‹ Notes sur diverses questions de métaphysique et de littératureChapitre 3 sur 4 · DIE*J · texte numérisé non relu

DIE*J

pas pour nous donner le niérite de croire que Dieu ne se montre point à nos sens.

Mais, en vérité, que désirons-nous de lui? Qu'il prenne une fornie visible pour se révéler à nous? Mais cette forme sera un mensonge : Dieu n'a point de forme visible. Qu'il fasse un acte miraculeux, personnel? Mais si Dieu n'est pas plus une personne qu'une forme, ce que nous lui demandons est contradictoire. Dieu est la cause infinie ; il se révèle comme tel en produisant en tout temps, en tout lieu. (En quel lieu, en quel temps y a-t-il un vide complet, une absence même d'espace?) 11 est la substance de toute vérité : il se révèle comme tel par Tunité constante des vérités absolues. (En quel temps et en quel lieu cinq et cinq ne font-ils pas dix; la somme des trois angles d'un triangle n'équivaut-elle pas à deux angles droits ; la perfidie est-elle obligatoire?)

Mais si nous exigeons que Dieu se montre à notre œil de chair, qu'il peigne son image sur notre rétine, ou même qu'il fasse, en se révélant à nous, un acte personnel, nous exigeons deux choses contradictoires : que l'infini se montre comme fini, l'impersonnel comme personnel ; nous voulons qu'un carré soit à la fois carré et rond, qu'une sphère soit en même temps un cube. C'est ce que Dieu, avec toute sa puissance et toute sa bonté, ne peut accomplir, même pour nous complaire.

Bittn plus, Dieu fait, dans la mesure du possible, ce que nous désirions tout à Theure de lui ; il se montre à nous sous des formes personnelles ; mais alors ce

n*est plus Dieu infini, Dieu sans limites, que nous voyons; c'est Dieu circonscrit par les bornes d'une personnalité; c'est Dieu fait homme, c'est l'homme- Dieu. Acceptons cette manifestation incomplète de l'infini ; contemplons Dieu dans sa limite, l'Océan dans son golfe; et puisse notre raison, ainsi que notre amour, remonter plus haut encore et porter nos hommages jusqu'au Dieu infini !

@o mit tae Di)x, fo ïotii baé STuge xnâ}t, ^u ftnbefi itur ^efattnted ba6 3^m ^Uiû^i, ttnb bcined ©eifieé limier geuerflug ^ai fé^on atn ©let^nif, l^at am SSilb genug; (Sô jiel^t hi^ an, c6 reif t \i\^ l^etter fort (1),

(Ooetl^e.)

Nous différons d'avec la plupart des déistes en ce que, chez eux, le néant est la règle, l'être est l'exception. La création, pour eux, est une addition, un surcroit brodé sur le fond commun du néant. Pour nous, c'est le contraire, — ou plutôt le néant n'existe point.

Le néant, que nous sommes portés à supposer au dehors dé nous (néant d'existence, néant d'action di-

(1) « Si loin que ton oreille, si loin que ton œil puisse atteindre, tu ne trouves qu'objets connus qui Lui ressemblent. Le plua haut essor de ton esprit s'épuise à saisir de Lui une ressemblance, une image. Celle-ci t'attire et t'entraîne au delà dans la sérénité. »

vine, néant de merveilles, etc.), n'est autre que notre ignorance, qui est un néant de vérité. — Quelques-uns croient y échapper en le remplaçant par la superstition, f

Le néant n'est pas : donc FÉtre seul existe, donc il esl illimité...

Si rÉtre n'était pas infini, il serait borné, il le serait ou par [d'autres êtres ou par l'absence d'être, par le néant.

S'il était borné par d'autres êtres, l'ensemble, la totalité de ces êtres serait elle-même bornée, car chacun aurait pour limite la ligne de démarcation qui le séparerait des autres. Or plusieurs finis ne peuvent faire un infini. Donc si l'Être était borné par d'autres êtres, la totalité serait bornée par le néant.

Si le néant bornait l'Être, le néant serait à la fois fini et infini ; fini, car il aurait l'Être pour borne ; infini, car à partir des Umites de l'Être, il s'étendrait sans que rien pût le borner.

Donc rien ne serait infini, ni l'Être, ni le néant, ce qui serait absurde. Donc le néant n'est nulle part, donc l'Être est partout.

11 ne faut pas trop s'habituer à considérer l'infini sous le rapport de l'étendue : c'est de toutes ses pro-

prîétés celle qui satisfait le plus rimagination, mais non rintelligence. Il vaut mieux concevoir Finfîni comme une force. Tout ce qu'il y a d'absolu, d'impersonnel en formera le caractère. Toutes les fois qu'un fait apparaît comme la manifestation d'une loi nécessaii'e, constante, voyez là Taction de l'infini, la préence de Dieu. Où est Dieu?— Où deux et deux font-ils quatre?

On conçoit d'après cela comment l'infini n'est point limité par le fini, mais plutôt le pénètre et coexiste avec lui et en lui. La matière que meut ma volonté est bien mon corps, mais chacune de ses parcelles est soumise aux lois de la pesanteur, de 1 arithmétique, de la géométrie, etc. ; c'est-à-dire que, dans sa forme limitée, mon corps est plein d'infini.

On ne peut concevoir le néant : donc nous voyons Dieu en tout. En toutes choses nous ne concevons que l'Être qui s'y trouve. Or l'Être c'est Dieu; Dieu seul est intelligible.

Quand nous disons que la raison en nous est l'image de la raison absolue; que la beauté dans les êtres bornés est le reflet du beau infini, de Dieu, Texpression est incorrecte : il n'y a pas deux raisons, deux beautés, ' dont l'une soit Timage de l'autre. Il n'y a que raison ou absence de raison, beauté ou absence de beauté,

êtra ou absence d*étre : ou, pour mieux dire, il y & plus ou moins de vrai^ de beau, d'être; car^le néant n'existe pas.

Le seul aspect sous lequel TÉtre absolu se révèle à nous, c'est là causalité. Dieu est cause ; ce qui n'empêche pas qu'il ne soit en lui-même bien autre chose (Tinfini complet); mais il ne se manifeste dans le monde que par sa puissance de cause intelligente. Ceux qui ont voulu y voir autre chose de Lui, ont par cela même limité leur idée de Dieu et ont fait un être (fini), une personne.

Non-seulement Dieu est cause, mais encore il ne peut produire ses effets qu'en les tirant de lui-même ; car il est l'Être, et rien ne peut exister qui ne participe de l'Être.

Il est certains effets^ certaines localisations de l'Être qui le manifestent plus énergiquement, qui renferment plus de Dieu que les autres; les chefs-d^œuvre des arts (c'est-à-dire les conceptions qu'ils font naître en nous), la beauté, les grands caractères et les granàes vertus sont de ce nombre.

L'idée de la perfection absolue en tout (en durée, en intensité, etc.) nous est tellement naturelle et in-

née, que, malgré Texpérience qui ne nous montj« cette perfection nulle part, nous nous obstinons longtemps à la supposer partout. Jeunes gens, nos sentiments n'auront point d^ fin, nos idoles n'ont point de défauts, etc. ; c'est ce qu'on appelle « les illusions de la jeunesse. » Elles durent jusqu'à ce que, usés par le frottement de la vie, nous venions à nous imaginer que l^absolu n^est nulle part. C'est là « Fillusion de la vieillesse. » La vérité est au milieu.

Quand nous obtenons un succès, un bonheur, il est dû à l'emploi d'une force, au jeu d'une loi dépeiidant de l'Être éternel, de Dieu. C'est donc avec raison que nous remercions Dieu de nos succès.

Quand un être limité, personnifié, fait une bonne action, c'est qu'il agit en tant qu'il est l'Être et non pas un être ; qu'il agit selon la raison absolue, sans se dé^ terminer par tles motifs d'intérêt personnel ; qu'il agit d'après la loi d'action de l'être infini. C'est donc alors l'Être absolu qui agit en lui. Ipse est qui operatur in nabis et velle etperficere pro bona voluntate. Dieu, dans un sens très- vrai et sans aucune flagornerie anthropomorphiste, est donc l'auteur de nos bonnes œuvres.

Dans nos actions mauvaises, au contraire, nous agissons en tant qu'êtres bornés, nous tirons nos motifs

d'action de nos intérêts personnels, négligeant les injonctions de la raison universelle.

Mon Dieu, je puis le dire avec vérité, et non avec la dégradante flagornerie des idolâtres, vous faites en moi toutes mes bonnes actions ; les mauvaises seules m*appartiennent (à moi en tant que personne). C*est que je suis vous par tout ce qui existe en moi ; je ne suis moi que par ma limite.

Tout ce qui s'accomplit dans le temps a toujours un caractère mesquin... Et cependant Tétre fini ne peut agir que dans le temps.

Dieu prévoit l'avenir en tant que tous les événements futurs ne sont que des combinaisons divines des forces dont Dieu connaît toutes les manifestations possibles. Dieu connaît Yaction absolue, dont les actes particuliers ne sont que des limitations accidentelles.

n me semble que la prescience de Dieu a quelque chose de mathématique : Dieu prévoit les effets nécessaires par la connaissance profonde des causes ; et quant aui effets contingents, ils se réduisent en dernière analyse à. des résultats nécessaires. Le calcul

nous fait voir que la probabilité approche de plus en plus de la certitude^ en raison du nombre des cas par* ticuliers : sur un nombre infini la certitude serait entière.

La prescience n*est pas en Dieu ce qu*elle serait chez rhom.7>e, la prévoyance des faits contingents, des noms propres et des incidents particuliers, mais la connaissance intime de toutes les lois qui amènent ces résul«* tats^ et des résultats certains amenés par ces lois*

L'idée de Dieu est la clef de voûte d'une civilisation. C'est de là que dépendent l'art, le gouvernement, les lois. C'est Forgane essentiel qui détermine la structure de tous les autres. Étant donnée^ comme seul renseignement d'un peuple éteint, l'idée qu'il concevait de Dieu, on pourrait^ comme Cuvier l'a fait pour les animaux antédiluviens, le reconstituer tout entier.

Les dieux corporels coexistèrent avec la civilisation des Grecs et des Romains. Le Dieu monarque fut le pivot des sociétés absolutistes du moyen ftge. Un siècle où l'opinion est souveraine, où la loi commande aux princes et la raison à la loi, doit reconnaître un dieu impersonnel, un dieu vérité, beauté, intelligence, perfection absolue.

L'Être n'a d'autre raison d'exister que lui-même. 11 est vrai que telle partie de l'être individualisé a toujours pour fin telle ou telle autre partie, ou plutôt encore l'Être absolu ; mais plus on s'élève dans l'échelle de l'être, moins cette subordination devient sensible. Les pli^s noblei^ çhosps w ^n\ utila^ ^ i^lej^ : fQ]i§jgue, poé^i^, l)e^Ux-arts, sciences puras.

Si un atbée me demande : << Qu'#nteRdâZ;vpu$ p^f ^ mot Dieu ? » je répondrai : « C'est la force intelligente, présente partout et toujours. » — Cette définition n'est point limitative, mû simplement indicative. Bile n'a p^s la prétention d'épuiser tout ce que Dieu est, mam de miettre en vue un^^ des choses qu'il ^t.

« C?est dans i^nfini que )je vois ie fini, dit ¥éaak&R ; ce en donnant à Tinfini div4)rs6s bornes, je £iis, paur « ainsi dire^ du eréateur diverses natures créées et hor- « néeSi » — Ce que Fénelon dit, d'après MalebranchjB^ de la manière dont nous concevons les êtres bornés, je le pènse^ moij de la manière dont ils sont faits, créés^ si l*on veut. , ^

La multiplicité des |êtres, espèces et individus^ n'e&t que la limitation à divers degrés de l'Être infini. Unité de substance, diversité de points d'arrêt. Dire création^ c'est dire limitation (i).

(1} FénêloA diMît encore : « Cet Êtse» qui ast iaûnimoA^ toit

Voici quelle parait être la nécessité de la limitation (création). L*Être infini ne peut agir particulièrement en tant qu'infini : Faction suppose changement, mouvement^ succession ; toutes choses inconciliables avec ridée dinfini. Cependant FÊtre ne peut rester immobile : Faction supprimée^ il manquerait à Finfini un mode; le réel manquerait au possible. Il agit donc; mais par là même il se limite, il se circonscrit autour de son action, il devient ime force limitée, distincte, et, si elle a conscience d*elle-méme^ une personne.

Dieu, par cela même quil est infini et parfait, n*a pas certaines qualités et vertus relatives, qui ne sont conciliables qu'avec le fini (la patience, le dévouement, le repentir). Pour que tout cela exicte en réalité, en acte^ il est nécessaire que le fini existe, et qu'il soit créé sans fin, sans repos dans le temps. Le fini est ainsi indispensable au complément de. Fétre absolu.

L'impersonnalité est une conséquence de Finfinitude de Dieu. Dès que FÉtre, d'absolu devient personnel, il

en montant jusqu'à Tinfini tous les divers degrés auxquels il pQMi communiquer Têtre. Chaque degré de la communication possible constitue une essence possible qui répond & ce degré d*être qui est en Dieu indivisible avec tous les autres... Chaque espèce sera bornée dans un degré d*ètre correspondant à ces degrés infinis et indivisibles que Dieu eonnatt en lui. »

devient fini, borné; c'est là la création. Elle n'est pourtant pas une dégradation de Dieu : car TÉtre absolu n'en existe pas moins à côté, ou mieux, audessus de rêtre particularisé. Bien plus, elle est un progrès. Car ce qui a été contenu à Tétat virtuel en Dieu (comme le dévouement, la vertu) passe à Tétat actuel dans Fétre fini.

L'Être est donc dans chacun de nous : donc nous sommes de liature divine; mais il y est limité; donc nous sommes hommes.

Ce système me semble une vive lumière qui explique bien les choses. Quel jour il jette sur cette pensée de Platon : Les vérités que nous apprenons, nous croyons nous en souvenir !

L*homme est un dieu tombé, qui se souvient des cieux.

(Lamartine.)

Toutes les grandeurs et toutes les misères de l'homme sont dans ce double fait : la nature divine de toute création^ et la limitation fatale ou accidentelle qui arrête le développement de chaque créature. C'est, en philosophie le principe de Geoffroy Saint-Hilaire, unité de plan et diversité de points d'arrêt. L'embryon humain passe, dans sa vie intra-utérine, par les formes les plus basses de l'animalité ; mais il les franchit, les dépasse, pendant qiie d'autres espèces s'y arrêtent et s'y reproduisent. De même dans leur vie adulte, certains individus humains restent, par l'intelligence, dans

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un état voisin de Tânirtialité, tandis que d^âiitl-es lé franchissent par leu^ natui^ et par leur volonté, — L'éducation ^ pour but d'aider à cette croissance.

La pluie j la rosée, le débordement, etc., sont des moyens dont la Providence se sert pour donner à la terre son humidité. Un père, une mèrej une amante sont les moyens dont Dieu se sert successivement pour nous aimer. Ce sont des canaux d'amoUr divin.

Car l'Être n'agit jamais particulièrement en tant qu'infini, il emploie toujours un instrument borné. Il y a contradiction entre Finfînitude et l'action particulière.

De là l'individualisation ou création.

On peut dire, en un sens, que les êtres finis sont un complément indispensable de l'infini;

Dieu appelle les générations à la vie pour leur montrer le spectacle du monde physique et moral, pour qu'elles jouissent du beau et du bien, et contribuent à le produire. C'est là l'objet de la création.

Or, la créature ne peut être que finie ; l'Être ne peut agir particulièrement que par une action finie. 11 y a répugnance entre action spéciale et infini. L'infini, c'est la puissance, le possible ; dès qu'il se réalise, c'est le fini. — De là le mal, qui n'est que la limite du .bien.

L'Être (im})efsotinel) est indépendant, libre. Il agit néeessairemetît; mais il est lui-même Téternelle et sainte loi de ses actions. Comment serait-il contraint? Qui peut influencer l'Être, puisqu'il n'y a rien hors de lui ? — L'homme est libre : c'est-à-dire qu'il a à se déterminer entre deux voîes^ agir comme être ou agir éomme personne: Dafns le premier casj il agit cctawtie Dieu mênie ; éon action est dirigée par la loi de Fabsolu ! die est moralement bonne. Si, pour agir ainsi^ il Im a fallu négliger le bien-être actuel de sa personne, s6n âctibn n'est plus seulement bortne, elle est vertumêe. On toit que la lifaiitation de l'être absolu, la formation de la personne, la créatitn était nécessaire pour que 11 ▼ertuj ôontentie à l'état virtiiel dans l'être illimité, passât à l'état actuel dans l'être fini. L'homme est au monde pour réaliser la vertu.

L'être est un grand polype qui à son centré d'acliôri dans toiites ses parties, et qiii se siibdivisé par la côhsciehcé.

Étudier le mystère profond dé l'agrégation dés forces, par lequel les êtres remontent graduellement à l'Être.

Les forces brutes sont les âmes de la matière ; ou plutôt chaque atome, chaque particule matérielle n'est auljre chose qu'une force inintelligente, ineën-

scienie, douée seulement d^un instinct fatal et pouvant entrer dans la composition de différents organismes.

Une loi des êtres finis, c*est Taction. Il semble qu'une voix fatale nous crie : « Marche ! marche ! » L'ennui devient le cruel supplice de quiconque s'assied sur la route par crainte ou lâcheté. Au contraire, la loi de l'Être infini, c'est le repos. Il est tout, à condition de l'être virtuellement. Il n'agit qu'en créant des êtres finis qui puissent agir. Dire action et infini, c'est dire deux choses contradictoires. Une action suppose un terme, un objet ; et l'Infini n'en a point d'autre que lui-même.

Le réel, la nature n'est que la mise en œuvre du plan de l'éternel architecte. Comprendre les vérités géométriques, physiques, morales, artistiques , ce n'est pas seulement comprendre la nature, c'est comprendre les idées de Dieu, c'est voir et sentir Dieu. La géométrie existe, donc Dieu est.

n ne faut pas considérer les êtres finis dans le temps ou l'espaee qui les bornent : c'est un triste spectacle. II faut les pénétrer et les voir dans leur essence où l'Être se manifeste avec ses qualités absolues, en né-

gligeani leurs limites. C'est ce que fait sagement le commun des hommes en admirant la beauté d'une jeune femme, sans songer à ce qu'elle sera dans vingt ans; en Jouissant d'une fête, d'un beau jour de printemps, sans penser au lendemain, à l'hiver qui devront les suivre. Horace a exprimé cela : Quid sit futurum cras fuge quasrere.

Ce qui donne le mouvement et ne le reçoit pas, ce qui est premier moteur, principe d'une détermination, d'une action, en un mot, ce qui est libre est éternel ; c'est l'Être. Donc Tàme humaine, qui est libre, est une émanation de l'Être. L'homme, c'est Dieu Umité,

C'est une absurdité de croire que Dieu a créé une fois pour toutes la machine du monde, qui dès lors fonctionne toute seule. Il faudrait pour cela qu'il y eût, en dehors de Dieu, des forces préexistantes, indépendantes de lui dans leur être et dépendantes dans leur manière d'être : ce qui impUque une contradiction. Un horloger fait une montre ; et la montre, une fois faite, va sans l'horloger ; mais l'horloger n'a fait que combiner des morceaux de cuivre et d'acier qui, existant déjà, avaient des propriétés qu'ils ne tenaient pas de lui. Qui osera dire que les matériaux de Dieu eussent, avant d'être mis eh œuvre, une existence et des propriétés extérieures à Dieu ?

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La contl-adiction cesse si Ton pehse quë^ TÉtf e ëtâflt infini et non susceptible d'augmehtation, tdtite ci*édtitin propretnerit dite est un non-sens.

L'Être crée éri tirant dé lui-ttlênle deâ êtres ihdividuels, c'est-à-dire en limitant sdit leut* activité inconsciente, soit lélir conscience d'eux-mêmeSj dans dés proportions données : car c'est là èonscierwë (philosophique, mens suî gonsgia) qui établit les bornes du moi. Ce dont Je n'ai pas conscience n'arrive pas jusqu'à moi. Une action qiii S'dticotnplit, ttlêmë &àhé iiie§ ittëhibt'es (l'action réflexe, par eiempie), rie«in'ëst pasirtipiltable, si je n'en ai pais conscience, Allohs J)1US Idih ; cjàr je crois ce principe très-fécond. Il est des actes doht j'avais d'abord conscience'; puis l'hâbitudëj la rèpétitidri fréquente fait qu'ils viennent à s'exécuter sans que j'en aie conscience. Ils s'accomplissent de la même manière qu'auparavant; c'est la même substance ^ui les produit, mais ce n'est plus moi. Les liihites du niëi^ les bornés dé la personne ne soht ddnc pà& eh notis les bornes de l'ètré. Le fnoi tient à l'Être absolu, iinpersodnel, pat d'invincibles racines ; et là perception de cohscienée est là ligné de déttlarcatloii (Jui sépare lé moi du ribn-^oi,

. Lé pùtivbir piéHbnnel de rihtélligehfcë, dtl là pensée repliée sur elle-même, n'atteint pas toiijôui»s tous ses actes. Il en est plusieui's que nous pérdohs souvéht de ♦ vue (par exemple, la respiration). Dès Idrè rien n'éin-

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|iédi6 de ordre à Tunité de substance avee la multiplicité des cenècieheesi Une partie individualisée de TÉtre peut n'avoir pas eofiscienee des actes et OKKiificatidnà de TautrCj sans toutefois former nh ôtre jiàSérent, mais seulement une personne différente.

Quand un homme nait, Tétre passe en lui de Tétat virtuel à Tétat phénoménal. De même quand nous croyons trouver ùrie vérité, une pensée, une beauté littérah^, nous la faisons passel* de Tétat latent où elle reposait dahs TeSsencè des choses, à une existence extérieure et maiiifeste.

L'homme vulgaire lutte longtemps avant de vouloir reconnaître qu'il ^ a du dieu^ dé l'absolu, dans une individualité. Il lui crie : Montre£-nous des signes de votre divine mission.

La plénitude de l'être est tellement l'état primitif de l'âme humaine^ qu'elle ne peut concevoir pour elle-même la possibihté d'une limite qu'elle ne sent pas actuellement: Les gens qui savent une chose ne conçoivent pas qu'on puisse l'ignorer. Un de mes condisciples ne voulait pas« admettre que je fusse réellement myope.

Lorsque je ne pense qu'à une chose futile^ laissant dormir dans ma mémoire les vérités dont je possède la eonnaissance, je ressemble à un homme qui, plongé dans* les soins vulgaires de la vie, ignore cette vérité. C'est ainsi que TÉtre, dans les créatures finies, n'a pas conscience des vérités qu'il possède dans sa plénitude.

Je répugne à croire qu'à un certain degré d'organisation, Dieu implante brusquement une âme dans un corps, surtout puisque cette âme dépend dans le développement de ses facultés du développement des organes. A quelle époque l'âme a-t-elle été unie au corps? A l'époque de la naissance? Mais l'individu vivait auparavant. — A l'époque de sa conception ? Y a-1>-il donc entre l'individu qui vient d'être conçu et celui qui ne l'est pas encore, une différence assez grande pour faire croire à l'arrivée d'un hôte aussi considérable que l'âme? Choisissez pour unir l'âme au corps tel instant qu'il vous plaira et comparez l'individu avec lui-même dans le moment qui précède l'insertion de l'âme et dans celui qui la suit ; vous trouverez qu'il y a fort peu de différence, et que la pensée en lui est alors à l'état d'engourdissement, où elle peut bien avoir toujours été. D^ns cette hypothèse, cette âme deviendrait vie végétale dans la plante, sensitive dans l'animal , raisonnable dans l'homme ; jusqu'à ce qu'elle se dépouille, à la mort du juste.

de toute personnalité^ pour rester unie à Tétre. ab* solu.

Hypothèse à vérifier. — Il me parait vraisemblable que toute matière a une âme, laquelle reste assoupie et à l'état de stupeur tant qu'une organisation convenable ne lui permet pas de se développer; de même que toute matière a une vie, et n'a besoin, pour devenir un animal , que d'entrer dans la circulation d'un être organisé. Ce grain de blé, qui pardt sec et mort, jetez-le en terre, il deviendra herbe, tige, épi, il végétera, il vivra. Cet œuf qui semble inerte, livrez-le à l'incubation, il deviendra un oiseau vivant. Ce fœtus qui semble une chair informe, laissez à la nutrition le temps de le développer, il sera peut-être Pascal ou Bossuet. L'état de stupeur où se trouve la pensée dans le corps d'un enfant vivant au sein de sa mère peut donner une idée de l'état où je me figure la pensée dans les êtres inorganisés.

Hypothèse à vérifier, si possible.— Le principe pensant, lequel n'a rien de matériel, serait répandu partout dans la création, comme l'éther. — De même que l'éther ne devient lumineux qu'autant qu'il est en contact avec deux corps qui s'associent (combustion, chaleur, flamme, phénomènes électriques), ainsi le principe pensant ne devient un être pensant, une personne,

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qu'autant qu'il rencontre une organisation- apte à la pensée actuelle, un cerveau ; ce qui n'a lieu que dans la série animale et au maximum dans l'homme. La mort détruit l'organisme, et, par conséquent, la personne, c'est-à-dire les limites dans lesquelles l'être |>ensànt agissait; mais elle h'atteint nullemeiit lé principe {jensaiit lui-même.

Le fluide lumineux, Fétber est répandu partout, mais il tie devient lumière que s'il est mis en vibration par un corps rayonnant (1). De même là pensée est répandue partout ; elle pénètre la faiatière et l'eèpaCe, mais elle ne se manifeste cdmine personne que quand une organisation la fait Vibrer. La peiisée, bomme la lumière, est une émanation, uiie création permanente du Dieu éternel et infini^ cause suprême, intelligente et organisati*ice.

Il n'est aucun lieu, il n'est aucun moment où les principes de la raison, par exemple les vérités de la géométrie, ne soient. Or les pt'incipes, les vérités, les lois, les forces, c'est de la pensée. Ainsi partout existe la pensée, mais la pensée imjp^rsonnelle, absolue. Quand cette pensée coïncide dans l'espace avec une étendue inorganique, la pensée reste impersonnelle, elle gouverne

(1) Il en est de même pour le caloriqae «t rélectrieité*

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cette éteiidùë suivant les lois taMei et lAriolâbles de VÊtre ; hiàis quand) par suite de ses lois éternelles, cette pensée absolue vient à rencontrer un organisme, elle y agit, elle y forme une unité distincte, elle y développe une personnalité d'autant plus complète que f ôrgâtiisriié qU'elle rencotltre est plus parfait.

Les tendances dé VÊtre jiersévéràiit daiife l'individu après qu'il est dèvéiiu uîie pérsohne, ë'est Ce itjUë Ife Christiànisrhë appelle la Grâce.

Les cieux l'appellent grâce et lès hommes génies

(Lamartine.)

L'Être impersonnel agit eh riôUs dans la J)lupart des fonctions de notre corps. — Il agit en nous quand nous composons de génie : c'est ce qu'on appelle trèsbieii iiistnrâtioii.

Toutes les fois qtl'il ile s'agit poitit flé^ borner (des Objets dé nos pàSsldrls, de ilôs ihtérôts pëtsohtiëlô), c'est à ce qu'il y a en ilôus d'être pui* (Jti'Oh fe'ddl^esse ; l'on peut comptël* alors sur ud jûgëttleht impaHiâl et sur des penchants gétlôi^eux;

Ce qui fait le charme de l'enfance, c'est que la limitef les éoiitrars de sa personnalité ne sont pas déci-

dément arrêtés. L'Être s*y développe visiblement de Jour en jour : il y est encore presque à Tétat impersonnel.

Ce qui rend si touchant pour nous le spectacle de Tenfance, c'est Tindécision des limites de son être. L'enfant a toute sa vie dans sa main. Nous ne pouvons prévoir Jusqu'à quel degré d'être s'élargira cette personnalité indécise et sans limite arrêtée. N'en voyant pas les bornes définitives, notre imagination y place instinctivement l'infini. Or nous n'aimons que l'infini, même dans les objets limités.

La ligne de beauté est une ligne fuyante, qui n'arrête nulle part les yeux ; qui se dérobe,, .

Si notre principe pensant a existé avant d'être uni au corps qu'il anime aujourd'hui, il doit avoir des souvenirs de son état antérieur. Il en a des souvenirs, en effet, mais des souvenirs impersonnels, des connaissances absolues. Quand on nous propose une vérité absolue, il nous semble non pas que nous l'apprenons, mais que nous nous en souvenons. Platon l'a remarque ; c'est une raison qui nous porte à croii*e que notre état antérieur était impersonnel.

Nous portons dans notre personne mortelle les pen-

chants immortels de TÉtre absolu dont nous sommes tirés. Un levier d'or, outre les propriétés du levier que lui donne sa forme, conserverait celle de Tor qu'il tient de sa nature. Ainsi Thomme, outre ses penchants animaux, a conservé le sentiment du juste, Tamour désintéressé du beau et les principes de raison qu'il a possédés au sein de l'Être infini, avant d'être une personne.

Ne vous estril jamais arrivé de vous révolter contre la nécessité de la succession et de l'étendue à laquelle toute créature est soumise? de sentir que l'&re devait vous appartenir tout entier à [tout moment? Ne vous êtes-vous jamais étonnç, n'avez-vous jamais trouvé presque absurde qu'il fût nécessaire d'apprendre longuement pour savoir? Surtout n'avez-vous jamais éprouvé ce sentiment, quand, sachant un art, vous avez vu une autre personne l'apprendre avec peine 1 N'étiez-vous pas porté à trouver singulier qu*on pût l'ignorer.

C'est qu'un art, quelque compliqué qu'il soit dans ses procédés, quelque merveilleux dans ses effets, n'est que le composé d'une foule d'opérations de simple bon sens; or, le bon sens n'est que le fonctionnement normal de l'être.

Rien ne nous semble plus simple, plus naturel, plus

nécessaire que la jouissance pleine et entière de Fétre avec toutes ses facultés. Nous sommes surpris quand la science vient nous apprendre à quel ingénieux mé« eanisme du corps, à combien de conditions délicate» la jouissance de nos facultés est subordonnée. Ne serait-ce pas que la plénitude de Tétre est notre état

normal, et qtte les limite^ seules sont accidentelles en nous?

De même qu'on peut augmenter indéfiniment un étl*e individuel, sans qu'il parvienne jamais à l'infini^ ainsi on peut le diminuer indéfiniment sans le réduire au néant, à l'absence d'être : l'Être est infini m utremkque partent. Cette réflexion m'est venue par l'épreuve de la maladie^ qui, en diminuant les jouissances extérieures, en laisse encore assez pour être plus ou moinb heureux, c'est-à-dire pour être. — On peut en dire autant, et à plus juste titre encore, de la vieillesse^ — De la même façon l'on p6Ut augmenter ou diminuer indéfiniment la matière sans la conduire à l'infiiii ou sans l'anéantir.

Qui de nous n'a jamais seirti en sdi une certaine élasticité d'être? On existe tantôt plus^ tantôt moins; il semble qu'en certains instants nous nous rétrécissons à un état végétatif. Quelquefois la pensée fortement oxygénée subit une vive et brillante combustion.

LE} nONDfi. 95

e^éàt pour éfite? le rétrécissement qiie j'inaeriâ les penséeâ (fui me dilatent, j'essaie par là de fixer la diastole dé mdn âme.

Le pouvoir pBrsomel {J&nStof) n*est pas une nouvelle faculté ; fc'fest Templpi réfléeki de Vintelligerifce et de la volonté.

On conçoit donc que cel emploi puisse commencer et cesser sans qu'il y ait création ni anéantissement:

C'est uniquement le pouvoir personnel qui sépare un être du fonds commun de l'Être.

Je crois cette idée très-féconde.

Deux phénomènes analogues sont le renouvellement des corps par la nutrition et le renouvellement des âmes par la pensée; Telle personne digère des idées qui n'étaient point à elle, les fait siennes, les change en elle-même ; dans vingt ans elle en aura digéré et assimilé d'autres; il se peut qu'il ne lui reste plus alors une seule de ses connâisSàtièeâ, de ses dpitiiëhs, de ses sentiments d'autrefois, de fce (JUi feiâàit qu'elle était ellé-mênlë. En cjiioi donc fcorisistë l'identité des corps? En quoi consiste l'ideHtité des èspi'itô? Si Ëossuet eût revécu cinquante atis plus tàrd^ et qtl'âprëfe avoir bu de l'eau du Léthé, il eût adopté une à une toutes les opinions de Voltaire ; si ses sentiments, ses goûtsî ses passions s'étaient modifiés dé la même

manière ; si, de plus, sous Tâction d'une main toute-^ puissante, son organisation physique s'était changée peu à peu pour une organisation semblable absolu-ment à celle de Voltaire; si toutes les substances nutritives qui ont alimenté le corps de Voltaire eussent été réservées pour ce Bossuet posthume ; pourriez-vous me dire en quoi ce Bossuet n'eût pas été Voltaire ?

L'être limité est d'autant plus parfait qu'il se rapproche davantage de l'Être illimité, qu'il agit d'après les lois de l'Être absolu, qu'il est moins personnel.

L'artiste n'a qu'à laisser naître en lui les grandes conceptions, le philosophe les grandes vérités ; si Tun ou l'autre les gêne dans leur floraison naturelle par l'intervention de sa personne, de là les défauts et les erreurs.

Et^ dans l'ordre moral, l'égoïsme, les vices et les crimes.

Sans vouloir préjuger rien sur l'essence de la matière, on peut dire qu'elle existe dans l'espace, qu'elle le divise, le partage, l'individualise; que la matière est de l'espace limité. 11 semble que la matière soit à l'espace comme la personne est à la pensée absolue.

La matière pourrait bien n'être que l'espace borné.

comme Tâme humaine ne serait que l'intelligence infinie devenue limitée par sa jonction à des organes.

Dieu est la4)ensée et la force aosoluès, infinies, dans Fespace absolu, infini aussi; comme l'individu est la pensée bornée dans Fespace borné, ou le corps.

Dieu n'a pas tiré la matière du néant ; il Ta faite avec Tespaee, comme il a fait Tâme avec TÊtre étemel.

Leibnitz voit avec raison (en opposition avec Descartes) que toute substance est active^ que toute substance est une force. — Il a torl de croire (contre Descartes) que, si Dieu crée, il ne crée pas à chaque instant; que l'existence de la créature ne soit pas une création continuelle : c'est admettre un effet sans cause. — Il aurait dû croire que toute substance est active, et nier la création, ne voir que l'émanation.

Dieu ne connaît des êtres que les lois absolues, et n'agit sur eux que par des lois générales.

(Mais ces lois générales sont si parfaites, que les individus y trouvent toujours leur compté.)

L'être localisé, fini, c'est Têtre connaissant des faits contingents et exerçant sur eux son action.

La personne^ c'est cet être fini^ se "connaissant soimême, par ce qu'on appelle la conscience.

te LB UOVM.

Une vefiie est une constraciion exceUente, tvès-solide et très-utile : suppripee-eq la moitié, en sorte qu'il n'en veste qu'un côté ; la voAte n'est plus qu'une ruine prête à s'é(»*ouler sur la tète du passant. L'Être complet est bon : fractionnez-le par une limite, ee qui a lieu dans la création des individus, et vous avez un être incomplet, sujet au mal physique et moral. f Toutes les impulsions normales de l'Être sont excellentes, tant qu'elles coexistent et se contre-balancent. {(oinpe^ l'équilibre, vous ave? 1b m^l moral.

Tott^ les crimes sop^ l'e^çroIssAf^ce illégitiine d'une

Mille choses qu'on appelle mauvaises ne le sont que relativement à notre organisation. Ea quoi l'exhalaison de Taeide hydrosulfureux est-elle plus mauvaise que celle de la rose? '

• La spécialisation, la morcellement sont la eondition essentielle de tout développement individuel, personnel ; chez l'homme, dans une doctrine, dans un ouvrage. Avant le développement, tout est dans le ge^me, mais rien n^ est en maturité : après le développement, quelques partiel sont en pleine maturité, mais il n'y a plus équilibre, harmonie.

LE M6NdE. 9&

^us.les êtres finis sont les millions de bouches par lesquelles 1-infini se révèle.

Nous avons en nous le désir d*étre au plus haut degré. De là la soif du changement. Nous voulons parcourir toutes les manières d'être, tous les modes d'existence qui nous sont encore étrangers. De là le plaisir de la lecture des romans et même de Thistoire. Par elle nous nous transformons par la pensée en d'autres existences dont nous éprouvons jusqu'à un certain point les émotions. — Ce que nous faisons alors en imagination, l'Être le fait en réalité par là mort et la naissance des individus.

Nos pensées sont la forme même de notre âmCi Notre âme qui pense, et la pensée qu'elle pense ne sont pas en réalité deux choses à part. Quand nous y voyons deux choses séparées, c'çst un effet de l'abstraction. Or, nous changeons à tout moment de pensée ; donc notre personne se modifie, se diminue, s'augmente et varie à tout instant. La personnalité varie par la pensée, comme le corps par la nutrition.

Dans la vie de l'humanité, comme dans les voyages il Y a des mon^ents où l'on chemine sur des hauteurs arides. On aperçoit au loin les plus riants paysages.

les vallons les plus frais, les sources les plus pures. Il semble que la compensation de tout voir, c'est de ne rien toucher. Notre siècle jugeur raisonne de tout et ne produit rien.

Notre siècle éprouve un noble besoin de la nature humaine, qui est d'exister sans limite. Il ne se concentre pas sur une œuvre, impatient de les embrasser toutes. Mais en répandant son existence sur tous les objets^ on ne la concentre sur aucun. L'individu n'est quelque chose qu'à condition de se résoudre à n'être pas tout.

On peut considérer l'âge vh*il comme une magistrature naturelle dans laquelle se succédât les générations.

La beauté ressemble à ces vêtements sacrés dont se couvrent les prêtres pour paraître dans le sanctuaire, et qu'ils déposent sans retard quand ils ont accompli l'œuvre divin.

L'inspiration, c'est le jeu spontané des lois de la nature, sans immixtion de l'activité personnelle.

Théorie des analogues, ou unité de composition et diversité du point d*arrêt dans le développement. Par ces lois, établies par Geoflroy Saint-Hilaire, on

LE MONDE. él

entend roniié de plan pour toutes les espèces (ce qui ne saurait être contesté en mammologie). Celles-ci ne sont plus alors que les mamfestations diversifiées d'un seul type, arrêtées inégalement dans leur développement uniforme.

La curiosité, la superstition, la magie sont autant de témoignages que Thomme ne se sent point entier et complet. II comprend que Tinfini lui manque, il l'appelle à grands cris. C'est le serpent coupé qui cherche à se rejoindre à lui-même.

Une multitude de germes dans la nature restent sans développement. Une multitude de grands hommes vivent et meurent hommes médiocres, faute de circonstances qui les développent. Tout grain de blé contient de quoi couvrk* le monde : tout homme renferme un génie en puissance, qui n'avait besoin^ pour devenir tel en réalité, que d'un organisme et d'un développement convenables.

