‹ Notes sur Ingersoll [microforme] :Chapitre 21 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L’Ancien et le Nouveau Testament. — L’Esclavage et le Christianisme. — Les apôtres n’étaient ni des insensés ni des imposteurs.

{ngersol!. — Dans ce siècle d'expérience et de démonstration il est réjouissant de trouver un homimne qui croit sans réserve le monstrueux et le miraculeux, l'impossible et l’immoral.

Commentateur. — Ici vous vous arrogez le droit de déterminer ce qui est monstrueux, miraculeux, impossible et immoral. Il est réjouissant dans cet âge d'instruction générale de voir un homme, un infidèle, qui offre ses grossières notions comme les derniers principes ou axiomes. Dire que votre adversaire 2 foi dans le monstrueux, l'impossible et l’immoral, c’est décider la question en votre faveur, c'est jouer le rôle de conseiller pour la poursuite et de juge en même temps, ce qui n’est pas permis.

Les mots “ pratiqrie ” et ‘ démonstration ” sont pour vous ce qu'est le drapeau rouge à un matador

espagnol. Vous l’agitez à la face du peuple pour

vous moquer de lui, tout comme le matador agite le drapeau rouge à la face de sa victime, et vous vous imaginez qu’ils bäisseront la tête, fermeront les yeux, s’y jetteront dessus, et se feront prendre. Vous êtes dans l'erreur. Vous pouvez en tromper quelques uns, mais le peuple dans sa masse n’est pas fou.

Zngersoll. -- M. Black en arrive à conclure que la Bible Hébraïque est en parfaite harmonie avec le Nouveau-Testament.

Commentateur. —— M. Black n’est pas arrivé à cette conclusion Il est à coup sûr vrai que l'Ancien et le Nouveau Testament ‘ sont tellement reliés ensemble que si l’unest vrai l’autre ne saurait être faux.” Voilà ce que votre adversaire a établi, ce qui diffère beaucoup de ce que vous lui faites dire.

Jngersoll, — I] me semble bien difficile qu’un esprit droit, un homme sain, M. Black excepté, puisse croire qu’un Dieu infiniment bon et juste ait pu ordonner à une nation d’en exterminer une autre.

Commentateur. -- Sans nul doute, cela vous paraît étrange et presque impossible, après l’usage immodéré que *r:,: faites du sophisme et de la supercherie, que : on puisse croire quoique ce soit. Lorsque Dieu commande à une nation d’e exter-

miner une autre, le chrétien est convaincu qu'il y a pour cela de très sérieuses raisons. Il est persuadé que Dieu en sait plus que lui ; et il ne pense pas que pour être un philosophe il soit nécessaire d’épuiser les réservoirs de ses glandes lacrymales sur tout mauvais sujet en rupture de bans ou sur tout violateur de la loi que le Dieu de justice pense convenable de punir ou d’exterminer. Dieu se sert des nations pour châtier les nations.

Zngersoll. -— Dans ses efforts (M. Black) pour montrer que le Dieu infaillible a établi l'esclavage en Judée, il prend occasion pour dire ‘ que la doctrine qui fait de l’esclavage un crime dans toutes les circonstances, a été d’abord émise par une faction politique de ce pays, il y a de ça moins de 40 ans. ” |

Commentateur. — 1. M. Black, malgré vos guillemets, ne s’est jamais efforcé de prouver que Dieu ait établi l'esclavage en Judée.

2 Dans votre précipitation intempestive à répondre, vous n'avez pas compris ce que votre adversaire voulait dire. Black dit: ‘ La doctrine d’après laquelle l'esclavage est un crime dans toutes les circonstances fut d’abord émise, etc., il y a moins de quarante ans.” Lorsque M. Black a fait cette assertion, il a supposé que vous connaissiez la différence entre ce qui est mal en soi

et ce quiest mal dans certains cas —— »a/um in seet malum per accidens. Votre adversaire est un trop bon historien pour dire que le mouvement antiesclavagiste a commencé il y a seulement quarante ans.

