CHAPITRE XVI
Qui a écrit les Evangiles ? — Caractère des Evangélistes. — lliracles du Christ.
Lazare, sortez !
Ingersoll. — Où1 nous dit que nous n'avons pas de bonnes raisons de douter que le récit des quatre Evangélistes, tels que nous les avons aujourd'hui, ne soit authentique. De fait, personne ne sait qui a écrit le ‘récit des Evangélistes.”
Commentateur. — I] est de fait qu’il n'y a pas de motif raisonnable de douter que Matthieu, Marc, Luc et Jean aient écrit les Evangiles qu’on leur attribue, Votre affirmation contraire n’a pas la moindre évidence sur laquelle elle puisse s’appüyer. Vous avez d'aussi bonnes raisons, mais non de meilleures pour dire que personne ne sait qui a écrit les pièces de ShakKespeare, le Paradis Perdu de Milton, la Divine C'omédie du Dante, les livres de César, Tite-Live, Tacite, Josèphe ou Homère. Personne ne doute que ces livres n’aient été écrits par les auteurs auxquels on les attribue. L'évidence qui établit l'authenticité de ceux-ci prouve l’authenticité de ceux-là, et d’une manière
bien plus forte encu:r. L’.vidence historique, la tradition commune, et un enchainement de circonstances, c'est tout ce que nous avons pour établir l’authenticité d'Hamlet, d’Othello, du Paradis Perdu, de Tite-Live, de Tacite et de Josèphe. Et ils suffisent abondamment. Or, cette évidence historique, cette tradition commune et cet enchainement de circonstances sont -également forts pour les auteurs des quatre Evangiles. Ils le sont plus encore; car les faits dont il est parlé dans les Evangiles ont changé le cours de l’histoire humaine et par conséquent l’attention du genre humain a été plus particulièrement fixée sur eux.
Plus grande est l’importance d’un livre aux yeux du genre humain,et plus sûrement son authenticité sera admise ou niée dès le commencement. C'est un fair bien remarquable que l'authenticité ou la véracité des quatre Evangiles n’a jamais été révoquée en doute que dans les temps modernes et par un bien petit nombre d’infidèles ; et encore se bornent-ils à de simples et audacieuses affirmations sans fondement. Ces Evangiles ont été acceptés, dès les premiers temps, comme authentiques, et ont été cités par les premiers écrivains chrétiens comme étant les écrits de Mathieu, de Marc, de Luc et de Jean. Tous les ennemis du christia-
nisme, les Juifs, les païens ou les hérétiques, qui ont écrit contre la religion chrétienne, ont admis, sans l'ombre d’une hésitation ou d'un doute, l’authenticité de ces Evangiles.
Celse, qui vivait au second siècle, et qui était un ennemi de la religion chrétienne aussi violent que vous, ne mentionne pas seulement leurs noms, mais il cite aussi des passages du livre de l'Ancien Testament, à tel point que nous sommes-assurés d’avoir les livres authentiques auxquels il renvoie. Deus tout le cours de ses écrits il ne suggère jamais le moindre doute au sujet de l’authenticité des livres qu'il cite, et dont il réfute la doctrine. Porphyre, (A. D. 233) un autre écrivain autichrétien, dans ses abjections admet l'authenticité des Evangiles : Julien l’Apostat, 363, un autre ennemi de l'Eglise, désigne les Evangiles par le nom qu’ils portent aujourd'hui, et ne révoque jamais en doute ni leur véracité, ni leur authenticité. Ni Celse au second siècle, ni Porphyre au troisième, ni Julien au quatrième, n’ont révoqué en doute l'authenticité de ces livres, ni insinué que les chrétiens se trompaient sur les auteurs auxquels il les attribuaient, Aucun d’entre eux n'a exprimé sur ce sujet une opinion contraire à celle des premiers chrétiens. On pourrait apporter d'autres preuves de l'authenticité des quatre
Evangiles, et des autres livres saints, mais c'est inutile. Ceux qui désirent les lire tout au long peuvent parcourir l'introduction de Horn aux saintes Ecritures par Horn, Vol. 1, Chap. III et IV et la Bible Vengée de Du Clot.
