CHAPITRE V Sur la justice de Dieu. — De la vie future
Quelques spécimens des méthodes honnêtes du Colonel.
Zngersoll. — La justice de Dieu n’est pas visible pour moi dans l’histoire de ce monde.
Commentateur. — Cette étrange circonstance ne serait-elle pas due à l’ophtalmie spirituelle P Supposez que vous ne la voyiez pas, s’en suit-il qu’elle n’est pas dans ce monde? Parce que vous ne pouvez pas la voir, cela prouve-t-il qu’elle n’est pas? Lorsque vous faites de votre vision limitée la mesure de la justice de Dieu vous usurpez les attributs de l’infini, vous mettez votre jugement au dessus du sien, et vous tentez de prendre sa place. Des hommes ont été doucement mais fermement condamnés aux asiles d’aliénés pour une telle philosophie; et de curieux visiteurs les rencontrent tous les jours. C’est en dernière analyse, mettre en question l'existence de Dieu, car s’il y a un être infini existant par bui-même, il doit, en vertu de sa nature, être infini
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en tout, et s'il l’est en tout, il doit l'être aussi dans sa justice. Affirmer qu'il n’est pas infiniment juste, c’est nier son existence. Mais votre assertion suppose son existence, et par conséquent concède son infinie justice. Si donc cette justice qui existe par la logique de votre situation, est invisible pour vous, vous ne sauriez la révoquer en doute, mais bien la puissance de votre vision. C'est difficile pour un homme d’une capacité qu’il s’attribue presque infinie, mais c'est sagesse.
Zngersoll. — Lorsque je songe aux souffrances et à la mort, à la pauvreté et au crime, à la cruauté et à la malice, à la dureté de ce ‘“ plan” ou ‘“ dessein ” où le bec, la griffe et la dent déchirent et mettent en pièces la chair palpitante du faible et du désespéré, je ne puis me convaincre que c’est le produit d’une infinie sagesse, de la bienveillance et de la justice.
Commentateur. — Comme vous n'êtes pas forcé par la philosophie chrétienne, à croire que les maux que vous décrivez étaient une partie du plan et du dessein de Dieu en créant l’univers, vous n'êtes pas sommé de concilier ces maux avec la sagesse de Dieu, sa bienveillance et sa justice. Si vous avez travaillé sous l'impression que Dieu a fait entrer dans ses plans et dans ses desseins les misères de ce monde, et si sous le
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coup de cette illusion vous avez essayé de concilier le plan originel de ce Dieu infiniment juste avec les faits de la vie, vous avez épuisé votre énergie sur un labeur insensé. Vos efforts, même dans cette direction, prouvent que vous n'avez pas saisi la situation. Dans votre article que je commente, vous confessez votre ignorance du plan ou dessein divin, et vous avez cependant la présomption de lui attribuer la souffrance, la mort, le crime, la cruauté et la malice. Avant tout il convient à un philosophe d’être logique. Ce n'est pas d’un philosophe d'attribuer à un plan qu’il fait profession de ne pas connaître, des points critiquables.
Ingersoll. — Beaucoup de chrétiens ont vu et reconnu cette difficulté (celle de reconcilier les misères de cette vie avec la justice de Dieu) et ont essayé de la tourner en donnant à Dieu, dans un autre monde, le moyen de corriger l’apparente erreur de celui ci.
Commentateur. — Lorsque la position (de bien des chrétiens) est proprement et fidèlement éta: blie, il n’y a pas de difficulté à voir ou à éviter. L'autre monde existe indépendamment de l’innocence ou de la culpabilité de l’homme, du bonheur ou des souffrances de cette vie. Votre imagination que les chrétiens ont inventé un état futur,
montre ou une ignorance honteuse de l’histoire de la pensée humaine, ou le désir de la présenter sous un faux jour. Il n’y a pas de milieu pour vous d'échapper à ce dilemme. L’ignorance est un crime dans celui qui s’attribue l'office d’enseigner ses concitoyens, et le faux exposé est, comme vous diriez, ‘“ singulièrement et vulgairement hors de plan” en traitant un sujet qui réclame la mise en exercice des plus hautes facuités de l'intelligence humaine.