Depuis la venu: du christianisme, l'esclavage a été considéré comme un mal social et accidentel, une relation malséante entre le capital et le travail, mais jamais les hommes à la cervelle saine ne l’ont considéré comme un mal en soi, per se, un mal dans sa nature et dans son essence. Voilà ce que M. Black a voulu dire par ‘ dans toutes les circonstances ” mais vous étiez dans une si grande hâte que vous ne l'avez pas vu. Cette distinction enlève à votre éloquence ioute sa vigueur sur ce point. Le mouvement anti-esclavagiste est aussi ancien que le christianisme. Les conciles de l'Eglise chrétienne se sont efforcés d'âge en âge de l’abolir, ou d'en tempérer les rigueurs. I! n’a pas commencé il y a environ 50 ans. M. Black ne le dit pas. Il dit que la doctrine qui fait de l'esclavage un mal sous fous les points de vue à paru tout d’abord il y a quarante ans. Ici, pour tout ce qui a trait à la pratique, il est exact. Avec cette distinction en vue, votre argument sur ce point perd de sa force. Pendant dix huit siècles l'Eglise chrétienne a combattu contre l'esclavage,

et appris à tous les hommes qu'ils sont égaux devant Dieu. C'est cet enseignement qui a fait naître en partie les persécutions contre les chrétiens, dans l'empire Romain. Les législateurs de Rome étaient, à cette époque, possesseurs d’esclaves. Ils ne partageaient pas les doctrines prêchées par les apôtres, que tous les hommes sont égaux, et ils ont édicté des lois de coercition et de répression. Mais le génie de la liberté chrétienne a souri à leurs vains efforts, sachant bien qu’elle vivrait assez à travers les siècles pour jeter en arrière un regard sur les urnes oubliées de ces législateurs, et pour considérer leurs actes comme simple matière d'histoire ancienne.

Lorsque je dis que le christianisme s’est opposé à l'esclavage je ne veux pas faire entendre que ça été d’une manière générale, par un sentiment indéfini, mais par une législation effective. Je vais, comme preuve, citer quelques conciles qui ont légiféré pour protéger l’esclave. Le concile d’Elvire tenu en l'an 301 ; le concile d'Epaon, en 917 ; le concile de Tolède, en 679 ; de Worms,en 868 ; le second de Macon, en 589 ; le cinquième de Paris en 614 ; le troisième de Tolède, en 589; le quatrième de Tolède, en 633 ; celui d'Agde, en 506 ; de Rheims, en 625 ; le troisième de Lyon, en 583 ; le concile de St-Patrice, célébré en Irlande

en 450, imposant l'obligation d'employer les biens de l’Eglise à racheter les captifs ; le second concile de Venenil, tenu en 844 en a fait de même. Le second concile de Lyon a lancé l’excommunication contre tous ceux qui réduisaient les autres en esclavage. Un concile tenu en 922 déclare que celui qui en vend un autre comme esclave est coupable d'homicide. Un concile tenu à Londres en l’an 1102 défend la vente des hommes dans la ville et appelle ce traficinfâme. Le Pape Grégoire XVI, en 1839, a publié une lettre apostolique contre le commerce des esclaves. Je pourrais citer bien d’autres conciles, mais j’en ai rapporté assez pour montrer l'esprit et les tendances du christianisme sur le sujet de l'esclavage, et que l’anti esclavagisme est une pensée chrétienne.

Zngersoll. -— Il ne suffit pas de prendre ce terrain d'action et de dire que le rapide développementde la religion et son expansion surprenante prouvent son caractère divin.

Commentateur. -- Certainement non, et voilà pourquoi M. Black n’a pas pris ce terrain, bien que vous travailliez à le faire croire à vos lecteurs. Les théologiens n'enseignent pas que le développement et l'expansion rapide, pris à part, sont une. preuve du caractère divin du christianisme.

Ainsi les pages que vous avez consacrées à

montrer le peu de solidité de cette situation sont autant de papier perdu. C’est également une perte de temps, que de vouioir renverser une position que personne n’occupe, n’existant que dans votre vive imagination.

Pour que l’on voie bien que voire adversaire n’a pas pris la position que vous lui assignez, je vais rapporter ici, dans tout son entier, son argumentation.

‘ Lorsque Jésus de Nazareth s’annonça comme le Christ, le fils de Dieu, en Judée, des milliers de personnes qui avaient vu ses œuvres et entendu ses discours crurent sans hésiter à sa divinité. Depuis le jour de la création il n’a rien paru de plus merveilleux que la rapidité avec laquelle cette religion s’est répandue au loin. Des hommes qui étaient à la fleur de l’âge lorsque Jésus fut mis à mort comme brigand ont vécu assez pour le voir adoré comme Dieu par les corps organisés de croyants disséminés dans les diverses provinces de l'empire Romain. Peu d'années après il s’empara de l’esprit géneral, supplanta toutes les autres religions, t opéra un changement radical dans la société humaine.”