"Ceux qui examineront ces livres pourront voir la valeur qu'il faut donner à votre affirmation ‘“ personne ne sait ce que les Evangélistes ont écrit.”
Ingersoll. — “ I] y a trois manuscrits importants sur lesquels le monde chrétien s'appuie. Le Codex du Vatican... Le Codex d'Alexandrie. Le Codex du Sinaï ”
Commentateur. — Ces codex sont tout simplement les manuscrits les plus anciens connus des saintes Ecritures. Ce ne sont pas des manuscrits originaux ; mais seulement des copies plus complètes dans leur entier, et ils sont plus ou moins imparfaits. Ces manuscrits sont vénérables et utiles, mais il n’est pas vrai de dire que le monde chrétien s'appuie sur eux et en dépend. S'ils disparaissaient demain ils n’auraient aucun effet sur le christianisme qui existait avant eux et lear survi- \ra.
Black. —— Leurs plus violents- ennemis n’ont
@1 dit contre l'honnêteté personnelle des Evangelistes.”
Ingersoll. — Comment le sait-on ?
Commentateur. — On le sait parce que, soit dans la tradition et dans l’histoire, on n’a jeté ni directement ni indirectement le moindre doute, ni l'ombre la plus légère sur l’honnêteté, l'intégrité et la sainteté de leur vie. Les apôtres ont certainement droit à la même protection que vous réclamez pour votre caractère. Vous ne la leur refuserez pas. Supposons maintenant qu’un de vos amis dise : ‘“ Les ennemis les plus violents de M. Ingersoll ne disent rien contre son honnêteté personnelle et 8a vertu. ” Que penserie-vous d’un homme qui vous répondrait en disant ; ‘ Comment le savez-vous P ”
Vous diriez qu'il est un lâche, un méprisable poltron avec le cœur d’un assassin sans en avoir le courage. Ne doit-on pas tenir pour irréprochable votre vertu jusqu’à ce qu’on ait prouvé le contraire? N'est-il pas un criminel celui qui tente de vous ravir votre caractère par des insinuations, des suppositions et des questions insidieuses? Le christianisme enseigne, quoique vous en pensiez, qu'il est avec votre code de morale. Le monde, après bientôt vingt siècles, n’a rien trouvé de contraire à la sainteté dans le caractère des apôtres, et ils ont vécu, pendant tout ce temps, à la vive clarté de l’histoire, Les
infidèles et les ennemis du Christ dans tous les âges n’ont rien trouvé contre eux, et cependant, après cette longue épreuve, lorsque l’on vante leur honnêteté personnelle, vous, l’apôtre de la bonne foi ‘‘et de l'honneur irréprochable ” vous demandez : ‘Comment le sait-onP? ” Combien petits peuvent devenir les hommes lorsqu'ils sat emportés par leurs passions et leurs erreurs !.…. Ingersoll, — Si ie Christ avait accompli les miracles que l’on rapporte dans le Nouveau Testament, pourquoi les Juifs auraient-ils mis à mort un homme qui ressuscitait les morts P Commentateur. — Les miracles du Christ rapportés dans le Nouveau Testament, les Juifs les admettaient. Iln’est jamais venu à l'esprit du Juif, du Gentil et du Païen de révoquer en doute ces miracles. | Celse, Porphyre et Julien les admettaient et s'efforçaient de leur enlever leur signification et leur force en disant que le Christ était un magicien qui avait appris la magie noire en Egypte, tandis qu’il vivait avec Marie, sa mère, sur les bords du Nil. Les Juifs ne niaient pas sa puissance, qu’ils admettaient en disant qu'il avait volé au temple la parole inénarrable ; et d’autres en publiant qu'il faisait des miracles par le pouvoir du démon. Ces explications données à ses
miracles sont la plus grande preuve de leur réalité. Porphyre (A. D. 270) disait : ‘ Jésus ayant été élevé obscurément alla en Egypte, d'où, après avoir appris quelques miracles, il revint en Judée, et se proclama Dieu.”