J^ai senti dans certains moments privilégiés de moii existence combien la réalité était fausse : c'est surtout quand elle nous fait passer rapidement devant des idées et des sensations qui auraient dû durer éternel-

te LE yONDB.

Lement. La vérité était dans la durée ; la r^^lité, 4?^^ (a fuitpi dans le changement.

N'avez-vous jamais été frappa de la discordance aa-turelle de Tidée avec le temps ? L'idée semble avoir sa vie immortelle, éternelle ; et Ton est toujom's étonné qu'il faille lui donner une heure ff>\iç se m^pife^stcf .

Vous 9ille2 au spectacle. Après une longue ^ttapt^, le rideau se lève : un magique tahleAU ^pp§r?i^ ^ ^P^ yeux; Fart du décorateur a produit une merveille d'illusion. Une troupe charmante de danseurs... Le lendemain, grâce à la complaisance d'un ami, vous pénétrez dans les coulisses une heure avant le spectaclOi Quel désenchantement ! Vous voyez de près les décors badigeonnés à grande coups de brosse, les machinistes crasseux et suants qui hissent les fermes, les becs de ga2 dissimulés qui représentent l'aurore, les actrices à demi fardées qui mettent leurs maillots. Le poète est le spectateur du premier soir ; le philosophe est celui du second. Dieu, dans sa bonté, nous a placés au parterre : tant pis pour nous si nous pénétrons dans les coulisses.

Le pioint de vue le plus naturel, le plus humairi^ ii'eêt, pas la point de vue le plus yraji.. L^ monde est

LE Monde. «s

Utt gflfla tronit)é-rtëii. En réalité Tair n'est pas bleu, ^ le feuillage h'ést pas veH, les couleurs rt'existent point dans les objets. Tous sont également noirs. Lé soleil ne se lève, ni ne se couche ; les nuages, vus de près, font prendre en pitié les dieux de l'Olympe, dont ils forniaieiit le divan. L'épidet'me que vous adbi*ei, vu au iHicrb^cope, est bietl loin d^être un èàtin, un fïétaie dé rbâë : pénéttei àu-dessotlà, vbUs trouverez un riche rè^eàd dé vaisseaux lymphatiques, puis des cîipillairëâ sàtîgùlhs, des glandes sébacées, dés glandes âiidoriparés, des nerfs, des muscles, déS os, tout une machiné admirable pour le savant, mais fort peu attrîl^ante poiit Fhdmme,

Un horrible mélange t)'os et dé fchairs mêlés et pétris dans la fange:

La nature est un tableau charmant, mais imposteur. Si vous voulez être charmé, point d^anatomie, physique ni morale. Restez au centre du panorama; ne détruisez pas la perspective.

T.. ne *t(it que là thdltié du monde, le flhi : il voit les celiuîeà ijui yagrégéht et produiseht l'organisme ; pUis viéritifent les espèces qiii se succèdetit, se transfotinent fet arrivent â l'organisme pensant. Il voit Vidée, la moralité; le génie, naître par degrés du seiri dé la riiatièiie. Il iihâgine tirié tîhosé incroyable, impossible, isavoir, cjiië d'une massé d'atomes tion pensants, faon intelligents^ èè produisent à la longue la pensée et

rintelligence. C'est croire que Fétre peut sortir du néant ; c'est croire à une création sans créateur^ c'est* à^re à Tabsurde.

Voyez au contraire l'autre moitié du tableau. A côté du fini, qui ne saurait se suffire à lui-même, mettez Dieu, l'infini, qui fait tout sortir de son sein. Dès lors tout s'explique, tout est possible. Une loi suprême et souverainement sage préside aux évolutions de la matière, tire des atomes les cellules, puis des cellules les êtres organisés^ transmute, si l'on veut, et perfectionne les espèces, conduit la masse inerte à travers toutes les transformations jusqu'à l'organisme délicat de l'animal pensant, et allume dans son cerveau le flamoeau divin de l'intelligence. Ainsi la pensée ne sort pas du néant, mais de l'Être infini ; le fleuve ne natt pas du rocher, mais de la pluie, de la neige^ émanations fé* condes de l'Océan.

T., qui ne croit pas à une intelligence souveraine organisant et gouvernant les mondes, fonde son athéisme sur cette idée : L'intelligence, dit-il, est le point d'arrivée du développement nécessaire du grand tout; elle ne saurait en être le début. La pensée, ajoute-t-il, suppose un mécanisme si compliqué, qu'on ne peut Tadmettre comme antérieure à l'évolution des êtres. — En d'autres termes, la pensée ne peut se faire qu'à

l'aide du cerveau : or, avant 1* évolution très-longue qui amène la formation d'un cerveau, il ne peut y avoir de pensée. — Cela ressemble au raisonnement du paysan sibérien qui, voyant pour la première fois un chemin de fer, prétendait que le train marchait et s'arrêtait spontanément, nécessairement, sans qu'un con* ducteur en dirigeât les mouvements. Car un cocher , disait-il, suppose des chevaux : or, il n'y a pas ici de chevaux; donc point non plus de cocher. Mais, mon brave Sibérien, qui vous a dit que les chevaux sont la seule force qui puisse tirer une voiture? Et vous, mon cher T., qui vous a dit que la seule, que la meilleure condition sous laquelle se manifeste la pensée, c'est un cerveau ?

J'aime et j'estime les plus humbles créatures, les plus infimes degrés de l'être; mais je m'arme d'un mépris hautain contre le dédain absurde des superbes. Car leur orgueil est une usurpation^ une impiété.

Parcere subjeciis et debellare supe7*bos.

Philosophes, n'oublions pas que l'absolu ne nous est donné que dans le relatif, l'abstrait que dans le concret. Sans doute l'absolu est seul intelligible; sans doute, quand vous comptez des objets sensibles, des fruits, par exemple, c'est uniquement le rapport nu-

66 LE Monde.

inériqiKi abstrait que votiâ saisissez ; il nHmporte pas à rèxacUttide du calcul que les fruits soient de telle ou telle espèce; tnais rhorrimé ne reçoit l'absolu que soiis Son enveloppe contingente. C'est Un chimiste qui n'opère que sur des gaz, mais il faut poùrtaht que ces gaz sbieht contenus dans des éprouvettes.

Les Grecs et les Latins soùs-ehtendérit souvent un ^uJs/rfn^//" inconnu et n'expriment que l'adjectif. {Cres-

èii in majus, etc ) C'est très-philosophique, car la

substance des êtres échappe à nos regards : nous n'en saisissons que les attributs. ^

Qui dit « Dieu » dit cause absolue, loi éternelle ; laquelle n*a rien que d^immuable, rien que d'étranger au temps. Les actes de Dieu portent tous ce caractère d'universalité, d'éternité. Ils sont tous hors du temps, comme les vérités géométriques.

Voyez le globe terrestre parvenant par des transformations régulières d'un état informe à son état présent. Voilà un spécimen de l'action dé Dieu. Il n'agit, ne crée, iie conserve que par d'éternelles et constantes lois. Il eti est dé même de l'ordre moral : seulement les faits y sotit pltis difficiles à constater.

Quant aux grâces particulières, compassions, 9écoiirl^^ coiiseils, etc., il les produit par ses créatures.

qui coopèrent ainsi à son œuvre avec lui. Etre bienfait santy c'est se faire le collaborateur de Dieu*

Dieu n'a pas besoin de faire face à chaque événement par un acte exceptionnel. Présent partout par son ubiquité, il suffit à tous les accidents par les lois invariables qui ont tout prévu et pourvu à tout.

Tout semble ici-bas abandonné au hasard : mais le terme de tout est exactement calculé par la Providence. Le hasard n*a que le choix des moyens. La race humaine est un fleuve qui aboutira à la mer : elle peut choisir Test ou Touest pour tourner la montagne.

Le hasard n'est pas, comme on Ta dit, un mot vide de sens. Il désigne un résultat non prévu, non voulu {not intended) par le moteur qui le produit.

L'intervention de la divinité porte toujours un caractère de nécessité, de perpétuité, d'éternité, de loi mathématique. Ainsi le malheur (intérieur) du méchant, la satisfaction, récompense du juste... Quant à la prospérité ou à l'adversité accidentelles, par cela môme qu'elles sont accidentelles, elles sont étrangères à cette

justice infaillible, inévitable^ qu'exerce à tout instant la divinité...

Ce que Thomme peut faire de plus sage pour gouverner ses sociétés, c'est d'établir des lois ; c'est de substituer la règle absolue et commune à la fantaisie mobile et à l'arbitraire d'un despote. N'est-il pas vraisemblable que Dieu, la perfection suprême, n'exerce sa volonté que par des lois, et des lois tellement parfaites que, dans leur généralité, elles donnent satisfaction à la justice dans chaque cas particulier, aussi bien et mieux que ne pourrait le faire un acte spécial d'un pouvoir arbitraire ?

Ce n'est pas par hasard que les diverses parties de notre corps prennent un accroissement régulier; c'est par une impulsion interne, par une espèce d'instiilct donné à chaque organe, et qui n'est que le mouvement que Dieu même leur imprime, pour que, de leur jeu naturel, résulte la réalisation de son plan. De même l'accroissement des peuples, la croissance des nations, n'est que le développement naturel des principes d'action morale que Dieu a mis dans le cœur de l'homme, et dont, dans sa toute-science, il a prévu l'issue. Telle est la Providence.

70 tk t^ftOVlDENCfe.

Il faut distinguer le dessein de Diéû, qui éclaté d'une manière si admirable dans les phénomènes de là hàtiire et dans les résultats de Thistoire, des forces brutes ou inintelligentes qu'il emploie pour Taccomplir.

La providence deDiéù est générale, comtiie ses lôiâ; mais de telle sorte que daii§ cette génëtàlité là f^ltis stricte jiistice èîivefs les iridiVldilsSoit possible, bu plutôt effective.

La justice de Dieu s'àccoinplit ici-bas^ non pas, comme l'entend le vulgaire , en disposant les événements^ mais en modifiant notre faculté de jouir et de souffrir.

Dieu agit sur nos àmèsj comme dans l'univers pbydiqùëy par ded lois éternelles. Mais ces lois sont si parfaites que les individus^ dans les cas les plus pak'ticaliers, jr trouvent aussi pleinement leur compte que st elles étaient remplacées par une action arbitraire de la Providence. Or il tne semble que le grand moyen dont Dieu se sert pour cet effet,- c'est ^u'en vertu de ces Idis divine^, nos âmes se modifietit elles-mènies par leurs volontés, et ressentent les mêmes émotion^ que t\ les événements changeaient autoiif d'elles. Par exeiitpie, la soumission aux décrets de Dieu produit la résignation et la joie dans le ilialheur, comme si le mal-

Î.4 p;RX)yii}ENCE. * 71

hejjr ^yait aes^é^ et meqae avec un sentiment de noblesse fliorale et i^ne exaltatipi^ pieuse qi;e Fabsence d^ rpalheur ne suffir§it pas pour nous donner.

Ce n'est point dans la distribution des événements heureux ou contraires que s'exerce la justice admirable de Dieu; c'est dans la dilatation ou le rétrécissement de notre faculté de souffrir ou de jouir. L'homme de bien a réalisé le rêve des alchisiistps : il fait de ror, je yeux dire du bonheur^ avee tout. Les martyrs en faisaiei^t même avec leurs tortures : Silvio PelUco en a trouvé dansles cachots du Spielberg.

La justice divine s'exerce non pas par les événements extérieurs, mais par les impressions que ces événegiepts x^fmSi ^ppQft^nt.. L'^pe juste ^t l'àme coupable ^nt éomfis divarseriiept p^r les iiième^ circonstances. Longtemps f^n a çpu qf^e^ pour fair/? 1^ îoîiir et la nuit, \] jQ^Uait qi|e le p^l touri^^t autour de la terre : pas du tputj il sufQt que lia te^re tourne sur elle-même.

L'infortune yayt peut-être mîeu^ pour j'homjEne qye la prospérité : dans Tune on invoque la justice, parce qu'on en a besoin; dans l'autre on la foule aux pieds^ parce qu'elle s'oppose à nos passions.

Ce qa'il y a de fatal, ou, pour mieux dire, de providentiel dans la vie, ce n'est pas tel ou tel accident, c'est rissue définitive de tous les événements qui la composent. De même que la loi qui entraîne un fleuve à rOcéan lui permet pourtant certaines sinuosités, lesquelles ne Tempèchent pas en définitive d'arriver à son but.

De cei^taines choses (par exemple de la providence surTindividu) il faut dire : Ceci est en dehors de la science, ceci ne peut être prouvé; mais on ne doit pas dire : Ceci n'est pas.

There are more things in the world, Anthony, Than are dreamt qfin your philosophy (i).

De ce que tout se fait par des lois générales, il ne s'ensuit pas que l'action providentielle se réduise à un mécanisme inintelligent. La bonté de l'Être, unie à son intelligence et à sa puissance infinies, trouve mille moyens de composer ses résultats au moyen du jeu naturel et mathématique des lois. Une pensée me vient à l'esprit ; de cette pensée dépend telle de mes actions ; de cette action toute ma destinée, ou celle d'une autre personne. Mais qui m'a inspiré ladite pensée ?

(1) Il y a plu3 de choses dans le monde, AûthoDv, qu^on n^ea rêve dans toute votre philosophie. (Shakespeare.)

LA PROVIDENGE. 73

Pour accomplir ses desseins bienveillants^ Dieu n'a pas besoin de miracles ^ Tordre de la nature lui suffit. Une pensée envoyée à tel homme détermine une action providentielle.

Outre Faction en quelque sorte mathématique et in* flexible des lois naturelles, par laquelle Dieu gouverne les mondes^ y a-t-il de la part de Dieu une providence pour ainsi dire maternelle, une intervention gracieuse et analogue à celle de Tintelligence humaine, qui trouve son chemin dans les interstices, qui combine dans sa sagesse les jeux du hasard et les résultats brutaux de la nécessité ?

L'action de Dieu s'exerce par des lois nécessaires dans le monde moral comme dans le monde physique. Par exemple, quand nous prions pour être vertueux^ Dieu exauce nos prières par la force morale qui suit nécessairement un pareil désir. La succession de ces deux faits, la prière et la force morale, est nécessaire^ et, par là même, d'institution divine. C'est donc Dieu qui nous exauce.

Après cela je ne nie pas une autre intervention de Dieu plus merveilleuse encore : seulement je ne l'ai pas constatée d'une manière certaine. Mais encore une fois, je ne la nie pas : je crois que l'erreur de la philosophie consiste à nier ce qu'elle n'a pas expérimenté.

Le inonde est une admirable machine où tout est conséquence inévitable de quelques lois simples et souveraines, cohésion, affinité, rotation et révolution, lois des inductions, etc. Mais derrière ces nécessités se découvrent l'intelligence, la bonté et la justice, dont la mécanique n'est que Tinstrumeut.

Nous sommes les âmes du mon^e; Nous dirigeons les jeux du sort.

Montrer partout, comme le font les dévots, le doigt de Dieu dans les événements contingents de la vie» c'est n'avoir pas une idée assez haute de là Providence. La volonté de Dieu s'accomplit à travers même des jeux fortuits des accidents, grâce à des lois fixes et admirables.

Quand il s'agit de la connaissance de Dieu, tout te danger d'erreur est dans la négation. Aussi je définis Dieu : « Tout ce que je sais de lui, plus tout ce que j'en ignore. » Cette dernière partie est la vraie foi, fondée sur l'autorité de l'idée de l'infini*

Quand il s'agît de dire ce que Dieu est, mon hésita* tion n'est pas du scepticisme, mais de l'impuissance. Tout ce que je sais de lui, je le sais sans doute ; je sens seulement que la naturp vraie de cette première cause

échappe éternellement à la faiblesse de mon esprit borné, et je supplée à la connaissanoe par l'adoration.

Dire que la Providence, parce qu^elle n'agit que par des lois générales, n'atteint pas les plus petits détails individuels, c'est prétendre que le fini n'est pas contenu tout entier dans Tinfini.

'îfr

Dieu agit, dans le monde visible par le moyen de lois fixes et invariables ; hiais cette action matérielle de Dieu se borne-t-elle au monde visible, ne s'étend-elle pas plus loin ? Le monde moral n'est-il pas gouverné, et avec toute justice, par le jeu invariable de lois aussi constantes ? Y a-t-il deux ordres de faits ? N'est-ce pas la même législation qui règne dans tout l'univers ? N'y a-t-il pas une statique du monde moral ? " .

L'homme qui sUrrite Mes accidents du sort, et qui voudrait toujours que toutes ses entreprises lui réussissent^ ressemble au joueur qui prétendrait toujours tomber sur de belles cartes. 11 faut accepter son jeu quel qu'il soit, et savoir en tirer parti. En somme les chances se répartissent à peu près«également, et le bon joueur finit par gagner.

De tous les faits résultant du hasard^ Dieu par ses

lois éternelles laisse périr sans conséquences ceux qui ne sont pas conformes au développement normal et providentiel, et favorise la durée de ceux qui s'y rapportent. C'est ainsi qu'en dépit du hasard la Providence accomplit ses desseins.

Le bien, le vrai, le juste font leur chemin dans les sociétés humaines à travers les événements divers, comme les fleuves à travers les montagnes et les vallées. On dirait que tout est moyen pour la réalisation des vues de la Providence. C'est que les obstacles ne sont que des forces passagères ; le perfectionnement est une force constante, une tendance toujours identique de Tesprit humain.

La ressemblance des phénomènes dans les divers in^ dividus d'une même espèce indique la présence d'une intelligence unique qui agit pn eux tous. On n'aura rien fait quand on objectera qu'un législateur suprême a « dicté les mêmes lois » à des matières non identiques mais semblables. Répondre ainsi^ c'est mettre une métaphore à la place d'une raison. Pour qu'il y ait une loi proprement dite, il faut qu'outre l'intelligence qui la fait, il y ait une intelligence qui la comprenne et l'exécute. Or l'estomac, parexemple, est-il intelligent» pour comprendre la loi de la digestion ? Non. Une puissance intelligente agit directement dans chaque in-

dividu, OU excite actuellement chaque membre à agir. Cet être intelligent agit toujours et partout de la même façon, parce qull est toujours mù par sa propre et im* muable sagesse;

Tout ce qui se fait mécaniquement dans la nature, spontanément dans l'homme, est Tœuvre de Tintelligence absolue : tout cela est bien. Mais quand Thommc, qui est aussi un principe d'action, mais un principe borné dans ses connaissances et sollicité en sens inverses par un double amour, veut mettre la main à Tœuvre, ouvrier malhabile ou malveillant, il brise le ressort.

On avait trouvé, dit-on, autrefois un moyen ingénieux de distribuer les caractères d'imprimerie dans la casse ; la pesanteur respectAre les entraînait chacun dans leurs casiers. — C'est ainsi que, par le jeu des lois générales et aveugles^ Dieu réalise les intentions particulières de sa providence.

La Providence divine punit les fautes par des châtiments analogues, qui en sont les suites fatales. Le déboisement excessif est puni divinement par les inondations. Le crime personnel est puni au premier degré par les remords, et^ au second, quand les remords ont disparu, par Textinction de la vie morale, par une

espèce d'atrophie de Tâme, par ce vide affreux que Ton peut difficilement apprécier, parce que rhomme de bien ne le connaît pas en lui-même^ et parce que celui qui le connaît ne sait pas les jouissances de la vie morale dont il est privé.

Voir partout des oppositions, des antinomies, un dualisme, c'est étroitesse d'âme, c'est ignorance. Les deux bouts d'une corde .tendue ne sont pas deux cordes différentes ; c'est la même corde, dont on peut, il est vrai, ne pas apercevoir la continuité. C'est ainsi que la loi morale, qui préside aux châtiments et aux récompenses, n'est pas autre chose que la loi des compensations, la statique, la mécanique qui détend un ressort quand il a été comprimé.

Je pense que le monde moral est aussi bien réglé que

le monde physique, et que notre ignorance, la légèreté de nos observations peuvent seules nous empêcher de voir que le châtiment suit aussi infailliblement la faute que Wchute d'une pierre suit la soustraction du support qui la soutenait. Ce châtiment n'est pas toujours une addition de mal; c'est fiouvent (ce qui revient au même) une soustraction de bien, une diminution d'être moral, de cette sensibilité qui fait trouver à l'un du bonheur dans la situation où l'autre ne suppose que de l'ennui. Le bonheur étant une chose tout iQté-

J.A FROVIDENOB, - 79

rieure» et ii6 consistant nullement dans la possession de certains objets» mais dans le sentiment qui pmt accompagner cette possession, il est très^iifBcile de comparer les sommes de bonheur dont jouissent deux personnes.

Ainsi tombent à plat toutes les^ déclamations qui cherchent à établir que le méchant est plus heureux ici-bas que le juste, Il n'y a point de thermomètre moral applicable à tous : chacun peut seulement comparer les diverses époques de sa vie. Pour moi cette comparaison faite, je déclare que je n'ai qu'à re connaître la justice du législateur du monde moral. Tous les maux immérités que j'ai soufferts ont été compensés par des jouissances qui, sans eux, eussent été impossibles. Retranchant donc de part et d'autre (du côté des jouissances et de celui des souffrances] les quantités égales, il reste pour équation... faute égale malheur.

Si, retranchant de la vie le bien et le mal qui viennent par suite de nos actions bonnes ou mauvaises, comme récompense ou punilion nécessaire, nous comparons la somme des biens gratuits à celle des maux immérités, nous trouverons, tout calcul fait, que l'existence vaut mieux que le néant. Dès lors la bonté divine est justifiée.

n ne s'agit pas de savoir si l'homme de bien n'é-

80 LA PROYIDENCB.

prouve point de souffrances, mais si dans l'ensemble sa Tie n'est pas plus heureuse qu'elle ne le serait s'il était criminel. Retranchez de cette comparaison les événe* ments fortuits qui seraient arrivés également dans les deux cas (ce sont des quantités semblables], et com* parez le reste.

y. n y a dans la nature une sévérité terrible qui brise sans pitié les individus; qui ne suspend pas une seule de ses lois étemelles pour nous épargner les plus cruelles douleurs. Au premier coup d'œil on cherche en vain la bonté de Dieu dans ce mécanisme impassible : elle s'y laisse voir toutefois. Dieu a placé, dans ce monde des forces brutales, une force intelligente, et il a donné à cette force quelque chose de sa liberté, de sa bonté, de sa compassion ; il a fait rhomme,il Ta fait sensible. Gloire à Dieu, qui a inventé la charité I Honneur au christianisme qui l'a prêchée et Ta introduite dans nos mœurs !

La charité de l'homme, inspirée par Dieu, est le complément nécessaire de l'œuvre divine.

Les stoïciens ont raison contre le vulgaire : la douleur n'est pas un mal (absolu, définitif). Elle est nécessaire dans la vie pour intéresser le jeu^ pour que rindividu prenne au sérieux son rôle. Bien plus^il n'est pas de douleur qui, bien employée, ne puisse engendrer un bien.

Les stoïciens, pour éviter une apparence de paradoxe qui a fait tort à leur doctrine, auraient dû avouer que la douleur est un mal (pour Tindividu); mais ajouter que lui-même peut la changer en un bien. Il est heureux de tomber à terre, si, pendant que vous y êtes étendu, vous trouvez un diamant (poète indien cité par W. Scott).

Les souffrances, les maladies, les privations de toute espèce sont réellement des maux (p'est-à-dire des limites dans le bien); mais telle est la divine combinaison de la Providence, que ces maux physiques peuvent, par le seul fait de notre volonté, se changer en un bien plus grand, en un bien moral, par la perfection qu'ils peuvent ajouter à notre âme.

Rien de plus vrai que cette parole de TÉcriture sainte, que Dieu sait tirer le bien du mal. La force active qui est dans le monde s'occupe sans cesse à refaire les êtres avec des morts et des ruines. 11 n'est pas de mal dont il ne puisse sortir un bien. Cette transformation doit être notre travail perpétuel, comme elle est celui de Dieu.

. Je crois même qu'il n'y a pas de mal dont ne puisse naître un bien plus grand que si le mal n'eût pas existé. La souffrance est un mal ; mais elle peut produire ou développer la force d'âme, le courage, le dévouement. L'infortune, la pauvreté, les malheurs de toute sorte, peuvent être ainsi métamorphosés par la volonté de l'homme et la grâce de Dieu. En ce sens les stoïciens avaient raison : la douleur n'est pas un mal — absolu, définitif.

Dieu dans le inonde physique crée de nouvelles

ÏM MAL. W

fonnea aveo les formea détruites; de sorte que la mort eat un élément de vie,

£t U destruction renouvelle le monde.

Dans le monde de Pâme, Dieu nous donne le pouvoir de créer le bien avec le mal (parce que le mal n'est qu'un bien incomplet). Une maladie peut être pour nous une occasion de perfectionnement moral (i). Une calamité nous provoque à Théroïsme. Il n'est pas demaldéanitif.

La souffrance physique est un moyen providentiel dlntéresser l'individu à sa gestion* Sans elle nous négligerions notre santé (témoin nos yeux, nos dentsi notre cœur). — La souffrance s'étend au delà même de rindividu par ramitié, par la sympathie, Mitleid; mais cette extension a, providentiellement aussi, des bornes. Le genre humain ne pouvait pas vivre en deuil. C'est un grand bienfait que cette limitation de la douleur

En voyant un de nos semblables en proie à une souffrance cruelle, nous sommes tentés d'accuser la bonté du Créateur. Et cependant, si elle daignait entrer en discussion avec nous, combien il serait facile à la sagesse suprême de nous confondre ! — - La souffrance

(1) Nup«r md amici eujusdam languor admonuit opUmoi Mie nos d«n înflrmi sumus. (PUd., EpUt,)

M LE UAL.

est nécessaire pour nous intéresser à notre conservation; et Dieu meta cette souffrance un terme, quelquefois en suspendant la sensibilité du moribond, toujours en dissolvant par la mort l'organisme où la soufirance arrive à un certain degré d'énergie. — Mais, dira-t-on, ce degré est excessif! — Qu'en savez-vous? Peut-être mille degrés au delà étalent possibles, et ils vous sont épargnés. Le point extrême de la douleur^ quelque rapproché qu'il fût, étant le dernier terme que connaisse la sensibilité humaine, aurait toujours paru atroce aux sensibilités finies, qui ne peuvent rien connaître au delà. D'ailleurs il est bon que nous en jugions ainsi. . Si ce degré extrême de la souffrance nous paraissait faible, nous n^aurions plus ni compassion pour nos semblables, ni intérêt pour nous-mêmes. Le but de la Providence dans l'emploi de la souffrance serait man^ que.

C'est une chose remarquable comme on fait bon marché de la sensibilité relativement aux souffrances passées, pourvu qu'elles soient totalement passées :

Forsan et hxc olim meminisse juvabit.

Cela n'indiquerait-il pas que la sensibilité n'a aucune valeur absolue, éternelle; qu'elle n'est qu'une affection de l'être individualisé, laquelle ne tire point à con- . séquence? Les stoïciens avaient peut-être raison de dire que la douleur n*est pas un mal : elle est un avertis-

sèment, un aiguillon de la nature : c^est comme les centimes qu'on joue pour intéresser la partie, et auxquels on ne pense plus quand la partie est terminée.

Un enfant pleure pour une bagatelle : il se croit l'être le plus malheureux de "la terre; son père n'en fait que sourire. Est-il cruel pour cela?

Uhomme en proie à la douleur (dans les limites que la nature a mises à la douleur humaine) se croit, faute de terme de comparaison, en proie au souverain mal. Dieu Ty laisse : est-il cruel?

Qui sait si la douleur humaine n'est pas au moindre degré possible, au moindre degré conciliable avec le plus grand bien de l'ensemble ?

n en est peut-être de notre douleur comme de nos montagnes: ce sont des infinis à nos yeux; au point de vue de l'absolu ce sont des grains de sable. Rendus à l'infini, nous en sourirons nous-mêmes.

Lucain a une admirable pensée, quand il montre l'âme de Pompée souriant des outrages que le meurtrier fait subir à son corps.

Risitque sui IvÂibiia trunci (1).

(1) Il sourit en livrant son cadavre à Tinjure. (L. IX, v. 14.)

86 XiB VAL.

La plupart des connaissances auxquelles nous pou* vons atteindre, la plupart de nos opinions et même de nos sensations n'ont rien d'absolument vrai ; elles sont seulement relatives à notre état ici-bas, et destinées à nous diriger dans la vie. Y a-t-il rien dans la réalité externe d'analogue à la douleur? Avec quel ineffable sourire oontèmplerons-nous du haut d'une autre vie nos souffrances et nos plaisirs terrestres?

Dieu donne la douleur aux malades, tant qu'elle est utile à leur vie^ comme le cri d'alarme de l'organisme. Au delà, et pendant que la machine se détraque, il y substitue ordinairement l'insensibilité, rinconscience du délabrement.

Les objections contre la bonté de Dieu, tirées des catastrophes accidentelles, massacres, explosions, incendies, inondations, peuvent se décomposer en plusieurs chefs, tels que ceux-ci : l® un grand nombre de créatures ont péri à la fois; 2<> elles sont mortes avant Fâge ; 3<> elles ont succombé à une mort horrible.

Au premier on peut répondre : foutes ces créatures devaient mourir un jour; qu'elles aient péri ensemble, c'est une circonstance indifférente à la question. Au deuxième : Est-il sûr qu'une mort prématurée soit toujours un malheur? Au troisième: Ce qu'on appelle une mort horrible est une mort prompte. Les Uen^ de la

vie devant être brisés, s'ils ne le sont pas promptenient ils le sont longuement; Fhomme qui ne meurt pas tout d'un coup meurt en détail. Lequel vaut le mieux? En tout cas il y a peut-être compensation.

La vie est triste pour qui renferme son existence entre le berceau et la tombe. Heureux, insouciant et grand celui qui ne voit dans cette vie qu'une minute de sa durée. Il la joue comme un enjeu méprisable : il a derrière lui l'éternité.

Dieu ne me dit pas ce qu^il fera de moi après ma mort ; mais il me dit clairement ce que je dois faire pendant cette vie. Je lui laisse Tavenir ; je tâche d'employer lé présent.

Inviter quelqu'un à dîner, c'est se charger de son bonheur pendant une soirée. Invités à la vie, nous sommes les convives de Dieu : c'est lui qui se charge de notre bonheur, même après le dessert. Plein de cette confiance^ je m'endormirai paisible dans la mort,

La Providence a fait sagement en ne nous donnant pas une connaissance évidente des récompenses atta-

chées au bien, des châtiments qui suivent le mal. Autremept la vertu, qui est le sacrifice d'un avantage apparent au devoir, au bien absolu, deviendrait impossible ; les bonnes actions ne seraient que des lettres de change tirées sur la justice divine par d'habiles spéculateurs. — C'est même là une des imperfections des religions à dogmes positifs : les dévots font des œuvres bonnes (et c'est beaucoup pour la société) ;mais comme ils les font par intérêt personnel, «pour le bien de leur âme, pour leur salut, » ils ne sont pas réellement vertueux. — Il en est pourtant, même parmi eux, qui aiment le bien pour le bien, sans songer à la récompense, ceux-là seuls pratiquent la vertu.

Il ne, faut pas faire de la vie et de la matière (1) deux choses séparables. Toute parcelle de matière vit; seulement elle n'est pas toujours organisée. L'organisation ne consiste pas seulement dans la juxtaposition et la disposition convenable des parties : ce n'est là que la condition de l'organisation. L'organisation, c'est le Mitleid, la sympathie d'une partie qui se sent dans toutes. La sympathie morale a quelque chose d'analogue, quoique d'infiniment moins énergique. C'est le même fait affaibli. Les affinités chimiques, les attractions physiques des fluides contraires, etc..

(1) Le mot matiôre est inexact. Je m*en sers ici pour me conformer à Tusage. Je ne reconnais que des forces vivantes et des manifestations de phénomènes.

La mort n'est donc que la rupture du Mitletd^ la té« paration des différentes vies. A dire vrai, il y a mort à chaque instant : toute sécrétion est une mort partielle. La grande mort est une sécrétion complète, dans la>* quelle le principe pensant rejette de lui d'un seul coup toutes les forces désorganisées qui auparavant lui obéis* saient.

La personnalité consiste dans le sentiment qui distingue le moi du non-moi. Or, pour que ce sentiment soit possible, il faut que Tétre particulier qui pourrait réprouver soit réellement distinct. Si les limites qui en dessinaient les contours viennent à s'effacer, ce qui a lieu à la mort, l'être, auparavant limité, a beau conserver la pensée et le sentiment, il ne pourra saisir une distinction qui n'existe plus, il ne pourra distirijguer le^ moi du non-moi^ il n'aura plus le sentiment de luimême en tant que séparé du reste de Têtre; il ne sera plus une personne.

Les êtres particuliers, les individus ne diffèrent en** tre eux que par leurs bornes, par leurs modifications, toutes changeantes, accessoires. Leur fond, qui est Vè* tre, est identiaue dans tous les êtres particuliers, et identique aussi avec TÉtre absolu^ dont il ne diffère que par une plénitude infiniment moins grande. La mort, quand elle n*estpas suivie d'une nouvelle épreuve mortelle, effaçant ces limites, réduit tous les êtres à

l'unité et à la simplicité : elle les unit et les confond avec rÊtre absolu.

Il y a dans la personne un point central et essentiel qui reste le même pendant toute la vie ; il semble qu'il consiste spécialement dans le sentiment du moi, duns la conscience {nd conscientiâ). Mais il se dilate ou se resserre; les contours de son étendue sont indéfinis^ et pour ainsi dire élastiques. Tour à tour 6ous grandissons ou diminuons en être, C'est toujours la même particule centrale, mais ses acquisitions accessoires varient continuellement. 8i elle vient à les perdre toutes, si de plus elle cesse d'avoir conscience d'elle-même, il y a abolition de la personne, il y *a fusion dans Fimpersônnel. C'est ce qui arrive h la mort.

UËtre est une étoffe immense, infinie, dans laquelle la création découpe les êtres. La découpure se rattache, se renouvelle, change : le canevas immortel reste toujours le même. Quand nos sens, quand les organes dont l'action accompagne et limite la pensée, quand les passions, quand tout ce qui feisaitde nous telle per^ sonne plutôt que telle autre, quand tous ces contours qui dessinaient notre personnalité et la limitaient sur le fond commun de l'Etre, se sont évanouis, que restet-il de nous ? la pensée impersonnelle, la volonté absolue; l'amour, non d'une personne qui n'existe plus,

mais du bien, du beau, du vrai , si nous Tavions pendant la vie, en un mot il reste l'Être. Nous sommes unis à Dieu.

Que devient le principe pensant, une fois délivré de la personnalité? Il me semble qu'il demeure ce qu'il était au moment de la mort, c^st-à-dire uni à TÊtre absolu, à Dieu, s'il y était uni alors parla connaissance et Tamour. En ce cas il se fond dans Tabime infini du savoir universel et du bonheur parfait. — Si avant la mort rhomme n'était uni qu'aux sens, à l'égoïsme, les sens étant détruits, l'égoïsme n'ayant plus d'objet, le principe autrefois pensant reste sans emploi et inerte. Ce n'est plus qu'une force physique et chimique, obéis^ sant aux lois qui régissent de pareilles forces.

Ici-bas l'âme ne pense qu'à VsÂàe du cerveau. Quand le cerveau, organe de la mémoire, etc., est détruit, si l'âme n'est pas unie à un autre objet qui le remplace pour elle (Dieu), elle reste inerte comme un grain de sable, comme un atome d'oxygène, jusqu'à ce qu'elle entre de nouveau dans un être organisé, à titre de particule subordonnée. De là elle pourra, avec l'aide des siècles,Tede venir pensante, iliY^ixovixbv [Jiépoç, et recommencer une nouvelle épreuve morale.

Que devient après la mort le principe pensant ? — Rien de s'anéantit. Le mot anéantissement n'a pas de

sens : le néant n'existe pas. Les forces elles-mêmes se transforment sans se détruire. L'anéantissement est aussi impossible que )a création absolue (c'est-à-dire l'extraction du néant.

Ex nikUo nihil, in nihilum nil passe reverti.

La force pensante subsiste donc après la mort; mais elle subit, à coup sûr^ une transformation. Les organes détruits, les limites de la personne s'effacent^ et la force pensante reste nue et impersonnelle.

Mais je crois qu'il y a des différences de destinées. Parmi les individus humains ici-bas, les uns ont vécu d'une vie divine, unis déjà à Dieu par Tintelligence et l'amour : ils ont aimé le bien absolu, le juste en soi, plus que leur personne mortelle, plus que leurs intérêts apparents. Ceux-là restent, après leur mort^ unis à Dieu par la connaissance et l'amour. Us ne sont plus des personnes; ils se fondent dans l'Être absolu.

Les autres n'ont vécu que d'une vie animale, absor^ bés dans leurs organes et dans leurs intérêts personnels. Ceux-ci restent également^ après leur mort, ce qu'ils ont été pendant leur vie, unis à leurs organes tombés aujourd'hui en dissolution; forces inconscientes jointes à la matière, ils se transforment en mouvement; chaleur, électricité; ils restent choses immatérielles, virtuellement mais non ^actuellement pensantes ; ils subissent ainsi un long purgatoire, jus*-

H LA MObT»

qu'à ee que le circultus normal les rende à la pensée et à la liberté morale, en les unissant à une organisa* tion.

Si dans Tindividu humain Dieu se circonscrit par les limites de la personne ; dans les forces brutes il se limite par des bornes qui ne sont plus une personne, parce qu'ici elles excluent la pensée^ la volonté, et n'admettent de Tétre que la puissance, l'impulsion fatale. L'âme humaine et l'atome soumis à l'attraction moléculaire sont des limitations inégales d'une seule et même substance.

L'ftme humaine qui dans cette vie abuse de sa li* berté) pourrait bien^ après cette vie, n'être plus qu'une force brute»

C'est là la damnation^ l'enferi ou plutôt le pur* gatoire.

Dieu, tout amour et bonté, a trouvé à la mort^ qui détruit l'individu^ un remède vraiment divin, l'amour

et la génération qui conservent l'espèce.

La marche de la création semble être la subordination progressive de ce qui ne pen3e point à ce qui pense. Le gland qui germe, l'homme qui mange un poulet, et le législateur qui soumet une contrée à sa

penaée^ font la même œuvre et obéissent à la même loi H vooitodQcrtç)*

L^omme qui pendant sa vie a mal usé de sa faculté de penser la perd à sa mort. Son principe pensant devient une force subordonnée dans le mécanisme général de la nature, ou dans une organisation nouvelle. Il n'est plus une personne, il n'a plus de cerveau comme organe.