Voilà un exposé succinct des faifs qui ont rapport à notre cas. M. Black donne ensuite les remarquables circonstances dans lesquelles ce ra-

pide changement s’est fait. Ces circonstances forment la partie intégrante de son argumentation, car c’est par elles que le rapide développement du christianisme peut être distingué de celui des autres religions. C’est le développement du christianisme en présence de ces circonstances qui constitue l'évidence de son origine divine. M. Black continue :

‘ [1 l’a fait nonobstant des obstacles qui, selon les prévisions humaines, étaient insurmontables. Toutes les inclinations mauvaises lui faisaient la guerre : le vil sensualisme, les crimes vulgaires de la multitude, aussi bien que les vices polis des classes voluptueuses. Il trouva même une violente hostilité dans ces sentiments et ces habitudes de la pensée qui passaient pour vertueux, tels que le patriotisme et l’héroïsme militaire. Ileut non seulement à se heurter contre l'ignorance et la superstition mais aussi contre le savoir et la philosophie du temps. La barbarie et la civilisation étaient également ses ennemis mortels. Le sacerdoce de toutes les religions établies et l’autorité de tous les gouvernements 8e rangèrent contre lui. Tous ces éléments combinés, toutes ces furieuses hostilités, furent vaincus, non par les discours entraînants de la sagesse humaine, mais par le seul exposé d’une doctrine pure et pacifique, prêchée par

PS 185 dns

d’obscurs étrangers, au péril quodidien de leurs vies. M. Ingersoll pense til que ce soit là l’effet du hasard ? S'il ne le croit pas on ne peut luiassigner que deux causes : ou bien le caractère d'évidence à l’aide duquel les apôtres étaient capables de prouver que l’origine surnaturelle des évangiles était accablante et irrésistible, ou bien que Dieu avait pourvu à sa diffusion et l'avait favorisée par le secours direct de l’Etre divin lui-même. L'infidélité a la liberté de faire son choix entre les deux ?”

Voilà, M. Ingersoll, en son entier, l'argument de votre adversaire ; le lecteur se rendra compte par luimême pourquoi vous. essayez, avant d'y répondre, de le tourmenter jusqu’à lui faire perdre sa forme, et pourquoi aussi vous en signalez une partie et semblez igaorer l’autre.

Vous répondez en disant que d’autres religions ont surgi et se sont répandues avec la même rapidité. Accordé, pour le besoin de la cause. Mais se sont-elles élevées dans des circonstsnces analogues, ont-elles eu à surmonter et à vaincre les mêmes obstacles ? Le christianisme a rencontré et renversé des obstacles ‘ qui, selon tous les calculs humains, étaient insurmontables ” dit M. Black. Vous ne le niez pas, et vous ne pouvez l’affirmer d'aucune autre religion.

Jngersoll. — Représentez-vous un Mahométan répondant à un infidèle ; ne se servirait il pas de l'argument de M. Black, en substituant Mahomet au Christ, d'une manière aussi efficace qu'on l’a fait contre moi ?

Commentateur. — Non, car un Mahométan ne pourrait pas s’en servir avec force et vérité. Il serait également sans autorité dans la bouche d’un brahme ou d’un prêtre d’Iris et d’Osiris, car le développement et l'expansion de ces fausses religions n’ont rien de commun avec la naissance et le progrès du christianisme, si l’on en excepte la rapidité, et ceci n’est pas donné par M. Black comme une preuve de l’origine divine du christianisme. Vous vous êtes mis à réfuter son argument avant d’en avoir saisi la signification et la force.

Jngersoll — Ne voyez-vous pas que votre argument prouve trop, et qu’il peut également s’appliquer à toutes les religions du monde ?

Commentateur. — Non ; la lueur tremblante et la clarté incertaine de votre lumière ne me le fait pas voir. Une lumière meilleure, celle de la raison, jointe à la connaissance de quelques faits se rapportant à ce Cas, convaincra vos lecteurs que de toutes les religions qui aient jamais attiré l'attention des hommes, il s'applique au christianisme seul. Vos efforts pour adapter cet argument

au Boudhisme, au Brahmanisme et au Mahométisme, ne peuvent aboutir qu’en le dénaturant, ce que, naturellement vous n’avez pas hésité à faire.

