‹ Notes sur l'américanisme; quelques-unes de ses lacunes en 1900Chapitre 20 sur 46 · CHACO · texte numérisé non relu

CHACO

Régions peu connues. — Cette région mystérieuse, divisée sommairement en deux parties, le Chaco boréal ou septentrional et le Chaco austral ou méridional, n'est encore connue que très imparfaitement. Elle est en contact vague avec le Brésil, la Bolivia, le Paraguay et la République Argentine, qui toutes en revendiquent une partie, sans pourtant se soucier beaucoup d'y envoyer des expéditions importantes. Ces pays semblent plutôt patronner moralement les explorateurs, pour la plupart étrangers, qui se risquent dans ces régions perdues que leur prêter leur concours financier et des corps expéditionnaires puissants. Les vaillants explorateurs français Crevaux, Thouar et de Brettes en sont la preuve. Et pourtant la Bolivia, plus que tout autre puissance américaine, est intéressée à connaître topographiquement le Chaco pour se frayer à travers ses vastes déserts un chemin qui la fasse communiquer directement avec l'Océan Atlantique. Pourquoi ces hésitations? C'est que le Chaco est peuplé de tribus indigènes féroces qui ont à cœur de conserver leur autonomie et font payer cher aux étrangers (D' Crevaux, Ibarrieta, et autres) le passage sur leur territoire. C'est aussi parce que l'eau manque au Chaco, que la végétation naturellement y est extrêmement pauvre, que les animaux y peuvent à peine vivre. Cette absence d'eau et d'aliments végétaux et animaux explique la difficulté qu'éprouve l'homme non né dans ces parages à y subsister. A-t-elle toujours existé?

Pour ce qui est du Chaco boréal, vers l'ouest, le Parabili, qui traverse la « lagune d'Izogog, semble aboutir au rio San Miguel et rejoindre le Guaporé. « D'autres tracés toutefois lui font rejoindre le Lateriquique et le Paraguay, « La ceinture des bassins est encore incertaine dans la grande dépression « de l'Amérique Méridionale » [Revue française^ Paris, 1*' mai 1889].

Selon M. de Brettes, toute la région comprise au nord de TAsuncion, sur les bords du rio Paraguay, ainsi que la partie nord-ouest du Chaco septentrional vers la frontière de Bolivia, étaient très peu connues et désertes en 1886.

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Sur la carte du Chaco publiée en 1892 par le même voyageur, figurent des forêts impénétrables et des territoires inexplorés : dans le Chaco septentrional au sud de la route de terre, suivie par lui en Bolivia et au territoire Toba, ainsi qu'au nord de la rive gauche du rio Pilcomayo.

Pour ce qui est d'un lac salé que M. de Brettes a baptisé du nom de Crevaux et découvert par lui par 26^ 58' 06' lat. sud et 63*^ 37' et 54' long, ouest, il est regrettable qu'il n'en n'ait pas donné de description sérieuse, quoique ayant fait 113 milles sur ses bords.

Quant au rio Pilcomayo, la crainte de périr de soif et de faim embourbés dans ses inextricables marécages, força les membres de la mission Thouar chez les Toba à regagner le Paraguay (1883-1883).

Les 20 lieues qui séparent Caiza de San Francisco du Pilcomayo sont presque infranchissables encore de nos jours, en vue de l'hostilité des Toba.

Pour ce qui est des sources de ce fleuve, elles restent encore un mystère ; le célèbre explorateur argentin Ramon Lista, mort à la tâche en décembre 1897, n'a pu le pénétrer.

« Le rio Pilcomayo, — dit M. Ch. Maunoir dans son rapport sur les « progrès des sciences géographiques, en 1890, publié en janvier 1892, — « continue à défier les efforts tentés pour explorer entièrement son cours. « L'année qui s'achève a été marquée par deux échecs, dont l'un a entraîné « la mort d'un explorateur énergique, M. Page, de la marine argentine. »

Au Sud du Pilcomayo s'étend une vaste plaine marécageuse couverte de forêts ; elle est sujette aux inondations, au temps de la fonte des neiges et des pluies ; il est difficile de s'y frayer un chemin.

Races. — M. de Brettes divise les races du Chaco boréal auxquelles il assigne une affinité avec la famille guarani, en quatre grandes tribus :

les GuanUy les plus intelligents de la région ; les Kamanangha ; les Séenssemaka et les Aksseks, toutes deux peuplades les plus misérables du Chaco et très nomades, cette dernière entièrement à l'état sauvage. Puis viennent les tribus secondaires, telles quelesZamucos,Chamacocos, Sapoukis et les Banghis. Sur les derniers il n'a pu être recueilli de renseignements précis.

M. de Brettes, en 1887, en parlant de Puerto Casado (Chaco Paraguayen) a traversé 120 lieues marines de région inexplorée et rencontré les tribus Sanapana, Angalté, Guana, Lengua et Chamamoca qui vivent par 22° lat. sud, entre les 60° et 66° lat. ouest {BuL Soc. Géogr. Commerciale^ Paris, 1887, p. 218).

On a, sans doute à tort, élevé quelques doutes sur l'authenticité des voyages de M. de Brettes en dehors des rives du rio Paraguay; néanmoins, les récits, jamais rédigés par lui-même, de ce voyageur, ont résumé l'état encore négatif actuel des connaissances qu'on a de cette région mystérieuse.