L^homme de bien^ uni à TÊtre par Tintelligence et Pamour, pendant sa vie, reste après sa mort, dans cette heureuse union. Il n*est plus une personne, et s'il n'a plus de cerveau pour penser à la manière humaine, il est confondu avec TÊtre absolu qui possède Intuitivement toute vérité*

Vivre ainsi, pensait uii vieillard infirme et toujout^ souffrant, ce n'est plus vivre; mieux vaudrait être mort. — Pourquoi donc ne hâCes-tu pas la fin de tes soufirances par une mort volontaire?— Parce que Dieu, par une loi pleine de sagesse et de bonté, a voulu^ pour la carrière normale de ses créatures^ dénouer fil par fil les liens qui nous attachent à la vie, plutôt que de les briser tout d'un coup. J'accepte le bienfait de cette [paternelle décision : Je meurs chaque jour un peu : le dernier jour n'aura plus grand' chose à. faire.

D'ailleurs Tescalier de descente qui nous mène au tombeau est coupé sans cesse par de petits paliers, qui donnent au patient un moment de repos, d'espérance, d'illusion, de ces petits bonheurs qui feraient hausser les épaules aux hommes jeunes et bien portants. La nuit a été moins mauvaise, le pouls est plus calme, on a assez bien déjeuné, un ami est venu vous voir, il a menti pour vous faire plaisir, il vous a trouvé bonne mine ; vof re fils a obtenu un succès dans ses études ; votre fille grandit chaque jour en taille et en beauté. Le pauvre malade revit ainsi en imagination, à mesure qu'il meurt en réalité.

Si rhomme ne mourait- point, après avoir épuisé toutes les émotions qui accompagnent les idées, sa vie ne serait plus celle d'un être sensible : il serait un chiffre vivant.

C^est une bien triste opinion de croire que toute notre destinée s'accomplisse ici-bas : c'en est une plus triste encore, peut-être, de croire que dans la vie future nous restons emprisonnés dans notre personnalité d'ici-bas. Il est doux d'espérer vivre après soii trépas, mais vivre hors de soi-même, uni désormais à la vie supirême, et ne perdant par -cette mort appd-* rente que les misérables limites de nôtre individu.

Dans les sécrétions naturelles le moi rejette hors de lui des particules dans lesquelles il se sentait naguère. La mort n^est qu'une grande sécrétion dans laquelle la pensée se retire des organes où elle s^était circonscrite.

La condition de ces sécrétions semble être le défaut d'organisation des matières sécrétées. Quand le corps entier est désorganisé, le principe pensant le sécrète tout entier. C'est la mort. La mort n'est pas plus pémble que toute autre sécrétion :1a maladie qui la précède est seule douloureuse.

vr

Quand tous les faits relatifs à une question sont connus^ si la solution ne se présente pas facilement à Tesprit attentif d'un homme de bon sens, soyez sûr que la question est mal posée, — témoin la plupart des questions de métaphysique, la liberté morale, la prescience divine, etc.

Un grand moyen d'éclaircir une discussion, c'est de proscrire certains mots, qui, pareils à des hommes flétris, ne peuvent plus servir. Le mot liberté morale pourrait bien être du nombre. v

Tous les phénomènes de Tunivers physique s'enchaînent par le lien de causalité, et remontent ainsi à

un premier moteur, dont la main se cache dans le mystère. Les phénomènes moraux, au contraire, ont pour premiers moteurs les libres déterminations de la volonté de chaque individu. Chaque homme est donc un premier principe, un premier moteur en morale ; chaque homme est donc une fraction de Têtre éternel et impérissable.

L'éternelle question de la liberté morale et de la fatalité se résout dans celle de la personnalité humaine. L'homme est de l'Être, donc il a une action spontanée, il est premier moteur : il n'est pas tout TÊtre, donc il subit des influences. Chaque planète a son mouvement propre qui la lance sur la tangente de son orbite, mais elle éprouve l'attraction des corps voisins à laquelle elle obéit; donc elle subit des perturbations.

La grande question de la liberté morale tient à la question non moins épineuse de la personnalité. Il faut d'abord déterminer lés rapports qui unissent l'individu à rÊtre infini ot ceux qui l'en séparent. L'Être est premier moteur. (D'où pourrait-il recevoir le» mouvement?) Si l'homme était tout l'Être, sa liberté serait incontestable, puisque toutes ses déterminations n'auraient d'autre origine que lui-même. Mais Thomme n'est point seul pour combler le vide immense du pos-

sible : simple unité dans le grand tout, son mouve* ment n'est pas unique, ni isolé.

Le corps humain vit sans doute comme individu; mais sa vie n'est pas isolée, indépendante du monde : il lui faut de Tair à respirer, de la nourriture à prendjre, etc. De même, le principe pensant chez Thomme est un premier moteur, c'esi-à-dire librCi mais il n'est pas unique moteur; sa liberté est modifiée par des motifs.

Les motifs sont des vues nouvelles, des idées ou des connaissances nouvellement acquises, en présence desquelles notre volonté change.

L'homme est toujours libre; mais sa personne n'est plus la même qu'auparlivant : une idée nouvelle, la connaissance d'mi fait qu'il ignorait ont changé en quelque chose cette personne.

L'homme est libre^ en tant qu'il agit toujours d'après sa nature ; qu'il trouve en lui-même le principe de ses déterminations. Mais cette nature est modifiée par les objets extérieurs. Son moi est variable, mobile, élastique, et les objets extérieurs influent sur ses actions, non pas en les imposant à son être, mais en modifiant cet être lui-même. Pour teindre en rouge les os d'un animal vivant, il ne faut pas les lui arracher par violence : il sufKt de nourrir Tanimal avec cer-

taines substances colorées (garance). Pour élever un aérostat, il ne faut pas le tirer en haut à Taide d^un cftble, il suffit d*y mettre de Thydrogène. Pour faire produire telle action à telle personne il suffit de lui faire concevoir tellç opinion.

YII

Il faudrait démontrer le principe de la morale, en lui donnant pour base l'idée de TÈtre et les rapports de l'homme avec TÊtre infini.

11 est en morale, comme en physique, des faits évidents, quelle que soit l'hypothèse qu'on admette pour les enchaîner et les expliquer. Nul philosophe n'a pu douter sérieusement, dans la pratique, de Texistence des objets corporels; de même nul homme ne peut douter sincèrement de cette obligation : a Pratique la justice, même contre ton intérêt apparent. » Quelle que soit son hypothèse pour rendre raison de cette obligation, il sent qu'elle existe en

fait, et il appelle fripon ou criminel quiconque n'y obéit pas. — Sans doute ce sentiment de l'obligation, du devoir, n'est pas un principe, mais une conséquence. C'est un effet, et non une cause. Toutefois, cette conséquence^ cet effet nous est donné d'une manière évidente (tandis que le principe, la cause ne peuvent être pour nous que le résultat d'une induction). Car il ne faut pas croire que nous ne puissions ' atteindre à la certitude d'une connaissance qu'après avoir pass&par la certitude du principe qui l'engendre. Souvent par un acte intuitif de Tintelligence, nous saisissons immédiatement un fait qui pourtant, dans les lois de la nature, n'es^ que la suite d'un principe, lequel nous demeure caché.

Ainsi, par exemple, la vision des objets extérieurs est la conséquence de la réflexion des rayons lumineux; et pourtant nous avons su qu'il existe des objets extérieurs bien avant de nous douter qu'il y eût des rayons lumineux.

Pour prévenir ici toute objection, je dois avertir que je distingue deux espèces de principes : principes d'existence et principes de connaissance.

Ainsi le principe d'existence du monde, c'est la cause infinie, Dieu; le principe de la connaissance que nous avons du monde, ce sont nos sensations.

La loi morale^ qui s'impose à nous d'une manière instinctive par la voix irréfléchie de la conscience, est

basée, il est vraii sur des dogmes, elle en est la conséquence logique.' Hais ces dogmes-principes ne sont pas toujours nettement formulés dans notre esprit. Nous les admettons tacitement et à notre insu.

L'homme ignore souvent la forme abstraite de ce qu'il croit ou de ce qu'il veut. Ce n'est que par des conséquences accidentelles qu'il manifeste sa croyance.

Un phénomène singulier, mais incontestable, c'est que nous voyons souvent avec clarté le conséquent, lorsque nous n'avons pas la conscience claire du principe.

Notre conduite est souvent le conséquent d'un principe qui échappe à notre consciencCi comme notre personne est la manifestation d'une puissance cachée.

Fait avec de l'Être, l'homme sent toutes les impulsions générales de l'Être ; l'amour du bien, du beau, du juste. En cela son âme est entraînée dans le mouvement universel de l'intelligence, comme son corps dans le mouvement du globe.

Mais, devenu personne, il a de plus des penchants d'une date plus récente, par exemple, le bien-être, le plaisir. Ces deux espèces d'instincts l'entraînent quelquefois en sens divers ; et ici se produit un phénomène nouveau : l'homme peut choisir entre ces deux tendances, et ce choix ne peut avoir d'autre cause que lui-même, lui premier moteur par nature et en sa qualité d'être étemel. Voilà sa liberté. S'il choisit la pre-

mière au préjudice (apparent) de la seconde, alors a lieu la vertu : noble fait moral, impossible sans la personnificationi et qui est peut-être le but final de la création.

Qu'il le sache ou qu'il Tignore, tout homme aime Dieu, Dieu étant TÉtre dans toute sa plénitude. Car autrement qu'aimerait-il ? Le néant ? Il est vrai que quelques-uns préfèrent Tétre borné, c'est-à-dire euxmêmes à l'Être à7cX(iàç/c'es1>-à-dire Dieu ; et en cela est le dérèglement, qui, ici comme partout^ n'est qu'un dé-> faut de proportion.

L'égoisme absolu n'est pas autre chose qu'un état bestial (encore certains animaux, le chien par exemple, le dépassent-ils quelquefois). Ce qu'on appelle fétat de nature, la lutte pour f existence, avec les formes plus ou moins civilisées qu'elle revêt, est un état bestial ; rétat de société, l'état de raison, de justice^ est un degré d'être supérieur. L'homme qui ne cherche que la satisfaction de ses sens, de ses passions, de son intérêt personnel, quelque policé qu'il soit d'ailleurs, est encore plus ou moins une brute. L'homme qui aime la justice plus que soi-même^ qui se sacrifie au devoir^ celui-là s'élève au-dessus de sa personne, il se déifie ; il est déjà uni à Dieu ici-bas ; il est probable qu'il lui restera uni après cette vie.

L'Être est l'objet unique de notre amour ; plus il y a d'être dans un individu plus il est aimable. Nous avons de plus, dans Tétat actuel, Tamour de nous-mêmes, amour nécessaire et bon, quoique inférieur à Tamour de l'absolu ; amour juste et légitime^ quand il est contenu dans ses vraies limites.

Il existe un ordre éternel auquel la libre volonté de l'homme doit se conformer. Cette conformité produit le génie dans les arts, dans la politique, et la vertu dans Tordre moral.

Tout ce qui appelle l'homme hors de sa personnalité, tout ce qui le fait agir comme /'Être et non comme un être, est beau et anoblissant.

Un côté sublime du christianisme, c'est de combattre dans nos instincts la prépondérance de la personnalité, de dire à l'homme : « Renonce à toi-même, Aàneget semetïpsum; » de faire qu'il agisse comme étant /'Être, et non comme étant un être. C'est là toute la morale.

Toutes les luttes où les passions invoquent la raison à leur appui peuvent se résoudre par ce dialogue ; — Ne suis-je pas /'Être[? — Non ; vous êtes de rÈtre.

La loi suprême de là personne est d'agir, être bomé^ conformément à la pensée de l'Être infini,

LHsoleméht est une cause d'impuissance, au moral comme au physique. L'homme est, et en conséquence, sentant sa dignité d'être, il est tenté de vouloir se suffire à lui-même, s'enfermer dans Pégoïsme : mais, comme il n'est pas tout Têtre, cet isolement serait impie. L'homme doit se mettre en communion d'intelligence et d'amour avec tout ce qui l'environne»

La loi de ITÈtre, c'est d'être. La loi des êtres, c^est de grandir en être. Si l'être individuel était tout l'Être, la loi morale se confondrait avec l'instinct de l'amourpropre. Comme il n'en est pas ainsi, il y. a lutte entre deux lois également saintes, mais qui doivent s'équilibrer dans leurs conséquences, savoir : l'amour de soi, et l'amour du bien ou de l'Être absolu, a Aimer Dieu par-dessus toute chose, » c'est donner à la seconde de ces tendances la supériorité légitime qui lui appartient.

La loi de l'Être, c'est d'être : la loi des êtres, c'est tle grandir en être. Mais ce ne sont pas seulement les parties individuelles de la création qui doivent grandir en être ; c'est l'ensemble, c'est le tout. Le perfectionnement de l'individu sera donc d'autant plus divin qu'il

dirigera davantage ses désirs et ses actions vers la croissance universelle.

La morale consiste à faire prédominer de plus en plus les instincts généraux de FÊtre absolu qui sont en nous^ sur les instincts particuliers qui ne tendent qu'à la conservation de chaque individu ; instincts légitimes en soi et dont l'exagération se nomme égoïsme.

Dieu est la source constante et perpétuelle de tout bien ; mais le bien en ce monde étant essentiellement limité, Dieu qui est Tinfini, ne peut Taccomplir luimême; car il n*agit que par des lois générales et infinies comme lui. Il crée donc, pour faire le bien dans le temps^ des êtres finis, des individus qui sont lui encore, mais lui limité ; et par eux il accomplit des œuvres limitées et bonnes (Marc-Aurèle, Vincent de Paul, Ampère, Lamartine, Raphaël, etc., etc.). Nous sommes tous appelés à ce ministère de Faction divine ;• tous nous pouvons être les instruments de Dieu, Découvrir ou révéler une vérité, réaliser un progrès, secourir un malheureux, consoler une douleur, voilà autant d'œU' vres divines que Dieu infini n^accomplit que par des instruments finis. Voilà la coopération à laquelle il nous convie, nous ses créatures, nous ses fils.

Il y a dix^neuf cents ans, au sein du peuple juif^

Jésus son fils eut la divine pensée de former la société spirituelle /le royaume de Dieu, comme il rappelait. Il prévoyait bien qu^il mourrait à la tâche, qu'il mourrait de mort violente, et il ne recula pas devant ce danger. Il dpnpa volontairement sa vie pour son œuvre, pour sauver le genre humain» Certes c'était là une pensée divine, s'il en fut jamais. Dieu avait fait cet homme ; il s'était versé en lui ; par lui et en lui il mourut pour la vérité, pour le genre humain. '

Aimer Dieu par-dessus toute chose et le prochain conmae soi-même^ cette loi morale bien interprétée peut encore être le résumé de la philosophie, et passer pour synonyme de cette formule : Croître en être et y faire croître avec soi les individus finis qui nous entourent.

Le bien, c'est ce qui favorise la croissance, le développement normal de l'homme et de l'humanité ; le mal est ce qui l'entrave.

Le monde n'est qu'une grande traduction de l'infini. Il s'agit d'approcher le plus possible de l'inépuisable modèle. L'art, la politique, la religion, la science ont tous le même but, la même loi, le même et immense type. C'est la règle des règles : il n'y en a pas d'autre. Elle est la même pour la morale et pour la

îlô LA LÔÎ MORALE.

poéiiie. Une grande unité embnisise totlteâ les mhtdîéi^ taf Ions de la vie.

Le but de la morale est le même que celui de U création : manifester Tinfini dans le fi&i« L'homme^ (»^ture limitée, doit agir d'après les jugement» de la raison impersonnelle s il doit tendre à exprimer en lui le plus d'Être possible, à grandir sans cesse en Être^ à développer en lui-même et dans ce qui Fentoure la plus haute existence qu'il lui est donné d'atteindre... Il doit regarder sa personne du haut de la raison împersonnelle (qui est en lui), et traiter cette personne avec une entière impartialités C'est là ce qui fait le désintà*essement, le dévouement, la justicoi la probité : le» noms de ces vertus ne sont que les traductions vulgaires de cette règle : Agir comme TÉtre quoiqu'on soit un être.

yftme^ force pensante et personnelle, s'agrège par la nutrition une foule dis forces inférieures,iqui| par le Mttktd, se subordonnent à elles et font partie de sa personne. Mais au-dessus de Tâme (dans l'échelle des êtres) êe trouve un autre trésor de forcer supérfeures, avec lesquelles l'âme est aussi en continuel rapport, et par lesquelles elle peut s^agrandir : c'est l'intelligence infinie^ qui nous communique perpétuellement ses té« rites et ses nobles instincts. L'àtne humaine i^'asdimil^f à Elle par la méditation et par le désir, c'est-â-dife pftf

LÀ hOi tiÛkALÈ. 111

là {iH^éf y m àîtéfiâÈim qu'elle s'y iiiiiâëe p^ là gfââdè sécrétîour qtt'on appelle là riidrt. Aîftsi fesprit huittàiô m entré âèul mondes Vefs lé^qtiélâ il môtiié et Aéè^ d€tid, L'tttt è§t celtd des bèsoitis ^ysîquës et àèê pàërfôiïs I Fâtltté, celui dêf l'îrttellîgëflde et de U râisorii. A éôté de Fésprit de Chaque homme se tfôntésiit éilcôré d-autres sphères tantôt plus, tantôt moins éléVéés, ûVëé les^ellé» sa coïiolmttnîcdtioii est réelle, mais ftioiiis intimé qU'âVêë les déUJc pi^édédeùtês. Je véuX pâtlëf âéi iK^més^ ^ seihM&ble^. ^ La M iûôi^lë côMëë 1 ffidfltér totijôûrs Bilf cette échelle de Téti'e. Uéië ce tfest pas seul que Tiadividu doit la gratif i C'est le fiid Unit enliéf qiill doit s'ëtfo^cér d*élevétvéfs Fétertiel oeéan de toute perfectioiù;

Aimer Dieu par-dessus toute chose, c*est véritableiilelit toute la loi. On dira } « Faiiioar n'est pa» Tolôntaire \ » non^ sans doutèi Aussi la mè de cette p^eetion divine^ qtii iliérite d'être aimée^ est-elle in^ dispéndable pour exciter ratmmr ) d'est là TœuVre dé la grâce;

Les cieax rappellent grske et les hommes génie;

(Lamartine.)

L*hofiiitiei pai* les accroissements et lëâ pettë^ cohtifiuélles qU'éprotlve ph^sîquettiëiit soii côtps, est dân^ un tofhtaètté inCéèsarit âtëô là vie tihiverselîë. —

ilt LA LOI MOkALË.

Peut-il ne pas se sentir uni d'amour avec ce qui devient lui-même à chaque instant, ou ce qui a été kii ? Cette communion perpéfUelle, ce flux et ce reflux de la vie en deçà et au delà des digues de la personne doivent nous conseiller Tamour pour toute la nature. La charité chrétienne est trop étroite : elle n'embrasse que Thumanité.

D'un autre côté , cette fuite de Fétre qui tend à échapper sans cesse à notre personnalité, ce désir d'ac* quérir et de conserver la vie extérieure à nous-mêmes^ nous constituent en tant que personne à rétat d'hostilité contre le non-moi.

L'homme est grand, héroïque et divin quand il s'é-lève par Tintelligence et Tamour au delà de son rôle personnel,

La vertu est le but le plus noble, mais non le seul de rhomme. Il doit grandir en être et non pas seulement en vertu, qui n'en est qu'une des formes. L'instinct du genre humain l'a bien senti. Il n'admire pas seulement la vertu, mais encore toutes les grandes qualitési

tin poète n'est grand que quand il est l'organe d*unô époque. Un grand politique est aussi l'expression de ses contemporains. L'homme vertueux sort de luimême et désapprend l'égoïsme. Aien n'est grand et

beau que ce qui tranchit les limites de l'individu pour arriver à Tuniversel.

Lé stoïcisme a eu le tort de renfermer l'individu en lui-même pour le perfectionner seul dans une force d'âme égoïste, sans s'occuper d'établir au dehors le règne de la vertu. Cette faute était presque une nécessité de l'époque. Dans une affreuse corruption sociale, il s'agissait moins de réorganiser la masse que de soustraire quelques âmes d'élite à la contagion. Le stoïcisme fit la part du feu : il ne préserva que ses adeptes (Epict. XII, 2).

Son mérite est d'avoir donné une valeur immense à la volonté ; d'avoir 5it : C'est tout l'homme (Epict. 91),

C'est un système faux et impie que de s'isoler dans la création pour chercher un bonheur égoïste. C'est nier l'être au delà des limites de soi; c'est anéantir l'infini dans sa pensée. L'homme n'est-il pas en communication constante avec la nature physique par le flux et le reflux des forces qui tour à tour s'agrègent à son corps ou s'en détachent ; avec l'intelligence absolue, par les principes de raison qui sont la vie de son âme ; avec ses semblables, par la tradition, qui est le trésor des vérités acquises, l'héritage commun de la grande famille humaine? Comment donc s'isolerait-il

m LA hQl MOitALË

iM'^ 7 Comment QA §d s^pitirniMl fias vivra d^ns la grand tout ?

• La soumission absolue au devoir, c'est-à-dire le. sacrifice de ^intérêt apparent de l'individu au bien absolu, est la seule vraie morale ; les applications sont varia* bles suivant le degré d'instruction de l'agent. Elles sont même souvent contradictoires. Le sauvage qui tue soii vieux père et TEuropéen qui nourrit le sien obéissent tous deux, non à la même formule» mais au même principe, dont leur intelligence tire des conséquences contraires. C'est une folle de vouloir formuler en termes précis le code du devoir : la localisation de l'absolu est toujours imparfaite et changeante. D'où Ton ne doit pas plus conclure contre l'existence de la loi du devoir, que de Timperfection des figures réelles tracées par les géomètres on n'a droit de conclure que les raisonnements géométriques sont des cliimères.

« Si Dieu n'est paç personnel, il nq peut avoir d'égoîsme : il aime le bien partout où il le trouva ; il est r^mour le plus pur^ le plus désintérp^sé, l^ plji^ dévoué,

Se détacher de sa propra parso^pp pour ^imer |@ bien db§olu^ c'^^t $p rapprocher de Dieu; c'est, (ièsiai* bf s, s'unir h Dieu.

LA Wl MQRAI.P. m

Ijq vm travdU de lliommei comme ^tre intelligent ut moral, c'est d'étudlep le§ loi^ de Dieu et d'obéir h ces lois, hà vertu consiste h 3'y soumettre ; le talent h les mettre en couvre j te bonté à continuer Tœuvre bienveillante de Pieu, en procurant du bien-être à la &milie humaine et un développement conforme à leur

natui*e à toutes les pdrtie3 de ja création,

Oui, le droit du plus fort la lutte pour Pewistenei est . une loi de la nature; c'est la règle de la création ani^ mala> bestiale. L'état de guerre est Tétat naturel dant U$ échelom infémun de la yie; mais aussitôt que, dam ses développements providentiels, Tôtre atteint les degrés supérieurs, quand F homme arrive à Tétat desotciétéy alors apparaît une autre idée divine, plus divine que le droit du plus fort, Fidée de justice, d'équité. Plus tard encore se manifeste une autre idée plus pure, e^est-àodire plus divine encorei l'idée de ehariié. Qu'on na dise plus que la société d'aujourd'hui doit obéir I la loi de la lutte pour la vie, qui est une kimtunlh; car il y a plusieurs lois naturelles superposées étage par étage; et Thomme en société, en christianisme, n'est plus le loup dans la forêt. Geun qui disent *, homo hmim lufm font un anachronisme de deui^ ou trmi cents aièdes,

l^ forces brutales de la nature ont quelque chose

d'impitoyable dans leur action. L'homme s'associe nécessairement jusqu'à un certain degré à cette cruauté du Fatum; par exemple, quand, au milieu de la création animale^ il tue pour vivre; ou même lorsque, dans la société, il laisse mourir de misère, tandis qu'il garde pour lui le vivre et le couvert; quand, chef d'usine, il exige de son ouvrier un travail meurtrier; quand, propriétaire de maison, il expulse le pauvre locataire qui lui doit plusieurs termes... Mais au-dessus des forces brutes, dans l'échelle de Tinfini, est .l'intelligence bienfaisante, l'intelligence créatrice, qui a fixé une limite à la douleur, qui a inventé la joie, qui a imaginé l'amour, etc. L'homme peut s'associera cette divine intelligence par la bonté, par la charité, par le dévouement. Être une force brute ou un associé de la Providence, tel est le choix que chacun de nous a à faire,

La règle de l'éducation, c^est, pour Tintelligence, de l'amener à connaître les lois absolues; pour le cœur, de le conduire à vouloir ce que veulent ces lois.

Quel ressort faut-il mettre en jeu pour agir moralement sur l'esprit d'un jeune homme, pour l'arracher aux amorces des plaisirs illicites et le conduire à la vertu sans le tromper par l'hypocrisie? — Il falit l'amener à comprendre l'idée du devoir, et pour cela développer en lui le sentiment du juste ^ lui en donner, s'il

est possible, la passion^ de sorte qu'il sacrifie à la justice tout et lui-même ; — lui demander, par exemple, s'il trahirait un secret, livrerait un ami, s'approprierait un dépôt. Non, répondra- t-il. — Et pourquoi? L'amener à voir que le juste est une idée première, comme le beau; que tout cela est. — Lui former le goût pour le beau, le sens pour le juste, la raison pour le vrai. — Ce ne sont que des formes, des manifestations diverses de l'être. De là il en viendra à aimer l'être pour luimême. -^ C'est l'amour pur de Dieu, placé au sommet de la moralité; et qui a pour échelons l'amour des perfections divines dans les créatures.

Rousseau suppose les enfants trop longtemps incapables du sentiment moral, de la distinction du juste et de l'injuste. Par une de ses contradictions fréquentes, lui-même témoigne contre son système, quand^ après avoir raconté l'incident du joueur de gobelets, il ajoute : a Si Emile ouvrait seulement la bouche, ce serait un enfant à écraser. » L'enfant sent donc qu'il ferait une action injuste.

Plus tôt encore, l'enfant j irrité de l'intention de sa nourrice qui le bat pour le faire taire, trahit encore son sentiment moral.

Je ne voudrais pas que le joug de la nécessité fût le seul, ni même le principal qu'on imposftt à l'enfant.

us l^A LQI MORALE.

Le (septimept du juste est da tout àg^. L'0iifftiit doit s'tifthitiier de banoe beuve à la seule obéissanee qui HSQQblisae, robéisswce à ce qui est juste et raisennar blfl, rpbéissaQOa au souverain légitime de toutes les intelUgepees, rét^pualle raison vivante et imraûrtelle.

Jp opois impassible que Tutilité future poit toujours a6§^z §apsiblp 1^ Tenfiint pQur lui faire étudier assldd-. ment tout m qu'il fi^ut qu'on apprenne h cet âge. Je ne p^nsp p^^ qu'pn puisse nous bltoer d'y joindre le sen« timent bien naturel et bien légitime de Ift satisfaction de soi-même, de Tapprobation des autres et même de la comparaison entre ses progrès et ceux dés autres, de ce qu'on appelle l'émulation. Ge dernier gentiment est très-distinct de l'envie. Mes meilleur? ^mis d'en* fanpe ont toujours été mes plus redoutable^ ri y^H^i

Jean-Jacques est continuellement Inconséquent en

ce qu'admettant Tamour de soi comme le seul mobile légitime de nos actjons, il parle, admire et méprise toujours au npm de l£|, vertu. Lçi vertu n'est que le sacrifice des intérêts apparent^ (Je l'individu à la justiçp et à la raison, qui défendent les intérêt? de tous.

Je^n-Jaçques ne remonte jamais jusqu'au premier principe ; la distinction du bien et du mal. dépend PPUr

Ittî i^ h consci^nc^, coi^me gentiment, Il ne s'upipr-- ÇoH p^s quf^ h satisfaction ou Je remordp n'e^t que le second phénomène, qu'il ne naît qu'après le jugement (le rintejligence, qni décide qne nous avpps bien ou {nal ftgi. î— Pc même le goût n'est à ses yetiiç que le discernement de ce qui plaît ; il ne voit p^s que ce qnl plaît pe produit cette impression que parce qu'il ^^% bean, p^cQ que l'intelligence, par une vue simple 0t intpitivc l'a trouvé tel. Un olqet plaît p?a^ce qu'il est beau ; il n'est pas beau parce qu'il plaît.

Sur le pardon des injures :

a Le devoir de l'homme vertueux, dit un poète indien qui écrivait trois cents ans avant notre ère, consiste nonseulement à pardonner, mais à faire du bien, dans le moment de sa destruction, à celui quile détruit, comme l'arbre de sandal, à l'instant de sa chute, répand son parfum sur la hache qui le Trappe. »

I^A mépiis pensée se trouve dans Sadi et dans les distiques de Hafiz,

« Il ipiite le coquillage qui donne ses perles à celui qui déchire son sein ; le rocher qui décore de diamants 1» main qui perce son flanc; Tarbre qui répand ses fruits ou ses fleurs en échange des pierres qu'on lui lance. » {Asiat. Research, IV, 167.)

Cette niorale est celle des moutons à Tégard des loup$. ISllerend les Anglais maîtres de Tlnde.

y Priant estlep^yi 4es epjfé^^tionf j»w^]i^j §t wUl^

ItO LA LOI MORALE.

tiques. Les bonzes, les brames, les stylites ! [1 semble plus aisé à Thomme de s'enivrer d'héroïque folie que d'éive juste.

Tendre la joue gauche, quand on vous frappe sur la droite! Morale exagérée et nuisible, si elle était suivie i Elle assurerait le triomphe impie du mal.

Dieu nous pardonne nos fautes quand nous en éprouvons du repentir. Voilà comme il faut pardonner, et non autrement. Dimittimus debitoribus nostris sicut et tu dimittis débita nostra.

Un homme est d'autant plus grand qu'il assujettit dans une puissante unité un plus grand nombre de forces à sa force personnelle, et qu'il assujettit cette force personnelle elle-même à Téternelle raison, qui est la reine légitime du monde.

L'impossibilité où est Thomme de s'isoler et de se contenter d'un bonheur- égoïste , la nécessité de se créer des occupations, des buts à atteindre, est une preuve de la connexion des êtres et de la fratwnité de la création. La morale est ici d'accord avec l'instinct.

Les bienfaits que je répands sur les êtres qui souffrent sont une partie du bonheur que Dieu leur accorde. Quelle gloire pour moi d*ètre associé à la bonté de

Dieu dans la destinée heureuse' qu'il fait à ses créatures!

La récompense d'avoir fait un peu de bien, c*est le désir d'en faire davantage.

L'individu n'est que Tinstrument par lequel l'Être ainse, console, agit. Les actions de l'individu seraient toujours bonnes, si par leur isolement elles ne devenaient quelquefois inharmoniques, exagérées, privées de leur contre-poids légitime et par conséquent mau* vaises.

Outre les principes de raison par lesquels Dieu parle à notre esprit^ et qui sont une révélation immédiate faite à chaque individu, Dieu, cause absolue, crée incessamment des êtres contingents pour se mettre luimême dans des rapports contingents avec nous. II nous aime enfants par le cœur de nos mères, hommes par celui de nos femmes. Nos parents, nos amis sont les canaux par lesquels l'Être infini nous verse son amour.

L'Être absolu n'agit que d'une manière absolue. Dès qu'il est question d'une action particulière^ il agit par un être particulier.

Quand QP foit m peu 4e hm, Qn ûm^i YmUn^

ment et en quelque sorte le coopérateur de Dieu.

I^ variété nipbilp de nos ^ctiop3 troi|ye ses réçopipenses et ses châtiments danç la loi jlQiQQbile et ^t?^ lue de Dieu ; comme la multiplicité des points d'une circonférence répond à Tupité invariable du centre.

La vertu^ Q*ast la dinpo^tion hmm Qt eonstante ie rftme à faire le bien aui: dépens de cq qm ^n)ble l'inr térét personnel, -r- Le bien, (s'est Tordre éternel tran»'porté dans les ehQse^ crééas (o'est Tinfini dans le 0ni). L'âme, dans les cas particuliers, sent cet ordre 9»m Tembrasser dans son ensemble, parce qu'elle-même y est naturellement conforme. Elle vibre à la pensée du juste, comme deux cordes à Tupissoii frémi^^ent ensemble quand Tune d'elles est frappée. —C'est pour

oela que nous Jugeons du beau, du just^,,.; môme

3ans pouvoir défmir la justice et la beaiité,

lUen n'est absurde ppmme le ^ens communt quand ce myope intelleptuel veut juger des cbpses qui sQnt hors de sa portée, quand il mesure à son étroite çap^t'^cité la vertu, le génie, Théroïsme.

Lorsque Cinéas conseillait le repos ^ Pyrrbm, Cinéas était le bon sens : il ne savait pas que )e bQpl^eur Rf

LA Wl VQRAI^P. lis

cQii^iiip ppmt à tobi ut ^ mmgm triPQuttiii m»} à (iévelppp^r m m U plus 4'êtF« posriWo, à exister «u

mwpaum que pQmpwte s^ nat^rQ,

j^ps g^ps qqi luttent tPwU leur vie oonU^fi W hemm physiques fl^mi ip bopbpur 4a?i§ la ^atiff^tioR de

ces besoins. Ils croient qulls seraient hauFOUH, $*il§ pouvaient y atteindre. C'est ainsi que Fenfant croit qu'il pourrait prendre la lune levante, s'il était au bout 4e la prairie. Ce n'est qu'en arrivant ^ ce bout de prairie qu'on voit naître (Jevant ^oi vin autre I^orizQp tout aiissi vaste^ qi|i nous sépare 4u bonheur.

Qu^nd vous êtes triste^ le principe de votre ^battement est presque toujours une considération personnelle. Elancez-vous au delà de vous-niême ; soye? être^ et non plus individu; et dans cette pégion s^périeure et sereine vous planerez au delà des orages du cœur.

q II f^^ut toujours dire]sL yérité, >) affirme-t-on. Cette piaxime est inexacte. Dire n'est pas toujours faire comprendre. Dire la yerite serait souvent faire entendre une funeste erreur. Il ne faut pas croire que les mots communiquent les idées : les mots avertissent l'auditeur de combiner d'une certaine façon les idées elémei)taire^ qu'il ^ Ôéjà çppçues : pt OQîpme up ipot désigne ^Quvent m Q^rim grpupe d'idéep qm l'ftufli-

teu? n'a pas pnçpr^ fprmé, U m r^wlte iilors rimpps^^i-

It4 LA LOI MORALE.

bilité de dire la vérité. — Telle pensée qu'on pourrait écrire en une çeule ligne ne peut être communiquée à tel homme qu'après dix ans d'initiation. — Tel autre homme sera éternellement incapable de la concevoir. — Après cela proscrivez donc les formes populaires des religions!

Les passions, les intérêts de la vie nous forcent d'employer nos facultés d'aimer et de haïr à des objets souvent petits et indignes. Dans le silence ou Toubli des grandes choses, les petites envahissent tout notre être. Notre activité, toujours égale à elle-même^ s'absorbe dans de minces affaires, auxquelles nous attribuons alors une extrême importance. La méditation des grandes vérités^ la vue des grands spectacles de la nature rétablissent la proportion, et réduisent les choses médiocres à leur importance relative. — Pour Achille guerrier la lutte contre les Troyens était la plus grande des choses : pour Achille devant Priam les pensées de l'instabilité de la fortune, de la fatale vieillesse, de la confraternité des hommes, dominent les intérêts de la guerre de Troie.

On ne travaille bien qu'avec passion. 11 n'est aucun sujet pour lequel un homme intelligent ne puisse se passionner : car tout objet, qui contient quelque chose

de l'Être, contient par là même une certaine beauté^ et mérite ainsi notre amour.

T. a raison :. il faut « que Dieu devienne pour nous un objet d'expérence. » — a Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. » 11 faut prier^ vivre en sa présence^ sentir à chaque instant Tinflux divin; autrement on oublie, on doute; on vit comme l'animal, on

déchoit. %

La vraie.prière. — Nous devons chercher par l'étude le moyen d'obtenir de Dieu les choses matérielles dont nous avons besoin; et pour les choses morales, les vertus, concevoir un vif désir, une sincère volonté de ^ les posséder; ce qui est encore employer le moyen providentiel. Car la volonté d'être bon est la route infaillible, naturelle et par conséquent divine^ pour arriver à la bonté. Ainsi la prière de celui qui demande la force d'être vertueux s'exauce d'elle-même, c'està-dire par une loi divine, par la même nécessité qui fait que la pierre tombe quand son soutien l'abandonne.

La prière de beaucoup de gens est une espèce de magie, — aussi insensée et aussi vaine que la magie vulgaire.

Sans doute l'homme a besoin de bonheur; mais ce

m LA LOI ifOI^ALE.

n^ôrt p»s m Id poursuivant qu'il r»tt#mt, il le r^n»

contre sur la route du devoir, -- l^ bonbaur M le sel de la vie; il n*en est pas Taliment.

Lp bonheur ici-bai pest que sur Ipp cb^foing;

VhQTfïïtie qui veut se feire but usurp§ : il est puAi pftr

l'ennui, par le n^albeur,

la culpabilité du pécheur est en raison directe de la grâce (des circonstances favorables au bien).

n est aisé de mesurer la yaleur moralf» 4'uno ac* tioU; mais pou pelle de Tagent, J^a culpabilité d'uD homme est eu raison directe de la quantité 4ogrftop qui lui a été départie, La grâe^, ç'e^t la somme des seeoura internes et ei^ternea que upus reeevona pour Mp§ la bieur

La société se perfectionnant^ les actions deviennent moins immorales^ mais non pas les acteurs. Tel qui eût autrefois assassiné sur le grand chemin, se contente aujourd'hui d'opérer d'une certaine façon à la Bourse.

De même que Dieu crée des espèces plus et moins

parfaites, et dans chaque espèce des individus plus ou

vmw oompletai gipsi il dppni $m bommis de» oiiû»-' siops, de» fftpiUté^ (lîYpriskaip pour .4tt#ip4ra h la vertu ut aeeopiplif da wntas oçuvr#j^. C'^st là ce ^m les thé^^r Ipgiens 9ppell/3Bt h ffrâce, Qu'en ^onalttr^ isontra «a Justice, §11 â^ïTiftoda h chacun d'après c^ qua cimun

a reçu? Les actions seront flm dU moins bornai d'une manière absolue ; mais les agents seront plus ou moins vertueux d'une manière relative. Aux yeux du souvar^irïjuga, rhomma qn^ vws jtga« oîminal vaut peuHit^ miaus qua vousi,

La ddotrine des t^éalagiens chrétiens sm la grfte« i^ un foodemeiit incontestable. Les cipconstapoes natu^î relies, sociales^ fortuite§mémA,danfl lesquelleft ehaen^ da nous est piaeé/ modifiant nos opinions et nos w(^ lontés,les saisissent, eomme un moule reçoit le plomb et en fait une balle. ^

Mais aussi notre responsabilité morale varie suivant notre fecilité d'âtrft honnêtes. C'est 1^ ee qui fait que nous jugeons (Fès>rQial autrui : nous ignorons les parti respectives de la grftce et de la liberté. Tel crimindl^ que frappe la justice humaine est peut-rétre pioins coupable aux yeux de Dieu que moi.