Julien, empereur et apostat, (361) disait : “Il ‘le Christ” n’a rien fait qui soit digne de mémoire, à moins que nous ne considérions comme une grande chose d’avoir guéri le sourd muet, et d’avoir chassé les démons de ceux qui en étaient possédés dans les villages de Bethsaïde et de Bethanie.” Les miracles du Christ étaient si frappants et si publics, que les philosophes antichrétiens en étaient réduits à la nécessité de les admettre et de les expliquer. Ainsi Hiéroclès, philosophe païen et gouverneur d'Alexandrie, sous l’empereur Dioclétien, non satisfait de persécuter les chrétiens, pour se justifier sans doute, a écrit un livre dans lequel il compare les miracles d’Apollonius de Thyane à ceux du Christ. Il n’y avait pas à cette époque ni des bureaux de lecture, ni de ÂVorth American Review. Voilà pourquoi Hiéroclès a dû écrire un livre. Ila écrit un livre où il disait ce qui suit, le lecteur n'aura pas de peine à y reconnaître le ton nasillard d’un Ingersoll :
‘“ Les chrétiens font grand bruit et donnent de
grands éloges à Jésus, parce qu’il a rendu la vue à un aveugle, et accompli d’autres merveilles. Nous avons bien plus de motifs d'attribuer des œuvres semblables à bien des grands hommes ; tels que Pythagore, Aristée et Apollonius.
Après avoir décrit les merveilles accomplies par Apollonius, ce philosophe.païen continue :
“ Je parle de ces merveilles pour montrer que nous agissons plus sagement que les chrétiens ; nous ne regardons pas comme un Dieu, mais bien comme un ami des dieux, l’homme qui a opéré d'aussi grandes merveilles ; les chrétiens, au cnntraire, publient que J.-C. esf Dieu à cause des petits prodiges qu'il & opérés. Pierré, Paul et plusieurs autres de cette secte, menteurs, ignorants, magiciens, se sont vantés des actions de Jésus, mais Maxime Dégée, le philosophe Darius, Philostrate, hommes sages et amis de la vérité, nous ont parlé des miracles d’Apollonius.”
D'après Arnobius, les païens pensaient que Jésus avait volé du sanctuaire des Egyptiens le nom des puissants génies, et les secrets à l’aide desquels ils opéraient leurs prodiges.
Eh bien! Monsieur Ingersoll, est-ce que tous ces efforts des anciens philosophes pour rabaisser et expliquer les œuvres de J.-C. ne prouvent- pas que ces œuvres existaient réellement, qu'elles
étaient connues et reçues ? Les hommes connaissaient les faits, ils se sont efforcés ou d’en diminuer l'importance ou de les expliquer.
Ingersoll. — Si le Christ a accompli les miracles consignés dans le Nouveau Testament, pourquoi les Juifs ont-ils mis à mort un homme qui pouvait ressusciter leurs morts P ”
Commentateur. — La force de cette question repose sur ceci: parce que les Juifs ont mis le Christ à mort, ils ne croyaient pas en ses miracles tels qu'ils sont rapportés dans les Evangiles. Mais cette conclusion est fausse. Les Juifs croyaient que Dieu leur avait défendu d'abandonner la loi de Moïse, quand même un prophète faisant des miracles viendrait le leur demander. Depuis le Christ jusqu’à nos jours, les Juifs ont toujours et invariablement cru à la réalité des miracles du Christ. Si vous ne le croyez pas, consultez leurs Talmuds.
Mais alors, me demanderez-vous, s'ils admettaient le fait de ses miracles, pourquoi ne l’ont-ils pas reçu comme le Messie ? Tout en admettant les miracles, ils ne pensaient pas qu’ils prouvassent qu'il fut le Messie. Leurs prophètes avaient fait des miracles sous la loi de Moïse. Ils avaient même ressuscité des morts.
