‹ Notes sur l'AngleterreChapitre 1 sur 8 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Les Anglais ont une habitude très-bonne, celle de voyager en pays étranger, et, au retour, d'écrire leurs remarques; les divers ténioignages ainsi recueillis se complètent, se contrôlent et se corrigent l'un par l'autre. Je pense qu'en cela nous ferions bien d'imiler nos voisins, et, pour ma part, je l'essaye. Que chacun dise ce qu'il a vu, cl seulement ce qu'il a vu; les observations, pourvu qu'elles soient personnelles et faites de bonne Coi, sont toujours utiles. Ajoutez qu'elles sont faciles : il suffit, chaque soir, d'écrire le récit de sa journée; cette petite besogne est à la portée du premier venu ; le seul point nécessaire est de la faire avec attention et sans prévention. J'avais l'attention; j'ii lâché de ne point avoir la prévention, et j'ose affirmer que j'ai écrit sans aucune envie de plaire ou de déplaire aux Français ni aux Anglais.

rm PRÉFACE.

Les notes, d'après lesquelles ce livre a été rédigé ont élé prises en 1861 et en 1862. Les traits permanents m'avaient surtout frappé ; c'est pourquoi j'espère qu'aujourd'hui encore le portrait est fidèle; du moins, il m'a semblé tel après un troisième voyage en 1871 . Le changement qui s'est fait et qui va continuer n'est que la suite du changement qui s'opérait déjà. Depuis cinquante ans la constitution, les idées, les mœurs deviennent tous les jours moins féodales et plus libérales; même, depuis dix ans, le mouvement s'accélère ; de bons juges trouvent qu'aujourd'hui il est trop prompt, et qu'il court risque de devenir précipité. Là-dessus, un étranger n'ose avoir d'avis, il ne peut que former des vœux ; c'est aux hommes expérimentés qui conduisent la machine d'en serrer ou relâcher les freins, juste au moment et au degré utile. Un Français rapportera toujours d'Angleterre cette persuasion profitable, que la politique n'est pas une théorie de c;.binet applicable à rinstanl, tout entière et tout d'une pièce, mais une affaire de tact où l'on ne doit procéder que par atermoiements, transactions et compromis.

NuTdmbre 18îi.

Juin 1862, eu mer

li est onze heures ; Boulogne recule et s'amoindrit à l'horizon. Les navires du port, 1rs mâtures grêles se sont d'abord fondus dans la vaste obscurité ; à présent, les leux diminuent, et bientôt ne sont plus au bas du ciel qu'un amas d'étoiles blêmes.

C'est une sensation étrange et profonde; la mer se tait, et sur elle plane la brume immobile. Tout a disparu ; seul à l'horizon un phare tournant pose de temps en temps son reflet sur un Ilot qui passe. 11 semble qu'on entre dans le royaume du silence et du vide, dans le monde incolore et informe des choses qui ne sont pas. L'ombre est partout, énorme et vague. Le navire s'y enfonce et s'y perd. Tout à l'heure on devinait encore, bien loin, «lu côté de la poupe, un rebord incertain, la terre lointaine; maiulenant, autour du balcaii, il n'y

a plus qu'une noirceur mouvante. Ainsi englouti, il avance pourtant, d'un instinct sûr, et fait sa trouée dans l'invisible. Comme un laborieux insecte, il remue infatigablement ses grandes pattes d'acier et soulève autour Je sa carène des vagues phosphorescentes. Elles luisent avec des reflets changeants d'opale et de nacre. On suit leur longue ondulation qui va s'enflant, s'abaissant et développe sa clarté molle. Des diamants irisés, des perles bondissantes tournoient dans ses creux, et sa frange d'écume fait une bordure d'argent mat, un cadre ouvragé, tortueux, ondoyant au miroii nocturne.

Dans la Tamise.

Le soleil est levé depuis une demi-heure, mais on ne le voit pas ; il n'y a qu'une faible éclaircie à l'est ^ tout le reste est couvert de nuages.

A l'orient, c'est la mer à perte de vue, qui raye de sa barre nette l'horizon clair et calme. A droite et à gauche du bateau, une mince bande lointaine sort de l'eau : c'est la terre, et dans la brume on commence à distinguer sa dentelure verdàtre.

On avance ; mais, dans cet énorme estuaire, la terre si plate, si petite, ne semble qu'une traînée de boue ; l'humidité noie les couleurs; tous les tons sont détrempés, éteints ; vous diriez d'une aquarelle pâle sur laquelle un enfant, avec le doigt, aurait promené des gouttes d'eau.

Vers la droite, la côte se rapproche; voici déjà le

LES DEHORb. S

vrai paysage anglais que j'ai vu de Newhâveti à Londres, Fan dernier : des collines d'un vert terne, coupées de liaie-s, parsemées d'arbres isolés ; un pâturage entre des clôtures, puis un autre, puis encore un autre, et des bestiaux seuls, parqués à demeure : une Belgique moins plate et moins unie que l'autre, éclatante au soleil, mais bien triste et bien sombre quand le ciel est pluvieux; et ce ciel l'est si souvent !