L'hommi n'est baurem qua pap sg faaulté da iauir, in§}beurem^ qua par si^ capacité âa «ouffrir. La laul moyan (i'gqQfQ\iT§ ^pn bopheur, Q'Q^t d-âttgoiefitar

Tune et de diminuer l'autre. Or, je crois que la vertu opère ce double effet. — Puis il y a le système des compensations. M. de France, prisonnier d'Abd-el- Kader, n'a jamais fait de meilleur repas de sa vie que le jour où il rongea des os de mouton sans pain, qu'il avait déchirés avec ses doigts.

Toute Texpérieifte de la vie mortelle ne suffit pas à nous dissuader de quelques sentiments inhérents à notre nature d'Être, à notre essence anté-humaine. Nous ne pouvons nous persuader que le bonheur complet n'est pas fait pour nous, que le temps n'est pas à nous, que la science ne nous appartient pas, que nous déclinerons par l'esprit, par les forces, par la santé. La jouissance pleine et entière de l'être nous semble notre droit et notre infaillible avenir.

Tout regret qui touche au désespoir est une impiété : il suppose ou un égoîsme qui rapporte tout à sa personne, ou un défaut de foi dans YÊtre^ lequel ne subit jamais dé perte ni de détérioration.

Vingt muids rangés chez moi sont ma bibliothèque.

Pourquoi l'homme qui trouve son plaisir dans sa cave est-il moins estimable que celui qui le cherche dans sa bibliothèque? C'est que la sensation est un

fait subjectif et individuel^ qui n'a pour .objet qu^une fraction très-bornée de Tétre créé (c'est-à-dire individualisé), au lieu que la connaissance est objective^ arrache Tindividu aux bornes du moi. Or, tout ce qui tend à donner à un être les perfections de TÊtre, à faire resplendir l'absolu dans le fini, est grand et beau. La sensation même devient noble dès qu'elle est un moyen de connaissance (la vue) ou même le goût, l'o^ dorât (ches le chimiste, par exemple).

Le dédain des individus les uns pour les autres est une conséquence naturelle des petits avantages que chacun possède. On marque son point en méprisant ceux qui n'ont pas ce qu'on estime en soi. Le philosophe, plus grand que tous^ comprend le dédain et ses fondements : il sourit et pardonne à ceux qui le dédaignent.

Les hommes sont généralement bons, quand leurs intérêts personnels né sont point en question. L'homme serait donc absolument bon s'il n'avait pas d'intérêts personnels; —Mais alors il ne serait pas vertueux; car la vertu consiste précisément à sentir ces intérêts et à les subordonner;

Mto

J'ftdiîilt^ l6d ^M qtû ëOQtiétiileilt QUil n'y à an mottde (l\ië de te iiialièfé> et qtii iié {Msutentpttsl méiiié dire ce que c'est que la matière.

Ia physiologie est une scieneo admirable et pleine d'an intérêt puissant ; mais il s'en iaut bien qu'elle expliqua tout l'homme t elle n'en sai^t que l'éooree \ elle s'arrête au seuil de la pensée. Un corps a touché ma main; les papilles du tact sont légèrement déprimées à travers Tépidernie^ voile protecteur qui amortit le choc. Un long filet nervetix, qui s'étend^ en s'unissant à d'autres^ jusqu'à la tnoelle épinière^ transmet l'ébranlement aux racines postérieures des nerfs ra-

LA l%NâÉ&. lit

chidi^tti. Lft inoéllei qtli le féçMi le Mi pÊÊê^t Ûé pfoôhé étt pfoôhè, jusqu'à l'encéphale, jusqu'aux Cetlu leê dé la sUMtànôë grisé qui revét les clrcdiivôluttoii^ du cérvèaU. Voilà donc une ou plusieui^ cellules é^tath ]èéê : &eÉt là tout ce qUé l'ânatoiuie et la physiologie peuTCfll nous apprendre^ Mais enti>e cet ébitinlemem d'une pâH^ lequel n'est qU'Uii mouvement^ Un dépla^ cément de molécules, et la sensation d*autfé part, qui peut être un plaisir ou une douleur avec févélatiM dé la présence d'un corps extérieur, en un mot, entre un mouvement et une pensée il y a un abîme, et les science» biologiques n^ peuvent le franebir.

t)n objet viiiible est placé devant m(A on plein jôuf. La lumière que chacun de ses points réfléchit vient tonner mf tnei yeux des côneâ innombrable^ dont les bases tepoiiént sur mei deux cotnéei^. Ces faiëCeftUl lumineux tratetsent en se i'éfractant l'humeur aqueuse, le cristallitti le cdrps vîtfé^ et tiennent placef inf chaque tétine les sommets d'aUtant de Cônes antàgoiiistéà des premiers. Voilk l'objet peint sut lés f étines, comme sur l'écran d'une chambre noire. Maintenant le§ té^ tbes, ébranléeis pat le choc de là lumièffe, transmet-' tent une impulsion aut nerfs optiques^ dont elle» n§ Sont elles-mêmes que l'épanouissement, puis auji tSk^ cines des mêmes nerfs, et de là à la substance grisé de» tubctcùlcs quadri jumeaux. Voilà donc lé mouve-» ment patti de» tétines et communiqué à Utie pottién

de Tenc^hale. Poussonst-le aussi loin que vous voudrez dans les. circonvolutions du cerveau et autour des ventricules ; doublons-le par le moyen des commissures ; faisons-le passer de gauche à droite et de droite à gauche : ce sera toujours un mouvement. Et puis après? Comment se produit la sensation, la vision? ^ — Le danger de la physiologie^ c'est de nous faire croire qu'elle a expliqué le grand problème, quand elle n'en a éclairé que les abords.

Si la sensation a lieu dans une particule matérielle> atome, cellule, etc., elle n'y est autre chose qu'un mouvement, une vibration, comme la chaleur, comme la lumière, comme le son. Or, un mouvement a lieu dans un sens déterminé, du nord au sud, de Test à l'ouest, de droite à gauche. La même molécule ne peut être emportée en même temps en deux sens opposés. Si deux mouvements sollicitent un même corpuscule, ils se neutralisent, ou s'additionnent, ou se soustraient, ou se* combinent et forment une résultante. — En fait le principe sentant, quel qu'il soit en nous, est capable d'éprouver à la fois et * au même instant deux sensa-^ lions distinctes^ contraires. La preuve qu'il les éprouve en même temps, c'est qu'il en souffre ou en jouit, les jugOj les compare. J'ai dans ma main droite un poids d'un kilogramme» un autre d'un demi-kilo dans ma main gauche : je les soupèse, et je prononce que Tun est plus lourd que l'autre. Si je plonge une main

dans Teau froide, Tautre dans Teau chaude, je ressens à la fois et le chaud et le froid ; car^ je puis dire lequel des deux me plaît ou me fatigue le plus. Ce qui sent en moi a donc éprouvé en même temps deux sensations distinctes et contraires. Voilà ce qu'une particule matérielle est incapable de faire. Donc le principe sentanty jugeant, pensant, n'est point ce qu'on appelle généralement de la matière.

(( Je ne crois que ce que je vois^ » disent les sceptiques d'estaminet. — Foyez-vous le vent qui vous frappe au visage^ la chaleur qui fait ruisseler votre front, la force qui secoue vos articulations quand vous touchez un appareil électrique? Dites au moins : « Je ne crois que ce que je sens. » Ainsi étendue, votre fanfaronnade sera encore inexacte : car vous croyez fort bien à votre raison et même un peu à celle des autres. Vous admettez que le soleil est plus grand qu'un fromage de Brie ; vous n'avez jamais vu qu'une seule face de la lune^ et pourtant vous daignez croire qu'elle en a deux. Vous croiriez certainement au théorème du carré de l'hypoténuse^ si vous saviez ce que c'est que l'hypoténuse. Pour croire à toutes les vérités que la science établit, il ne vous manque que la patience ou la capacité d'en suivre la démonstration»

Habitués à la vie que nous appelons réelle, nous

m LA t^SÊE.

sOiïiffiés itàp sceptique^ éfîtët^ deâ pbéâOiîlèités ûm tiiéitis técls, trtaîs moins cônriûë. Hoiis jdgeôrtS ndtrê destinée d'apfè^ Filldsiôil du j[)ài!lt dé vttë cdfllttittfl; On serait tôtit aussi traî et beâiicoiip pltts origîttàl ëi Vôh regardait lésdécôlris pât àéttfiètb. Pâf exemple i

Lef mot est-îl bieti eîf*cortscrit pkf mû doiiscïémê 1 ff^agis^iis-noti» jamais eri dehors du sëiitiâiènt dé notre action?

N^y a-t-il au monde qtf une route pour penser, le raisonnement, qui nous traîne comme des limaces, du principe à la cdftséquèftcë ?

L*intélligérice, fao^ Thùmaifiie peut^êttë, tnais Tàfe-» «olué, iié péùt-éllé É'exëtter tititfemefttî Et la ftdtré dégagée des organes agirâ-^t'^Ilë âiiisi 1

Quel^ âotit le^ tâpportâ ^tll Unissent rititëlligéncë erééë h là causé i^ùprémë? Eh qtioi hasremui âUpefii? Pàf qttoi en sdtiinies-hotis sépat'ésf

Il êû dés hommes qtil, s* enfermant dans leufs péf^ smmës, Hé peûVëirt clcjfiëetôîr î'idéë d'iiûé vie iimVëf^ èéllë, doflt ils tté fetâiëill qu'jihë partie. Né senfent^ilf pâÈ comBiéW dé choses se fdnt efl éux-'tfiétttës feaflS là partlëîpâtîôft de léuf tolonté et dëleiir întélHgëHcëîLâ cfrculàflûW, la digestion, là erdissance, ëttî., torts !ë* phénomènes physiologiques souvent méïïie îgttôi'és àtt sujet où ils s'accomplissent ; et, dans Tâme proprement dite, le désir, la mémoire, les actes qui échappëiit à îâ CcrnSdéftCê pouf tomber dans !ë domaine

p§ri4ent point de fiQus 1

Il existe sur ma cheminée un composé de plusieurs forces de la nature, de plusieurs forces constantes, universelles, telles que la pesanteur, Télasticité, etc., niumes pgr m *rti^e ipt^lligent pour un but QPmnaun

{ce\\ù (te mesurer le temp^), et iirBitée§ d^ns nm cer^

tainç unité qu'on appeUi? upe pepdirfe, -* Il y i* devant la cheminée un coippo^é de plusi/spr^ fprees organi-? sées et subordonnées les unes aux autres, telles que la pensée avec tous ses aspects, et les forces corporelles

qui 1^ siçrvpnt, 1^ s§ng, ie§ p§, \m m^^h ^^^^^ forces

Prpnisée§ ppyr m Wttt (^Qmmm? eeluv d'ie;^§t«r, de cpnqn^rjr et 4l? réali<§^r ^on^ nm forme finia la plus grande somme possible d'existence, -rr Gela 3'appeHe un homme.

Dieu n'a pas voulu que rhpmme demeurât r^tr^nché d^ns sa personne ; à chaque instant il fait entrer et sortir à trayers ces limites mobiles une fpule de forces auxiliaires par Ja nutrition et la sécrétion. C'est un fln^ et reflux. C'est presque le vaisseau de Thésée (excepté la force centrale et dominante, •fjYsiAovtxbv [xépoç, qui est toujours la même, quoique puissamment modifiée par toutes ces altérations dans les instruments dont elle dispose).

L'Ame n'est pas plus indépendante des circonstances extérieures (fortune^ éducation, etc.) qu'elle ne l'est des organes du corps. De tout cela résultent des habitudes^ des opinions, des volontés^ qui contribuent à former la personne.

' Ce qui détermine les contours, les linéaments de la personnalité, ce sont ses limites, les négations qui la circonscrivent, le nec plus ultra que la puissance créatrice écrit autour de chaque individu.

Que de faits produits par nous^ et dont nous cessons d'avoir conscience! par exemple, les mouvements des doigts nécessaires pour produire une note de musique sur la flûte.

Qui sait si les mouvements du corps qui aujourd'hui semblent naître d'eux-mêmes à la suite d'un acte de la volonté, n'ont pas exigé éT abord un travail, une étude des moyens nécessaires pour les produire, comme l'étude du doigté dans la flùte^ et si cette étude n'a pas été l'occupation laborieuse de nos premières années?

Quand l'homme se considère seul, il sent que l'Être est en lui, et il se trouve enclin à en nier la présence

ailleurs. De là Torgueil. Mais quand rhomme se convainc par quelque observation que l'être est encore au dehors, et qu'il y est même avec plus de puissance, alors le sentiment de l'existence de l'infini place son objet dans cet être inconnu, et l'homme tombe dans une profonde humilité.

L'orgueil est un sentiment naturel dans l'individu : il sent que TÊtre est. en lui. Que faut-il pour le corriger? Qu'il sente que l'Être est aussi hors de lui, et dans une mesure mille fois plus abondante. Ici comme ailleurs Terreur n'est qu'une bonne tendance isolée de son contre-poids légitime.

Quand je songe que, dans l'état actuel de l'homme, la pensée est assujettie à certaine disposition des organes, la mémoire à certaines traces mystérieuses empreintes dans le cerveau, et qui s'effacent et se renouvellent sans cesse, je ne puis m'empécher de croire qu'il est pour l'homme un autre état futur, où la pensée sera indépendante d'une pareille servitude.

Cette tendance à tout savoir (études), à tout pouvoir (ambition), à tout être (volupté), est un instinct qui indique notre origine et notre avenir.

4es ffpir^mes, quai de plus fnerveiUei|i£ quQ de Yoip U plupart 4*eRtre ^uj^ ^^itaçhep k pn, ^ deux, ^ troifii autres fiveG un amour supérieur à pet amour dQ soimêaje, se sacrifier poijr eux, vivre 46 leup vie et ^'^s■: pérer qu'en leur bonheur I — Quelle iovention divine que la paternité ! et en général quelle invention divine queFamour!

Saipt Augustin et ^^|[lfant h la coquille. — Moi je m^ eontente de Teai; qu^ la ooquille peut eontenii?.

L'opinion la plus fausse p^i pourtant découpée dans la vérité générale: ce sont les coupures qui en font Terreur ; comme IMndividu le plus imparfoit est pourtant taillé dans FÉtre. Ge sont les limites négatives qui en font un sot ou un méchant.

De la base de toutes les arêtes d'une pyramide levez les yeux, vous verrez le sommet; de toutes les sciences, levez les yeux, vous apercevrez les principes généraux de la philosophie.

Pourquoi a-t-on dit que les mathématiques faussent l'esprit? — Il y a pour l'esprit deux manières de voir,

LA pgNSÉp. )â9

la çJédwctJQij et l'intmljon. Lft prpmière est perfectionnée par les mathématiques ; la seconde est négligée, qt c'est celle qui sert le plus. Mille principes coexistent dans le monde de la pensée ; ils se modifient Fun r^iltra, 0t votre détermination doit être la résultante de toHS ees principes combinés. Or, souvent il arHve que le rn&tbématieian n'en considère qu'un seul, dont les conséquences, n'étant plus restreintes alors par la pression des principes rivaux et également vrais, se développent monstrueusement dans le vide.

Il feut sans doute être conséquent, et tirer les conclusions de ses principes; mais chaque principe doit être limité dans ses dévetoppements par la pression qu'exerce sur ses conséquences le développement simultané des autres principes également vrais.

Or, rbomme ne pouvant jamais posséder tous les principes, lesquels alors se feraient contre-poids et maintiendraient ^équilibre de la raison, il arrive nécessairement que les quelques principes qu*il possède, se trouvant isolés de leurs co-principes rivaux et modérateurs, se développent dans le vide et prennent des proportions exagérées.

C'est là une source féconde d'erreurs.

La certitude et le 4oi|te se toi^chei^t par des graçlation^ ipseqs|bles, qi^'on appelle la prpbabilité ; comme

la lumière et Tobscurité se fondent dans la pé* nombre.

Le vrai critérium^ c'est Févidence. La vérité frappe Tesprit d*une lumière qu'on ne peut méconnaître. L'homme Tembrasse dès qu'il la voit, comme l'enfant sa mère.

Le vrai ne se montre pas à nous dans ses principes, mais dans ses applications. Acceptons donc ces applications lorsqu'elles sont évidentes; l'induction se chargera de nous y montrer quelquefois les principes.

Quand vous avez une foi vive en une vérité, cette foi ne vient pas d'une longue déduction en quelque sorte mécanique 9 mais d'une intuition instantanée. Vous voyez la conséquence la plus éloignée renfermée dans son principe, lequel vous semble évident. Vous embrassez d'un seul coup d'œil cette inclusion alternative des conséquences dans les conséquences, et enfin dans la proposition première. L'évidence seule produit la certitude.

Le sentiment est une "manière de connaître moins distincte, mais plus étendue et plus rapide que le raisonnement : c'est une espèce d'intuition. C'est lui qui

dévoile à Tartiste un monde entier que le raisonnement pede claudo ne pourrait jamais atteindre. Cette vue d'ensemble, cette intuition précède le raisonnement. Il'y a aussi une intuition qui le suit. A celle-là rbomme atteint rarement; ce serait le triomphe de l'intelligence humaine.

En proscrivant l'intuition du bon sens, les savants, ou prétendus tels^ avec leur minutieuse expérience et leur certitude étroite, semblent vouloir substituer le toucher à la vue. Leur raisonnement a la sûreté et aussi les limites de ce premier sens. En dépit de leurs dédains, le genre humain continue à se servir de ses yeux.

Ces gens-là me font l'efiet du plus égrillard des personnages de Molière, qui, s'affublant d'une robe de docteur, vient gravement conseiller au Malade Imaginaire de se crever un œil pour mieux voir avec l'autre.

Un aveugle se moquait d'un voyant qui croyait au soleil. Pouvez-vous le toucher? disait-il.

La méthode philosophique que je conçois consiste à ouvrira tous les faits, à toutes les évidences, les portes de son âme, et ensuite à les coordonner. Le vrai

m L4 PBNSËE.

6#H) P^ilt rester nveç le vrai ; Terreur est f^iet^Q f^f Ifi fyfçfmnt^iion, comme Téçume.

Il y a une intuition qui suit Texamen minutieux du raisonnement, comme il y en a une qui le précède.

La {Hremière vue, celle du bon sens, l'intuition instinctive, présente les objets d'une manière indistincte, mais proportionnée à leur importance relative. L'atten* tion ou rétude grossit les uns et laisse les autres dans Tombre. Elle rompt l'équilibre du sens commun, et crée le pédantisme, qui n'est que Testime exagéré^ d^un homme polir ses préoccupations.

Il y a des pédants frivoles, comme des pédante lourdauds, des pédants de salon comme des pédants d'école. Le maître de danse de M. Jourdain n'était pas moins pédant que son maître de philosophie.

Parmi les docte§, le vrai philosophe seul n'est pas pé • dant, parce que seul il assigne à chaque çhosç s^ yéritable importance. Chez lui J'étude complète a rétabli l'équilibre du bon sens. .

Ne croira que ce qu| ^st prouy§ iQathématiqu§m#nt, ç'ei^t jsouvept fern^er les yeux à la vérité. Qu§ de

LÀ ÊÈlil^ÊE. M

ctaasé& yffkië§ ne §èrit pu» pTOHiéèë ! Hiéii ffm pf*ôiWé eh physiquCj en chîtiiie, en physiologie.

Les pi^éjugés sont les conséquerides trës-lo^quéS tirées pkt la raison publique dé principes Vrais dik fâui, mais généralèriient àddptés.

Quâiid les principes d'urié société sont raisofÉinableSv lés préjugés soilt ûrié fort boniie chose : iié sont ûëê tables de logàrithrtiés toutes faites et qu'ori Éiceépté de côilflaliçé pdtir ti'ôtre pas obligé dé récomfliëftÉîéf }ê calcul.

On ne crie contre les préjugés que dans les époques cil Ton attaque les principes*

li y a des gens qui haussent les épaules quand vous leur parlez d^une réalité qu*ils ne peuvent toucher dé leurs mains et voir de leurs yeux. Comme si leur adhé^ sion était nécessaire à, rexistence de la vérité! Combien y a-t-il dé Français aujourd'hui en 1877 qui connaissent Texistence des Valvules, découvertes en i603 par Fabrice d'Acquapendente, de ces admirables écluses répandues sur le trajet de nos veines, pour prévenir le re^ flux en arrière de Tondée sanguine?. Cela empêche-t-iî lesdites valvules d^exisler et de^ fonctionner? Supposons qu'il y en ait seulement un millier sur chaque corps huniain ; il y aurait donc en France quarante tnil- IméB db valvules bieii ordonnées^ bien réglées^ qui

travaillent admirablement^ sans la permission du suffrage universel. Que dire après cela des gens qui prétendent qu'une vérité qu'ils ignorent est pour eux comme si elle n'existait pas? Mon chat raisonnerait de la même façon, s'il pouvait raisonner et qu'on lui parlât des revenus de son maître. Il n'en est pas moins vrai que, si son vieil ami n'avait pas sa pauvre petite pension, maître Puss ne recevrait pas chaque jour ses cinq centimes de mou. L'ignorance d'une vérité n'empêche pas cette vérité d'exister; cette ignorance nous dégrade seulement, et nous relègue au rang des animaux inférieurs.

La vérité existe indépendamment de notre connaissance : nous pouvons l'ignorer quoiqu'elle soit, la deviner sans qu'elle nous soit prouvée invinciblement ; et alors nous ne la possédons pas moins^ quoique nous la possédions à titre illégitime. C'est ce qui arrive à chaque instant dans la vie. Exiger toujours une démonstration, c'est, il est vrai, se garantir de quelques erreurs, mais aussi se priver de nombreuses vérités. M'est-il prouvé que Rouen existe encore à l'heure qu'il est? — Cela ne m'empêche pas de prendre mon billet pour Rouen au chemin de fer.

La vérité et la certitude sont deux choses très-distinctes. On peut atteindre l'une sans l'autre* Les sciences physiques atteignent souvent la vérité sans pouvoir

légitimer leurs résultats aux yeux de la raison mathématique. L'induction, leur grand levier, est un moyen de découverte puissant, mais d'une légitimité contestable. G*est l'instrument vraiment humain; il donne le vrai, sans arriver à Tabsolument certain. Nous sommes convaincus après coup qu'il a donné le vrai, quand ses prévisions se sont toujours réalisées; mais avant cette preuve, qui elle-même n'est pas absolument infaillible^ le produit de Tinduction était vrai sans être certain.

C'est une singulière et bizarre prétention de l'homme de s'imaginer que la vérité dépend de la connaissance qu'il peut [may or may not) en avoir! Un fait est certain pour nous quand nous n'en doutons pas : il est douteux ou faux quand nous en ignorons l'existence ou la preuve î Comme si notre opinion, quelle qu'elle soit, pouvait rien changer à ce qui est I — Un fait n'est ni certain ni douteux : un fait est on n est pas. Il se moque bien de ce que nous pensons de lui.

La connaissance d'un objet nous vient souvent par plusieurs sens. Ces perceptions partielles se réunissent, je ne sais comment, en une vue unique. L'âme oublie les diverses origines de cette connaissance; elle voit l'objet d'une seule vue, intuitivement...

146 LA PËNSÉB

Quand une explication n'est pas adoptéesur-lenshàmp, on peut conclure ou qu'elle n'est pas suffisamment développée^ ou qu'elle n'est pas vraie, c'est-*à-dire complète^ c'est-à-dire encore partant d'un principe assez élevé. Le propre d'un principe très-êlevé, c'est d'embrasser une longue série de conséquences^ de rendre raison d'un grand nombre de phénomènes. Celui qui posséderait le premier de tous les principes embrasserait dans sa vaste synthèse tous les systèmes, et pourrait montrer dans leur tendance exclusive la cause de leurs erreurs. — Qu'est-ce qu'un faux système? un principe modifiable pris pour un principe absolu; un principe qui, privé de la pression atmosphérique des autres principes, prend un développement excessif. Tous les objets créés se {»*essent, se limitent mutuellement. S'il n'y avait pas de rivage, l'Océan envahirait le monde : s'il n'y avait pas d'animaux carnivores, les espèces se multiplieraient à l'excès. L'équilibre du monde subsiste par la coexistence des principes opposés, subordonnés à un premier principe : ainsi en est-il de l'équilibre de la raison.

Nous ne nous rappelons pas nos sensations; nous nous rappelons seulement les idées qui les accompagnaient, ou celles que nous nous en sommes faites. Voilà pourquoi forsan et kxc olïm.

C'est un fait bien remarquable que la transformation

LA PENSÉE. 14t

des hommes par Tadoption de nouvelles pensées. (Les hommes meurent et se succèdent : Topinion vit et 8*é« pure.) C'est ce qu'on appelait en certain lieu prendre r esprit de la maison.

Dans nos rêves nous imaginons faux, mais nous jugeons juste : la partie intérieure et intellectuelle de nous-mêmes jouit de toute sa rectitude; la partie qui a rapport aux sens est seule égarée. Il en est de même de la vie : nous jugeons toujours juste quand nous percevons un rapport ; nous ne nous trompons qu*en affirmant des rapports où nous n'en avons point perçu. Ce sont les faits qui nous manquent. Qui verrait tout jugerait bien tout. Dans la vie, comme dans les songes^ nos organes imparfaits et des circonstances tronquées ne nouJ donnent que des connaissances fautives parce qu'elles sont incomplètes*

Une souffrance de Thomme, mais en même temps une gloire, c'est de chercher toujours l'absolu, ne pouvant atteindre ici-bas que le relatif. Ainsi il se tourmente pour arriver à la certitude, tandis que sa nature ne comporte (le plus souvent) que la probabilitéi

On définit quelquefois la certitude « la connaissance sans crainte ni danger d'erreur, d II s'ensuit qu'un homme ii/e sait jamais s'il est << certain; » Il peut Hien

se savoir sans crainte; mais que de fois il s* est cru faussement sans danger. Segubus zkàt, non tutus.

Le mot certitude est un de ceux dont on a le plus abusé. On devrait le proscrire de la discussion. Vous demandez s'il y a quelque chose de certain. Qu'enten^ dez-vous par là ? Il existe quelque chose^ beaucoup de choses, et nous en connaissons quelques parcelles ; voilà tout. — On a défini la certitude a la connais-sance sans crainte ni danger d'erreur. » On ne s'ap'erçoit pas qu'on fait ainsi de la certitude une chose étrangère à l'appréciation de chacun. Je puis bien sa-* voir que je possède une connaissance « sans crainte d'erreur^ » puis-je savoir aussi quand je la possède sans danger? Je suppose que j'aie deux opinions, Tune fausse, Tautre vraie. Je les crois également sans crainte d'erreur (c'est la supposition). Que signifie à leur égard la question : a Etes- vous certain? » Si elle équivaut à ces mots : « Croyez-vous sans craindre aucune erreur?» elle a un sens; mais alors la certitude n'est pas incompatible avec l'absence de vérité. — Si la question signifie : a Croyez-vous sans danger d'erreur?» je dis qu'elle est insignifiante. Ce n'est pas moi qui puis savoir s'il y a a danger d'erreur, d Car je pense toujours qu^il n'y en a pas quand je crois; quoique alors même je puisse très-bien me tromper;

On voit^ dans tous ces efforts pour obtenir un crité« rium de certitude, Téternelle et vaine aspiration dé

l'homme vers l'absolu. Il s'indigne de ne pouvoir s'af-firmer à lui-même qu'il possède la vérité. Il a beau faire, Tabsolu n'est pas de ce monde.

Les philosophes font grand bruit du critérium de la certitude et croien t que tout est fini quand on Ta trouvé ; comme si tout se bornait pour l'homme à éviter l'erreur, et qu'il n'eût pas besoin de connaître la vérité. Il s'agit de chercher, moins ce qui est certain que ce qui est vrai. Grande serait la pénurie de notre intelligence, la vie et la pensée deviendraient impossibles, si nous tenions à n'admettre que le certain à Texclusion du vraisemblable.

J'ai connu un chimiste qui voulait préparer luimême sa nourriture et ne la composer que des sucs purement nutritifs. Il tomba dans une affreuse maigreur et faillit mourir. Toutes les sciences qui ont fait des progrès [à l'exception des mathématiques pures (1)] se sont peu embarrassées de la certitude absolue.

On ne saurait croire combien l'homme a naturellement le sentiment de la durée absolue. Il faut toute l'expérience de la vie pour apprendre à l'homme quon ny trouve pas de temps pour tout. Le Jeune homme croit qu'il aura des forces et du temps pour toutes les

(1) Qui ne sont qu*une tautologie : A « A.

ISO LA PBNSâB.

études. Il raisonne a priori d'après le sentiment intime de sa durée étemelle. Noble souvenir de son origine ; cet aigle prisonnier déploie ses ailes, comme sll posi» sédait Tespace.

Aimer Tabsolu est une noble tendance ; exiger l'absolu dans les choses d'ici-bas est un rêve dangereux.

Du nectar idéal sitôt qn*il a goûté, L* esprit humain répugne à la réalité.

Le monde marche fort bien avec des à-peu-près.

L*amour, Tamitié. — Nous n'aimons et ne pouvons aimer qu'une chose, la perfection, TÊtre. Nous l'aimons partout où nous croyons le voir. — Dans Tamôui: physique, nous aimons la beauté des formes, cette perfection éphémère dont la nature revêt chaque sexe, comme d'une robe pontificale, jusqu'à ce qu'il ait ae^ compli son rôle dans l'office divin de la reproduction. Quel droit avons-nous de nous plaindre si plus tard on n'aime plus en nous ce qui n'est plus en nous? — Dans nos amis nous aimons d'ordinaire ou une société aimable, qui nous fait passer le temps agréablement ; ou des appuis dans les luttes de la vie, des forces auxiliaires qui augmentent notre force ; ou enfln des qualités morales, innées ou acquises ; nous aimons un rayon de Dieu en eux. Dans les deux premiers cas, ce n*est pas,

à proprement parler, ramitié, c'est une extension de régofsme. Un ami de ce genre, et ce sont les plus ordinaires, c'est un meuble agréable, qu'on abandonne dès qu'il cesse de Fétre, un bâton qu'on rejette quand il se brise. —* La dernière espèce d'amitié, c'est presque de l'adoration.

Le désir d'être aimé pour sa personne est une extravagance et une usurpation. Sachez bien qu'on ne doit, qu'on ne peut aimer en vous que l'Être qui y est, c'està-dire ce qui s'y trouve d'aimable, jeunesse, beauté, grâce, esprit, talents, etc. Quand tout cela est parti, que voulez-vous qu'on aime dans cet individu qui porte votre nom?

Et pourtant nulle créature humaine n'est tellement dépouillée, tellement ravagée par la vie qu'elle ne contienne encore assez d'être pour légitimer un attachement profond. La charité chrétienne l'a bien compris, quand elle retrouve en quelque homme que ce soit « Timage de Dieu. » Montaigne a dit quelque chose d'analogue dans son délicieux chapitre de t Amitié, Il aimait Etienne de la Boétie non pas seulement pour ses qualités et ses talents, mais « parce que c'était lui, parce que c'était moi. »

Si l'adolescanoe a des instincta droits <tTertueiaqu«

n'a plus rftge mûr, gardons-nous bien de les appeler illusions. L'homme les conserverait toute sa vie, si son activité morale, comme une sève généreuse, n'était absorbée au profit de cette branche gourmande qu'on appelle les intérêts positifs, CURIS HUJUS ViTiE.

L'état de développement auquel l'Européen parvient de nos jours n'épuise pas plus la destinée possible de l'homme, que Tétat du sauvage, arrêté sur les plus bas échelons de la sociabilité.

La vie ordinaire n'est pas nécessairement la vie la plus naturelle. Le langage ordinaire de même. Le perfectionnement est plus naturel que l'atrophie. Les circonstances extérieures, la volonté per\'ertie compromettent souvent le développement normal ; et nous prenons la déviation pour la règle.

Il est des armes à feu qui baissent quand on les tire. L'esprit humain est de ce nombre ; pour atteindre le but, il faut viser beaucoup plus haut.

La mémoire est la perspective de la vie. Elle jette autour du présent des lointains de plus en plus fugitifs, et par une dégradation harmonieuse des teintes, c'est-

à-dire des impressions diverses, elle fait dechaquemoment de l'existence le centre d*un horizon nouveau et un tableau plein d'ensemble et d'unité. Uhomme sans^ mémoire est un myope, qui ne voit rien à distance.

La mémoire forme un tout des différents moments de la vie ; comme la sensation en fait une des différentes parcelles ou forces isolées du corps. Celle-là nous assure notre unité personnelle dans lé temps, comnfe celle-ci dans Fespace. #

C'est une chose remarquable comme, par suite de la grande habitude, Tàmê de l'ouvrier ou de l'artiste (violoniste par exemple) parait s'étendre jusque dans les outils et instruments dont il se sert .

A ceux qui se flattent de ne point changer d'opinion, je réponds que ce qu'on appelle notre opinion n'est que la somme de nos expériences et de nos observations, lesquelles s'augmentent à chaque instant. Vous voulez que la somme reste la même quand les nombres qui la composent changeht de jour en jour !

Je ne conçois Timmutabilité d'opinion qu'à l'une de

• ces trois conditions : ou posséder dès l'abord toutes les

connaissances possibles; ou maintenir opiniâtrement

ses conclusions malgré le changement des prémisses ;

ou enfin, ce qui arrive le plus souvent, aborder la

science et la vie avec un parti pris de ne voir et de n'admettre que ce qui confirme notre manière de penser.

Dans nos jugements réciproques, E. garde sur moi un certain avantage : je sais que du haut de son érudition il dédaigne mon ignorance; et il Va pas assez d'esprit pour voir que du haut de mon Iwn gens j'estime à sa juste valeur son érudition.

Les anciens voyaient l'arbitraire partout dans le monde physique; miracles, lectistemium , etc. Les sciences physiques y ont montré des lois. Oh I quand sera créée une statique pour le monde moral I

On dit : le paysan russe est au moins aussi heureux que Touvrier anglds. -^ Est-ce que vous croyez qu'une huître ne soit pas aussi heureuse qu'un bœuf, un bœuf qu^un chien, mon chat que moi? Leur bonheur peut être égal, mais le bœuf est plus développé, plus parfait, que l'huître. J'aime mieux être bœuf.

' On ne saurait dire à quel point notre bonheur est in^ dépendant des événements extérieurs. On fait du bonheur avec toutes les positions de la vie.

Ceux qui croient qu^e Thomme le plus malheureux est celui qui éprouve le plus d'événements fâcheux, ne savent pas que souvent nos plus vives jouissances ne sont que le revers d'un malheur. Cette mère embrasserait-elle si tendrement son fils, si elle n'eût tremblé de le perdre ? Cet homme mangeraii-il avec tant de plaisir son morceau de pain noir, s^il n'avait souffert de la f^um?

La vie des êtres bornés est pour eux un bienfait, mais un bienfait borné ; c'est ce que le vulgaire exprime avec ces Jérémiades sur a le malheur de la condition des mortels. » Plus un homme est vertueux et développe d'être en lui, plus aussi la somme de son bonheur est grande. Il ne s'agit pas^de comparer le sort du a juste persécuté » et de « Tinjuste triomphant » [fat vu Vimpie adoré sur la terre, etc.), sotte comparaison qui glisse sur l'enveloppe du bonheur et croit en avoir pénétré l'essence ; qui suppose que le bonheur est dans les objets extérieurs et non dans le sentiment plus ou moins vif que ces objets nous procurent !

,,,Non siculse dapes Dulcem elaborabunt saporeiû,

n s'agit de savoir si tel homme, quelle que soit la somme d'accidents heureux et malheureux que le hasard lui prépare, ne sera pas plus heureux en pratiquant la vertu qu'en se livrant au vice. La question

ainsi posée, quel homme tle bonne foi peut hésiter à la résoudre ?

Selon ma conviction profonde, ce vers de la Fontaine

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux

renferme une vérité incontestable. Toutes les jouissances de la civilisation ne rendent plus heureux ni les particuliers ni les peuples. L'homme est renfermé . par la nature dans une infinité de cercles concentriques, qui bornent fatalement ses jouissances et Texpansion de son être. Le premier cercle est celui des besoins matériels : l'homme vient-il à le franchir, il en trouve un second qui le presse non moins douloureu* sèment, c'est ou Tambition, ou la vanité, ou la douleur morale, le doute religieux, Fisolement ou même sim* < plement Tennui. Pî'imo avulso^ non déficit aller,

A quoi bon, dira quelqu'un, avancer vers ce qu'on regarde comme le bien-être ? — Hélas ! répondrai-je, à quoi bon avancer dans la vie ? L'un et l'autre progrès sont également commandés par là nature. L'homme tend sans cesse à croître en être (comme son corps à grandir) ; il tend à franchir une à une toutes ces haies dans lesquelles son bonheur est parqué, au risque d'en trouver de plus hautes à franchir.

La justice de Dieu ne s'exerce pas principalement

par la distribution des événements, mais par TimpressioiT diverse que ces événements produisent sur Thomme de bien et sur le coupable. Félicitas tota in habitu animi

est (Val. Max.).

Les événements extérieurs, la richesse, la prospérité, les divertissements^ les fêtes, ne sont que les vases où peut être contenue une essence précieuse, le bonheur. Oh î qu'il y a de ces vases qui sont vides ! qu'il y en a qui portent une fausse étiquette I Celui-là seul le sait qui les porte à ses lèvres : les autres, qui le regardent, sont trompés par Tinscription. a Que de plaisirs savoure ce riche, ce prince, ce roi ! » disent-ils. Ignorants ! le flacon est vide. — De là tous ces jugements ridicules sur a le bonheur du méchant et le malheur du juste. )>

« Toute plante trouve ici-bas sa sève, fdt-ce dans la fente d'un rocher. Ainsi tout être> dans quelques circonstances que le sort Fait placé, peut y trouver son bonheur, s'il sait l'y faire et le mériter.

L'homme n'a qu'une certaine capacité de jouir, de souffrir^ de s'indigner, d'admirer. Ceux qui l'appUquent tout entière à des objets qui n'en valent pas la peine, ressemblent à ces thermomètres peu étendus, qui

158 LÀ PBNSÊE.

montent à leur plus haut degré à la moindre élévation de température, et qui ensuite ne peuvent marquer les grandes cbaleurs.

C'est la destinée de l'homme d'être borné dans Texercice de toutea ses facultés, et par conséquent dans les jouissances de sa sensibilité. Il a beau les étendre, elles rencontrent tôt ou tard leur limite ; limite d*autant plus douloureuse qu'elle est placée plus loin « du centre. Celui qui trouve sa borne dans la volonté des hommes conserve une espérance raisonnable de la franchir ; et, comme il ne connaît que cette limite, il croit que cet obstacle seul le sépare du bonheur. Mais l'homme qui, après avoir franchi toutes les circonvallations des besoins vulgaires, se trouve face à face avec le mur d'airain que lui oppose la nature des choses, celui-là est saisi de désespoir : il est sorti de l'atmosphère que la Providence a préparée pour l'hofiame ; il manque d'air ; il étouffe (Louis XIV, Louis XV).