Les Juifs du temps du Christ ne pouvaient
comprendre pourquoi et comment il y avait des miracles accomplis pour abroger cette loi. Une longue habitude et de /ongs préjugés les portèrent alors à rejeter l'évidence de ses miracles, tandis qu’ils en admettaient /e fait. Ils les attribuaient à Belzébuth. De plus, ils croyaient que le fils promis de David serait un grand prince temporel, qu’il délivrerait les Juifs et fonderait un grand empire juif, rétablirait la noblesse juive et élève rait le sacerdoce d’Aaron à son ancienne prééminence et à son ancienne gloïre. Sa prédication et sa vie modeste n’encourageaient pas ces espérances et ils se refusèrent à voir en lui le Messie promis, même lorsqu'ils admettaient ses miracles. Et ils le mirent à mort, tout comme ils avaient mis à mort leurs prophètes avérés.
Zngersoll. — Pourquoi essayèrent ils de tuer le maître de la mort?
Commentateur. — Pour prouver qu’il n'était pas le maître de la mort.
Zngersoll, — Comment a-t:il puse faire qu’un homme qui avait opéré tant de miracles fût si ignoré et si obscur, qu’il fallut recourir à la trahison de l’un de ses disciples pour le leur indiquer?
Commentateur. — Puisqu’il était si ignoré et si obscur, pourquoi alors a-ton corrompu Judas pour le leur montrer? Ce n’était pas l’époque des
revues hebdomadaires où les visages des hommes publics sont rendus familiers au peuple. Si l’on devait vous arrêter demain pour meurtre, la loi exigerait que quelqu'un vous identifie formellement.
Jngersoll. — N'est-il pas étrange que ceux qu’il avait guéris ne fussent pas ses disciples ?
Commentateur. -- Cela serait étrange si c'était vrai; mais comment êtes-vous arrivé à savoir qu'ils ne l'étaient pas? N'est-il pas surprenant que vous sachiez beaucoup plus sur ceux qui furent guéris que l’histoire? Où avez-vous puisé vos informations? Comment savez vous que le fils de la veuve de Naïm n'était pas le disciple du Christ ?… ni Lazare, ni le sourd, ni l’aveugle, ni le boiïteux? Tout bonnement, vous ne savez rien là-dessus. Et cependant, avec votre effronterie d'infidèle, vous dites qu'ils ne le furent pas.
Zngersoll. — Pouvons-nous croire, d’après le témoignage d'hommes sur le caractère desquels nous ne savons rien, que Lazare a Sté ressuscité d’entre les morts ?
Commentateur. — Oui, nous le pouvons et le devons, tout comme nous croyons les faits de toute l’histoire. Nous croyons que César a été assassiné par Brutus; que Philippe a été roi de Macédoine ; qu'Alexandre, son fils, a été un grand
conquérant ; qu'Homère a vécu et qu’il a écritun livre sur la guerre de Troie ; que Virgile a écrit les aventures d’Enée ; que Démosthène a tonné contre Philippe ; que Cicéron a déchiré le voile d'hypocrisie sur le front de Catilina, et éveillé l'attention des Romains sur les dangers de sa conspiration ; que l’Empire Romain a exist{, qu'il est tombé et que les nations chrétiennes sont sorties de ses ruines. Tous ces faits, et mille autres, nous les croyons et nous le devons, et cependant que savons-nous du caractère de ceux qui nous les rapportent? Le principe qui renverse la crédibilité des histoires de l’Evangile, renverse en même temps la crédibilité de toute l’histoire et celle de la race humaine.
Jngersoli. — Qu'est-il advenu de Lazare?
Commentateur. — X\ est probable qu'il a mené une vie honnête, et n’a pas passé son temps à poser de folles questions.
Ingersoll, — Nous n’entendons plus parler de lui.
Commentateur. — Le monde depuis dix-neuf siècles n’a pas cessé un instant d'entendre parler favorablement de lui.
Ingersoll. — Il me semble qu’il auraït dû éveiller un vif intérêt.
Commentateur. — C'est bien ce qui a eu lisu,
quoiqu'il n’ait pas été le premier ressuscité d’entre les morts, comme nous l’apprenons de l’Ancien Testament.