‹ Notes sur Ingersoll [microforme] :Chapitre 7 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un mot sur le dessein de l’univers ; et sur ‘‘ une chose curieuse et merveilleuse ”” d’Ingersoll.

M. Ingersoll continue par montrer que l’argument de l'existence de Dieu tiré du plan ou dessein de l'univers n’est pas concluant Comme M. Black n’a pas produit cet argument je ne puis comprendre comment et pourquoi il a été introduit par M. Ingersoll, à moins qu'il n’ait voulu nous donner un spécimen de son habileté dans l’art métaphysique de lancer des cerfs-volants.

Ingersoll. — On ne peut pas dire que le plan de l'univers a été dressé et que, par conséquent, il y a eu un architecte.”

Commentateur. — Pourquoi pas, si tous ont le droit d'émettre leurs pensées honnêtes ?

Zngersoll. — On doit prouver qu’il y a eu un plan.

Commentateur. — Assurément, et cette preuve on la trouve dans tous les ouvrages de théologie et de philosophie qui traitent le sujet. En votre

qualité d'avocat, vous savez que les preuves ne

sauraient être rejetées des cours d’un seul trait de plume. Il vous appartenait d'examiner ces preuves et de montrer qu’elles ne sont pas concluantes ou de les admettre. Au lieu de cela, vous tirez très habilement la conclusion qu’il n’existe pas de preuves semblables. Si vous connaissiez ces preuves, vous auriez dû noblement, en toute candeur, les attaquer de front ; et si vous les ignoriez, vous auriez dû vous informer des arguments de vos adversaires avant d'entreprendre de leur ré: pondre. Vous avez dit : ‘‘la candeur est le coure ge de l'âme ; ” ayons donc du courage.

Les preuves fournies par les théologiens et les philosophes chrétiens qui établissent jusqu’à l'évidence l'existence d’un plan et d’un dessein dans cet univers physique, vous ne les avez jamais étudiées. Selon les règles de la logique elles conservent leur valeur jusqu’à ce que vous les ayez attaquées et détruites. C’est ce qu'il vous faut faire à l’aide de la raison ; une assertion audacieuse ne suffit pas.

Ingersoll. — I] ne suffit pas de dire que l’univers a un plan et d'affirmer ensuite qu'il a dû y avoir un ouvrier d’une puissance infinie.

Commentateur. — Assurément, il ne convient pas de le dire sans appuyer son assertion de certaines raisons, comme vous le faites pour tant de

choses. Les érudits chrétiens en fournissent invariablement des preuves. Les preuves ayant leur valeur jusqu’à ce qu’on les réfute, il en résulte, et cela doit être, qu’il y a un auteur, un architecte et un Créateur d’une puissance infinie,

Ingersoll. — L'idée qu’un plan doit avoir un commencement, et qu’un architecte n’en a pas besoin, est la simple expression de l'ignorance humaine.

Commentateur. — Au contraire, c'est un des plus hauts sommets où la raison puisse atteindre. Mais vous avez évidemment perdu le fil du raisonnement que vous essayez de réfuter. La philosophie chrétienne n’affirme pas que le plan ou le dessein de l'univers a eu un commencement. Au contraire, elle enseigne que le plan ou dessein existait dans l'esprit de Dieu de toute éternité, et qu'il est l’éternel prototype de toutes les choses créées. L'univers est l’idée éternelle de Dieu réalisée dans le temps et l’espace par l'acte créateur. Dire que le dessein de cet univers a eu un commencement, c’est tout simplement une expression d’ignorance humaine. Comme le dessein est éternel, celui qui le produit doit l’être aussi ; comme le dessein n’a pas eu de commencement, celui qui en est l’auteur n’en a pas eu non plus. Les desseins d’un esprit fini doivent avoir un commencement,

parce qu’ils participent de la nature de leur auteur, mais nous ne devons pas mesurer la capacité de Dieu à notre incapacité, erreur que vous semblez n'être pas capable d'éviter.

Zngersoll. — Nous trouvons une montre et nous disons : une chose si curieuse et si étonnante est nécessairement l’œuvre d’un ouvrier.

Commentateur. — Le chrétien ne dit pas qu’elle est l'œuvre d’un ouvrier, parce qu'elle est curieuse et merveilleuse, mais parce qu’elle porte avec elle l'évidence qu’elle a été faite. Ce qu'il y a de curieux et de surprenant dans la montre suggère l'idée d'un ouvrier snfelligent. Un pâté de boue suggère l’idée d’un ouvrier aussi bien qu'un chronomètre en or.