La doctrine d’une vie future et réelle a été universellement crue, spécialement par les hommes les mieux informés dans tous les temps et dans tou: les lieux. L'histoire nous montre clairement que la voix unanime des nations anciennes a proclamé cette doctrine. Les Egyptiens, les Perses, les Hindous, les Brahmes et les Bouddhistes, les Chinois, qu'ils suivent Lao-Tseu, Confucius ou Gautama : les Phéniciens, les Assyriens, les Scythes, les Celtes et les Druides, tout comme les Grecs et les Romains, ont cru à une vie future. Les notions de bon nombre d’entre eux étaient obscures et peu satisfaisantes, mêlées de beaucoup d’absurde et de ridicule ; mais cependant, bien que des ombres, des obscurités et des nuages pesâssent sur leurs esprits, leurs espérances avaient percé le sombre au delà,
Ils montraient qu'ils avaient la conscience intime de l'insuffisance du monde présent pour satisfaire les ardentes aspirations de leurs âmes. Nos Indiens d'Amérique croient à une vie future. Ainsi donc, la race humaine, dans tous les âges, a cru à une vie future, et cependant, en face du vaste courant de la pensée humaine, vous avez eu l’audace incroyable, ou l'ignorance, de dire que les chrétiens l'ont irventée, pour fournir à Dieu le moyen de rectifier les erreurs de celui-ci! Sont ce là des armes à l’aide desquelles vous espérez détruire la religion chrétienne? Pouvez-vous vous permettre de jouer ainsi avec la crédulité de vos lecteurs et avec votre réputation? O honneur!
Zngersoll. — M. Black, cependant, élude la question en disant : Nous n’avons ni juridiction ni capacité pour examiner en seconde instance la justice de Dieu.
Commentateur. — Etablir une vérité, ce n’est pas éluder la question. Vous, cependant, vous éludez la question, en n’admettant pas la proposition de Black ou en la désapprouvant. C’est le gond sur lequel roule l'argument et vous n’auriez pas dû léviter. Si l’assertion de M. Black est vraie, vous avez donc eu tort de vouloir critiquer la justice de Dieu. Si elle est fausse, vous avez raison de porter un semblable jugement.
L'assertion de M. Black, au lieu d’éluder la question, l’a directement amenée à sa conclusion. Sa proposition, réduite à sa plus simple expression, revient à ceci: le fini ne saurait mesurer l'infini. La justice de Dieu est infinie, l'esprit de l'homme est fini; donc celui-ci ne peut mesurer celle-là, En d’autres termes, nous n'avons ni la capacité, ni, à plus forte raison, la juridiction suffisante pour examiner à nouveau la justice de Dieu. Voilà l’assertion évidente que M. Black a faite devant vous; mais, au lieu de l’attaquer en face, comme la candeur vous en ferait un devoir, vous <ommencez par l’éviter, en la représentant sous un faux jour. Ainsi vous dites :
{ngersoll, — En d’autres termes, nous n'avons pas le droit de penser sur ce sujet.
Commentateur. — Voilà qui est clair. Mais ça ne réussira pas. M. Black n’a ps dit que nous n'avons aucun droit de penser. Il a dit que nous n'avons aucun droit de juger, et il me semble que tout adulte,dont l'intelligence n’est pas au-dessous de la moyenne, verra une différence entre penser et juger. Vous honorez la vérité dans la proposition de M. Black, lorsque vous essayez de la torturer, jusqu’à lui faire perdre sa forme, avant d'essayer de la réfuter.
Ingersoll, -— ...Ni d'examiner les questions vitales qui touchent à l'esprit humain.
Commentateur. — Vous voici encore. C'est le le plus mesquin tour verbal de prestidigitateur. M. Black n'a pas dit que nous n'avons aucun droit d'examiner ces questions. Il a dit que nous n'avons aucun droit de /wger en seconde instance la justice de Dieu. Il n’est pas nécessaire qu’on vous dise qu’il y a une différence entre examiner et 7uger. Je ne puis croire, étant donnée votre connaissance de l'anglais, que vous changez ces mots sans dessein, même quand vous soutenez que “ la candeur est le courage de l’âme. ”
Zngersoli. — Nous n'avons simplement qu’à accepter les opinions des barbares qui ne sont plus.
Commentateur. — Nous n'acceptons ni les opinions des barbares ignorants qui ne sont plus, ni celles d’ignorants athées qui vivent encore. Nous sommes opposés à l’acceptation de théories erronées de n'importe qui, ancien barbare ou moderne païen. La difficulté qui s'élève entre vous et M. Black, à savoir si le fini peut mesurer l'infini, est une de celles qui ne peuvent être terminées par les assertions de n'importe qui, ignorant ou savant. C’est une question de pure raison, et tous ceux qui en possèdent l'usage, qui saisis-
sent la signification des termes ni et snjini savent que celui-là ne peut inclure celui-ci, autrement dit, que l'esprit fini n’a ni la capacité ni la juridiction de juger en second ressort les voies de l'intelligence infinie.