Le tleuve est énorme, mais sali, assombri de teintes blafardes et fausses. Refoulé par la marée montante, il oscille entre des berges de boue que tour à tour il couvre et quitte; suus la vapeur charbonneuse, ses petits flots hérissés ont un aspect lugubre; il roule ainsi livide et fangeux, mais utile ; c'est un travailleur et un portefaix unique en son genre. Déjà, sur son dos, les navires commencent à défiler par bandes, la plupart chargés, grands, petits, de toute forme et de toute taille, et les matelots qui grimpent dans les cordages semblent des araignées actives.

Conversation avec un Anglais de ia classe moyenne, fils d un négociant, je suppose; il ne sait ni le français, ni l'allemand, ni l'italien; ce n'est pas tout à fait un gentleman. Vingt-cinq ans, figure moqueuse, décidée, incii-ive ; il vient de faire pour son plaisir et pour son instruction un voyage qui a duré douze mois, et revient de l'iode et de l'Australie. En tout quarante mille

milles. «Pour connaître les peuples, dit-il, il faut le voir. »

Il est de Liverpool. Là, moyennant trois ou quatre cents livres sterling, un ménage qui n'a pas de voiture peut vivre confortablement. l\ faut se marier., cela est dans la nature ; il espère bien l'être avant deux ou trois ans. Mieux vaut rester garçon, si on ne rencontre pas la jiersonneavecquion souhaite passer toute sa vie. « Mais on la rencontre toujours; il s'agit seulement de ne pas la manquer. » Il a rencontré plusieurs fois, étant tout jeune homme, mais il n'avait pas assez de fortune ; à présent qu'il est « indépendant, » il va chercher. Une dot n'est pas nécessaire. Il est naturel et même agréable de se donner la charge d'une femme pauvre et d'une famille. « Si votre femme est bonne et ?ous aime, elle vaut bien cela. »

Il est clair pour moi que voilà le bonheur pour eux : le home à six heures du soir, avec une femme avenante, fidèle, du thé, quatre ou cinq enfants sur les genoux, et des domestiques respectueux. Dans le bateau, il y a une famille de quatre enfants, dont l'aîné a quatre ans et demi, et la mère vingt-trois ou vingt-quatre ans. Aux bains de mer, sur la plage, j'ai vu souvent des couvées entières, le père de famille en tête ; il n'est pas rare de rencontrer des enfants qui s'échelonnent, depuis le baby à la mamelle jusqu'à la fille de dix-huit ans. Les parents ne s'en trouvent ni surchargés ni embarrassés. Selon mon Anglais, ils ne doivent aux enfants que l'éducaiion ; les filles se marient sans dot, les garçons se tirent d'affaire comme ils peuvent. Je connais un solicitor qui gagne beaucoup d'argent et dépense tout, sauf trois ou quatre cents livres sterling par an, qu'il place

en assurances sur la tête de ses enfants. A chaque nouvel enfant, nouvelle assurance pour un capital de deux mille livres, payables à l'enfanta la mort du père. De cette façon, l'enfant est pourvu, et d'ailleurs le commerce, l'industrie lui fournissent quantité de débouches qui manquent au jeune Français.

De tous les pays qu'a vus mon Anglais, l'Angleterre est « le plus moral. » Encore à son avis, le mal de la nation est « le manque de moralité. » Par suite, il juge la France à l'anglaise. « Les femmes y sont mal élevées, ne lisent pas la Bible, aiment trop le bal, ne s'occupent que de chiffons. Les hommes vont au café et ont des maîtresses; de là tant de mauvais ménages. Cela tient non à la race, mais à l'éducation. Des Françaises élevées sérieusement à l'anglaise, en Angleterre, font ici de trèsbonnes femmes.

« — Tout est-il bon dans votre pays ?

« — Non, le vice national, terrible, est l'ivrognerie. Tel homme qui gagne vingt shillings par semaine en boit dix. Ajoutez à cela l'imprévoyance, les chômages et la misère.

« — Mais en cas de détresse, vous avez les maisons

pauvres, les workhouses?

« — Ils n'y vont pas, ils aiment mieux jeûner, monde faim.

« — Pourquoi?

« — Pour trois raisons. Parce qu'ils veulent boire à leur aise. Parce qu'ils détestent d'être enfermés. Parce ju'ily a des formalités ; on doit prouver qu'on est de la j)aroisse ; mais la plupart ne savent oii ils sont nés, ou trouvent trop difficile de se procurer les papiers. »

Très-causeur et pas du tout gourmé. Deux autres

Anglais à qui je parle dans le bateau sont de même ; j'ai toujours trouvé cette disposition chez les Anglais ; probablement si on leur a fait la réputation contraire, c'est qu'en pays étranger, lorsqu'ils sont obligés de parler une autre langue, ils se taisent par timidité, et s'observent pour ne pas donner prise. Parlez-leur anglais mal . avec un mauvais accent, ils ne sont plus inquiets, ils se sentent supérieurs. Si, poliment, doucement, vous leur faites une question, ou que vous leur demandiez un petit service, ils sont complaisants et même empressés. Je l'ai éprouvé vingt fois, l'an dernier, à Londres et partout.

