dVux pourra écrire que deux et trots font six; il est impossible que tous le jugent* Une pei> fection de l'Être, c'est Fimpersonnalité.

Si Diett était une personne limitée, comment suppo^ ser qu'il pût faire acte d'une intelligence, d'une volonté assez multiples, assez infinies, pour produire à chaque instant de la durée et à chaque point fle l'espace tous les phénomènes particuliers qui sont les 4X)Qséquences des lois de la nature matérielle et morale, qu'il fit pousser un grain de blé et rouler une planète, oxyder un métal et briser l'Océan contre son rivage, etc.? Ce n'est pourtant, pensons-y, que par Taction continuelle de TÈtre quQ ces phénomènes se produisent.

Ceux qui, quand on parle de la nature, voient dans le mot loi autre chose qu'une manière de parler, qu'une métaphore, se trompent lourdement. Qu'est-ce en eifetj au sens propre, qu'une Im i C'est la pensée

du législateur, promulguée, comprise par les sujets^ qui, par un acte de leur volonté, s'y conforment en agissant. Donc, pour qu'il y ait une loi véritable, c'està-dire pour qu'une pensée du législateur produise certains actes, il faut que les sujets comprennent cette pensée et agissent conformément ; en d'autres termes, il faut qu'ils soient intelligents et actifs. En est-il ainsi dans la nature matérielle? Evidemment non. Les particules qui composent ce qu'on appelle la matière n'ont ni intelligence ni volonté. Il faut donc que l'Être lui-même l'anime et la fasse agir suivant sa volonté, c'est-à-dire suivant son éternelle et nécessaire nature ; qu'il produise lui-même, à chaque instant, à chaque point de l'étendue, chaque phénomène; lequel étant toujours le même dans les mêmes circonstances, fait naître en nous l'idée de loi.

Un des attributs les plus admirables de la divinité, c'est de penser à tout à la fois. Tout dans la créationparaît à la fois cause et effet, but et moyen. Son œuvre est un nœud gordien, dont les bouts n'existent nulle part.

Si je conteste la personnalité en Dieu, j'affirme trèspositivement son intelligence, sa volonté, sa bonté, sa puissance; tout cela infini, et précisément pour cela impersonnel. Cas qui dit personne dit limites.

Je ne suis pas spinoziste : je crois que Dieu est Tinfini, doué de volonté, d'amour, d'intelligence, mais cependant impersonnel : c'est l'Être, et non pas un être.

Dieu est l'Être, l'Être absolu : donc Dieu est tout ; mais tout n'est pas Dieu, parce que tout est limité, et Dieu ne Test pas.

Je n'admets pas, comme des panthéistes, que Dieu soit la substance sans attributs, et les êtres particuliers les accidents de la substance. — La substance sans attributs n'est qu'une abstraction (non une réalité). Selon moi, tes êtres particuliers sont des manifestations diverses de l'Être, dont Tune n'est pas l'autre, distinctes par le fait, mais absolument semblables entre elles, si ce n'est par le plus ou moins d'Être qu'elles expriment. Les négations d'un degré ultérieur d'Être, les limites, constituent lés contours, les linéaments, la personnalité.

Dieu n'ayant ni limite,* pi contour, ni négation d'Être, n'a point de personnalité. Il est tout l'Être.

Ce qui forme la limite entre les êtres particuliers intelligents, c'est la conscience, le sentiment du moi.

Ouand je dis que Dieu, tel que je le conçois, n'est

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pas une personne, je sais loin d'entendre cette expression au sens des panthéistes, chez qui elle équivaut presque à la négation de Texistence de Dieu. Pour moi, nier la personnalité de Dieu, c'est seulement nier en lui toute limite. L'impersonnalité, dans mon langage, c'est l'infinitude. Dieu est pour moi intelligence, volonté, puissance, bonté, activité sans fin. En nous, la personnalité, c'est ce qui sépare le moi du non-mot : en Dieu, cette limite même ne saurait exister. Il est impersonnel, parce qu'il est infini.

Nous avons tous les jours sous les yeux le phéno* mène de l'être cessant d'être personnel, individuel, sans cesser d'être voqjant et intelligent : ce phénomène, c'est la génération. Un homme et une femme ont un, deux, dix enfants : ce sont douze personnes au lieu de deux. Mais l'intelligence et la volonté n'existent pas moins avec cette multiplication des centres personnels. On peut donc concevoir une force impersonnelle, active et intelligente, répandue partout dans le temps et l'espace sans borne.