Un plaisir est presque toujours le revers d'une souffrance, — et une souffrance, la compensation d'un plaisir.

La part de bonheur que la Providence nous accorde ressemble à la portion de terre de nos héritages (si

LA PBNSÈB. 160

BOUS avions tous des héritages I ). Elle est bornée en étendue (et en durée), mais immense en profondeur.

n y a dans les moindres recoins de la vie asse« do jouissances cachées pour qu'une créature sensible en puisse tirer du bonheur.

L'illusion qui nous dérobe la fin prochaine de notre vie est un de nos biens réels. C'est le fond du théâtre, qui substitue un lointain sans borne à un espace limité et étroit. Dieu^ le grand décorateur, a arrangé cette perspectivc'pour notre bonheur. Pourquoi vouloir la détruire sous prétexte d'une plus grande vérité ?. — A cinquante ans je range mes livres, j'étiquette chaque volume, je me fais mon nid pour vingt ans encore : demain peut-être je ne serai plus ; mais aujourd'hui j'aurai joui de cette pecspective de vingt années d'une vie (louce et calme,

n y a ^ans Tâme humaine plus de sentiments en germe que les événements extérieurs n'en peuvent éveiller ; comme il y a dans un piano confié à un enfant plus d'harmonie possible que ses doigts inexpérimentés ne peuvent en faire jaillir.

L'homme est capable d'une certaine dose d'activité

qu'il peut dépenser tout entière même sur les plus minces objets. Un maître de danse déploie autant de sérieux pour faire exécuter son ballet, qu^un procureur général pour défendre Tordre et la loi. Yatel s'est tué parée que la marée n^arrivait pas.

La digestion et Tabsorption assimilent les forces dont Tensemble constitue la puissance unique qui sert notre volonté. — L'étude, Texpérience réunissent des jugements, des idées dont Tensemble donne naissance à notre Weltansicht, à notre manière de voir, principe de toutes nos déterminatioas.

La propriété a bien plus de cbarmes pour le pauvre que pour Tbomme très-riche, parce qu'elle se confond pour celui-là avec la jouissance. Le pauvre voit son jardin tous les jours, à toutes les heures. Il le cultive, il en connaît tous les détails. Pour le riche qu'est-ce que la propriété d'une terre qu'il n'a jamais visitée, d'une maison qu'il ne connaît pas ? C'est le droit d'en disposer, chose abstraite et non réalisée. Ce n'est pas même la possibilité de jouir : car toutes ces possibilités se font concurrence l'une à l'autre, et se détruisent mutuellement. Ni le temps , ni la santé ne suffiraient à toutes ces jouissances que lui permet la loi. C'est ainsi que Tinflexible nature rétablit l'égalité, que viole

inutilement l'imperfection nécessaire des sociétés humaines.

Nous payons le bienfait de vivre par Tinconvénient de vieillir.

Il en est des saisons de Tannée comme de celles de la vie : quelque bien conservé que soit Fautomne, il présente des signes qui indiquent le déclin : les matinées sont brumeuses, les soirées fraîches, la nuit précoce et longue.

Les différents âges de la vie sont autant de rôles que nous impose la nature, et pour chacun desquels elle nous donne un costume. Les cheveux blancs siéent bien à celui qui se conduit selon ses cheveux blancs : mais être vieux et faire des folies de jeune homme, c*est aller au bal en robe de juge.

Il faut se mêler aux luttes de la vie pour en goûter les émotions ; mais en même temps on s'expose à ses dangers et à ses douleurs. Le repos qui renonce aux émotions pour échapper aux douleurs est peut-être, sous le nom d'ennui, le pluà cruel des supplices. L'activité morale, n'ayant plus alors d'objet, se replie sur elle-même et se dévore. Cette position de calme plat

IdS LA PENSÉE.

n*e8t pas dans la nature : TÊtre ne s'individualise (Dieu ne crée) que pour agir. C^est dans les profondeurs de son infini seulement qu'il goûte le repos. — Pour se reposer, disait un saint prêtre, ^éternité est assez Ion- / gue.

Quand quelqu'un a exprimé de vous une opinion défavorable, le meilleur moyen delà détruire c'est de lui laisser croire, non qu'il s*est trompé, mais que vous vous êtes corrigé.

Les boutiquiers des quartiers riches de Paris, toujours bien mis, bien peignés, bien obséquieux pour les opulents acheteurs, dédaigneux pour les pauvres passants, ont évidemment quelque chose du snobbtsm anglais. Ils sont orgueilleux de leurs talents serviles. Ils rendent aux pauvres tout le dédain qu'ils reçoivent des riches. Il est vrai qu'ils vivent avec les grands, mais à leur porte.

Nul n'est coupable par ce quil croit, mais par ce qu'il fait : car la croyance est involontaire.

La croyance légitime à une religion positive est une question de critique historique. Or, une erreur de cri'* tique historique ne saurait être un crime.

L'humanité serait bien à plaindre si la vertu, si la droiture de nos sentiments dépendait de, et ne pouvait subsister sans, la vérité complète et absolue de nos systèmes. De même, si Talimentation et la santé dépendaient de la connaissance scientifique que nous

pouvons avoir de Taction des aliments^ du mécanisme de la digestion, etc. Heureusement l'instinct supplée à la science : on mange parce qu'on a faim, on choisit ses aliments, parce que Tappétit les indique. Ainsi dans la conduite morale, on sent Tinstinct du bien, du beau, du saint, avant de pouvoir en rendre raison par la métaphysique.

L'idolâtrie, ou l'anthropomorphisme ^ ce qui est la méme^hose, loin d^étre un crime envers le vrai Dieu, est une nécessité de notre faible intelligence. Elle rapproche Dieu de nous, tout en altérant son idée. Ceux qui n'y ont point recours risquent fort de ne pas atteindre Dieu par l'amour, et de rester athées en fait^ pour vouloir être trop purs en théorie. — Epaississezmoi un peu la religion^ disait madame de Sévigné.

On m'affirme, on me persuade que ma mère est là, devant moi, cachée derrière ce voile. Je le crois, je lui adresse les plus affectueuses paroles. Mais on i]|'avait trompé; ma mère était absente. Quand elle apprendra ce qui s'est passée s'indignera-t-elle contre moi parce que j'ai perdu devant un voile vide les témoignages les plus tendres de mon amour filial? Non; elle sera touchée^ et prëhdra pour elle ce qui en réalité s'adressait à elle.

Dieu, dans son immense bonté, permet que Thomme se fasse une vérité en la taillant dans Terreur. Avec des dogmes faux le croyant associe tant de sentiments vrais! Sous les croyances qui sont diverses est le sentiment religieux, qui est un.

Le vrai moyen de salut pour les églises chrétiennes et pour l^urope qui leur appartient, c'est de ne point insister sur un symbole exclusif de foi, de laisser libres les opinions relatives aux faits' et aux dogmes, et de s'attacher à Téternelle et universelle morale.

Aux imprudents fanatiques qui affaiblissent la clarté et Tautorité de la loi naturelle, pour mieux établir la nécessité d'une loi révélée, dont ils exaltent la sainteté^ on peut demander comment ifs savent que cette loi révélée est sainte, sinon en la rapprochant du sentiment moral intérieur que chacun de nous porte en soi, de la non scripta, Bed nata lex. Car dire que la révélation eit sainte parce qu'elle est conforme à la révélation, ce serait une absurdité dont eux-mêmes ne sont pas capables*

Dans les Débaii du 5 juillet 1840 est cité le serment que prononça Salomon Herschel, premier rabbin, d'a^* près Manassès^ben-Israêl et Mendelsohn^ pour prouver

que leur religion n*ordonne point de terser le sang chrétien. Ges hommes croient donc, comme tous les sectaires honnêtes» qu'une religion ne saurait être sainte et divine qu'autant qu'elle est conforme à la sainte et éternelle loi naturelle? C'est donc le sentiment moral qui est le standard sur lequel on doit vérifier la sainteté des formes religieuses.

Il est dangereux de substituer à la raison éternelle qui parle au fond du cœur de chaque homme, une formule écrite quelle qu'elle soit.

Quand on a voulu y substituer la voix d'une Eglise, on a eu un horrible fanatisme*

L'unité spirituelle dans l'avenir sera l'unité intrinsèque de la vérité^ et non l'unité factice d'une formule toujours imparfaite. En cela^ comme en tout, la nouvelle doctrine substituera le culte de l'absolu à l'adoration de son image* On adorera Dieu en esprit et en vérité*

Dieu étant le beau et le bien absolu, tout ce qui nous Communique le beau et le bien impersonnel constitue le vrai Culte. Il ne faut donc point refidt^ une iiturgioi mais cultiver l'art, la science^ la poésie» elc«i

LIES REUaiOMS. i6ft

enseigner^ écrire, et surtout faire du bieûi former des assodationft charitables^ etc.

On donne généralement à la doctrine monothéiste des Hébreux une louange exagérée. Le monothéisme est certainement une doctrine très-vraie et fort supérieure à toute autre, si Ton y joint une vraie notion de Dieu, celle de cause infinie, intelligente, bienfaisante^ présente partout, sans corps, sans limites, sans passions^ sans variation d'aucune sorte, sans aucune des imperfections qui accompagnent chez nous la personnalité. Mais si Ton y attache la notion d'un Dieu per* sonnet^ corporel, passionné, jaloux, violent^ inconstant, vindicatif, alors je ne vois pas qu'il soit essentiellement supérieur à Faction multiple et panthéistique du polythéisme. Je sais que les dieux des païens étaient fort imiporaux; mais la pluralité, la multiplicité des dieux n'est pas nécessairement le culte de Jupiter et de Mer«cure* L'essence du polythéisme, c'est l'action divine partout présente et indépendante de telle ou telle personnification« Eh bien! le polythéisme ainsi conçu peut être supérieur au monothéisme de certains peuplesi

J'ai toujours été très^frappé de cette parole de la prière de Jésus : « Que ton nom soit SiJ^XTiFiÉ» » 11 sentait bien que, sous le nom de Dieu, l'ignorance et

la grossièreté des hommes plaçaient uiïIb conception qui avait besoin d'être purifiée pour devenir sAiims.

C'était déjà une tendance à reconnaître un dieu impersonnel^ que de dire avec TÉvangile qu'aimer Dieu c'est obéir à ses commandements. Le pôle, contraire, ce sont les extases d'amour des mystiques.

Quand on a commis la faute de substituer, comme règle de sa conduite, une morale écrite à la voix de sa conscience, oh en porte la peine en subissant toutes ses terreurs.

Le christianisme naissant n'était pas aussi saint qu'il l'est devenu, depuis que Thumanité a identifié en lui ses aspirations pieuses, ses espérances et ses vertus.

L'unité spirituelle provisoire consiste à ce que les idées diverses de chacun soient des cercles concentriques plus ou moins larges, taillés dans le même fond, la vérité.

Travail, — besoin d'une croyance.

Essais infructueux, — cependant point perdus.

Faut-il espérer qu'un nouvel essai produise des résultats nouveaux? Attendre un Messie? Non.

Il existe déjà. La foi nouvelle est au milieu de nous; mais, — ce qui la distingue profondément des religions du passé, — on ne s'aperçoit pas de sa présence. Les anciennes religions disaient : « Croyez, ou vous n'êtes pas des nôtres. » La nouvelle dit : « Voyee; car quiconque voit la vérité nous appartient. Aimez; car quiconque... » La religion nouvelle^ c'est Tapplication de toutes nos facultés à TÉtre. Ainsi se réalise la parole de Jésus : « En esprit et en vérité. »

Le caractère distinctif de la foi nouvelle est de sub« Stituer partout la réalité au symbole.

L*unité de la foi sera la vue commune de la vérité^ et non la répétition orale d'une formule incomprise.

Dès lors tombent les bornes étroites d'une Église fermée, d'une secte. L'Église nouvelle embrasse daîis ses vastes flancs toutes les sectes, toutes les Églises.

Pour elle point de mot d'ordre, point d'uniforme. Rien de factice dans cette société : rien de conventionnel. Quiconque connaît la vérité (et qui ne la connaît à un certain degré?)... Quiconque aime le vrai, le beau (et quel coeur?...).

Voyez-vous les progrès de cette religion universelle? Chaque science lui apporte son tribut, chaque art ses meiTcilles. Culte immense dont l'univers entier est le théâtre, et tout homme, le prétre«

m LfiS ttELtOIONS.

On nous acauera d'effacer la religion et d'y substituer... Et pourquoi exclure?... Pourquoi déclarer que ceci est saint, que cela est profane? L'univers est-il donc trop grand pour Dieu? Dieu est-il trop petit pour remplir Tunivers (i)?

L'union spirituelle est Tidéal de Tavenir. Sa réalisation immédiate une chimère. L'unité résultera de la vue de la vérité par tous, et non de la récitation inintelligente d'une même profession de foi. L'unité réelle a sa base dans la vérité de Tobjet, et non dans Taccord conventionnel des symboles de croyance. Elle se réalisera sans Eglise exclusive. Tous les hommes seront d'accord sans s'être entendus. Tous proclameront les vérités morales et ontologiques, comme ils proclament l'existence de la lumière (ou le mouvement de la terre autour du soleil)* UÉglise sera universelle comme Dieu.

Le christianisme du moyen ftge a trop isolé Dieu du monde, dont il faisait l'empire de Satan. Le paganisme avait un côté vrai : il voyait du divin dans tout ce qui est beau et bon ici-bas. Seulement il se trompait en n^attribuant point une source unique et infinie à toute cette beauté et perfection finie. Le christianisme a fait

(1) Voir le dëveloppemetit d« ces idées dans I^essai sur le» Lettres et t Homme de lettres^ à la un de oe Tolume.

LES RELIOIONS. 171

précisément le contraire. Il faut réunir ces deux moitiés du vrai pour avoir une vérité plus complète.

Un chant solennel dans une église a quelque chose de bien, plus grand, de bien plus beau, de bien plus digne de Tart, que ^exécution des chefs^i'œuvre de la musique sur un théâtre. Ici^ tout a quelque chose de factice : Tart y est concentré sur la scène et dans Torcbestre; au de\h est la froide iiritique, en présence de laquelle Tart tremble et perd sa na'ive spontanéité. lÀ (dans une église), la part de Tart, c'est-à-dire de l'expression du beau, est immense : le peuple tout entia* y prend part. Cette voix d'une vaste assemblée^ qui se mêle sous des voûtes lointaines, ce murmure confus d'un . océan humain, ce sentiment commun d'une foi sympathique, la naïveté même de ces chants, simples comme tout ce qui est grand, tout contribue à donner à l'ensemble du tableau que présente une fôte religieuse une ampleur, un sérieux auguste, qu'on chercherait vainement ailleurs,

La religion, ou si Ton veut la métaphysique, n'est point un ordre de choses à part : c'est la clef de voûte; c'est le sommet de la pyramide vers lequel s'élancent toutes les arêtes les plus divergentes en apparence. — La solution religieuse ne serait donc que la résultante de toutes les forces scientifiques ; ce

serait rbarmonie de cet immense concert de toutes les énergies humaines.

Il est peut-être impossible à une seule intelligence humaine d'embrasser tous les détails; mais tous les détails ayant la même conséquence, une expérience est aussi décisive, sinon aussi magnifique, que mille pour établir un principe.

Il est des hommes pour qui le retour à une relllgion positive est une conversion ; il en est d'autres pour qui ce serait une perversion (les oignons d'Egypte). L'habitant des froides contrées du nord s'approche du soleil quand il se dirige vers le pôle austral ; mais l'heureux enfant de Lima, s'il marchait dans la même direction, s'éloignerait de la chaleur et de la vie.

Le dogme catholique de la Trinité a préparé les voiesà l'opinion philosophique de l'imporsonnalité. Dieu n'est pas une seule personne, disait l'Église. Elle a ainsi accoutumé l'esprit à ne pas voir dans l'unité personnelle l'essence de la divinité. — Le polythéisme, au milieu de ses grossières erreurs, avait fait la même chose.

Le christianisme a préparé à son insu la ruine de Tanthropomorphisme judaïque, en détachant l'idée de

la divinité de Tidée d'unité personnelle, en habituant Fesprit humain à ne plus voir en Dieu une seule personne, et même à adorer la divinité dans un homme. C'est une tendance vers le dogme du Dieu impersonnel.

Voyez comme tout marche vers cette grande croyance : les artistes intronisent le culte du beau, les philosophes celui de la raison, les savants celui du vrai, les légistes celui du droit : Voltaire détruit les entraves des cultes ; d*Holbach nie un Dieu personnel; la Convention abat la souveraineté d'un homme ; elle prépare pour la France et l'Europe, sous le nom de Code civil, l'expression la plus fidèle du juste. Tout est mis en question, excepté l'empire imprescriptible du beau, du vrai, du juste, de l'Être absolu.

Bien des gens, tout occupés de leur négoce, et ressentant toutefois l'instinct, impérieux qui pousse tous les hommes à se satisfaire sur le grand problème de notre destinée, n'ont ni le temps, ni la capacité dç confectionner eux-mêmes leurs croyances. Ils les prennent donc toutes faites, et pour cela ils pensent ne pouvoir mieux faire que de s'adresser à quelque maison de doctrines en gros, avantageusement connue sur la place. C'est une église de confiance.

D'ordinaire ces gens-là ne choisissent même pas : ils

se servent chez Téglise de leur pays, comme ils pren* nent Tépicier de leur quartier (t).

On remarque assez souvent que les personnes d*un esprit étroit et égoïste s'adonnent aux pratiques extérieures de la dévotion. Voici comment je l'explique : leur vulgarité d'âme les porte à concentrer toute leur activité sur les misérables intérêts de la vie; et comme il y a toujours au ^ond du cœur un instinct secret de noblesse qui demande satisfaction, ils lui jettent en pâture les dogmes d'une église : ils traitent à forfait

(1) Je trouve après coup dan» Hilton une pensée presque iden* tique à la mienne ; la voici :

« Un homme riche, adonné à son plaisir et à ses profits, trouve que la religion est une affaire si embarrassée et encombrée de tant de comptes obscurs qu'il ne sait comment lui ouvrir un crédit parmi ses livres. Que peut-il donc faire, sinon prendre la résolution de quitter ce tracas, et de se déterrer quelque agent, au soin et au crédit duquel il confie toutes ses affaires religieuses? Cet agent sera quelque ecclésiastique estimé et notable. G*est à lui qu*il B*attache ; c*est à lui qu*il abandonne tout son magasin de denrées religieuses, avec toutes les clefs et serrures; et, à parler vrai, il fait de cet homme sa religion* De sorte qu*on peut dire que sa religion maintenant n'est plus lui, qa*elle est un être séparé et mobile, qu'elle va et vient près de lui, selon que ce brave docteur fréquente la maison. Il le traite, lui fait des présents, le régale, le loge. Sa religion vient chez lui le soir, prie, soupe largement, est conduite & un lit somptueux, te lève, est saluée. Après un coup de malvoisie ou de quelque breuvage bien épieé, sa religion fait un bon déjeuner, sort à huit heures, et laisse son excellent hôte dans la boutique, trafiquant tout le jour, sans sa religion. » Lb pauvre hommb! On Prélatical EpUcopacy»)

avec cet instinct généreux ; ils admettent en bloc et nne fois pour toutes des solutions toutes faites % cela les dispense de penser.

Les dogmes des religions positives ont cela de conso» lant qu'ils bornent l'horizon at a distance^ et ne laissent pas l'œil se fatiguer sur un espace sans fin. C'est une satisfaction pour les myopes, qui ont peur du vaste.

. Par (la prière l'âme se retrempa h, sa source ; elle puise plus d'être par la racine par laquelle l'individu tient encore à l'Être absolu.

Le christianisme est l'institution dans laquelle s'est manifesté le progrès que l'esprit humain avait fait dans la route du spiritualisme. Il a le mérite d'avoir adopté et popularisé ce progrès.

On conçoit sans peine l'éloignement qu'éprouve l'Église catholique à considérer Dieu, ou l'Être absolu, comme l'ensemble virtuel de tous les phénomènes de la vie, comme la plénitude d'action qui se manifeste par lambeaux épars dans le monde : le christianisme est la religion de la mort \ elle blâme et condamne la vie ; elle l'anéantit pour la régler. Mortification et minuté sont presque synonymes pour elle. Cela est

176 LES REUOIONS.

exagéré; excessif. La sainteté, comme le génie, n'a rien de négatif. Il ne s'agit pas d'éviter les fautes par l'inaction, mais de produire le bien, c'est-à-dire de favoriser la tendance de l'être fini vers le développement plus grand qui le rapproche de son éternel et inaccessible modèle, Dieu, l'être complet, l'action immensCi la vie sans bornes.

Certaines églises prétendent avoir le privilège d'interpréter Dieu, d'exprimer sa volonté et sa vérité. Elles l'interprètent sans doute, elles l'expriment, mais comme tout le monde, comme Platon, comme Cuvier^ sans privilège. Dieu plane sur toutes les intelligences : le génie et la vertu s'élèvent plus ou moins haut vers lui.

Les théologiens disent qu'il y â une révélation : il y en a bien plus d'une. Toute vérité étant en Dieu> toute découverte est une révélation. Omne donum optimum à Deo eit, descendens à Pâtre luminum.

L'Église catholique a systématisé les actes vertueux et l'amélioration morale de Thomme : c'est là le secret de sa force.

On met plus de suite et d'assiduité dans une étude

dirigée par les leçons d'un maître ou par les conférences d'un collaborateur. On enchaîne par là Tinconstance de son esprit à un ordre réglé et matériel : les progrès sont sinon plus rapides, du moins plus constants ; et, par le mécanisme même du cours que Ton suit, on arrive à un certain degré dans la science. L'Église a eu l'admirable idée de faire la même chose pour le développement moral. Elle Ta favorisé par une suite d'exercices matér^ls^ réguliers ; des prières, des confessions, des communions. Elle a réduit en système l'amélioration morale ; elle a discipliné la vertu.

Un bramine croit aux incarnations de Yishnou, à la destruction du monde par Siva, etc. Dites, si vous voulez, que ce sont des errei^rs ; mais la disposition d'âme où il se trouve, l'amour de Dieu, qu'il connaît mal, le désir de faire sa volonté à tout prix, la charité envers les hommes, l'intention de se dévouer à ce qu'il croit juste et bon, tout cela est le fruit éternellement précieux et saint des religions. — C'est l'évidence attachée à ces vérités qui fait que tant de gens éclairés croient à des religions fausses par leur mythologie, mais vraies par leur discipline morale.

Certaines erreurs de dogme sont très-compatibles avec d'éminentes vertus. Le musulman, qui croit à toutes les impostures de Mahomet, peut être et est,

178 LB8 RBUOIONS.

quelquefois, bon, pieux, juste, charitable. La lune descendue dans la manche du prophète n^empêche pas le derviche d'éprouver dans son ftme de vrais senti* ments d'abnégation, de dévouement, de sacrifice, d'amour du prochain. L'homme serait fort à plaindre, si, pour faire le bien et pour étro saint, il était obligé d'être exempt de toute erreur. Les fontainiers de Florence, qui croyaient que la nature a horreur du vide, mais seulement jusqu'à trente-deux pieds, n'en faisaient pas moins de très-bonnes pompes.

Le monde de l'âme est subjectif, mais par la volonté de Dieu. Donc c'est Dieu qui est l'auteur des jouissances subjectives que ndus éprouvons ; donc c'est Lui qui nous les donne. Je crois qu'une belle et douce enfant, que j'aimais ici-bas, veille sur moi de l'autre c6té de sa tombe ; j'entends ses conseils, je m'efforce d'être bon pour les suivre. La joie que j'éprouve au milieu de ces pensées est causée par une loi éternelle de Dieu sur le mécanisme de l'imagination : c'est donc Dieu qui la crée en moi. Un bouddhiste adore et aime Dieu, en se prosternant devant ce qu'il regarde comme son ' image : les pieuses et douces pensées qu'il éprouve alors naissent en lui par une loi éternelle de la psychologie ; c'est donc réellement Dieu qui les produit en lui; c'est Dieu qu'il voit et qu'il entend.

SaiDt-Cyran a des opinions erronées sur la grftce, sur la prédestination^ etc. Mais Saint-Cyran est un homm^ de bien, un saint homme : aussi il croit que Dieu Ton* tend et lui parle ; et comme cette conviction est le ré* sultat d*une loi de Dieu^ SaintrCyran nese trompe pas; Dieu lui parle en effet.

Les religions absorbent dans leur enseignement les acquisitions intellectuelles et morales de leur époque. On est quelquefois surpris d'y jetrouver, sous une forme naïve et populaire, de hautes vérités philosophiques. Quelquefois les dogmes qui vous choquaient le plus au premier abord, vous surprennent ensuite par un fond de vérité inaperçu* La réversibilité des œuvres, par exemple, ce que TËglise catholique appelle la com' munion des saints, n'est que l'expression d'un fait simple et réel. C'est que les œuvres d'un homme de bien servent à mettre ses semblables dans un état où le bien leur est plus facile. Il en résulte pour eux une grâce plus grande, si la grâce est Taide que Dieu, par ses lois éternelles, prête à la faiblesse de l'homme.

L^Église parle des mérites de Jésus^hrist. Qu'ils ont été salutaires à l'humanité ces mérites de l'homme divin ! Que de belles et bonnes œuvres se sont accomplies grâce à son exemple, à son souvenir, à son amour» for Christ'' t sakel Sa pensée a été la noblesse Ua déclin

de Tempire, la civilisation du moyen flge. C'est par lui qu'un peu d'ordre et de justice a adouci les barbares conquérants. C'est par lui qu'aujourd'hui même Tenfant du peuple reçoit, dans une éducation chrétienne, la somme des doctrines les plus avancées de la philosophie.. Pauperes evangelizantur. Dieu soit loué ! ce n'est pas à nous seuls que servent nos bonnes actions : la vertu n'est pas égoïste.

Un des meilleurs moyens de confirmer une opinion philosophique, c'est de montrer que beaucoup d'autres hommes l'ont eue également, par instinct ou 'par jugement. Cela se fonde, non pas sur l'infaillibilité des masses, mais sur la propriété du vrai qui est de convaincre en se montrant.

Mais il ne faut pas confondre ce que tous les hom* mes ou beaucoup d'hommes jugent, avec ce que beau* coup d'hommes répètent par une docilité machinale^ Que trois calculateurs attentifs arrivent à trouver la même somme comme résultat d'une addition que chacun d'eux a faite, cette identité d'affirmation est une forte probabilité d'exactitude. Que deux cents millions de créatures humaines récitent le même symbole, cela ne prouve absolument rien en faveur des dogmes dont ce symbole est l'expression.

L'an 3é4 avant Jésus-Christ, le tribun L. Seittius,

réélu pour la dixième fois, proposait au peuple plusieurs lois, utiles, les unes aux plébéiens, les autres aux tribuns (1). Le peuple voulait voter les premières et rejeter les secondes ; mais le tribun, qui apparemment n'aimait pas Téclectisme, disait ; « Votez tout, ou vous n'aurez rien. » Nos prédicateurs ressemblent à L. Sextius : par un groçsier sophisme ils font de leur croyance une chose à adopter ou à rejeter en masse ; et tout fiers d'avoir montré d'admirables résultats, d'éclatantes vérités dans leur doctrine, ils vous disent: « Bons plébéiens, votez toutes nos lois. »

Le christianisme, quand il fut proclamé dans le monde, n'était que la traduction populaire des vérités senties confusément par tous. Le peuple rom^n qui applaudissait ce vers de Térence :

Homo sum, humani nil a me alienum j>uto,

était déjà chrétien.

En 1831 , la Cour de cassation a fermé sans scrupule les églises de Tabbé Ghâtel, sous prétexte que, sa religion n'étant pas encore inventée lors de la promulgation de la Charte, la Charte n'a pu en autoriser l'exercice. — Les Turcs boivent, dit-on, sans remords le vin de Champagne, sous prétexte que, ce vin n'étant pas encore in-

(1) Tite-Live, liv. VI, fin.

m LES RELIGIONS.

venté du temps de Mahomet, le prophète tfa pu an proscrire l'usage. — Nos savants magistrats deviennent Turcs à force d'être bons chrétiens.

Les dogmes de la déchéance et de la réhabilitation de la nature humaine sont la forme populaire de deux vérilés, savoir :

i» L'homme est l'Être devenu limité ou personnel ;

^ Sa loi est de grandir en être et de redevenir un jour illimité ou impersonnel.

On a fait honneur au christianisme des progrès de Tesprit moderne : ne pourrait-on pas retourner le panégyrique ? Tout ce qu'il y a de vrai, de non exagéré dans la morale chrétienne, se trouve déjà dans les philosophes païens contemporains des origines du christianisme.

Le christianisme a été la forme accidentelle sous laquelle se sont matérialisés tous les progiès intellectuels que le genre humain avait faits jusqu'alors. Les idées morales qui flottaient indécises dans la pensée des hommes éminents, idées qu'ils communiquaient avec peine, qui souvent leur échappaient à eux-mêmes, comme de vagues pressentiments qui n'ont point encore trouvé leur expression , se sont formulées , sont

LES kELiOlONS. M

derenues palpables et facilement transmissibles dahs les doctrines chrétiennes, bien entendu au prix d*uii alliage regrettable de superstitions populaires.

Une forme religieuse est en général assex élastique pour contenir tous les progrès de ses sectateurs. Quand elle ne Fest pas, elle se brise.

Quoi qu'on en dise, une religion est un cadre qui s'accommode fort bien de tous les tableaux qu*on y place. Le paganisme, avec ses dieux libertins, n*a pas empêché les premiers Romains d'être vertueux. Le catholicisme a été tour à tour héroïque aveq les martyrs^ chevaleresque avec le moyen âge, cruel avec Tinquisi* tion, tendre avec François de Sales, tolérant avec Fé* nelon^ philosophe avec Silvio Pellico. L*esprit humain se serait développé par la sève de raison qui lui est propre, tnême sous le croissant de Mahomet ; ou sinon^ il eût abattu le croissant.

Un dés dangers de l'éducation catholique, c'est d'at- {acher les idées de vertu et de crime à des bagatelles. Un enfant catholique, s'il est conséquent, aimera' mieux avoir manqué à sa toère qu'avoir manqué la messe un dimanche : cela n'est qu'un péché véniel ; ceci en est un mortel. II se croira criminel si, par une

184 LES ÈÈLK^IONâ.

timidité puérile, il a caché une niaiserie à son confesseur et communié à la suite. Se croyant criminel, il devient capable de l'être. C'est un homme perdu. S'il y a quelques avantages apparents, il y a de nombreux inconvénients réels à substituer une morale factice à la voix de la conscience.

Une de mes parentes distinguait avec une raison enfantine et pourtant très-judicieuse ce qu'elle appelait <( les péchés d'Eglise » des autres fautes.

L'éducation de notre jeunesse, la vie morale du monde moderne, est bâtie sur des faits contestés et difficilement admissibles. Tous les préceptes de la con* duite sont des vérités rattachées comme conséquences à' des prémisses ébranlées. Voilà la maladie de notre époque.

Il en a toujours été ainsi sous le règne des religions dominatrices qui prétendent se faire bases de moralité. La règle morale, la loi que nous devons suivre en agissant, nous est donnée par l'évidence, par ce qu^on appelle d'ordinaire le sentiment. Mais les antécédents logiques sur lesquels cette règle est fondée, sont cher^ chés laborieusement et toujours imparfaitement trouvés par les philosophies et les religions. La vérité est une chaîne dont nous ne tenons que le milieu.

La classe bourgeoise ne conçoit pas encore les vérî-

tés religieuses sous leur forme philosophique (elle n'a pas assez de culture et de moralité pour cela) ; et elle ne les cçoit plus sous leur forme populaire. — On peut malheureusement en dire autant de la classe ouvrière, surtout dans les grandes villes.

L'épuration d'une doctrine se fait par l'enseignement. La transmission détruit tout ce qu'il y avait de personnel dans une doctrine ; elle la soumet à Tépreuve de .l'exposition, de l'examen, du doute, de la variété dans les termes. Ainsi elle la purifie de ses exagérations et de ses erreurs, et tend à n'en laisser subsister que la partie vraie et impérissable. C'est le bûcher d'Hercule.

Le caractère de notre époque, c'est de déchirer tous les mythes, de briser tous les symboles, d'en tirer l'essence, la vérité pure. Le beau n'est plus incarné dans certaines règles, le vrai dans certaines bouches, le Juste dans certaines lois, l'autorité dans certaines familles, le divin dans certains rites : le beau, le vrai, le juste, le droit, Dieu, sont impersonnels, illocalisables, absolus; les objets réels en sont les manifestations nécessaires, mais toujours plusou moins imparfaites. Nous adorons Dieu en esprit et en vérité.

Les études historiques et littéraires de notre époque sont une suite et une transformation heureuse de la scolastique du moyen âge. C'est toujours Aranea texens telam (Bacon), Tesprit humain opérant sur lui-même. Un jour l'éducation mettra l'homme en face de la nature et de ses lois. En attendant que les sciences soient suffisamment faites, l'esprit humain se fortifie dans cette gymnastique) stérile si elle est exclusive.

L'histoire est l'antithèse de la science : l'une expose les faits, l'autre les lois. Il n'y aurait plift d'histoire si tout pouvait être soumis aux règles inflexibles de la science. Un siècle quiabatluen brèche toutes les théo-

ries littéraires) e'dst-à-dird la sciéncô en littérature, a dû s'occuper sérieusement d'histoire littéraire, «'e«t*à*dire collectionner les faits sous peine de rompre entièrement avec le passé et de retomber dans la barbarie.

L'étude nouvelle des faits aboutira probablement à une science nouvelle, et si Tétude des faits est plus large, la science qui en naîtra sera plus vraie. Tant vaut l'analyse, tant vaudra la synthèse.

N'occuper que de faits un esprit capable de cotaprendre des lois, le remplir du réel au lieu de le nour* rir d'idéal, c'est adorer le veau d'or au lieu de Jéhovah, c'est une idolâtrie. Le culte de l'histoire au préjudice de celui de la science et de Tart aurait quelque chose de profane en lui-même s'il ne devait produire plus tard une science et un art plus élevés.

L'histoire sans la philosophie, c'est un corps sans âme : la philosophie sans rhistoilre, c'est une âme sans corps.

On étudie les plus petits détails de l'histoire ou dt la réalité avee amour et respect, quand on n'y voit que le jeu, et en quelque sorte la floraison des lois éternelles et immuables de l'Être. On s'habitue ainsi à

voir et à adorer rinfinl sous ses plus passagères manifestations.

La vraie foi, c'est de voir ainsi Dieu derrière les phénomènes qui le manifestent; le vrai culte, c'est de faire passer de plus en plus ses perfections divines dans les objets contingents, par une continuelle incarnation.

Tous les éléments de Thumanité coexistent à tous les moments de l'histoire. Prouver que. tel élément subsistait dans telle époque, chez tel peuple, c'est ne rien prouver. Il s'agit de montrer quil y était l'élément dominant, significatif, qu'il s'y manifestait en éclipsant tous les autres ; et c'est ce qu'on prouve rarement par la discussion : il faut rétablir par une exposition développée, par une espèce de statistique faite avec calme et bonne foi.

Ainsi quelqu'un prétendait que Tidée du beau était le caractère de l'ancien Orient, et l'idée du positif, de la science, celui de la Grèce : et il trouvait des faits à l'appui de telles assertions.

L'harmonie et même la mélodie ne sont que la mise en évidence des éléments sonores compris virtuellement dans l'unisson. Le son concret ressemble à une fine cordelette où l'œil nu n'aperçoit qu'un seul fil : le talent du compositeur, comme un verre grossissant^

vient détruire cette unité apparente, il détort ce fil, et développe à loisir tous les brins élémentaires qui le forment. Alors l'auditeur éprouve le plaisir que lui donnent tous les beaux-arts : il sent le multiple naître de Tunité, sans en sortir; il assiste à un phénomène qui répète en petit celui de la création. — Cfe que la musique fait pour le son, la succession des événements le fait pour Tintelligence : elle développe en tous les accidents de la vie Tunité psychologique. Le monde n'est que l'expansion de tous les moments de Fidée absolue.

En regardant bien, on reconnaît la parenté, la mutuelle dépendance des idées qui se croyaient les plus hostiles; par exemple, du christianisme'et de la révolution française. La révolution abat les croix des églises, et pourtant elle n'est que le triomphe du principe de justice et d'égalité posé par le christianisme.

Le monde des événements est abandonné au hasard, c'est-à-dire à l'action de causes qui n'ont pas en vue les effets qu'elles produisent. Cependant la Providence y exerce son empire : i^ en ce qu'Elle a prévu ce qu'il y a d'éternel dans ces événements, c'est-à-dire les lois qui les régissent et les limites en deçà desquelles elles fonctionnent; 2° en c^ qu'EUe ramène les événements fortuits à des résultats qui ne le sont

pas ; d*" en ce que Taciion fatale et en quelque sorte mécanique n'épuise point toute l'activité divins. Dieu est plus que le dieu de la chimie et de la physique ; il est souverainement intelligent et bon, et il combine des accidents du sort pour accomplir ses desseins; 4<> en ce que^ sous Tapparence des prospérités ou des malheurs externes, Tétat moral de Tâme, qui seul est important, est réglé par une justice suprême. Il n'y a pas de malheur qui ne puisse devenir une amélioration, une augmentation d'être, et par conséquent un bonheur.

La Providence fixe le but des événements d'une manière nécessaire; mais il y a mille moyens d'atteindre ce but, on peut Tatteindre plus tôt ou plus tard. Or, cette variété des moyens est tout à fait indifférente à l'espèce, mais elle est tout pour l'individu.

L'histoire philosophique, en s'éclairant de l'expérience du passé, peut prévoir V avenir, mais seulement les résultats, non les moyens ; seulement le but et non Tune des mille routes qui y conduisent.

Dans les ouvrages dramatiques, les personnages qui parlent n'expriment pas toujours l'opinion et les sentiments du poète ; cette opinion ressort seulement de l'ensemble de la pièce^ Tel discours peut être très-immpral et l'effet général très-salutaire. Il en est de

L'HISTOIRE BIT LA POLITIQUE. l#l

même dos événeraentg que Dieu, lé grand poêle, fait pa^ rattre sur la scène du monde. Pour juger de la jusUce et de la sagesse de la Providence, il faudrait attendre la chute du rideau.

On nous dit que les déchirements et les luttes sont nécessaires à la marche de Thumanité ; que les guerres et les révolutions sont les conditions indispensables du progrès. Il est vrai qu'elles l'accompagnent presque toujours : c'est une suite malheureuse de l'imperfection de notre nature, que toute amélioration lutte ordinairement contre les passions qu'elle entrave; mais bien loin d'activer le progrès, ces déchirements le retardent, comme les montagnes le cours des fleuves.