{ngersoll. — La vieille distinction que si le christianisme est de fondation humaine, ses auteurs ont dû être ou bons ou mauvais, suppose comme établi qu’il n’y a que deux classes de gens, les bons et les mauvais. Il y en a au moins une troisième, /es déçus.

C'ommentateur. — Vous pouvez donc appartenir à cette troisième classe nouvellement trouvée. Les déçus doivent être ou bons ou mauvais. S'ils sont honnêtement déçus, ils sont bons, eu égard à leur erreur ; mais s'ils veulent se tromper, ils sont mauvais. Ne voyez-vous pas qu’il nous faut revenir aux deux classes ‘ que le vieil argument suppose comme établies.”

{ngersoll. — “ L'histoire du monde est pleine d'exemples dans lesquels les hommes ont honnêtement supposé qu’il avaient eu des communications avec des anges et des dieux.”

Commentateur. — Comment savez-vous qu'ils l'ont honnêtement supposé ? Ne devez vous pas, étant donné la nature du cas, prendre leur parole pour l’honnêteté de leur supposition ? Alors c’est leur prétention à avoir reçu des communications qui constitue les exemples dont vous dites

que l’histoire est pleine. Or, une prétention c’est quelque chose de tangible, quelque chose que l’on peut éprouver. Lorsqu'un hornme se vante d’être entré en communication avec Dieu, les chrétiens et tous les gens raisonnables réclament quelque preuve de la vérité de la prétention, et c’est cette preuve qui nous met à même de distinguer entre une communication réelle ou imaginaire, vraie ou prétendue. L'histoire est pleine d’exemples dans lesquels les hommes ont prétendu avoir reçu des communications divines ; mais elle est également pleine d’exemples où ces pretentions ont été rejetées par défaut d’évidence suffisante de leur véracité.

Ingersoll. — Ce que nous pouvons dire, c'est qu’étant bons ils ont été déçus.”

Commentateur. — Alors vous en savez plus sur les évènements qui ont transpiré il y a près de deux mille ans que ceux qui en ontété les témoins occulaires ? S'il manque quelque chose à un infdèle moderne, ce n’est certes pas l'assurance. C’est son fort au contraire.

Les apôtres ont prétendu avoir eu une révélation et une mission divines. Ils ont fait des miracles pour le prouver. Ces miracles étaient pour eux et pour ceux qui en étaient les témoins la preuve qu’ils n’étaient point déçus dans leurs pré:

eut ds à EE

tentions. ‘ Ce que nous devons dire, c'est que

vous êtes dans l’erreur ” lorsque vous prétendez être un meilleur juge, un témoin plus digne de confiance des évènements qui se sont passés, il y a dix-neuf cents ans, en Judée, que ceux qui vivaient alors et ont vu ces évènements de leurs propres yeux, ou en ont entendu le récit de leurs propres oreilles. Vos affirmations, dans n'importe quelles circonstances, seraient-elles acceptées, de preférence aux leurs dans les cours de justice ?

Il est vrai qu'il y a eu des fous et des fanatiques enthousiastes qui se sont imaginés avoir reçu une mission de Dieu, mais cela ne prouve pas que des hommes sains n'aient pas eu une commission et une mission réelle de Dieu. Un faux prophète ne détruit pas la possibilité d'un vrai, tout comme un faux en écriture n'infirme en rien la valeur d’un écrit authentique. Il y a, dsns nos asiles, bien des présidents des Etats-Unis et des reines Victoria. Est-ce que leurs hallucirations altèrentle moins du monde le titre réel du président et prouvent qu'il n'existe pas de reine Victoria ? Ou bien encore est-ce que l'illusion et l’erreur de Guiteau détruit tous les titres que Moïse ou saint Paul peuvent avoir à une mission divine ? Telle est cependant la base, et telle la suite de votre argumentation contre la mission des apôtres ? Votre raisonnement mis en forme se réduit à ceci :

Quelques hommes ont été induits en erreur...

Par conséquent, les fondateurs du christianisme l'ont été aussi. Un enfant qui ne pourrait pas mieux raisonner que Ça, mériterait qu'on lui brosse les oreilles, en supposant qu’on trouve une brosse assez grande pour cela.

Page 1