Ingersol!. — Nous rencontrons l’horloger et nous disons : une chose aussi curieuse et surprenante que l’homme doit avoir eu un auteur.

Commentateur. — Oui, mais non parce qu'il est curieux et étonnant, mais bien parce qu’il est fini. Vraiment, il serait malheureux pour le christianisme qu'on vous permit de défendre sa cause.

Zngersoll. — Nous trouvons Dieu, et nous disons : À est si étonnant qu’il ne peut avoir eu de créateur (d'auteur).

Commentateur. — Vous le dites, mais (nous) nous ne tenons pas ce langage. Lorsque nous ren-

controns Dieu, nous nous trouvons en face d’un être existant par lui-même, infini et éternel, et par conséquent nous disons: il ne doit pas avoir eu de créateur. Voilà comment le chrétien raisonne, et cela diffère un peu de cette puérile absurdité que vous mettez dans sa bouche.

Ingersoll. — En d’autres termes, tout ce qui est seulement un peu surprenant, doit avoir été créé.

Commentateur. — Vous faites de ce mot “ surprenant” le même usage qu'un gamin d’un tambour d’enfant, pour le plus grand desagrément de ceux qui l’entendent Toutes choses ont été créées non parce qu'elles sont curieuses et surprenantes, mais parce qu’elles existent et sont finies. Le grain de sable microscopique qui est emporté par les vents et les vagues prouve aussi bien l’existence d’un créateur et d’une manière aussi claire que ce vaste et merveilleux univers. Ce n’est donc pas, comme vous le dites, l’éfrangeté de la chose qui suggère l’idée de création, mais bien l’exssfence de la chose.

Ingersoll. — On serait amené à supposer que plus le merveilleux augmente et plus la nécessité d’un créateur se fait sentir.

Commentateur. — On doit admettre que celui qui se livrerait à de pareilles suppositions n’a

qu’une connaissance limitée de la philosophie, ou qu’une intelligence très-étroite. Si la philpsophie chrétienne était aussi niaise que vous l’avez représentée ou comme vous l'avez dénaturée plus haut, elle serait, à coup sûr méprisable. La candeur et l'honneur exigent que lorsque vous attaquez un système ou une institution, vous le fassiez dans leur propre position, et non que vous en inventiez de factices et d’absurdes, pour vous mettre ensuite, à grands renforts de logique, à démolir les absurdités sorties de votre cervelle et présentées ensuite au public comme les principes de la philosophie chrétienne. Dénaturer la phi: losophie chrétienne, c’est avouer sa faiblesse et admettre qu’il faut avoir recours à ce moyen pour l’attaquer victorieusement.

Ingersoll. — Est-il possible qu'un architecte existe de toute éternité indépendamment d’un plan, d'un dessin ?

Commentateur. — Oui, l’idée d'un être existant par lui même et éternel, exclut l’idée d’un dessein qui lui soit antérieur ou même indépendant. Ceci est tellement évident, qu’il suffit de l'établir. Le philosophe qui pose une aussi absurde question est comme son horloger ‘ une chose curieuse et étonnante. ”

Ingersoll. — En ayant un dessinateur infini, n’y avait-il là aucun dessin?

Commentateur. -- Aucun, nullement, puisqu'il ne saurait y avoir rien d’antérieur à un dessinateur infini et éternel. C’est ce qui reviendrait à demander : y a-t-il quelque chose de plus rond qu’un cercle, de plus carré qu’un cube P

{ngersoll. — Pour moi, il m'est bien difficile de voir un dessein ou un plan dans les tremblements de terre et les pestes.

Commentateur. —— À cela rien de surprenant, puisque vous avouez, avec une humilité resommandable, que ce que vous savez sur des questions semblables est presque infiniment limité. Jusqu'à ce que vous voyiez et compreniez le dessein, il y a de votre part contradiction à le condamner. Un enfant se tenait debout le long de la voie du chemin de fer, regardant philosophiquement passer un train. Un charbon embrasé sorti de la cheminée de la machine le frappa à l'œil. Il méditait sur l'accident comme il suit : ‘ Pour moi, je vois difficilement quel plan ou dessein cette grande compagnie peut avoir eu à depenser de vastes sommes d'argent pour jeter ce charbon dans mon œil. Il m'est à peu près impossible d'y discerner dessein ou bienveillance. ” Qui dira que cet enfant n’était pas un philosophe et un raisonneur ou que la fortune ne l'attend pas lorsqu'il sera asses vieux pour entrer dans le champ des conférences...