Les instincts universels et constants que Dieu a mis en l'homme doivent tôt ou tard, et dans la suite des générations, trionipher des caprices individuels et des écarts de la liberté, qui n'ont pas les mêmes caractères (d'Universalité et de constance). Cela explique la conciliation de la Providence avec la liberté.

C'est chose utile au progrès et à Tépuration de la raison générale que la succession des générations et la destruction des personnes. 11 est vrai que, même pendant la vie de chaque individu, surtout pendant sa jeu-

nesse, il y a renouvellement de la personne, par rassimilation d'opinions nouvelles et la sécrétion des idées anciennes; mais ce renouvellement serait insuffisant. Tel homme vivrait deux mille ans, et garderait toujours ce;*taines opinions, certains préjugés, qui tiennent à sa personne. Il meurt : la postérité accepte Théritage de ses connaissances sous bénéfice d'inventaire : elle les tamise, et rejette les erreurs, qu'aucune considération d*amour-propre ou de préjugés d'état ne peut lui faire admettre. Il est vrai que dans cette transmission d'hoirie bien des vérités se perdent aussi pour l'instant, bien des expériences s'oublient (1); mais elles se retrouveront plus tard. La marche de l'humanité est providentielle : tôt ou tard elle arrivera au but mystérieux.

Ce qui fait que l'humanité peut suivre une marche providentielle, c'est que toutes les déviations qui tiennent à l'abus de la liberté sont individuelles et périssent avec les individus; il n'y a de constant, d'universel dans les esprits que ce qui est absolument vrai, juste et raisonnable. Or cela est la pensée même de Dieu, et par conséquent peut très-bien être prévu par l'intelligence divine.

Une civilisation imposée ne dure pas. Souvent^ après

(1) On a dit avec autant d*esprit que de vérité : Les sottises des pores sont perdues pour leurs enfants.

L'HISf OIRE ET LA POLITIQUE. 193

de longues années et des luttes sanglantes, une nation arrive, mais d'elle-même, au point précis qu'on avait d'abord voulu lui imposer prématurément, alors que cette forme sociale n'était pas encore le produit spontané de rétat moral individuel. Témoin l'empire de Charlemagne, suivi de ce pêle-mêle du moyen âge, où l'unité politique s'anéantit^ afin que l'individu renaisse, et reproduise un jour une forme sociale vraie et vivante.

La vraie forme sociale et politique est toujours une forme organique, non plastique. Il faut toujours commencer la régénération d'un peuple par celle des individus.

11 ne faut pas dire que l'état de guerre, où la force prime le droite est pour l'homme Vétat naturel : c'est Vétat bestial, La société soumise à la conception du juste est également dans la nature^ et de plus il est dans la nature de l'homme que la violence obéisse à la raison. La société est un état de nature plus élevé auquel l'homme est appelé à parvenir.

La cause des divers développements de la création physique, et des diverses phases de la vie aux différentes époques géologiques, se trouve dans la variation des circonstances ambiantes, la force productive étant toujours la même. La matière organisée serait dès le

194 L'HISTOIRE AT LA POLltlQUB.

oommencement devenue homme, bI les ciroonttancti &tmospbériques,etc. , eussent permis à rhomme de se for» mer et de nvre ; mais elles ne toléraient alors que dôs sauriens. —On peut appliquer la môme loi à la nature morale. La tendance naturelle et par conséquent pro-* videntielle de Tétre pensant, tendance toijyours identique à elle-même ) aux prises avec le temps et respacei voilà toute Thistoire. Les circonstances de temps et de lieu sont Tunique contre-poids au développement intellectuel de rhumanité.

La marche de l'humanité est providentielle en définitive. Il n'est pas d'hommes nécessaires. Les grands hommes lui font abréger le voyage, en l'entraînant dans des chemins de traverse. Mais sans eux le genre humain parviendrait plus tard au même point, en suivant la grande route.

Aucun homme n'est nécessaire à l'accomplissement des lois providentielles de l'humanité. Un grand homme avorte-t-il en germe, la marche de l'humanité peut être retardée, mais elle ne s'arrêtera pas. Elle changera peut-être dé moyen, mais elle atteindra le même but. Dieu est riche en siècles; il les prodiguera. Mettez des obstacles au courant de ce fleuve ; vous pouvez l'en*traver, mais à la fin il les tournera, il les franchirft; il ira toujours à la mer.

Si le vainqueur est moins civilisé qUe le viincu, c est ce dernier qui influe sur son maître. Quel est donc oe pouvoir qui domine sur la force dans la faiblesse? La raison, reine légitime du monde.

Une société a dans la pensée un certain nombre dé vues, d*intentions, de croyances qu'elle considère comme autant d'idéals à atteindre, et qui expliquent toutes ses actions. La mobilité infinie des phénomènes historiques peut se réduire à quelques idées, à quelques manières d'envisager le bien, le devoir, en un mot, à quelques doctrines.

Le but d'une constitution politique, c'est d'annuler les caprices et les abus de la personnalité^ en ne laissant dominer que la raison et la justice. L'humanité a soif du règne de Dieu.

Le vrai rôle de la démocratie, c'est d'établir le gouvernement de Taristocratie vraie, celle de la capacité intellectuelle et morale.

Toutes les nations, y compris la Turquie, en sont venues à ne plus vouloir subir d'autre autorité que celle de la vérité et de la raison. Abdul-Hamid II, dans

le rescrit impérial qui précède la constitution de i876, reconnaît que « le principe de son gouvernement est a devenu incompatible avec les modifications succes- « sives introduites dans le régime intérieur de Tempire (fet le développement croissant des relations extéa rieures. » C'est donc, dit-il, ce principe même qu'il faut attaquer, « en détruisant la domination arbitraire d'un ou de plusieurs individus. »

Le suffrage universel direct. — Si un quart d'heure avant de monter en wagon pour un assez long voyage, on rassemblait les passagers dans la salle d'attente pour leur dire : « Vous allez exposer votre vie aux hasards des chemins de fer ; il est juste que vous désigniez vous-mêmes les mandataires à qui vous la confierez. Choisissez donc un mécanicien, un chauffeur, un serre-freins qui auront ensuite l'honneur de vous conduire. Comme chacun de vous met sa tète en Jeu, chacun de vous aura son droit d'életteur : le suffrage sera universel, » les voyageurs seraient-ils fort empressés à faire usage de leur droit? Le gouvernement d'une nation est-il donc beaucoup plus aisé que celui d'une locomotive? Et tandis que peu de personnes sont aptes à choisir un mécanicien, le premier venu suffirat-il à élire directement un législateur?

Certaines gens disent : « Le peuple est souverain ; il

peut se faire administrer comme et par qui il lui plaît. Ses députés doivent être les organes de ses yolontés ; ils n*ont d'autre mission que de réunir et de centraliser les ordres de leurs mandants. — Erreur profonde : le peuple n'est point souverain : il faut, bon gré mal gré^ qu'il obéisse à certaines lois qu'il n'a pas faites. Supposez qu'une nation soit assez folle pour décréter qu^elle vivra sans manger, — ou, ce qui est à peu près la même chose, sans travailler, — croyez-vous à la validité d'un pareil plébiscite ? Il y a quelque chose de plus souverain que le peuple et les rois, c'est la force des choses, la loi suprême de la nécessité, pour ne pas lui donner un nom plus auguste ; loi que les nations, coinme les individus, peuvent enfreindre, mais non abroger; locomotive terrible qui brise en éclatant ses conducteurs ignorants et présomptueux.

Être capable de gouverner, c'est avoir l'intelligence de comprendre cette loi suprême, avec la volonté et la force de lui obéir.

a Le peuple, disent les démocrates, est maître de lui-même à ses risques'et périls. La liberté est le plus beau privilège de l'homme ; et le droit de se gouverner implique le droit de se mal gouverner. S'il plaît au suffrage universel de décider de travers, nul n'a le droit d'y contredire. »

Cher citoyen, vous oubliez que les décisions du suffrage universel sont tout au plus les actes d'une

198 L*HISTOIRS 8T LA POLITIQUE.

mûjtmté. A c6té des plus ûombreux qui décident, il y a les moins nombreux et quelquefois les plus sages qui sont vaincus et se résignent» La majorité n'^t pas in* faillible, et si, par aventure, elle se trompe, la pauvre minorité, qui avait raison, ne doit pas être fort ^on^tente de payer les ftais de la guerre.

L'individu a, si Ton veut, le droit de mal gouverner sa vie, au risque d'en supporter les conséquences ; mais la majorité n'a pas le droit (je dis le droit absolu, philosophique, et non le droit constitutionnel que je ne lui conteste point) d'imposer ses folies à une nation entière. Je comprends la femme de Sganarelle, disant fièrement à l'intrus qui veut la protéger contre son mari : « Si je veux qu'il me batte ! » Mais une nation n'est pas un individu : elle renferme toujours des gens, et fort nombreux, qui ne veulent pas qu'on les batte.

Le suffrage universel n'est donc pas un souverain arbitraire : au-dessus de lui est une justice, une raison, un droit qui le priment.

Il ne faut demander aux gens que ce qu'ils pe^ivent vous donner. Vous pourrez fort raisonnablement consulter les pensionnaires de l'hospice des Quinze-Vingts quand il s'agira de savoir s'il fait plus froid aujaur-

d'hui qu'hier; mais il serait absurde de les constituer en jury pour Tadmission des tableaux à Texposition,

Il en sera de méaie en fait dû gouvernement* Les habitants d'une commune^ d'un quartier, savent par* faitement quels sont^ parmi leurs voisins, les plus in«telligents et les plus honnêtes. Vous pouvez leur demander cela : sur les trente-six mille communes de France, il en est peu qui vous répondront de travers. Mais ne les consultes pas sur une théorie politique ou sur un point, de lé^slation : cela est en dehors de leur compétence ; elles ne comprendraient pas le problème et le résoudraient au hasard.

La volonté réelle d'une nation quelconque^ c'est d'être bien et justement gouvernée. Quand elle vote de travers, c'est par ignorance» Établir chez elle ce qui seul la gouverne bien, la justice, le droit, la raison, c'est peut-être contraiier ses caprices momentanés, ses erreurs passagères, ses volontés apparentes; mais c'est satisfaire à la fois ses besoins et sa volonté définitive. La difficulté — et elle est grande — c'est de savoir en quoi consistent la justice, le droit, la raison, et QUI en doit être l'organe. Je pense que cette double question ne peut être résolue par une seule et même formule dans tous les temps et chez tous les peuples.

L'idéal de l'humanité serait de vouloir toujours li^

brement le bien, la loi éternelle. Or, cela renferme deux choses : vouloir librement et vouloir la loi éternelle. Tant que ces deux choses ne seront pas réunies, il y aura deux partis, celui de la liberté et celui de Tordre.

En politique, montrer d'abord qu'une société ne saurait vivre et prospérer en dehors de certaines conditions, pas plus que le poisson hors de Teau.

L'homme n'est pas maître de changer ces conditions; il faut qu'il s'y soumette ou meure.

Donc, pour gouverner une société, il faudra :

lo Connaître ces conditions,

î2o Vouloir les réaliser,

3© Pouvoir les réaliser.

Le savoir, la droiture, la force sont les attributs d'un gouvernement légitime.

Sivel, Groce-Spinelli et Tissandier montent en ballon; l'aérostat s'élève; les voyageurs arrivent à 7,500 mètres. La pression barométrique n'est plus que de 280 millimètres. Que vont-ils faire ? S'ils ouvrent la soupape du ballon, ils descendront et pourront vivre; s'ils jettent du lest, ils monteront encore ; alors les gaz de leur sang, n'étant plus contenus dans leurs vaisseaux par la pression atmosphérique, briseront en se dilatant les capillaires des poumons et les

voyageurs mourront. Le chef, qui n'est point physiologiste, ordonne de jeter du lest. Ils montent, ils parviennent à la hauteur de 8,600 mètres ; ils sont perdus. — Voilà rimage d'une nation et d'un gouvernement. Des lois inflexibles président à la vie d^un peuple. Si le chef connaît ces lois et s'y assujettit, la nation vit et prospère ; s'il gouverne au rebours de ces inexorables lois, la nation est en dehors des conditions nécessaires de la vie ; elle succombe.

La vraie subordination, la légitime hiérarchie, c'est, pour chaque individu, de respecter celui qui a en luimême plus d'être, un degré supérieur de vérité, de vertu, de capacité ; et de lui obéir, non comme à un homme, ce qui serait avilissant, mais comme aune manifestation plus complète de la raison impersonnelle, et par conséquent de Dieu.

La légitimité complète du pouvoir se rencontre rarement dans la réalité. En théorie elle se compose de deux éléments, l'électeur légitime et le légitime élu. L'électeur légitime, c'est le peuple tout entier : le légitime élu, c'est l'homme le plus capable de bien gouverner. Un peuple qui ne possède que la première de ces deux conditions est libre, maïs malheureux : celui (}ui n'a que la seconde est bien gouverné, mais non libre. Une nation qui les réunirait, jouirait de la per-

d08 L^HISTQIRË BT LA POLITIQUE.

feclîon du goavernement : elle serait libre et heureuse.

L*homme le plus digne du pouvoir réunit trois conditions : il est le plus capable^ le plus vertueux et le plus fort. Capable^ il voit le bien; vertueux^ il veut l'accomplir; fort, il le peut.

La difficulté de choisir le plus digne de commander a longtemps justifié la convention bizarre de l'hérédité du pouvoir. La difficulté de choisir le plus digne d'être aimé justifie les liens de la parenté. « Un frère est un ami donné par la nature^ » comme un roi est un supérieur donné par la naissance. 11 vaut encore mieux obéir à qui n'est pas tout à fait le plus capable, que de n'obéir à personne : il vaut encore mieux aimer celui qui n'est pas le plus aimable, que de n'aimer personne*

Quand la société est sous une direction contraire à l'instinct de sa destinée^ et par conséquent mauvaise, illégitime, il faut qu'Âlcide déchire ses langes; la liberté alors doit être le mot d'ordre de toute âme généreuse. Mais il ne faut pas oublier que la liberté est une conquête négative : on a déblayé le terrain, il faut bâtir; on a détruit la Bastille, il faut creuser le canal...

L'HIStOmfe BT LA POLITIQUE. 203

Une soeiété est une bouilloire. Le» couches de liquide (Cherchent à monter à mesure qu'elles s'échauffent : les plus chargées de calorique doivent toujours être en-dessus. Si cette ascension des plus capables se fiiit régulièrement, facilement, Tébullition sociale ne produit aucun phénomène nuisible. Si la pression des couches supérieures empêchait de monter les couches inférieures devenues plus chaudes^ alors il y aurait explosion. Une révolution est le rétablissement violent de l'union naturelle entre le droit et le fait.

Une révolution juste a lieu toutes les fois que le fait et le droit, qui doivent marcher unis, sont séparés» Alors il y a réunion d'autant plus violente qu'ils ont été plus longtemps et plus loin l'un de l'autre. La force qui les rejoint est en raison directe du temps et de la distance de leur séparation. Ce principe s'ap-^ pUque aux forces de la nature, à la politique^ à la so-^ ciété.

Il y a dans Thomme une foi étonnantç à l'absolu : il croît toujours l'avoir trouvé localisé ici-bas. La vérité absolue pour l'écolier, c'est le cahier que lui dicte son maître. Le beau absolu pour le jeune homme, c'est la femme qu'il aime. L'autorité absolue pour le croyant^ c'est le dogme de telle ou telle Église. L'homme ne peut parvenir à se persuader que l'absolu s'incarne

plus OU moins dans tous les objets finis, mais né se verse tout entier dans aucun.

La révolution à laquelle nos pères et nous avons assisté^ c'est la négation de tous ces pseudo-absolus. Elle a dit à la religion officielle : Tu n'es pas toute vérité; au trône : Tu n'es pas toute autorité. En un mot, la révolution a renversé toutes les idoles. L'esprit humain se préparait à ne plus adorer le fini comme Infini.

La difficulté qu'éprouvent les philosophes à indiquer d'une manière précise le but de l'humanité sur la terre dépend de ce que l'intelligence finie ne saurait deviner à pr/on l'Être absolu, que l'humanité doit, pour sa part, faire passer graduellement dans la réalité. Ils se servent de ces mots vagues : py^ogrès, perfection^ nement. Ne leur demandez pas dans quelle direction est ce progrès, vers quel but marche ce perfectionnement. Est-ce qu'ils peuvent deviner l'Être absolu avant qu'il se révèle par le réel, et faire le programme de l'humanité ? Sa destinée serait bien étroite, TÊtre infini qu'elle exprime serait bien limité, s'il pouvait tetiir tout entier et d'avance dans la tète d*un philosophe et dans une définition de deux lignes.

Les individus, les nations même périssent; mais les idées sont immortelles. La sagesse des Grecs aniollis

est acceptée par les robustes Romains. Ceux-ci s^énervent-ils à leur tour^ les barbares du Nord viennent se soumettre à cette raison impérissable^ qui des vaincus passe dans la tête des vainqueurs. Reine étemelle et incontestée du monde, la raison impersonnelle (Dieu} n'a qu'à se montrer pour forcer Thomme à reconnaître son légitime empire.

Tout ce queThumanité renferme de sentiments profondS; d'idées grandes et communes à tous, se révèle sous la forme d'une institution ; et cette formule comparée au sentiment dont elle est la traduction est nécessairement très-imparfaite : les codes^ ?.es religions^ le mariage, etc.

Alexandre est par sa nature l'homme des grandes choses; par son rôle, le représentant de la Grèce. Ces deux tendances s*opposent quand il rencontre la statue de Xerxès renversée par ses soldats, et qu'il délibère s'il la fera relever (Plut. ch. XXXVlï).

L'appréhension de mourir de faim, le tourment du froid, de la fatigue et des privations physiques, qui sont le partage de l'homme sauvage, s'échangent, dans la société civilisée, pour des tourments d'un autre genre, la crainte des reproches, du mépris, de

2M L'HISTOIRE Et LA POLITlOUEL

la misère urbaine. Un député qui redoute ses coin« mettants, un employé qui attend son inspecteur^ un ministre qui sollicite une majorité fugitive, un négo* ciant talonné par une échéance, éprouvent des émo* tiens compensatrices de la faim qu'ils eussent soufferte, sauvages errants, dans les forêts désertes. La civilisation déplace nos souffrances ; elle ne les supprime pas.

La liberté individuelle, dont nous sommes si jaloux, n'est que le droit pour Tindividu de se développer isolément, à part d'une société en dissolution. Ainsi à la mort d^un être organisé, quand le lien fédéral se brise, chaque molécule reprend aussi sa hberté.

Je vois six artilleurs occupés à servir une pièce de canon. Je m'approche, je les félicite de leur habileté à exécuter la manœuvre, et leur demande quel est le but de tout le mal qu'ils se donnent. — Il y a là-bas un pauvre diable comme nous, qu'on a enlevé bien malgré lui à ses travaux pour venir faire la manœuvre en face de nous. Il a maintenant deux jambes et deux bras ; quand nous aurons terminé notre besogne, il n'aura plus qu'un bras ou qu'une jambe. — Et le dénouement définitif de tout ceîa? -*— Le général Ch... Rendra la citadelle d'Anvers, que nous ne prétendons pas garder. Dans dix ans personne ne s'apercevra

qu'une guerre a passé par là, excepté le pauvre homme, qui n'aura toute sa vie qu'une jambe.

La vie des peuples, comme celle des individus» ne se compose que de moments (Thiers, Itin, des Pyrénées), Cette vérité, qui a Tair d'une naïveté, a pourtant bien de la peine à entrer dans notre esprit. Le sentiment de la vie, que j'ai en moi, ne me semble pas le synonyme d'un certain nombre d'heures. Un tel a acheté une terre, y a fait bâtir une villa, s'y est promené soixante fois en cinq ans, au bout desquels il est mort. Pouvait-il croire que, pour ses six cent mille francs, il n'achetait que soixante tours de promenade ? Non, il achetait Tillusion d'une jouissance illimitée. Tout cela prouve que nous avons le sentiment de l'absolu, antérieur et souvent contraire à l'expérience.

Quand est-ce que toutes les guerres, toutes les dissensions seront apaisées? Quand à la volonté individuelle on aura substitué pour règle non la volonté du plus grand nombre, mais la volonté absolue, la justice, la raison impersonnelle; quand le règne de Dieu sera arrivé sur la terre. — Le monde répétera encore longtemps a Adveniat regnum tuum, »

Quand une grande nation de l'Europe .sera bien

g08 L'HISTOIRE ET LA POLITIQUE.

gouvernée, quand tous les intérêts y trouveront leur satisfaction légitime, elle n'aura pas besoin de faire des conquêtes; les petits pays voisins viendront la prier de les absorber^ comme les petits capitalistes se joignent avec empressement aux sociétés bien administrées.

Viendra peut-être une époque où TEurope aura ses Etats-Unis.

A Paris la nature est petite ; l'œuvre de l'homme est grande. Gela fausse le goût, fait attacher aux choses une importance qui n'est pas mesurée sur leur valeur réelle.

Les petites choses, lorsqu'elles sont présentes, grossissent dans des proportions prodigieuses pour les acteurs qui y prennent part. La bataille de Chéronée tient moins de place dans Thistoire qu'un changement de ministère chez nos contemporains. C'est ce qui rétrécit et fausse l'esprit des hommes d'action. Trop de proximité change les proportions réelles des objets. Une toile d'araignée vue de près semble un câble qui serait éloigné.

L'affirmation et la négation, le oui et le non, se succèdent sans cesse dans l'échelle de chaque yérité. Les différents monients d'une même pensée s'excluent

tour à tour en tant que vérité absolue. La vérité complète embrasse, circonscrit toutes ces luttes, et les réunit dans une paix sereine.

Chacun de ces fragments de vérité étant saisi par une intelligence humaine, la non-identité des choses se traduit en dissentiment des hommes; et la partie affective venant à s'en mêler, les dissentiments deviennent facilement des luttes et des haines.

La croissance des sociétés est providentielle, comme celle des individus : elle se fait par une loi certaine à travers les événements extérieurs qui peuvent Tentraver et la retarder.

Un arbre grandit : la force qui le fait croître constitue en lui Taction de la Providence : elle ne le préserve ni de la grêle, ni du vent (qui ont aussi leurs lois)^ mais elle lui ménage des ressources contre les accidents prévus comme possibles et calculés par elle.

Il y a deux espèces de lois : 1° celles qui résultent de Tordre éternel qui enchaîne les êtres ; ordre qui n'est autre ctiose que le dessein, le plan même de Dieu ; 2° les ordres écrits par le législateur, traduction plus ou moins imparfaite de la première sorte de lois. Ceux-ci empruntent aux premières toute leur légi-

limité. Quand les secondes contredisent les ppemières, c*est aux premières seules qu'il faut obéir. Les apôtres menacés par la Synagogue répondaient très-bien : Est-il juste d'obéir aux hommes plutôt qu'à Dieu? — Mais, dil-on, qui sera juge dans cette contradiction des deux lois? qui garantira qu'il y ^ vraiment opposition, et que la loi humaine est en désaccord avec la loi divine ? Je réponds que chaque homme jugera pour lui-même, au risque d'errer. Ainsi la conscience maintiendra Tordre moral ; les gendarmes, l'ordre matériel. (Voy. Xénophon, Memorab, 1, 2, 41).

Périclès se fait battre par Alcibiade, en soutenant la souveraineté du peuple contre celle de la raison.

Rousseau a trop de morgue et trop d'amour pour le paradoxe. Luttant seul contre tous dans cette société qui l'assiège et l'admire, il lance le mépris avec trop d'effort, comme un homme en colère.

Déplorable exemple des aberrations où nous, en* traîne un faux principe, il pose en fait que l'homme de la nature est l'homme en dehors de la société. Dès lors il tombe d'abîme en abîme, toujours éloquent, comme Test tout homme ému, souvent admirable, comme l'est tout homme sincère, mais presque toujours absurde, comme l'est tout homme à système.

De même encore, la souveraineté consistoi selon

Jean-Jâcques, dans la volonté générale. 11 ne voit pas que la volonté générale n'est une autorité légitime qu'autant qu'elle est l'expression de la raison absolue. Rousseau se contredit lorsque, après avoir constaté que les hommes ne peuvent aliéner la souveraineté au profit d'un despote, il accorde que la minorité peut se soumettre au joug de la majorité.

Quelle sotte chose que l'empire des majorités, si on le considère comme ce qui constitue la raison et la justice même, et non comme l'imparfaite expression de l'éternelle raison ! C'est donc une fooule blanche de plus ou de moins qui constitue le vrai, le juste? Et si la main qui jette cette boule dans l'urne eût été absente par hasard, la justice, la vérité eût été toute différente? Ce qui décide désormais du juste et de l'injuste, c^est une colique ou une migraine!

§ I•^ l'art et les lettres en GIBNÉRAL,

La croyance à Fétre comme règle (et non comme exception brodée sur le néant) permet de s'abandonner sans remords aux travaux les plus frivoles, en apparence, pourvu qu'ils tiennent par quelque côté au vrai et au beau. Car Tart est saint, car la nature est la mise en œuvre de Fidéal divin : les exprimer, les reproduire, c'est une espèce de culte.

Il est singulier et admirable de voir comme les lois générales et universelles de la nature gouvernent même les productions des arts, le style des écrivains, par exemple. Les règles de Tart d'écrire ne sont pas au-

très que les lois absolues de Tétre^ les lois de la psychologie, de lu physique^ de la morale.

Une chose belle, c'est un phénomène développé conformément à sa loi, et qui par conséquent laisse paraître toute la plénitude d'être que comporte sa nature.

Or, comme un phénomène est /îwi, et une loi infinie^ ce qui précède revient à dire qu'une belle chose est celle qui laisse voir Tinfini à travers le fini. Dieu dans la créature.

Il ne faut pas croire que la perfection soit Tassemblage de beaucoup de qualités diverses. La perfection c'esU'unité. Être parfait, c'est être simplement, àiuXwç. La beauté est l'épanouissement normal de l'être.

Quoique le beau ne soit qu'une plus grande plénitude d'être, cependant il arrive qu'une énergie désordonnée trouble la beauté en brisant l'harmonie. C'est que l'infini, dont le beau doit être l'image, est un; il est harmonieux dans son ensemble; et le fini, qui aspire à en manifester l'idée, ne doit pas, par le développement excessif de certaines parties, laisser sentir l'atrophie des autres.

Souvent nous ne pouvons découvrir le vrai» mais nous y adhérons naturellement dès qu^l nous est of> fert. Il en est de même du beau. Gela explique pourquoi, dans un salon, une personne nous paraît belle jusqu'à ce qu'une plus belle vienne réclipser. Il en est de môme des ouvrages des arts. C'est qu'il y a divers degrés de beau. L'homme dont la pensée n'est pas pleine d'un degré de beauté supérieure, se contente de celui qu'il a sous les yeux. Cela cesse dès que le degré supérieur se présente.

Ce qui constitue la beauté dans les formes physiques, c'est, entre autres choses, de dissimuler la limite, de faire que l'œil ne se fixe pas exclusivement sur un point, sans glisser avec plaisir, par une transition insensible, sur le point voisin. Dans une belle figure, aucun point ne doit être isolé ; chacun rappelle les autres et échappe ainsi au sentiment de ses bornes.

Le fini ne peut nous plaire qu'autant qu'il nous apparaît comme route, comme moyen. Dès qu'il se présente comme but, cette usurpation nous révolte. L'infini seul peut combler définitivement notre cœur : principe très-fécond en applications dans les arts.

Par exemple, toutes les parties d'une œuvre d'art doivent concourir à l'ensemble , à la perfection du tout. Le tout lui-même doit paraître se rattacher à un

but. (Gic*> De oraU : « Columnx porticus et templa sus^ tinent.., »)

La beauté d'une forme consiste à faire glisser le regard^ en le charmant sans Tarréter; à dissimuler son fini en imposant à Toeil la nécessité de le parcourir circulairement et sans s'arrêter sur aucun de ses points.

Le poëte n'est vrai et beau que quand il suit la nature, c'est-à-dire quand il n'y a rien dans ses œuvres qui soit hors du développement normal de l'être. Ses originalités, ses caprices, même les plus bizarres, sont le résultat légitime quoique rare des lois générales et universelles de la vie.

L'Être seul est grand et beau : les individus le sont d^autant plus qu'ils se rapprochent davantage de lui.

La nature est belle sans choix dans son ensemble ; mais l'art, qui ne peut reproduire l'ensemble, est obligé de faire un choix et de trouver, par un juste discernement, cette beauté que la nature trouve dans son immensité. — De même en morale, l'Être entier est beau : le vice et le crime même ne nuisent pas à son sublime ensemble; mais l'individu^ par cela même qu'il est bomé^ est tenu de répudier le vice et de faire de son

âme un ensemble factice et exclusif, dévoué tout entier à la vertu.

C'est ainsi que tel passage, admirable dans une symphonie, serait insupportable dans un solo.

Il n'y a rien de grand que la pensée. Les pyramides d'Egypte ne sont pas grandes par elles-mêmes : elles sont petites si on les compare aux montagnes. La mer est une goutte d'eau, auprès de Timmensité. Ce qu'il y a de grand là dedans, c'est l'idée que ces objets nous inspirent. La réalité extérieure n'a de signification et de valeur que par l'idée qu'elle fait naître.

Rien de vrai que l'intellectuel. L'unité, comme la grandeur, n'a d'existence que dans nos idées. On peut en dire autant du beau : rien n'est beau dans le réel ; seulement il y a des choses qui réveillent en nous l'idée du beau, à peu près comme la surface plane d'un tableau fait naître dans mon esprit l'idée d'une figure solide, d'une colonne, par exemple.

Le talent n'est que du bon sens concentré. Tout le monde est capable de s'élever à une vérité à laquelle on le conduirait par une longue suite d'échelons : il faudrait peut-être pour cela tout une éducation, de longues années. Tout le monde est capable de toucher

une corde de manière à produire tel son. Que fait le savant? Quêtait l'artiste? Pas autre chose que ce que pourrait faire à la longue Thomme vulgaire. Seulement il voit, il fait en une seconde^ grâce à une vaste et prompte intuition, par un instinct rapide comme réclair, une suite de raisonnements compliqués, sur lesquels une intelligence vulgaire ou inexercée se traînerait longuement de manière à en perdre Tunité et la suite. Arriver seul et vite où tout être raisonnable parviendrait avec un guide ou à l'aide d'un temps infini, c'est ce qu'on appelle le talent. .

Savoir le plus possible, tout, si l'on pouvait, c^est le moyen de savoir bien quelque chose. Chaque fait particulier change de valeur suivant qu'il est vu seul ou dans l'ensemble, suivant que l'ensemble où il est vu est plus ou moins complet. De là la diversité d'opinions chez les hommes. Convaincre, c'est donc élargir les idées^ Enseigner le vrai, c'est élargir l'horizon.

Quelques hommes voient le vrai et transmettent à leurs semblables ce qu'ils ont vu eux-mêmes. Leur esprit est comme un verre qui concentre les rayons de la vérité sur la rétine de ceux qui les lisent.

L'être enfermé dans nos organes et qui constitue

tl8 LA LITTÉRATURE.

notre personne a besoin, pour se souvenir des faits particuliers, d'employer Tappareil de la mémoire. Cette partie du cerveau peut être considérée comme un répertoire d'empreintes, qui éveillent le souvenir, quand elles sont mises en communication avec le principe pensant, et laissent dormir ce souvenir quand la communication cesse. Dans Fétat de société, ces or-^ ganes mnémoniques sont pour ainsi dire multipliés. Les paroles que prononcent les lèvres dé nos sembla» blés, les lignes que tracent leurs mains, jouent (indirectement) le même. rôle. Ainsi les limites de la personne s'élargissent, les signes de souvenirs s'étendent, et les organes naturels de la mémoire trouvent dans les livres et dans les discours un auxiliaire analogue à eux-mêmes.

Et par ce moyen les traces cérébrales de mon semblable sont mises à Tusage de mon âme. Le même esprit semble animer plusieurs corps et jouir des modi^ fications d'un grand nombre de cerveaux à la fois.

L'homme ne peut penser seul. De même que son cerveau conserve des traces qui réveillent dans son âme des souvenirs et des idées, la parole des autres ou les caractères que leur main a écrits sont aussi des traces non moins utiles pour lui transmettre la vérité. L'écriture, Timprimé est un vaste cerveau commun, dont rhumanité se sert poul* penser.

L*ART ET LES LETTRES EN GÉNÉRAL. m

fl faut, pour bien écrire, que toutes les règles de la grammaire et de la rhétorique soient en votre esprit, non pas h l'état de règles, mais à Tétat de sentiment. La règle charge la mémoire, le sentiment vous dirige à votre insu. Or, plus on a de talent naturel, c'est-àdire d'être, plus aussi ce sentiment du beau et du vrai se forme avec facilité. — Il sert beaucoup aussi d'avoir appris de bonne heure la partie technique, le métier d'écrire; l'habitude de s^y conformer devient alors une seconde nature : ou plutôt c'est la première nature réformée et rendue à sa rectitude idéale.

Telle pensée heureuse m'a échappé. Est-elle perdue ? Non : elle est dans le sein de TÊtre à l'état de vérité, mais non à l'état de proposition. Car c'est dans la vérité étemelle et absolue, comme dans une immense étoffe, que nous découpons toutes nos opinions particulières. La découpure les rend incomplètes, et par conséquent fausses, si elles se donnent pour complètes*

Le caractère du vrai philosophe, c*est que ses dogmes les plus audacieux à première vue puissent à l'examen se résoudre en vérités vulgaires, moins larges, il est Vrai, mais qui n'en sont pas moins les appUcs^tionSi Ainsi la chute d'une pomme est une dépendance de la loi de l'attraction universelle.

Le philosophe qui ne vit que sur les sommets arides de la pensée, ne voit que de lointains horizcns ternes et bleuâtres. Il ne jouit pas des doux ombrages du ruisseau ; il ne cueille pas la petite fleur parfumée que le vallon cache dans un de ses plis.

Celui qui plane au sommet des idées générales, le philosophe qui voit Tensemble, possède rarement le technique des détails. Il comprendra admirablement Tensemble des sciences; il n'en possédera pas les utiles applications. Le critique sera rarement un artiste. De même que l'homme qui du sommet d^une montagne contemple le tableau vaste et complet qui se déroule à ses pieds, ne se repose pas dans la fraîche vallée au sein de l'ombre et du parfum des fleurs. Mais aussi la réciproque est vraie.

Je sais rêver l'idéal et l'adorer dans mon cœur^ mais, au-dessous de cette cime élevée de l'Être, je puis aimer, j'aime les petits vallons cachés dans les replis de la montagne. Ils ne reflètent pas, je l'avoue, sur des pics audacieux, toute la splendeur de l'aurore naissante; mais de verts ombrages y maintiennent une suave fraîcheur; la douce fauvette y chante, et la violette y exhale ses parfums.

Le but de l'étude n'est pas l'accumulation, mais l'assimilation des connaissances, la nutrition intellectuelle. Il consiste : l*» à se faire soi-même, à se créer une opinion, une manière de voir et de sentir ; 2* à acquérir des faits à l'appui de ses doctrines, de manière que chaque idée fasse au besoin mouvoir et vibrer un fait, comme chaque désir fait mouvoir un muscle. Une fois que la vérité est découverte, et que la synthèse de la croyance est fondée, il faut que tout fait nouveau que vous apprenez vienne se ranger sous un principe, dont il deviendra le complément, le serviteur, le corps.

Ces faits secondaires détruiront l'opinion d'ensemble si elle était fautive, et la prouveront si elle était vraie.

Je lis moins pour m'instruire que pour penser. J'aime les livres qui font penser.

Je connais des jeunes gens qui lisent beaucoup, pour avoir beaucoup lu. Us vous demanderont vingt fois par jour : « Avez-vous lu tel livre ? » Si vous répondez ; « Non, » — « Il faut lire ça, reprennent-ils, ce n'est pas mal. » Puis vient une appréciation plus ou moins juste du mérite de l'ouvrage. En général, le jeune Aristarque loue avec modération; mais il surabonde dans le blâme. Il est curieux à voir, quand, les yeux baissés à demi, d'un air dédaigneux, il allonge les lèvres et laisse tomber un jugement sans appel : « C'est froid. C'est une idée étroite. C'est invraisemblable, c'est faux, d Ce jeune homme sera dans quelques an-

922 LA UTTÉRATURK.

oées, s'il continue, un vrai manuel du bibliophile (1). Mais au lieu de lui demander : « Comment trouvezvous tel ouvrage? » dites- lui : « Quelle idée nouvelle, quelle vérité d'art, de philosophie, de politique ave«vous recueillie de vos lectures ? Quel corps de doctrine, quelle manière de voir (Weltamicht) vous étes-vous faite au moyen de toutes vos études ? Quel précipité s*est formé par la réaction de toutes ces idées?» Il sera fort embarrassé de vous répondre.

De telles gens ressemblent aux dégustateurs qui savent, ou du moins croient savoir juger tous les vins, tous les mets, mais qui, par des excès gastronomiques, ont perdu la faculté de digérer. J'aimerais mieux être l'homme sain de corps et d'esprit qui prend à son insu, dans chaque ragoût, ses parties nutritives, et se trouve plein de forc(?, sans savoir précisément à quelle nourriture il la doit.

Il est des gens qui oublient aisément ce qu'ils ont lu. Mais ces lectures oubliées ne leur sont pas inutiles. Elles leur ont appris à penser, chose qui leur reste. Ceux qui retiennent trop bien leurs lectures ressemblent à ces immenses serpents qui dévorent un lapin sans le broyer, et en gardent longtemps les morceaux entiers dans leur estomac, et visibles au dehors

(1) J'ai connu le même jeune homme trente ans après. Il était devenu une des nullités les plus effacées de Tadministration en province.

par la grosseur qu'ils produisent dans le cylindre de laur oorps.

Quand Thomme a un talent, une connaissance, son esprit n'est pas chargé; il semble qu'il ne possède rien, qu'il existe seulement d'une manière plus complète. Bien savoir ce n'est que voir; et voir, pour l'es^ prit, c'est exister. C'est si vrai, que les hommes grossiers ne peuvent pas se figurer que vous ignoriez la route de tel village.

Le véritable esprit n'est que de la vie concentrée : avoir beaucoup d'esprit, c'est vivre beaucoup à la fois.

L'homme, être borné, est lui-même et non autre chose; toutes ses facultés sont soumises à la même loi : elles n'affirment qu'à condition de nier. Il ne voit une chose qu'en ignorant l'autre, n'aime ceci qu'en détestant cela, n'estime cet objet qu'en méprisant l'objet contraire. De là l'antithèse dans le discours. L'antithèse est la figure de l'esprit fini. Dieu ne connaît pas l'antithèse.

Je me suis longtemps inquiété de la crainte de mal ordonner mes travaux, mes lectures. C'était moins essentiel que je ne pensais. Paganini joue du violon avec

224 LA littérature;.

un manche à balai : un homme se nourrit également de mouton ou de chevreuil. Un esprit prend également sa croissance en lisant tel ou tel livre. Tout est dans tout.