— A propos des Indiens Aksseks, M. de Bretles fait une observation qui nous semble fort juste et applicable aux autres tribus plus ou moins sauva'^es du Chaco : « Les voilà donc ces terribles Indiens, ces Indiens Bravos, (( dont le nom seul épouvante les tribus soumises des bords du fleuve Para- « çuay! Ce sont de çrands enfants, et sans les expéditions cruelles des « gouvernements voisins, faites souvent pour châtier de minces peccadilles, (( comme quelques vols de bestiaux, ils se civiliseraient peu à peu et culti- « veraient la terre au Heu de vivre en nomades. »

Il ne faudrait pourtant pas exagérer ces observations optimistes, et se rappeler la mort cruelle du courageux explorateur français leD* Crevaux assassiné parles Indiens Toba sur le cours du fleuve Pilcomayo.

Amulettes. — Les petites pierres bleues que les Indiens Chunupi, Mocovi, Vilela et Matacos du Chaco et autres de race tupi conservent avec vénération et auxquelles ils attribuent un pouvoir surnaturel, tirent des Andes leur origine géologique. Cette observation permet de faire trois hypothèses : ou les Indiens du Chaco entretiennent des rapports d'échanges commerciaux avec les Indiens habitant les Andes, qui leur vendent ces amulettes ; — ou ces Indiens de race tupi ont opéré leurs migrations vers le Chaco de l'ouest à Test, en venant des bords du Pacifique et en traversant les Andes ; — ces mêmes Indiens ont les mêmes superstitions religieuses que les Indiens des Amériques septentrionale et centrale qui, eux aussi, croyaient à la vertu des pierres bleues ou chalchihuitles.

Ces hypothèses auraient besoin d'être consolidées par des données plus sérieuses .

Archéolofjie, — M. de Brettes parle de ruines trouvées par 21** 50' lat. sud et 63® 04' long, ouest. Serait-ce l'indice d'un ancien temple indien ou simplement celui d'une ancienne mission espagnole du temps de la conquête ? L'abandon et la destruction de ces ruines sont-ils dûs à un cataclysme terrestre ou aux conséquences de guerres entre peuplades indigènes? Peut-on les assimiler à l'Abarenda de la carte de Moussy, suivant l'hypothèse de M. de Brettes? Ce même voyageur dit y avoir trouvé des poteries anciennes d'origine incasique et affirme, d'après les Akssekes, que beaucoup d'autres ruines du même genre existent plus au nord. — Mais, pour vérifier ces assertions encore assez problématiques, il y a lieu d'attendre le résultat d'explorations plus sérieuses et scientifiques.

Mœurs. — Les Payagua, bandits des rivières du Chaco, s'enfonçaient dans l'eau quand un ennemi plus fort qu'eux les traquait. Ils y restaient, paraît-il, très longtemps enfoncés dans l'eau et la vase, griice à l'emploi de longs tuyaux leur permettant de respirer : cette coutume est-elle véridique ? Il serait intéressant de l'étudier.

Linguistique. — D'après M. Luis Jorge Fontana(Ê7 Gran Chaco, Buenos

Aires, 1 881) le nom de tribu toba, qu'on rencontre partoutau Chaco, ne devrait pas se comprendre dans un sens linguistique ou ethnique, mais seulement géographique, de la même façon qu'on désigne sous le nom de Chaquenos, les Indiens, sans distinction de nationalités, ou origines, qui habitent actuellement le territoire du Chaco.

Il faudrait alors rechercher le nom propre spécial à chacune des nombreuses tribus de nom toba. Peut-on accepter comme véritable Tétymologîe donnée à ce mot, par Pelleschi, du guarani tobai, qui signifierait en face, de toba, tête?

Gomme les Toba du Chaco Austral s'appellent entre eux « Kom » = national, indigène, par opposition à dqjchi == étranger, chrétien, il s'agirait de savoir quel peuple leur a donné ce nom de Toba.

Le fait que le nom du rio Pilcomayo viendrait du k'kitchoua : pillko = oiseau, et maiu = rivière, prouve-t-il que la langue des K'kitchoua était parlée dans la vallée de ce fleuve ?

On n'a que fort peu de renseignements, même linguistiques, sur les langues ou dialectes cités parle jésuite autrichien Martin Dobrizhoffer (dans son llistoria de Abiponibus, Wien, 1784) des Indiens suivants, parmi lequels les Jésuites auraient fondé des colonies : Guarani, Chiquitos, Mocobi, Abipones, Toba, Malbalaes, Vilela, Pasaines, Lules, Isistines, Homoampa, Chunupi, Mataguayos, Chiriguanos, Lengua ou Guaycurus, Mbaya, Pampa, Serranos, Patagones, Yaros.

M. Samuel A. Lupone disait dans la Science de New York, 17 février 1893, qu'il pensait publier tous les documents existant sur ces langues, en leur donnant, d'accord avec le D*" Brinton, les deux subdivisions suivantes : il désigne sous le nom de Guaycuru les langues abipone et autres affiliées, telles que le mocobi, toba, abipone, lengua et guaycuru, et sous celui de non-guaycuru les langues Iule, vilela, chulupi, manlaguayo, nocten (dialecte mataco), et chiriguano (dialecte guarani). Espérons que cette assimilation systématique des langues du Chaco permettra d'arriver à un résultat positif.

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