Jngersoll. — X\ est quelque peu difficile de discerner le dessein ou la bienveillance qu’il peut y avoir eu dans la création d’un monde où des milliards d'animaux ne vivent que de la mort des autres.

Commentateur. — Jusqu'à ce que vous ayez prouvé que Dieu a fait le monde de telle sorte que des mäliards d'animaux ne vivent que de la mort des autres, vous n’êtes pas appelé à discer: ner le dessein ou la bienveillance dans cet agoni sant état de choses. Il ne s'ensuit pas que, parce que l’agonie et la souffrance existent, Dieu se les soit proposées. Vous avez à prouver que Dieu s'est proposé cette souffrance avant que de la lui attribuer. Vous devriez être juste—même envers Dieu.

Mais d’où vient donc la souffrance de ce monde ?

Le crime est la conséquence de la liberté humaine, bien qu’il n’en soit pas le résultat nécessaire et la souffrance celle du crime. Le mal physique est la suite du mal moral, et celui-ci du mauvais usage de la liberté qui est en soi un bien. Dieu : créé l’homme libre, non pour qu'il abuse de sa liberté, mais qu’il s'en serve dans ses desseins de bienveillance, qui ont pour objet le bonheur des créatures. L'homme a abusé du don

de la liberté et par là a jeté le trouble dans l’harmonie universelle L'homme, agent libre, n’a pas correspondu à sa confiance, Il l’a trahie et par là s'est rendu victime du désordre qu'il a produit. L'agent est responsable à son commettant, et s’il mañque à ses devoirs il s’attire et châtiments et disgrâces. C’est ce que le philosophe païen Platon avait bien compris lorsqu'il écrivait : ‘“ Celui qui fait mal ne peut voir que le mal (la souffrance) toujours uni à un acte mauvais le poursuit dans ses désirs insatiables de ce qui est impur, et qu'il a constamment à traîner avec lui la longue chaîne de ses mauvaises actions, à la fois lorsqu’il se meut sur cette terre et lorsqu'il entreprendra sous terre (en enfer, dirions nous) un voyage sans fin de déshonneur et de misères épouvantables. ”

Le mal, qui est le résultat de la perversion de la liberté humaine, ne saurait être attribué au dessein de Dieu; et ceux qui l’en rendent responsable sont comme ces matelots déraisonnables qui condamnent leur capitaine pour les souffrances qu'ils se sont attirées par leur désobéissance à ses ordres, ou comme les criminels qui attribuent leur châtiment au juge, tandis qu'il n’est que le resultat de leur crime.

Tout en admettant l'existence du mal et de la

souffrance dans le monde, le chrétien, d'accord avec ses principes, n’avoue ni ne doit avouer qu’ils sont le résultat du dessein ou du plan de Dieu en créant l'univers.

Pour ceux qui ne voient dans la nature de l’homme et de ses destinées rien de plus élevé que celle de la sauterelle ou de la punaise des pommes de terre, et qui croient que la vie de l’homme finit avec la mort ou la décomposition de son écorce extérieure, il doit y avoir quelque chose d’inexplicable dans les souffrances de cette vie,

Pour le chrétien qui considère cette vie et ses vicissitudes comme une simple phase de la carrière immortelle de l’homme, et regarde ce monde passager comme le seuil des années éternelles, les souffrances de cette vie ne sont que les incommodités transitoires que rencontre le voyageur fati- . gué dans sa course vers ses foyers. Leur poids est allégé et leur acuité émoussée par la pensée du chez-soi avec tous ses avan'ages et son repos. Il souffre avec patience et résignation à la volonté de son père éternel, avec le consolent espoir que lorsqu'il sera débarrassé de ce corps de mort, il entrera dans le séjour éternel où la souffrance et la douleur ne seront jamais plus connues Soutenu par la foi et l’espérance, il dit dans ie fond de son âme :

Par delà le lieu où l’on ne se rencontre ni ne 8e sé- [pare jamais Je serai bientôt ; Par delà le lieu où l’on se salue et se dit adieu, Par delà le lieu où l’on ressent la fièvre brûlante du [pouls Je serai bientôt ; Par delà les chaînes de glace et les ardeurs de la [fièvre Je serai bientôt ; Par delà le rocher dénudé et la rivière, Par delà le jamais et le toujours, Je serai bientôt ; Amour, repos, foyers!

Doux foyers!

Seigneur, ne tardez-pas, mais venez.

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