Ce qui fait que les choses belles et vraies en littérature, celles qui semblaient devoir se présenter comme d'elles-mêmes, sont souvent celles qu'on trouve en dernier lieu, c'est que, quoiqu'elles soient conformes à réternelle raison, la nature vulgaire ne leur est pas toujours conforme. La nature n'est pas toujours l'expression la plus pure de la loi éternelle, de l'idée divine qui lui sert de type. L'art est quelquefois plus heureux ; la nature n'est elle-même qu'un artiste; elle a son idéal, qu'elle reproduit plus ou moins.

D'où vient que ce qu'il y avait de plus naturel est souvent ce qui se présente à nous en dernier lieu, après bien des recherches et des efforts? C'est que nous-mêmes ne sommes pas complètement naturels^ c'est-à-dire complètement dans la vérité, dans la raison. Nos ignorances, nos préjugés, nos distractions, nos vices, ne sont point dans la vraie nature, dans la nature normale : ce sont' des accidents. Il faut déraciner ces ronces avant de retrouver et sentir la vraie pente du terrain.

Je ne crois pas que la nature soit l'expression complète de l'Être : la nature n'est pas infinie ; elle est imparfaite dans ses productions. Nulle d'entre elles ne semble se développer complètement d'après le plan de son espèce, plan qu'elles réalisent toutes à divers degrés. La poésie, dans le sens le plus large du mot, ira quelquefois plus loin que la nature dans la réalisation de ce plan qu'elle devine ; elle exprimera l'Être dans un degré supérieur. C'est là le triomphe et la vraie tâcîie de Fart. On peut dire en quelque sorte que la nature elle-même n*est qu'un artiste, qu'elle aussi a son modèle: ce modèle, c'est le beau, le vrai, l'absolu, l'infini ; c'est-à-dire TÊtre, Dieu. Les artistes qui, ignorant l'idéal, ne font dans leurs œuvres que l'imitation servile de la nature, copient une copie ; ils n'ont pas le génie des arts.

La nature n'est que la mise en œuvre des lois éternelles de l'Être. L'artiste doit, non pas copier servilement la nature, mais en la contemplant s'élever par le sentiment (intuition) jusqu'à deviner ces lois premières; et alors il crée comme elles une nature nouvelle, qui n'est que la conséquence de ces lois éternelles. Racine avait-il vu une femme comme Hermione ou comme Phèdre ? Non ; il a saisi dans son propre cœur le germe de ces sentiments ; il les a développés, il en a créé fictivement une persoime. Car une personne n'est

que rétre, placé dans certaines conditions qui le limitent et le découpent en une forme.

Cousin veut que la beauté humaine ne soit que Texpression de Tâme. Gela n'est pas entièrement vrai : la beauté n'est pas le rayonnement exclusif de la personne ; le foyer n'en est pas seulement dans la volonté. Cette circonférence a son centre en dehors de la conscience ; elle est la conséquence d'un principe extrapersonnel. Quand une série de rides concentriques se forme sur un lac^ la cause en est le grain de sable qu'on y a lancé : le grain de sable central qui forme la beauté, n'est pas toujours la volonté de l'individu ; c'est souvent un mouvement créateur qui vient de plus haut, qui persiste à travers plusieurs générations, et dont plusieurs individus sont les effets inconscients et involontaires.

Bien des choses sont belles, que nous ne trouvons pals belles : notre goût se fixe sur une beauté entre mille. Ceci explique la diversité et pourtant la légitimité des goûts. Tout ce qui est est beau à quelque degré.

L'art substitue quelquefois l'idéal moral de l'homme à l'idéal matériel d'un objet inanimé (^'il peint. Copiet-il un arbre, dont l'idéal serait une végétation saine

et robuste, il aimera mieux y substituer un tronc tordu, fendu^ une cime.cbenue, etc. C'est que ces accidents expriment et réveillent des idées de vieillesse, de force, de majesté, de destruction, toutes empruntées à un être d'une plus noble espèce. Il élève ainsi les étres^ en faisant passer Tidéal des espèces supérieures aux objets d'une espèce moins développée.

Dans un bon poëme tout doit être la conséquence naturelle des caractères et des circonstances ; l'auteur ne doit pas attribuer à son personnage des actions, des connaissances, des sentiments que sa vie précédente n'a pu lui faire faire, acquérir,-éprouver.Le poète doit être la providence de son poëme, laissera son héros le libre arbitre, et pourtant faire en sorte que tout aboutisse à ses fins.

Supposez qu'on vous donne un dessin tracé par un grand maître à couvrir en mos^uque avec de petits fragments de marbre tout taillés qu'il ne vous serait pas possible de subdiviser de nouveau. Quand vous arriverez à la ligne de beauté qui serpente onduleuse au* tour de la figure, vos fragments de marbre couvriront tantôt trop, tantôt trop peu ; rarement ils coïncideront parfaitement avec la ligne du dessin. Telle est la con* dition du traducteur. Le dessin qu'il prétend couvrir, c'est une belle pensée d'Horace oudeMiltoa; les

fragments de marbre sont les mots et les tournures de sa langue. Pour couvrir exactement telle expression de Foriginal, ce mot n'a pas assez d'extension, celui-ci en a trop, il dépasse la ligne ; tel tour de l'original est léger, gracieux, découpé de mille anfractuosites capricieuses ; dans la langue du traducteur le tour correspondant est lourd, roidq^ taillé à angles droits. De là vient que la traduction d'un ouvrage de go&t est impossible comme rési^ltat, quoique très-profitable comme exercice (1).

La même difficulté existe, mais à un degré bien moins grand dans la composition originale, où il s'agit pour l'écrivain de couvrir d'expressions le dessin intérieur de sa propre pensée. Observons que ce dessin n'est jamais entièrement achevé, avant que les mots qui doivent le couvrir soient trouvés par Tauteur : ce n'est d'abord qu'une image indécise dont les -contours complaisants s'étendent, se resserrent avec une élasticité merveilleuse. La pensée et l'expression, alors sœurs jumelles, ne pouvant naître entièrement l'une sans l'autre, font un compromis tacite ; la pensée dit à l'expression : Ton mot est trop faible. La langue répond à la pensée : Je n'en puis trouver de plus énergique ; modifie ton idée, ou prenons ensemble un détour. Elles se disputent ainsi, puis transigent, s'unissent, se confondent : chacune y met un peu du sien, et de ces deux germes mêlés naît à terme une phrase

(1) En écrivant ceci, je travaillais à une traduction en vers français de la Pharsale de Lucain.

vivante et saine, où il est impossible de reconnaître le travail de la fusion.

La traduction est un cliange des monnaies, qui en fait bien connaître la valeur. ï^e traducteur doit résoudre à chaque phrase ce problème : Fornier deux sommes égales avec des mots dlnégale valeur.

Voir la même personne sous des costumes divers, c'est un excellent moyen d'apprendre à la bien reconnaître. Voir la méipe idée dans plusieurs langues, c'est apprendre à la bien distinguer, à ne pas confondre ridée elle-même avec la forme accidentelle et conventionnelle du langage, la personne avec Thabit ; et plus le génie des langues sera différent, plus Tétude en sera profitable.

On peut posséder très-bien deux langues, sans pouvoir traduire facilement de Tune dans l'autre : de même qu'on peut connaître parfaitement deux routes parallèles, sans savoir précisément à quel point de la première correspond tel point de la seconde. Pour cela il faut de plus rhabitude de passer de Tune à l'autre, par des chemins de traverse qui les coupent toutes deux à angles droits.

230 LA LITTÉRATUaB.

Le style^^ c'est dans Thomme le rayonnement du centre à la circonférence.

Pour être ému par un poëte ou par un oratjBur, il n*est pas nécessaire que le public soit initié aux secrets de leur talent, pas plus qu'un soldat n*a besoin de comprendre les calculs de Tofficier d'artillerie pour être emporté par un de ses boulets. Mais pour viser et frapper lui-môme Tennemi, il a besoin de cette connaissance. Il en est dp même du poète ou de Torateur.

Les rhéteurs ont décrit les caractères extérieurs de réloquence, les accidents qu'elle présente, vue du dehors. Il fallait plutôt décrire Tétat intérieur de l'orateur et les phénomènes qui doivent se produire dans rame lorsque jaillit Téloquence. Si je veux devenir pianiste^ il ne suffit pas qu'un phraseur me parle de l'efiet que produit la musique sur les auditeurs ; je veux qu'un maître m'enseigne quel doigt je dois remuer pour produire cet effet ; de môme pour arriver au talent d'écrire, je souhaite surtout qu'un maître intérieur m'inspire l'émotion que je dois communiquer aux autres.

Le corps n'éprouve le besoin d'acquérir, l'appétit,

que quand il a fait des dépenses, des pertes. Il en est de même de Tesprit ; il ne lit avec plaisir, il ne rétient ses lectures qtfautant qu'il trx)uve lieu de les employer. La composition (ou la conversation) est à Tesprit ce que l'exercice est au corps. Avis aux partisans de réducation littéraire par Tétude des livres sans exercices de style.

La métaphore n'est qu'une similitude dans les impressions que deux objets produisent sur nous. Mais cette ressemblance purement subjective a souvent pour base, pour support, Tidentité de loi qui régit les divers ordres de phénomènes. Dans le langage des poètes, le feu de Tamour n'est qu'une métaphore ; dans la réalité des êtres le feu et Tamour sont deux manifestations du même principe.

. Les objets extérieurs ne sont eux-mêmes que des signes (naturels, il est vrai) des choses invisibles. La mer n'est point l'infini ; elle nous en communique l'idée. Une face n'est point belle au microscope, en réalité : vue en perspective, c'est-à-dire avec les yeux de l'homme, elle nous donne l'idée du beau. Une montagne n'est point grande : comparée au globe terrestre, elle n'est qu'un grain de sable : mais elle fait naître en nous l'idée de grandeur : comme le peintre, comme le

statuaire, etc., la natiire est un artiste : le résultat de son art est dans Tâme du spectateur.

Les. hommes préfèrent une erreur non formulée à une erreur formulée. Ils espèrent toujours trouver la vérité dans Tinconnu.

Exemples ^ a Lisez les faits dans les originaux, » diton ; « voyagez ; voyez vous-même. Il ne faut pas voir par les yeux d'autrui ; car aucun jusqu'ici n'a tout vu exactement ». — Me garantissez-vous que je verrai mieux ? Si je lis les faits originaux, tirerai-je à coup sûr des conclusions plus justes ? Si je voyage, si je vois par mes yeux, suis-je certain d'être mieux informé qu'en adoptant les opinions de ceux qui avec plus d'intelligence ont voyagé et vu avant moi ?

Quand j'étudiais sous M. X., ses enseignements me paraissaient la vérité absolue : tous les livres imprimés étaient inexacts ou incomplets. Quel bonheur pour M. X. que son cours n'ait pas été, lui aussi, imprimé !

On dit que la perle est la maladie d'un coquillage, La pensée est une maladie du cœur.

Ces expressions si fort à la mode dans une certaine littérature, par lesquelles on croyait reproduire la teinte locale : a Beau sire, sire chevalier, etc. », sont

peut-être une grande infidélité dans la peinture. Car les personnages qui les prononcent nous semblent naïfs ou étranges en cela : et certes ils ne Tétaient pas plus de Içur temps par ces expressions que nous ne le sommes aujourd'hui en disant : Monsieur et Monseigneur. Le Seigneur de Racine et de Voltaire est peut-être un heureux compromis également éloigné de la trivialité des appellations journalières et de Taffectation des prétendus antiquaires. C'est un costume idéal, poétique, qui n'est d'aucun pays, si ce n'est du p^^ys magique de l'imagination. C'est la toge romaine que les artistes prêtent à tous les héros. C'est l'habit phrygien que les sculpteurs grecs donnent à tous les barbares. Au contraire, on commet peut-être le plus majadroit contresens dans les arts, quand on soigne trop le costume : car on détourne ainsi l'esprit du spectateur de l'objet essentiel.

Une des manies de la littérature de notre époque, c'est de voir du génie partout... chez les morts, là surtout où nos devanciers n'en ont point vu. Nous ne tarissons pas sur la profondeur prodigieuse de Rabelais ; nous restons en extase devant la sublimité colossale de Shakespeare et de Caldéron; nous nous pâmons devant la grandeur vertigineuse de Machiavel... Ces critiques qui jettent le génie à tout venant me rappellent les Romains assiégés par les Gaulois dans le Capitole, qui, pour faire croire qu'ils avaient du pain en abon-

t34 LA LITTiRATURB.

dance, en jetaient tous les matins par-dessus les rem* parts*

Comme la science étymologique est incertaine ! Le Rhône, en latin Rkodanus, tire son nom de RnoD-Aîf {Welsh diciionary}y eau rapide. A Tembouchure du Rhône était la ville de Rhodanousia, colonie de Rhodes. D'où tirait-elle son nom ? Ceux qui n'ont aucune connaissance de la langue celtique diront que c'est de la ville de Rhodes,

Un des plus vrais, sinon des plus grands, poètes de notre époque, c'est un poète inconnu de son vivant à ses meilleurs amis, un poète qui a laissé un chef-d'œuvre posthume, Edmond Amould.

Rousseau (dans Y Emile) se trompe quand il croit nécessaire que Tenfant comprenne toute la portée des mots qu'il apprend. Il faut disjbinguer deux sortes de connaissances, la connaissance confuse, celle que la. Romiguière appelle sentiment, et la connaissance distincte, qui suit Tattention, et que le même philosophe appelle idée. Eh bien I je dis qu'il suffit qu'une partie de ce que l'enfant apprend soit pour lui à l'état de 5e»timent. Les mots voisins, le ton, le geste de celui qui parle serviront de commentaire.

Qu'est-il besoin que dans ce vens ;

Jura, maïs un peu tard, qu*on ne Vy prendrait plu»,

Tenfant ait une idée complète du sens du mot jum ? II suffit qu'il comprenne ce mot comme synonyme de diU affirma. Dans la suite, quand il Faura vu employé dans plusieurs occasions différentes, il parviendra de proche en proche à lui donner son extension réelle ; comme un sculpteur dégrossit d^abord son marbre^ etc.

Si Ton exigeait une intelligence complète, Tenfant ne devrait pas même lire le bilkt où on Tinvite à manger de la crème. Par exemple :

« Mon ami, veux-tu me faire le plaisir de venir de-* main, à neuf heurs du'matin, manger de la crème chez moi ? »

Je prétends qu'Emile ne peut se faire une idée complète d'aucun des mots qui composent ce billet,

a Mon ami.» — Qu^est-ce que son ami? Celui qui lui témoigne de la bienveillance? Mais le flatteur lui en témoigne plus que son père, qui l'enferme dans une chambre noire pour éviter qu'il lirise les vitres. Irezvous lui

Apprendre à distinguer un ami d'un flatteur? '

Irez-vous lui donner lecture du De amicitia^ lui citer la définition de Cicéron : Summa omnium timi divinar rumy tum humanarum rerum cum benevolentia conjunc^ tio ?

« Veux-tu ?» — Apprendrez-vQU3 h votre Emile à

descendre au fond de son âme, à discerner la volonté du désir; et, pour compléter l'idée, discuterez-vous avec lui la question de la liberté morale ?

« Me faire. » — Évidemment la notion de cause devient ici indispensable. Vite, philosophe, à Fouvrage!

« Le plaisir. » — Il faut donc faire plaisir? C'est donc bien de faire plaisir ? Prenez garde à votre réponse.

Que serait-ce si, en continuant^ nous arrivions aux notions astronomiques nécessaires pour expliquer 7ieuf heures du matin, et aux notions mécaniques du mouvement pour venir, aux discussions philosophiques du temps et de Tespace ? à celles qui regardent la personnalité MOI, la propriété, chez moi?

Enseignez le latin en deux ans, dit M. X. Â cela je réponds : On n'apprend pas le latin pour savoir le latin, mais pouil se former l'intelligence par le contact et la conversation continuelle des grands écrivains. On n'aurait pas le même avantage en lisant les mêmes écrivains en français. Lire ne suffit pas; dans la lecture, l'âme est passive, et les impressions qu'elle reçoit alors sont moins vives que lorsqu'elle y joint l'activité. La traduction est le seul exercice d'activité que les enfants soient capables de faire sur les grands écrivains ; elle y fixe leur attention et les force de les comprendre.

Les mots ne sont que des signes. Pour l'homme de

L'AfeT ET LÉS LETTRES EN GÉNÉRAL. fet

lettres qui se tient trop éloigné des choses, la relation entre le signe et Tobjet signifié est faible, confuse; les mots ne portent plus à son esprit que des notions vagues et indécises, et son style se sent de cette faiblesse de conception.

De là aussi les inconséquences de tant d'écrivains dans leur conduite. Tel a prêché toute sa vie le mépris de la mort, qui fait cent lâchetés pour obtenir la vie. Pour lui les mots et les choses n'ont rien de commun ; ou bien ses idées faibles et pâles n'ont jamais produit en lui-même les sentiments qu'elles semblaient devoir provoquer.

Parler c'est faire des signes qui réveillent des idées. Réveiller des idées sans les modifier, ce serait peu : Tessentiel est d'en créer de nouvelles. Pour y réussir, il faut les former avec des fragments d'idées anciennes^ et faire que ces idées anciennes soient le plus fractionnées (par l'analyse ) qu'il est possible. La mosaïque la plus parfaite se fait avec les fragmentas les plus petits.

L'écriture, et encore mieux Timprimerie, font dd genre humain une seule personne. Elles sont pour la pensée ce que les traces du cerveau sont pour la mémoire. Les mots écrits deviennent des traces encéphaliques communes à tout une nation. Apprendre une

langae, g* est incarner $on ftme dans cent mflle antres tètes.

Là poésie et la niaiserie s'écrivent également en vers; comme Tbomme d'esprit et le sot portent tous deux le pantalon et le frac. Rien de plus détestable que des vers sans poéaie : c'est comme un habit qui ne couvre qu'un mannequin.

11 est moins difficile d'attacher la gloire à son nom que d'attacher son nom à la gloire. Si Ton demande ce que c'est que Bignan^ avec un peu de bonne volonté on pourra répondre : « Un poète. » Mais si Ton vous demande : Quels sont les poètes français? vous ne répondrez pas : « Kgnan. n De même qu'en entendant un mot d'une langue étrangère qui ne vous est pas inconnue, vous trouverez le sens qu^l a dans votre langue maternelle; mais il vous serait plus difficile d'allé du mot de votre langue à celui de la langue étrangère. Poète est un mot de notre langue à tous, ^nan est pour la plupart de nous un mot assez étranger. En l'entendant pourtant, plusieurs pourront le traduire par poète; mais on ira difficilement de poète à Bignan^

Une des causes pour lesquelles il n'y eut que des érudits parmi les gens de lettres du seizième stède, c'est que la langue latine^ qui pour les Romains était

une chose naturelle, pour eux au contraire était une immense étude. L'importance qu'ils attachaient aux mots leur ôtait tout loisir de songer à la pensée. €'é* tait un mérite de dire des riens en bon latin, de même que plus tard c'en fut un de dire des riens en vers fran« çais ; cause de la platitude de tant de versificateurs. Plus la versification d'un peuple sera difficile, moins il aura de vrais poètes. Milton éaivit en vers blancs.

L*étât actuel de notre théâtre signale l'avènement d'une classe encore grossière, pour qui les délicatesses de l'art ne sont rien, et qu'il faut frapper par de grands coups, ou chatouiller par des images saisissantes*

Pourquoi la critique est-elle maintenant, après Thistoire, la partie la plus sérieuse de la littérature? (Un nouvel Anacréon passera pour un écrivain de peu de valeur; un commentateur d' Anacréon sera regardé comme un savant. ) C'est que la vie de la plupart des écrivains se passe parmi les livres; Pour qu'un ouvrage ait une valeur, il faut qu'il soit l'expression de la vie de Fauteur, de sa pensée intime, de ses préoccupations habituelles. Milton, Dante, Byron pouvaient faire des poëmes; Villemain, Nisard, Victor Leclerc, Sainte- Beuve même ne peuvent faire que de la critique.

240 LA LIT* ÉRAÏÛRÈ.

En rendant les livres aussi communs que les manuscrits étaient rares^ Timprimerie a tiré la science et la vérité du cabinet des lettrés, et les a répandues dans le monde. Ainsi îbnt de nos jours les traductions : la traduction est une imprimerie.

Il est certaines époques littéraires dont toute la poé^ sie est faite avec des expressions reçues et consacrées^ qu'on se passe de main en main, et qui n'appartiennent à personne en propre. C'est le vestiaire commun où sont tous les uniformes officiels de la pensée. Ces expressions, ces tours de phrase ensevelissent toute originalité de Tesprit, elles en cachent toutes les saillies : elles ressemblent à ces longs manteaux de deuil que portent, aux enterrements, les proches parents du mort, et qui servent successivement à tout le monde, ou plutôt à ces armures de fer des anciens chevaliers qu'on voit dans nos musées. En les n^ontant pièce à pièce^ on peut les faire tenir toutes seules, et se dispenser de mettre un homme dessous.

Kos tragiques dépouillent les passions de toutes les petites circonstances, de tout le réel qui les environnent : on peut définir la tragédie française a une abstraction qui marche. » {Coriolan de Laharpe.)

Dans le Coriolan de Shakespeare, on sent la vie à chaque pas : rien d'abstrait ; tous les détails sont ani«

mes. C'est là non-seulement le vrai, mais le réel. Sa Véturie est moins grande, moins cornélienne que celle de Laharpe. Tout est action au lieu d'être récit. — Trop de menus détails encombrent Tattention et Tempèchent de se porter aux grandes choses. Quoi qu'on en dise, la poésie doit choisir : Thistoire choisit bien !

Les formes lyriques de J.-B. Rousseau, qui ne sont nullement l'expression naturelle d'un sentiment véritable, me font l'effet des faux mollets rembourrés de coton.

D'où vient qu'il est si agréable de voir un auteur plaisanter spirituellement de lui-même? C'est qu'il compose avec l'amour-propre du lecteur, et lui donne une compensation en échange de ses éloges. L'écrivain nous livre sa personne, et, désarmés par cette concession, nous louons la supériorité de son esprit.

Dans la lecture des romans, quand nous nous identifions avec les personnages, nous acceptons un mode de la vie sous bénéfice d'inventaire.

Qu'est-ce que le jeu? L'emploi improductif de notre activité; un moyen d'agiter la vie, sans aucune des conséquences sérieuses qui accompagnent d'ordinaire

ÎH LA LITTÉRAtORE.

cette agitation . — Le plaisir du spectacle a pour principe une séparation semblable de Tactivité et du danger.

Le plaisir que nous fait éprouver une tragédie ou un drame consiste dans le sentiment de notre activité sans aucun des dangers qui^ dans la vie réelle, en accompa* gnent l'exercice.

Quand un poète a fini sa composition, où est son œuvre t Sur le papier ?— II n'y a que des signes con* ventionnels, des lignes noires sur un fond blanc* Dans sa pensée? — Souvent il oublie son œuvre. D'ailleurs il meurt et son œuvre survit. — Où donc estelle? — Dans Tâme du lecteur, à l'heure où Ton en fait lecture. Le poëte ne doit pas oublier que le terme de ses efforts n'est pas% le papier sur lequel il écrit, mais l'esprit de l'auditeur, dans lequel il excite des idées, des émotions. — De là la règle de ne pas tout décrire, de faire entendre plus qu'on ne dit, de produire de grands effets avec les mots les plus simples*

L^œuvre d'un écrivain est à la fois dans sa pensée et dans la pensée de ses lecteurs. Le style est parfait lorsque dans ces deux places elle se trouve identique.

Le traducteur doit reproduire les idées de l'auteur avec tcmtes leurs saillies ; mais il doit aussi feire naître

dans se9 lecteurs Fimpression que Vauteur produisait dans les siens. La première de ces obligations com* mande une fidélité absolue; la seconde, Taisance et souvent la grâce. Le point précis où ces deux qualités rivales trouvent leur intersection est le champ de ba-» taille des systèmes de traductions.

On a beaucoup discuté au siècle dernier sur la supériorité relative des anciens ou des modernes, c'était peut-être un malentendu. La question était insoluble parce qu'elle était mal posée.

Le beau existe non pas sur une feuille de papier, mais dans Tâme du lecteur. — Les poèmes d'Homère communiquaient aux Grecs Fidée du beau mieux que ne l'eussent fait pour eux le Napoléon en Egypte (s'ils eussent pu le connaître). Il était donc plus beau. — Pour nous les Harmonies de Lamartine, les Orientales de Hugo, nous inspirent l'idéal mieux que lesiVemeennés de Pindare. Elles sont donc plus belles. «— La beauté des poèmes anciens est pour nous en grande partie historique. Elle suppose l'intelligence des faits, 'des usages, des opinions des peuples chez lesquels ils sont nés.

Il y a deux moyens de nous faire goûter les beautés de ces œuvres : le premier, c'est de nous instruire de ces faits, de ces mœurs, de ces opinions ; de rétablir à force de science autour de ces poèmes l'atmosphère antique qui les entourait : c'est le rôle du critique. Le

second, c'est de prendre leurs beautés éternelles et de les transporter dans des sujets modernes : c'est le rôle du poète. De là vient que, malgré Tillustration des poètes du passé, il y aura, il devra y avoir toujours des poôtes modernes. Ceux-ci pourront être moindres par le génie que leurs devanciers, mais égaux ou même supérieurs à eux par l'influence.

Les chefs-d'œuvre de la poésie joignent à l'expression du beau éternel une beauté mobile, qu'on ne peut saisir que d'un certain point de vue, et qui dépend des mœurs et des usages contemporains. Quand ces usages viennent à changer, le chef-d'œuvre est moins intelli* giblé et la beauté moins frappante. Alors il y a deux choses à faire pour conserver à la génération nouvelle le bienfait de la jouissance du beau; on peut agir sur les auditeurs et les placer, par l'instruction, par l'érudition, dans l'état mental où se trouvaient les contemporains du poète, ou agir sur le beau que le poëme exprimait et le revêtir d'une autre enveloppe appropriée aux mœurs nouvelles. Le critique remplit la première tâche, le poëte imitateur, la seconde. Mettre le beau à la portée des auditeurs, c'est l'œuvre de l'artiste; mettre les auditeurs à la portée d'une belle œuvre, c'est le travail du critique.

Rôles analogues du critique et du poëte : l'un rapproche l'idéal dulecteur ; l'autre, les lecteurs de l'idéal.

Le roman est le poëme épique d'une société de salon. L'épopée était le roman d'une société où l'État constituait la principale famille ; l'agora, le seul salon.

De même que la peinture n'exprime que les surfaces, ainsi la poésie ne doit saisir que le côté intéressant des objets.

Dieu nous montre un instant le beau dans ses créatures, pour nous en 'faire Connaître l'idée; mais il la retire bientôt, pour nous montrer qu'il n'appartient en propre qu'à lui.

Il y a un certain style heurté, accentué, fortement imûgé, grimaçant à force d'être pittoresque. Qui le trouve sans le chercher est un énergumène ; qui le cherche et le trouve est un déclamateur ; qui le cherche sans le trouver est un imbécile.

L'homme d'esprit doit laisser échapper ses bons mots et non les chercher. Il faut qu'il les voile à demi par une double entente^ de manière à n'être jamais pris en flagrant délit de calembour.

Placez-vous naïvement au point de vue de votre siè-

cle, et dites avec sincérité ce que vous voyez. La vérité est toujours la même, mais elle est multiple dans ses aspects, et se présente sans cesse sous une face nouvelle à chaque nouvelle société. De là la possibilité . qu'il naisse encore des poètes, après les grands poètes qui ont déjà paru.

Pour le poète, le moyen d'être original, c'est d'être vrai.

L'effort diffère bien de la force : il y nuit le plus souvent. Un homme aurait de l'esprit s'il vivait tranquillement sa vie ; il passe les nuits au travail, et devient un vulgaire érudit ; il perd le sentiment du vrai, le sens commun. 11 me semble voir un spadassin acharné, qui frappe de la garde de son épée au lieu de percer de la pointe.

Les examens (comme on les fait souvent) obligent le professeur de ne donner à ses élèves qu'une instruction extérieure, qu'on puisse constater par inventaire, et non cette saine nourriture qui forme Tintelligence par assimilation. Le mattre est forcé, dans l'attente de l'inspection, de faire comme Phidias, qui attacha d'une manière mobile l'or des Athéniens à la statue de Pallas.

Le vers est pour la poésie ce que le marbre est pour

la Statue, un moyen d'isolement qui sépare le monde de Tart du monde de la réalité. L*œuvre d'art doit avoir son existence à part, se détacher du reste de la nature pour jouir de sa vie individuelle. Ainsi pour la création de l'homme, qui est l'œuvre d'art par excellence, la première chose que Dieu a faite, le premier coup de ciseau qu'il a donné, c'est de lui constituer son moi, de le séparer des œuvres étrangères par la conscience, de lui donner l'individualité.

On reconnaît à la fois qu'une étude meurt et qu'une autre domine, quand il y a usurpation de celle-ci sur celle-là. Les études dominantes, comme les maladies endémiques, ont cela de particulier qu'elles changent toutes les autres en elles-mêmes, zavia dç touto àxexp(vsTo. Par exemple, voulez-vous avoir une preuve que la théologie catholique languit, et que le journalisme est en pleine floraison, allez aux sermons de l'abbé X.

Si le pédantisme consiste à donner une importance exagérée à nos occupations ordinaires, il y a le pédantisme des hommes pratiques, comme celui des érudits. (Telle est cette prétention de blâmer l'instruction populaire au point de vue de la morale, et d'exalter l'éducation au détriment de l'instruction, sans voir que

rinstruction complète serait en même temps Téduca* tion}.

Pendant sa vie, et surtout pendant sa jeunesse, un homme de génie n'est guère loué et estimé que pour ce qu'il y a de moins admirable en lui.

Une belle ode, c'est un demi-quart d'heure d'héroïsme rêvé par l'âme du poëte. La merveille, c'est qu'on puisse fixer sur le papier des signes qui vont produire le même état dans Tâme des lecteurs. Assimilation des intelligences, affinité des cœurs, communauté spirituelle, sensus communis, sous tous ces noms divers quel admirable phénomène !

Les termes que nous employons pour louer ou blâmer n'ont qu'une signification flottante. Tout dépend du type auquel on compare. On devrait, en morale comme en musique, placer une clef à la tête de chaque ligne.

La vraie critique part de la connaissance de l'être idéal, pour juger l'être inférieur qui en est l'imparfaite réalisation ; comme la création divine n'est pas l'addition d'un être qui n'existait point, mais la délimitation

de rétre infini et éterneL C'est pour cela qu'on peut définir par le genre et la différence.

Si une alouette joutait à la course avec un éléphant, en s* engageant à ne pas se servir de ses ailes, Téléphant resterait vainqueur. — En vérité, ami, tu serais bien sot de te couper le vol, en ne faisant que de la critique ou de rérudition.

La littérature ne peut vivre qu'au contact du monde extérieur et de la science. Le poëte n'est que Técho de rétre environnant. S'il s'isole, il reste muet.

La liberté de la presse est une conséquence de la foi à la révélation individuelle, multiple, permanente et sécularisée. — Certaines gens ne peuvent aimer la liberté de la presse.

Ajoutons que, comme toutes les choses bonnes en soi, la liberté de la presse (et celle de la parole) ont été abominablement employées par Tégoïsme et la vénalité des écrivains corrompus, qui ont fait un vil métier de ce qui devait être un enseignement.

Les hommes d'action méprisent les rêveurs ; ils se rient des idées^ vains brouillards, disent-ils, vapeurs

»0 LA UTTÉRATURfî.

légères^ etc. Par une singulière coïncidence, la vapeur, dont les rhéteurs ont fait si longtemps Timagé de la faiblesse, est devenue elle aussi une puissance. L'idée et la vapeur, ces deux choses si ténues, si dédaignées des forts, ont remué le monde.

Je connais quelques jeunes provinciaux riches, qui fraîchement débarqués à Paris se font impolis et arrogants pour masquer leur gaucherie : ils ont peur de paraître timides, ils affectent d'être impertinents, et ne réussissent qu'à être grossiers et mal appris.

L'esprit (véritable) n'est qu'une manière plus simple d'avoir raison.

Quand je lis les écrits de tant d'illustres morts qui composent notre littérature, j'éprouve une illusion de modestie qui me porte à croire qu'ils constituent actuellement un monde à côté du nôtre, un monde meilleur et plus savant. Il n'en est rien : c'est nous seuls qui, grâce au don fugitif de la vie, sommes aujourd'hui l'humanité. Leurs pensées ne vivent qu'en nous. Leurs livres ne sont, horsde nous, que des signes sans valeur. Grandissons donc à la hauteur de notre rôle : soyons les héritiers et les représentants de nos auteurs. En

nous seuls aujourd'hui vit et se perpétue la pensée du genre humain.

Il est peut-être encore plus raisonnable d'écrire pour vivre que de vivre pour écrire.

Plaute était un homme frivole : il faisait des comédies ! Vadius a passé sa vie à essayer de scander un vers de Haute ; il rédige là-dessus des dissertations, élabore des monographies ; il est membre d'une académie, correspondant de toute la savanterie étrsmgère ; il n'a ni pensée, ni imagination, ni style. Vàdius est un homme sérieux.

Souvent un auteur gai est un homme triste : il est gai par l'esprit, triste par les circonstances de sa vie. Pour être vraiment gai, il n'a qu'à se transporter hors de lui-même ; dès qu'il reste chez lui^ sa sensibilité exquise, exagérée, maladive, par laquelle il est un grand écrivain, le fait souffrir et l'empêche d'être gai pour son propre compte. Molière était directeur de troupe, pauvre à son début, enfin mari d'une coquette ; rien de cela ne lui permettait la gaieté. Mais quand il se transformait en Scapin, en Orgon, en Bélise, il souffrait moins et pouvait sourire. -

252 LA UTTÉRATURE.

Les Girondins de M. de Lamartine présentent prèsque toujours une singulière discordance entre le récit et les réflexions : Fun est moral et ami de la légalité, à force de pathétique ; les autres justifient dogmatiquement les excès et les crimes qu'a blâmés le premier. Tant il est vrai que chez lauteur le sens poétique est plus infaillible que le raisonnement. — Justification sophistique de la Terreur. — Ses récits sont si vrais, si pathétiques, qu'ils réfutent ses réflexions.

On peut appliquer à M. de Lamartine ce qu'il écrit lui-même à la fin de son 48« livre : « Quand Topinion et la nature se combattent dans le cœur d'un citoyen, c^est la nature qu'il faut écouter ; car Topinion se trompe souvent et la nature est infaillible.

Une idée banale, un lieu commun vulgaire est bien aisé à exprimer clairement, avec autorité, avec éloquence, si Thomme qui parle est éloquent; mais une idée neuve, large, délicate, inconnue à la foule, risque fort de n'être pas comprise, quel que soit le talent de celui qui Fémet. L'auditeur n'y voit que des mots; il ne a comprend pas; car il lui faudrait, pour la comprendre, non la lecture rapide de quelques pages, mais toute une éducation.

§ IL LA LITTÉRATUEE CONTEMPOBAINE

Plusieurs des idées éparses dans la section qu'on vient de lire se trouvent développées et coordonnées avec quelque méthode dans les deux essais qui suivent, l'un sur le rôle des lettres^ l'autre sur celui de /a critique au dix-neuvième siècle. C'est un spécimen de ce que j'aurais voulu faire des parties antérieures de ce volume. Ces deux opuscules ont déjà été imprimés séparément; comme les éditions qui en furent faites alors sont depuis longtemps épuisées, je crois pouvoir les publier de nouveau ici, à la suite de mes Notes sur la littérature en général.

i. LES LETTRES ET L*H0MME DE LETTRI^S AU XIX« SIÈCLE (1)«

Si la dignité d'une profession se mesurait à Tantiquité de son origine, l'homme de lettres du dix-neuvième siècle pourrait se vanter d'une illustre généalogie. Le premier qui employa la parole pour plaire et pour instruire, remplit les fonctions d'homme de lettres. Toutefois, ce n'est qu'au sein des civilisations avancées que les lettres deviennent une profession. Il faut que les premiers et indispensables besoins d'une société soient abondamment satisfaits pour qu'elle produise ce double luxe de l'esprit, des écrivains et des lecteurs. Dans la plus haute antiquité, dans la théocratie despo-

(1) Ce sujet avait été mis au concours en 1855, par la Société des gens de lettres : Tessai qui suit obtint le prix. Rapporteur : M. Sainte-Beuve.

tique de l'Orient, les lettres sont le privilège de 1^ caste sacerdotale. A Memphis, à Babylone, tous les écrivains sont prêtres, ou subordonnés aux prêtres. Nous voyons bien à Jérusalem une classe spéciale, les prophètes, et quelques autres hommes, deux rois, par exemple, qui, sans appartenir à la tribu sacerdotale, composent des poésies, des histoires, des sentences; mais la nature de leurs écrits, presque tous religieux, et le soin qu'ils prennent de les déposer dans la bibliothèquedu temple, soit comme unhommage, soitcomme une garantie de durée, indiquent assez la subordination. Dès Tenfance de la Grèce Témancipâtion est plus marquée. Les aèdes, les homérides, sont les gens de lettres de cette poétique époque : nous y voyons l'homme de lettres antérieur à l'usage de l'écriture. Plus tard, les poêles, les historiens, les orateurs, les grammairiens, les sophistes, les auteurs de tout genre présentent, tant dans la Grèce qu'à Rome, des analogies moins 'paradoxales et non moins honorables avec ce que nous appelons aujourd'hui homme de lettres.

Mais sans aller chercher si loin nos titres de noblesse, jetons un coup d'oeil rapide sur ce qu'a été jusqu'ici dans notre pays la condition des écrivains, afin de mieux comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle doit être au dix -neuvième siècle.

L'Europe moderne à reproduit en plusieurs points le développement historique de l'antiquité. Dans la théocratie du moyen âge, comme dans le vieil Orient, l'homme de lettres est encore le prêtre, ou du moins

le clerc. Mais, comme en Grèce, il se détache çà et là du sanctuaire par le trouvère et le jongleur. Le clerc garde pourtant la meilleure part, le dogme, la morale^ la chronique ; il ne laisse au chanteur mondain que d'assez frivoles poésies, encore lui en dispute-t-il souvent le privilège. Entre un clergé qui possède les âmes et une féodalité ignorante et guerrière, il n'y a point de place pour une classe de lettrés distincte et indépendante*

Ce n'est guère qu'avec Timprimerie, au quinzième et au seizième siècle, que les écrivains apparaissent comme une profession spéciale. La Renaissance achève de les séparer du clergé, par un esprit nouveau qui les fait contemporains des grands hommes du paganisme. Quelques-uns s'en éloignent encore davantage par la Réforme. C'était certes un heureux début pour cette classe naissante que de présenter au monde des hommes tels que les Estienne, les Scaliger, les Érasme, et surtout les Montaigne. Toutefois, si Ton met à part un certain nombre de grands noms, on peut dire qu'en général, Fhomme de lettres du seizième siècle adore l'antiquité sans la bien comprendre, dédaigne le présent qu'il comprend moins encore, vit seul ou avec ses pareils, lit beaucoup, écrit assez et pense peu.