Dans le corps même d'un seul animal, l'encéphale h*est pas le seul point de départ du mouvement : les centres nerveux sont multiples. Chaque ganglion reçoit et renvoie l'impulsion sensitive. De là ce qu'on connaît en médecine sous le nom d'action réflexe j de là ce que

les physiologistes appelleiit si singulièrement la smmtwn inconsciente (la sensation qui ne passe point par le cerveau). La multiplicité des êtres particuliers au sein de rÊtre infini est quelque chose d'analogue à la pluralité des centres nerveux dans un seul animaL

A la différence de Spinoza, je crois Dieu intelligence, amour, volonté. Je le crois non renfermé dans l'étroite enceinte de l'univers, mais débordant au delà de tous les mondes et de tous les temps, produisant éternellement et nécessairement des mondes, parce qu'il est cause éternelle et nécessaire, et parce que l'essence de l'infini est de se dérouler en fini ; parce qu'enfin certaines fonctions de l'être, comme par exemple la vertu, le dévouement, contenues à l'état virtuel dans l'Être infini, ne peuvent parvenir à leur développement actuel que dans un être borné, qui volontairement, libre* ment, se subordonne au tout, « mesure son rayon et se tient à la circonférence, » enfin sacrifie l'intérêt apparent de sa personnalité à la raison, à la justice.

Dieu est, entre autres choses, la vérité, la raison absolue et impersonnelle. Quand je conçois la vérité, je vois' Dieu. Qu'on ne dise pas que j'aperçois simplement les rapports naturels et coniingents des objets réels. Quand je conçois l'obligation de ne pas tromper la confiance d'un. ami, de rendre heureux mon vieux

père, de restituer un dépôt, où est le rapport entre les deux objets, sinon dans Téternelle raison présente à mon esprit. 11 y a plus : je vois clairement que ces vérités sont éternelles, infinies : je ne puis concevoir un temps, un lieu où la perfidie fût obligatoire, où une chose commençât d'être sans cause, où la partie fût plus grande que le tout. Donc je sens, je vois clairement Texistence éternelle et nécessaire de Dieu.

* L*homme qui doute de tout croit en Dieu. Voyez

s*il est possible de pousser le doute systématique plus loin que Descartes, que Fénelon I Dans cet état même ils raisonnent ; ils ont donc foi au raisonnement, ils sont donc sûrs de deux principes de raison : (c Qux sunt eadem uni tertio, etc., et : Quand une chose en contient une seconde et que la première est elle-même renfermée dans une troisième, la troisième renferme la seconde. » Quelle que soit la subtilité de leurs doutes, ils p'en peuvent faire tomber aucun sur la légitimité du procédé qui leur fait tirer la conclusion du sein des prémisses : « Je doute, donc je suis ; » donc ils croient à la raison.

Le mal de la philosophie, c'est que nous voyons le monde du dedans : il faudrait le voir du dehors, indépendamment de nos lunettes humaines. C'est un tort d'ériger la psychologie en point de départ. Il faut par-

tir de Tontologie. SU est un coin de notre être qui échappe à la personnalité, c'est par là qu'il faut aller. La raison générale, impersonnelle! Kant a mis le doigt sur la plaie.

# Dieu a-t-il commencé d'être? Finira-t-il? Réponse : Deux et deax font quatre. Les trois angles d'un triangle valent deux angles^ droits. Le juste est obligatoire. — Quel âge ont ces vérités? Sont-elles passées ou futures? Cesseront-elles d'être ?

L'idée que je me fais de Dieu éclaircit de la manière la plus simple une difficulté qui m'a tourmenté dans mon enfance, et qui assurément en inquiète beaucoup d'autres. Pourquoi Dieu, au lieu de « se cacher, comme il le fait, dans un mystère profond, » ne se montre-t-il pas sans nuage à tous les yeux, rendant ainsi impossibles l'athéisme et ses fatales conséquences?

Je sais bien qu'on répond à cette question en alléguant le mérite de la foi qu'il faut nous conserver. Mais en réalité croire n'est jamais un mérite. G'-est un acte dQ bon sens, si l'opinion à laquelle on adhère est fondée ; une sottise, si elle ne l'est pas.

D'ailleurs la foi est involontaire. Je vous défie de croire, dussiez-vous 5 gagner la couronne de France, que la ville de Rome n'existe point et n'a jamais existé.

Puisque croire n'est pas un mérite, ce n'est donc

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