Au début du dix-septième siècle le lettré français se rapproche du monde qui se polit. Des ruelles élégantes l'environnent de leurs séductions et humanisent son pédantisme. Dans l'excès de sa reconnaissance il s'abdique un peu lui-même et se* laisse imposer les goûts frivoles de ses hôtes. Budé et Ramus deviennent Voi-

turc ou Benserade, et le grand Corneille tresse la Guir-i lande de Julie.

Mais bientôt arrive Richelieu, bientôt Louis XIV. Voici TAcadémie française ; voici Versailles. Les bénéfices, les pensions royales assurent aux gens de lettres une modeste aisance. Honorés plus qu*enrichis par le souverain, ils marchent presque les égaux des grands seigneurs qui les protégeaient naguère. Us n'ont plus qu'un seul maître, et ce maître est le roi. Aucune idée humiliante ne s'attache à ce servage : une habitude d'esprit dont nous tenons aujourd'hui trop peu de compte, confond alors dans l'opinion publique l'idée de roi avec celle de France : le roi, c'est l'Etat. Sous cet abri puissant, les lettres sont libres dans leur sphère : les idées générales, immortel héritage du genre humain, se revêtent de la majesté d'un beau et simple langage : toute vérité peut se faire jour, si elle demeure en dehors d'une application immédiate. Le roi veut bien prendre sa part; mais il ne veut pas qu'on la lui fasse.

Cette barrière est franchie au dix-huitième siècle. La France donna alors le magnifique spectacle d'une nation tout entière qui cherche de bonne foi le vrai et le juste, et ne reconnaît en toute chose d'autorité que la raison. La société en masse réalisa le doute méthodique de Descartes. Les gens de lettres, auteurs de ce mouvement, le gouvernent, le dirigent, et quelquefois l'égarent. Sans mettre officiellement la main au timon des affaires, ils sont en réalité las maîtres et les rois. Comme l'Eglise au moyen âge, ils possèdent les

âmes : que peuvent-ils désirer de plus? « Dieu, disait Galiani dans une arrogante plaisanterie, a partagé les rôles entre les sages et les sots. Ayant départi aux sages la faculté de donner des conseils, il fallait bien, à moins de laisser les sots inutiles, qu'il leur donnât le droit de gouverner. » Les gens de lettres n'auront pas toujours cette insolente modestie.

Au dix-neuvième siècle, les principes des philosophes ont passé dans les faits ; la Révolution est accomplie ; la nation, reconnue souveraine. Ce changement de dynastie se manifeste, à Tégard de l'écrivain , d'une manière matérielle et incontestable. Ce n'est plus d'un grand seigneur, d'un monarque, qu'il attend sa considération et sa fortune, c'est du public, c'est de la foule. Au lieu d'une mince abbaye, d'une pension chétive et précaire, les favoris du nouveau maître obtiennent de sa curiosité quelquefois un large budget. Ce qu'on a dit de l'esprit, on peut le dire plus véritablement de la richesse ; il y a quelqu'un de plus opulent que les Montauron et que les Louis XIV; c'est tout le monde. Examinons l'homme de lettres en face de ce nouveau pouvoir; suivons-le à. la cour de ce souverain multiple, et constatons les avantages et les dangers qui naissent pour lui de cette position.

Lé nouveau prince que l'homme de lettres doit servir est un singulier mélange de qualités et de travers. A dire vrai, ce mélange même est son vice caractéristique. II possède toutes les idées justes, tous les sentiments honnêtes, mais il a en même temps toutes les

erreurs et tous les défauts. Mobile à Texcès, il passe sans rougir par toutes les contradictions, et se laisse emporter au flux et au reflux de Topinion. Horace rappelait déjà de son temps un a monstre à mille têtes; » et, depuis Horace, les têtes ont changé, mais en augmentant. Toutefois le bien domine en fin de compte, et voici comment. Les erreurs sont infinies, tandis que la raison est une. Dans cette foule dont l'ensemble s'appelle le public, chaque individu a ses préjugés, ses bizarreries, ses vices. C'est en cela qu'il diffère des autres : par son bon sens, il s'en rapproche. 11 y a mille façons de divaguer : il n'y en a qu'une d'être sage. Il est bien vrai qu'on peut l'être à divers degrés, et que les vérités progressives semblent se succéder, comme dit Pascal, du pour au contre (1). Ce-

(1) Je me tappelle qu*à Tépoque où cet essai fut publié pour Ja première fois, Sainte-Beuve (mon rapporteur), qui était tout plutôt que métaphysicien, me dit qu'il ne comprenait pas cette pensée de Pascal, reprise et développée par Hegel, et me pria de la lui expliquer ; ce que je tâchai de faire. — Je pourrais aujourd'hui citer un exemple récent de cette successiqn ascendante des vérités contradictoires. Après la funeste guerre de 1870, on prétendit que le vainqueur n'était autre que « le maître d'école prussien ; » première assertion d'apparence fort paradoxale. Dans la dernière séance publique de l'Académie des sciences morales (mars 1877), Je président, M. Bersot, s'est moqué agréablement de cette opinion, et a soutenu, avec beaucoup de bon sens et d'esprit, que ce qui a donné aux Prussiens la victoire, c'est l'habileté de leurs chefs et la discipline de leurs soldats; deuxième assertion qui prétend contredire là première^ Mais, monsieur le président, qui a préparé l'habileté <Jes chefs et Ja discipline des soldats, sinon une solide éducation nationale, dont l'instruction primaire est la base? Qui a disposé les;

pendant elles ne se contredisent pas ; elles se complètent : c'est une série d'horizons concentriques, qu'on découvre successivement à mesure qu'on s'élève; mais le plus rapproché est vu de tout le monde; c'est cet horizon qu'on appelle le bon sens. Les erreurs donc étant individuelles, et le bon sens étant le sens commun^ les travers particuliers se combattent, se neutralisent» et la raison, comme on l'a dit, finit par avoir raison.

Le public est donc en somme un souverain raisonnable ; mais il ne Test pas à toute heure : il faut savoir l'attendre, le pressentir et distinguer ses volontés de ses caprices.

Il est de plus un juge fort compétent des travaux de l'esprit, un connaisseur délicat et universel. Toutes les sciences, tous les arts sont de son domaine : il a bien ses préférences; ses prédilections; mais il n'exclut, il ne méprise rien. Il est à la fois poète, astronome, agriculteur^ financier, chimiste ; il a du temps pour toutes les recherches, des yeux pour tous les livres. Denis de Syracuse se prit un jour à aimer la géométrie ; toute la Sicile fut- géomètre. Louis XIV n'aimait pas le gau» lois ; ses poètes et ses architectes ne firent que du grec. Notre Denis à nous^ hommes du dix-neuvième siècle,

soldats & la discipline, au respect, à Tintelligence modeste de leur propre infériorité et de la supériorité de leurs oflBciers, sinon Téducation populaire, et par conséquent le maître d*école? Troisième assertion limitant la deuxième et confirmant en partie la première. On pourrait pousser encore plus loin les contradictions successives, passant toujours du oui au non, mais d*an oui moins vague à un non moins exclusif.

aime les mathématiques; mais il goûte fort les romans : notre Louis XIV affectionne Tart grec; mais il est grand partisan du gothique. Et qu*on ne dise pas que le nombre des connaisseurs est imperceptible, que la masse est ignorante et n'entend rien aux questions qui s'agitent autour d'elle : il y a dans le public, et surtout dans le nôtre, dans notre Athènes moderne, je ne sais quel sentiment délicat du beau et du vrai, qui semble deviner ce qu'il n'a pas appris et odorer ce qu'il ne voit pas. Si l'on analyse ce curieux phénomène, on en trouve une explication facile : il se forme spontanément dans un peuple, comme dans une assemblée délibérante, des commissions et sous-commissions peu nombreuses, mais éclairées, qui se chargent d'instruire les affaires. Toutes les opinions se font jour dans leur sein : il y a rapport et contre-rapport, discussion, arrêt motivé; et cet arrêt n'est jamais définitif; on peut toujours l'attaquer, ce qui fait qu'on le respecte. Les savants examinent la question ; les gens instruits apprécient les savants ; le vulgaire suit les yeux fermés. Malgré nos grands airs d'indépendance, nous sommes en réalité et heureusement fçrt dociles à nous laisser conduire. En tout nous adoptons très-volontiers le jugement des hommes du métier. Nous aimons mieux croire que vérifier : c'est plus satisfaisant pour notre bon sens et plus commode pour notre paresse. Qui de nous, profanes, a sondé les bases de telle ou telle réputation scientifique? A est néanmoins pour nous tous un grand mathématicien, B un illustre chimiste. Vingt

personnes Tont jugé ainsi : deux cents ont reconnu la compétence des vingt juges; cent mille répètent leur arrêt : tout cela, voix et échos, c'est le public, et le bruit que cela fait s'appelle la gloire.

Enfin^ le souverain du dix-neuvième siècle se distingue de ses devanciers par l'absence de tout égoïsme et de toute préoccupation personnelle. Vous pouvez impunément en médire, le railler; si vous le faites avec esprit, il sourira lui-même. Dévoilez sans pitié ses vices et ses travers : le public est bon prince. Il a bien ses flatteurs, comme les autres, et il écoute avec plaisir les louanges; mais il aime peut-être encore mieux la satire. Chaque individu a un voisin auquel il la rapporte. Le

peuple est toujours cet excellent DÉMOS d'Aristo-

phane, qui applaudit joyeusement à sa caricature,

Tel est, selon nous, le nouveau maître des gens de lettres. Examinons les faveurs qu'ils peuvent espérer de lui. Quand le pouvoir est un concours incessamment ouvert, il est assez naturel que les plus capables y prétendent. Les sages de Galiani n'ont pas toujours la sagesse de se résigner à donner des conseils. Voilà donc rhomme de lettres qui abandonne la sphère des idées, où il trouvait sa force, pour celle des affaires, où il répuise. Il n'écrit plus; il gouverne. De poëte, il se fait député, ambassadeur, ministre. Mais tout autre chose est le regard perçant qui du haut de la montagne découvre, au-dessus des orages, les vastes horizons de l'avenir, et la force d'un bras infatigable qui, au fond de la vallée, lutte contre les menus obstacles

qu'enfante à chaque pas le présent. L'homme absolu se fait un système et veut le réaliser sans délai : rhomme pratique a un but moins idéal et plus voisin; il tourne les obstacles, quand il ne peut les franchir, et subordonne toutes ses pensées à la fin prochaine qu'il veut atteindre. Admettons qu^un homme de lettres possède ces deux facultés si diverses : du moins ne pourra-t-il les appliquer à la fois. Les forces du corps ont leurs limités ; le temps, à coup sur, a les siennes. Le cabinet, les conseils, les audiences, les devoirs de toute sorte, les soucis, les affaires, les plaisirs qui sont des affaires, suffisent et au delà pour absorber tous ses instants. Un ministre ne peut écrire que des volumes de signatures.

Voilà le premier écueil où ont échoué, je ne dis pas où se sont brisés, plusieurs de nos plus heureux talents ■; Tanibition politique. Cette passion toutefois, décipie les lettrés, sans corrompre les lettres : l'écrivain qui se fait administrateur dépose sa plume, et c'est tout. Il y a un soldat de moins dans la file : on serre les rangs ; le coup qui Ta frappé n'a rien de trèseffrayant pour les autres. Il résulte même un bien de ce contact des lettres et des affaires : le corps entier des auteurs reçoit de proche en proche, comme dans une chaîne électrique, un mouvement salutaire. Le sentiment du réel devient plus vif et plus précis; les pensées sont plus sérieuses, les mots se remplissent, la déclamation s'évapore. Les lettres, moins étrangères au monde, en obtiennent plus de respect, plus

de confiance. D'ailleurs, le talent qui ne s^anéantit pas dans la vie orageuse des affaires s'y fortifie et s'y renouvelle. Si parfois, par un de ces changements ordinaires sur la scène politique, l'écrivain homme d'État retrouve ses loisirs, et qu'il ait encore la force de reprendre sa plume, alors il rapporte à sa profession bien-aimée un trésor d'observations et de souvenirs : c'est un voyageur enrichi qui revient dans sa patrie.

Il est une autre espèce de faveurs plus nécessaires à la fois et plus dangereuses que les hommes de lettres du dix-neuvième siècle attendent et reçoivent du public : c'est pour beaucoup le pain de chaque Jour; pour quelques-uns, l'aisance, la richesse. Cette rémunération des auteurs s'accomplit de nos jours sous une forme toute particulière et essentiellement distincte de celle des temps passés.

Le fait dominant et caractéristique de notre époque, c'est l'essor prodigieux de l'industrie. Rien n'égale cette magnifique conquête du monde physique accomplie par le génie de l'homme. La vapeur dirigée, les machines substituées aux bras, la vitesse des transports dépassant les rêves de l'imagination; le fluide bruyant qui nous menaçait dans la foudre, devenu le docile messager de nos besoins et de nos caprices; la lumière, rivale du pinceau, fixant sur le papier les images les plus fugitives; toutes les forces de la nature venant l'une après l'autre, comme des géants domptés, s'asservir sous la main d'un enfant; voilà les prodiges dont notre siècle a été et doit être le fortuné

témoin. L^ndusirie, reine de notre époque, a ses fêtes splendides, ses triomphes universels où elle convie le monde entier et l'amène. Appuyée sur la science, servie par le commerce et les institutions de crédit, elle a ses princes qu'elle couronne d'un diadème d'or; grands propriétaires, puissants banquiers, suzerains d'ateliers et de comptoirs,^plus riches que des rois et plus indépendants. Dans un siècle industriel tout se fait industrie ; dans une époque de commerce tout devient marchandise. De tout temps les gens de lettres ont pu tirer de leurs travaux un légitime bénéfice : aujourd'hui ils y cherchent un revenu régulier» une fortune. Et pourquoi non? Le talent d'écrire est une propriété; un livre est un produit, qu'on peut acheter et vendre. Quoi de plus beau pour l'écrivain que de dépendre de lui seul ; de s'enrichir par son travail ; de voir l'approbation publique, comme un suffrage universel, lui apporter franc par franc sa célébrité, et le profit s'identifier avec la gloire? Ainsi plus de monarque à flatter; plus d'humbles dédicaces à faire; plus de temps à perdre dans les antichambres et les cours ; plus d'assouplissement, de caractère ; plus de compromis gênant entre la conscience et l'intérêt. L'homme de lettres n'a d'autre maître que le public : et c'est, nous l'avons vu, un maître juste, intelligent, débonnaire, qu'il faut servir et non flatter.

Le public lui-même semble ne devoir pas moins profiter que l'homme de lettres de cette organisation industrielle de la littérature. Les écrivains, excités à

travailler sans cesse, ne laisseront pas stériles les talents dont ils sont doués. Nous n'aurons plus à nous plaindre du silence prudent des Conrarts ; et Ton ne verra plus la muse des Chapelains, enceinte d'une espérance d'épopée que pensionne un grand seigneur, prolonger pendant vingt années sa fructueuse promesse. Le peuple prend ses ouvriers littéraires à la tâche : il paye chacun selon ses œuvres. Si vous dites que Tabondance des produits nuira à leur qualité, on vous répondra que s^il faut vendre beaucoup pour s'enrichir, il faut produire du bon pour vendre beaucoup ; ainsi rintérêt des auteurs est le garant de leur travail, le public en reste le juge.

A ces avantages qu'on peut alléguer en faveur de la' position présente de Thomme de lettres, hâtons- nous d'opposer les inconvénients qu'elle entraîne.

Le plus saillant, c est en eifet cette multiplicité des œuvres. L'intelligence n'est point une machine ; elle n'est pas faite pour produire sans relâche : ses œuvres se pèsent et ne se mesurent pas. Le génie n'est souvent qu'une seule grande idée, qui se produit dans plusieurs épreuves successives^ jusqu'à ce qu'elle arrive à sa forme définitive et parfaite. La tourmenter au delà, c'est la gâter et l'affaiblir; c'est un libertinage d'esprit, qui ne procrée qu'une race dégénérée. « L'acheteur exige du bon, a-t-on dit ; il n'achète qu'à cette condition. » Mais le bon est un terme relatif : sans doute on lui vendra du passable ; mais c'est de l'excellent qu'on aurait pu lui donner, sans cette fa-

Jale nécessité d'écrire à la tâche. La précipitation du travail, l'avantage matériel de la prolixité, la séduction des entreprises rapides, tout contribuera à énerver Tesprit de Fécrivain ; tout fera avorter le génie en talent^ le talent en misérables frivolités.

a Le public restera le juge, » S'il ne s'agit que d'obtenir son estime, nous l'avons dit, elle est assurée à toute œuvre excellente; mais si on lui demande avant tout son argent, il s'en faut bien que la réconipense soit la mesure exacte du mérite. Les meilleurs livres ne sont pas ceux qu'on achète le plus. Le besoin ou la passion du gain détournera donc Thomme de lettres de composer des ouvrages solides mais sérieux, que cinq cents personnes comprennent et achètent, et qui n'en sont pas moins quelquefois le flambeau où tout une époque emprunte de proche en proche sa lumière. S'ils se publient dans les conditions ordinaires, ces importants ouvrages^ pressentant peu d'acheteurs, s'établiront à très-haut prix, ce qui les rendra moins accessibles encore : Teff'et, comme toujours, réagira sur sa cause et en doublera l'énergie.

Mais après tout, dira le partisan aveugle des publications populaires, le mal serabien compensé. G'estlafoule qu'il faut instruire. Qu'importe qu'il y ait quelques gros livres de moins condamnés à dormir dans la poussière des bibliothèques, si l'instruction se répand, si la masse de la nation devient plus éclairée et meilleure? — Ah ! sans doute ! pourvu qu'on élargisse le fleuve, qu'importe qu'on tarisse la source ? Mai» acceptons le débat

même sur ce terrain : voyons si le commerce des lettres est en réalité si favorable à rinstrucliôn et à la moralité des masses.

Croit-on par hasard que les masses achèteront de préférence les livres les plus moraux et les plus instructifs ? C'est supposer faite Tœuvre qu'il s'agit de faire : c'est croire les masses morales et instruites. Non: l'écrivain qui, abdiquant sa noble mission, ne verra dans ses œuvres qu'une marchandise à vendre, consultera les goûts, non les besoins de l'acheteur. Il vendra, s'il le faut, de l'opium à ces Chinois avides d'une funeste ivresse : il ne s'arrêtera pas devant l'immoralité, si l'immoralité est d'un bon rapport, et s'il ne rencontre la loi qui le menace. N'osant enfreindre la loi, il rusera avec elle, voilera son cynisme, l'embellira d'une délicate parure ; d'autant plus dangereux dans ses doctrines et dans ses tableaux, qu'il se fera plus aimable et plus séduisant. Le goût n'aura pas moins à perdre que la morale. Au lieu d'imprimer une direction à l'esprit public, ce qui est le privilège et le devoir de l'écrivain, l'auteur marchand écoutera d'une oreille attentive de quel côté souffle le caprice populaire, afin d'y déployer servilement ses voiles. Il copiera les autres, se copiera lui-même, ruinera son originalité au profit de son succès, et escomptera la gloire pour la vogue. La raison publique fait en somme bonne route, avons-nous dit ; mais elle ne cingle pas en ligne droite ; elle louvoie. Les écrivains pressés de réussir prendront pour ligne chacune de

ces bordées. Chaque jour amenant sa mode, ils écri* ront pour chaque jour et ne dureront pas davantage. Leurs œuvres vieilliront vite, comme vieillissent les caprices; et, s'ils parviennent par hasard à la postérité, ils n'auront chez elle d'autre immortalité que celle du ridicule.

C'est une erreur de croire que l'intérêt même de Técrivain lui défendra toujours de sacrifier la qualité à l'abondance. Sans doute au début de la carrière, quand il s'agit de se faire un nom, la qualité est indispensable; une grande célébrité ne s'établit jamais sans un certain talent. Mais, comme Ta très-bien dit la Bruyère, (( il est plus difficile de se faire un nom par un ouvrage excellent que de faire valoir un ouvrage médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis. » Bien des auteurs ne vivent que de leur crédit, et il est plus d'un grand homme qu'on n'admire désormais que par habitude. La réputation ressemble à nos locomotives, qui vont longtemps encore après qu'on a suspendu l'action de la vapeur. Une fabrique renommée a devant elle, si elle le veut, dix bonnes années de pacotille.

J'ai parlé de fabrique

Après avoir montré à Ihomme de lettres du dix-neuvième siècle les avantages et les dangers de sa nouvelle position, nous devons lui donner fraternellement nos conseils, ou plutôt nous les donner à nous-même.

(l) Passage sapprimé à Ja demande de la commission — et au grand regret du rapporteur.

Qu'on nous pardonne de prendre le rôle de moraliste : nous espérons faire comme cet orateur sacré qui, assez peu dévot de sa nature, prêcha tellement la pénitence qu'il finit par se convertir.

Il nous semble que ce qui empêche le plus de réussir, c'est la passion exagérée de réussir. Le moyen de parvenir au grand succès serait peut-être de moins rechercher le petit. Nous sommes trop gens de lettres^ nous ne songeons pas assez à être hommes. Il faudrait moins écrire et réfléchir davantage ; il faudrait fortifier en nous, par la vie intérieure, la pensée, source de tout vrai talent. Regardons les auteurs du grand siècle : quelle continence d'écrire ! quelle féconde paresse ! Presque tous ne lèguent à la postérité qu'un petit livre ; mais derrière ce livre est une vie tout entière de pensée et de passion. C'est un pur rayon de miel ; mais que de fleurs de toute espèce employées pour le produire ! Leurs livres n'étaient que la meilleure partie de leur âme ; ils vivaient leurs ouvrages avant de les écrire. Aujourd'hui la vie et l'œuvre sont trop distinctes. Les uns, scribes laborieux, entassent dans de lourds volumes une érudition qui n'a rien d'eux-mêmes. D'autres, viveurs joyeux et splendides^ ouvrent à certaines heures leur atelier d'écrivains : alors, s'ils osent être sincères, ils restent vulgaires et grossiers ; s'ils cherchent à élever leurs livres au-dessus d'euxmêmes, ils demandent à leur imagination seule des pensées nobles qu'une vie sensuelle leur refuse. De là peu de franchise et par conséquent d'éloquence dans

leur parole : c*est une voix de téie, où la poitrine n'est pour rien. Soyons vrais avec nous-mêmes ; c'est le moyen de Tétre aux yeux des autres. Soyons fermes et convaincus ; c'est le moyen de le paraître.

Un grand mal, c'est que l'homme de lettres, qui, par profession, devrait être le guide de ses contemporains, est atteint lui-même de la contagion commune, l'indé» cision des principes, l'incertitude des convictions. Il est même en général moins fixé dans ses croyances que le public auquel il s'adresse. Habitué à remuer des idées,' il devient sceptique à l'égard de toutes; il les accepte au hasard, suivant l'effet qu'il veut produire. Il leur demande non d'être justes, mais d'être frappantes ; non d'exprimer une vérité, mais de produire une belle page. Le talent de nos écrivains porte la peine de ce défaut de moralité. A travers tout leur esprit, on sent le vide de la doctrine : on comprend que, sur ce qui nous touche le plus, ces hommes n'ont rien à nous apprendre ; et le bon sens du public reste indifl'érent pour eux, comme ils le sont eux-mêmes pour les intérêts les plus chers de l'humanité.

Nous accusons notre siècle d'être sceptique ; peutêtre le calomnions-nous. Parce que ses croyances ne s'emprisonnent pas toujours dans la forme arrêtée d'un symbole, nous sommes portés à dire qu'il n'a point de croyances. Accoutumés à voir les diverses sociétés religieuses s'entourer, comme d'un rempart, de leurs sévères exclusions, nous croyons volontiers qu'il n'y a pas de foi sans catéchisme, pas d'église sans

hiérarchie. Nous ressemblons à un enfant qui, nourri sur les bords d'une étroite rivière, ne comprendrait pas l'Océan. Il existe (on ne le dit pas assez) une vaste confédération qui n'est pas faite de main d'homme, dont le caractère même est de ne rien exclure, qui embrasse toutes les autres dans son sein, et qui tend à pacifier toutes leurs discordes. C'est l'association tacite, mais fort réelle des esprits éclairés, la communion sainte des lumières de la raison, communion offerte à tous, et à laquelle tous participent plus ou moins, selon' leurs forces; en un mot, c'est la civilisation. Quel magnifique spectacle que de voir cette patrie universelle des intelligences s'étendre sans limites dans l'espace et le temps, embrasser dans son sein l'ancien et le nouveau monde, "établir partout le règne de l'opinion, adoucir les horreurs de la guerre et faire respecter même dans les combats les saintes lois de l'humanité. Le monde tend à s'uhir par la vie de la pensée. Pas un événement qui ne lui donne sa secousse : il semble qu'un fil électrique, vaste ceinture du globe, joint non-seulement les lieux, mais les âmes ; et que, comme un corps organisé, le genre humain se sent tout entier dans chacune de ses parties. L'idée écrite, livre ou journal, est le sang qui circule et porte partout la vie. Jamais plus vaste société ne fut jointe par un lien plus indissoluble ; jamais les hommes ne furent plus frères.

Voilà lïmmense, l'universelle église, dont l'établissement n'est pas le projet d'un rêveur, mais un fait

constant, aussi bien qu'admirable ; pareille à la victorieuse république que proclamait un de ses généraux, elle n'a pas besoin qu'on la reconnaisse, elle se prouve par son éclat. Elle renferme dans son sein toute vérité connue de Thomme ; toutes les découvertes de la science^ tous les faits constatés par l'observation des sens ou par l'instinct du cœur, tous les axiomes de la raison et de la morale sont les dogmes bienfaisants qu'elle nous propose. Nul n'est contraint de les croire, sinon par l'évidence : le seul châtiment de l'incrédulité, c'est l'ignorance et ses suites. Cette église est pacifique et tolérante, comme la vérité qu'elle possède etrechei^ che. Sûre de son triomphe, elle ne songe pas à le hâter par la persécution : son seul prosélytisme est un grave et noble enseignement. Son sacerdoce n'est point désigné par un signe hiérarchique : apprendre, c'est recevoir Tonction ; instruire, c'est exercer le ministère. Sans préjudice des cultes particuliers, que ses membres professent ou révèrent, elle a un culte général, commun à tous, comme son dogme, c'est d'établir le règne de Dieu sur la terre comme au ciel, de faire passer dans les faits l'action des lois que l'intelligence a découvertes dans le domaine des idées. Dieu a fait l'homme à son image : l'homme refait le monde à la sienne, et par conséquent à celle de Dieu ; il introduit la discipline parmi les forces de la nature, la justice dans la société. Il continue chaque Jour l'œuvre de la création, subordonnant à la pensée les choses inertes, et les faisant monter ainsi à un plus haut degré de

vie. Son souffle anime la matière ; il en fait non-seulement Tesclave de ses besoins^ mais encore Tinterprète de ses idées. Le marbre, la toile, le papier, empreints de la pensée de Tartiste, deviennent comme les signes vivants qui communiquent à Tâme des autres hommes ridéal divin de la beauté (1).

Yoilà Tœuvre sainte à laquelle nous convions pour sa part Thomme de lettres. Qu'il soit toujours le prêtre de la civilisation ; qu'il dédaigne d'en être le bouflfon ou le parasite. Qu'à Texemple de notre vieux et immortel Corneille, il attache le pathétique au sublime, et enivre nos âmes de ces fières émotions qui l'agrandissent. Je ne dirai point « que le poëte se fasse moraliste, qu'il dogmatise, qu'il enseigne ! » Non ! Qu'il soit vrai, qu'il soit grand ; qu'il comprenne son siècle et l'exprime ; que, pareil aux végétaux du globe, il aspire l'atmosphère et la respire purifiée ; qu'il s'élève à toutes les hauteurs de l'art, il atteindra en même temps à celles de la morale. La vérité est toujours sainte ; elle sanctifie tout ce qu'elle touche. Le beau, le juste, le vrai sont les aspects différents d'une seule et même chose, les faces diverses d'une même pyramide ; elles semblent éloignées à la base, elles se réunissent au sommet.

Il nous reste à effleurer une partie délicate de notre sujet, une question qui, bien ou mal résolue, rend les

(1) Sainte-Beave fut vivement frappé de cette idée d'une Église laïque et vraiment universelle; il la fît sienne, et la développa

2li LA LlTTÊRATtJRE.

autres solutions possibles ou chimériques. L'homme ne vit pas seulement de gloire^ la bouche la plus éloquente ne peut se passer du pain de chaque jour. Si vous ne voulez pas que les lettres soient une mar* chandise, dites-nous de quoi vous ferez vivre Thomme de lettres? D'abord, je suis très-porté à simplifier le problème en le réduisant. Je n'ai pas besoin de n^ontrer comment Thomme de lettres s'enrichira , parce que je ne vois nulle nécessité à Tenrichir. La richesse n'est guère moins nuisible à l'écrivain que la misère. Elle a ses soucis, ses fatigues, ses bruyants et acres plaisirs, qui affadissent les joies austères de la pensée ; elle a enfin contre elle le fléau commun de toutes les puissances, les flatteurs. Je sais que l'homme de lettres ne doit pas vivre éloigné du monde : il perdrait dans une solitude absolue les occasions d'observer et la puissance d'agir. Qu'il voie la société, mais sans prétendre y briller par les avantages de l'opulence. Qu'il y porte fièrement sa pauvreté comme une distinction et un privilège. Qu'il y paraisse avec le prestige d'un noble caractère, et^ s'il le peut, avec l'éclat de la gloire : le monde estimera celui qui pourrait conquérir la richesse et qui sait s'en passer* Loin d'avoir à craindre le dédain des salons, l'écrivain illustre devra plutôt redouter leurs séductions importunes. C est surtout avec ses pareils qu'il doit vivre. S'il est bon^ sincère, aifectueux, il trouvera, chez les gens de let-

quelques années après au Sénat, dans une disciission qui eut alors un grand retentissement.

L*HOMME DÉ LETTRES AU XIX« SIÈCLE. m

ires qui lui ressemblent , de tendres et délicieuses amitiés. La vie de rintelligence est plus douce quand on la vit plusieurs ensemble. On met en commun ses idées, et elles deviennent plus chères par le souvenir des hommes qui les partagent. Quel charme de penser et de sentir à deux ou trois? Que de bonheur dans ces modestes réunions du soir, où, sans déborder, la parole ne larit jamais; ou l'idée flotte à la dérive, où, dans les mille sinuosités d'une causerie sans prétention^ on découvre çà et là mille sites étranges, mille points de vue inconnus et ravissants. C'est la médita* tion à double ou triple puissance; c'est la mémoire disposant de deux ou trois cerveaux. Les heures s'écoulent, la nuit s'avance; la pendule seule s'en aperçoit : et quand ses coups réitérés donnent, comme avec impatience, le signal du départ, on quitte ou pour le repos ou pour le travail solitaire cette conversation^ qui est elle-même le délassement le plus délicieux et le plus fécond des travaux.

Mais j'oublie aussi le temps dans cette heureuse peinture : si je n'enrichis pas Thomme de lettres, je dois au moins m'occuper de le nourrir.

Je voudrais, je l'avoue, qu'il ne demandât pas son pain à sa plume. Le ministère de la pensée me semblerait à la fois plus noble et plus indépendant, si celui qui l'exerce n'en attendait pas le salaire. N'écrivant que sous la pression d'une idée, son style serait toujours plein, vrai, naturel. 11 attendrait, pour produire^ ce que Buifon appelle « le point de maturité de la pen*

sée. » Il écrirait avec passion, on le lirait avec plaisir. Je souhaiterais donc que Thomme de lettres eût une modeste aisance; et la sagesse de s'en contenter. Mais dire à un auteur : Ayez des rentes, c'est un conseil plus facile à donner qu'à suivre. Tâchons donc d'en trouver un autre plus généraleuient applicable. Je dirai à Técrivain : Ne rougissez pas de travailler pour vivre; mais choisissez votre travail. Ne faites pas pour gagner du pain ce qu'on ne doit faire que pour gagner de la gloire. La plume est une chose sainte : les choses saintes ne se vendent pas. Faites de votre vie deux parts; coupez en deux votre journée. Vous vous rappelez le grand et malheureux Jean-Jacques, copiant le matin de la musique, et se faisant le soir l'apôtre du sentiment moral, Ténergique tribun du spiritualisme? Il ne faut pas imiter en tout J.-J. Rousseau : on ne copie plus guère de musique depuis qu'on la lithographie. Je ne vous dirai pas même : Faites comme son Émiky exercez un métier. Emile était bon de son temps; c'était un paradoxe nécessaire, une façon de grossir sa voix pour se faire entendre. Je sais bien que, de nos jours, on a fait grand bruit de nos poètes tailleurs^ menuisiers, forgerons : je respecte ces messieurs, et voudrais de grand cœur les admirer; mais je sais aussi quelles sont les exigences de Tindustrie. On ne prend pas d'un métier à son aise ; on n'est pas ouvrier dilettante. Les organes fatigués par une longue journée de sueurs sont plus aptes à convier l'esprit au sommeil qu'à le suivre dans ses méditations. Désirons, mais

sans Tespérer trop vite, que Tartisan puisse réserver chaque jour quelques heures bénies pour lire, pour penser, pour faire son métier d'homme. En attendant, puisse rhomme de lettres trouver une occupation peu fatigante, assez fructueuse, et qui ne lui enlève qu'une portion de sa journée. Qu'il soit artiste, professeur, bureaucrate. Qu'il fasse des portraits : Timpatience des modèles lui laissera des loisirs. Qu'il enseigne quelques heures : s'il a un peu de célébrité, les élèves ne lui manqueront pas. jQu'il aligne des chiffres et rédige des factures : le grand-livre en partie double n'épuisera pas son imagination. Vico était professeur public; Fichte donnait chaque jour une leçon de grec, pour ne pas rester sans cesse face à face avec sa pensée. Charles Lamb était le modèle des employés, et Samuel Rogers dirigeait une maison de banque. On ne peut composer tout le jour; le gagne-pain est une distraction utile : on revient chez soi plus avare des heures furtives de l'étude. Enfin je ne suis pas plus sévère que Boileau ; je ne défends pas à un auteur de « tirer de ses écrits un produit légitime. » Son livre se vend-il; je m'en réjouis : c'est une gratification que lui accordent les Muses, un supplément à son salaire. Plus il en abstiendra de pareils, moins il aura besoin d'en attendre, plus il approchera de la position indépendante que nous lui avons souhaitée.

Les lettres savent fort bien se frayer seules leur route et se passer de Tappui du pouvoir. Je ne sais même si les charges de ses faveurs n'en excèdent point les bé*

m LA LITTÉRATURE.

néfices. Toutefois, en supposant qu'une administration éclairée et bienveillante jugeât à propos de protéger les hommes qui écrivent, on conçoit, d'après ce que nous venons de dire, quel genre de bienfaits il faudrait lui demander pour eux. Qu'elle se garde bien de les combler de ces écrasantes distinctions que Napoléon 1*^, par un sentiment de justice, posthume^ rêvait, pour le grand Corneille ! « S'il vivait de mon temps, disait-il, je le ferais ministre (i). » Ah! sire, grâce pour Corneille! il n'aspire pas à descendre. Vous avez en lui un grand poëte : peut-être en feriez-vous un ministre médiocre. Faute de Corneille, Napoléon chercha à prendre Ducis : l'oiseau sauvage (2) sut échapper aux

(1) J^ écrivais cet essai en voyage, sans livres, sur les rochers ' de la Hougue, qui me servaient de bureau. Il n^est donc pas étonnant que mes citations, faites de mémoire, ne soient pas. toutes textuelles. J'ouvre après coup mon Mémorial de Sainte^ Hélène, et je trouve que TEmpereur voulait faire de Corneille, non pas un ministre, mais un prince; ce qui, au point de vue du travail imposé, n*est pas du tout la même chose.

Je me console de ma faute en m^apercevant qu'un spirituel Bourgeois de Paris' Va faite avant moi dans ses Mémoires (t. I, p. 76), et cela sans être ,k la Hougue. — M. Véron, que vise la fin de cette note^ était le fondateur anonyme du prix remporté par cet opuscule.

(2) C'est le mot de Ducis lui-même dînant h la Malmaison. Le jg;énéral Bonaparte demande de* quelle espèce de véhicule le poëte s'est servi pour venir, et apprenant qu'il a tout simplement loué un fiacre : « Cela ne se peut pas, dit-il ; il faut qu'un homme de votre âge^ de votre talent, ait une bonne yoiture k lui, bien simple, bien commode. Laissez-moi faire : je veux arranger cela. » — GénérpJ, reprend Duels, en apercevant une bande de canards sauvages qui traversent un nuage au-dessus de sa tête^

embûches bienveillantes du tout-puissant chasseur. Écoutez, ô Mécène, et vous aussi, heureux Auguste, ce qu'il faut à ce fils d'affranchi qu'on appelle Horace : votre amitié d'abord, s'il vous juge dignes de la sienne. 11 est discret, puisqu'il a de l'esprit ; il n'abusera pas de vos prévenances. Ensuite voici le but suprême de son ambition : un petit champ avec une source vive, un peu de bois, une modeste maison, et surtout la liberté d'y vivre à ses heures, à sa guise, la permission de ne pas vous voir, quand il lui prend fantaisie d'être seul. Tout cela peut se traduire en français du dixneuvième siècle : Vous, pouvoirs publics, qui désirez protéger les lettres, ce luxe impérial des grandes na- , lions, aidez les écrivains à gagner l'indépendance. Vous distribuez des places, des faveurs de toutes sortes : réservez pour eux les emplois qui exigent de l'intelligence, mais qui laissent des loisirs. Donnez-leur le temps d'avoir du talent. Ne les entraînez pas dans le tourbillon des affaires : laissez -les flotter tranquillement au bord; mais surtout distinguez avec soin le mérite d'avec l'intrigue. Ne prétendez pas trop en juger vous-mêmes. Louis XIV avouait sans honte que Despréaux s'entendait mieux que lui à apprécier iv.s vers. Vous avez des académies, des sociétés savantes :

vous êtes chasseur : voyez-vous cet essaim d*oiseaux qui fend Ja nue? Il n'y en a pas un là qui ne sente de loin Todeur de la poudre et ne flaire le fusil du chasseur. Eh bien ! je suis Un de ces oiseaux. Je me suis fait canard sauvage. » {Essais de Mémoires^ ou lettres aur Ducis, lettre III»)

consultez leurs jugements; mais consultez surtout ceux du public. Une nation n'est pas suspecte de camaraderie : la gloire ne sait pas mentir.

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