Autres figures dans le bateau. — Deux jeunes couples qui restent sur le pont, enveloppés de couvertures, sous des parapluies; une longue averse est venue ; ils sont restés ; à la fin, ils étaient mouillés comme des canards ; c'est pour que le mari et la femme ne soient pas séparés dans les appartements du bas. — Autre jeune femme que le mal de mer rend très-malade; son mari, qui a l'air d'être un commis marchand, la prend dans ses bras, la soutient, essaye de lui faire la lecture, la soigne avec une liberté et une expansion de tendresse infinies. — Deux jeunes filles de quinze à seize ans, qui parlent fort bien et sans accent l'allemand et le français ; grands yeux mobiles, grandes dents blanches; elles bavardent et rient avec un parfait abandon, avec une admirable pétulance de gaieté animale; pas la moindre nuance de coquetterie; rien de nos petites gentillesses apprises et voulues; elles ne pensent pas à la galerie. — Dame de quarante ans en lunettes à côté de son mari ; robe fripée, restes d'ornements féminins, dents extraordinaires en manière de défenses; très sérieuse et du plus haut

lES DEHORS

comique ; une Française, même mûre, n'oublie jamais de s'arranger, de disposer sa robe. — Patience et llegme d'un grand Anglais sec, qui n'a pas bougé du canapé, s'est promené une seule fois, n'a parlé à personne, s'est suffi à lui-même. Par contraste, trois Français, qui questionnaient à tort et à travers, affirmaient au hasard, s'impatientaient, gesticulaient, et faisaient des calembourgs par à peu près, m'ont paru des gamins gentils.

Peu à peu les nuages ont disparu et le ciel rayonne. A droite et à gauche passent de petites maisons de campagne, jolies, propres et fraîchement peintes. On voit à l'horizon monter des gazons verts, et çà et là de grands arbres bien posés, bien groupés. Gravesend sur la gauche entasse ses maisons brunes autour d'un clocher bleuâtre. Les navires, les magasins se multiplient; on sent l'approche de la grande ville. Les petits ponts d'embarquement s'avancent à cinquante pas dans la rivière par-dessus la bourbe luisante que le reflux laisse à sec. A chaque quart d'heure, l'empremte et la présence de l'homme, la puissance par laquelle il a transformé la nature, deviennent plus visibles : docks, entrepôts, bassins de construction et de calfatage, chantiers, maisons d'habitation, matériaux préparés, marchandises accumulées; on voit sur la droite la carcasse en fer d'une église qu'on ajuste ici pour la bâtir dansl'lnde. — L'étonnement finit par se changer en ac-

8 CITAPITRE PREMIER.

cnblemont. A partir de Greenwich, le fleuve n'est pins qu'une rue large d'un mille et davantage, où montent et descendent les navires entre deux files de bâtisses, interminables files d'un rouge sombre, en briqués et en tuiles, bordées de grands pieux fichés dans la vase pour amarrer les navires, qui viennent là se vider et s'emplir. Toujours de nouveaux magasins pour le cuivre, la pierre, la houille, les agrès, et le reste ; toujours des ballots qu'on empile, des sacs qu'on hisse, des tonneaux qu'on fait rouler, des grues qui grincent, des cabestans qui crient. La mer arrive à Londres par le fleuve, c'est un port en pleine terre ; New-York, Melbourne, Canton, Calcutta abordent ici du premier coup. — Mais ce qui porte l'impression au comble, ce sont les canaux par lesquels les docks débouchent dans la grande eau; ils font des rues posées en travers, et ce sont des rues de navires; on les aperçoit tout d'un coup en enfilades qui ne finissent pas ; de Greenwich, où je suis monté l'an dernier, l'horizon est cerné de mâts et de câbles. Les gréements mnombrables, indistincts, étendent en cercle une loiie d'araignée au bord du ciel. — C'est là certainement un des grands spectacles de notre planète ; pour voir un pareil entassement de constructions, d'hommes, de vaisseaux et d'affaires, il faudrait aller en Chine.

Cependant, sur le fleuve, à Toccident, s'élève une forêt inextricable de vergues, de mâts, de cordages : ce sont les navires qui arrivent, partent ou stationnent, d*abord par paquets, puis en longues files, puis en un amas continu, accrochés, mêlés contre les cheminées des maisons et les poulies des magasins, avec tout Fattiraii du labeur incessant, régulier, gigantesque. Une

fumée brumeuse, pénétrée de lumière, les enveloppe ; le soleil y tamise sa pluie d'or, et l'eau saumâtre, demijaune, demi-verdâtre, demi-violacée, balance dans ses ondulations des reflets éclatants et étranges. On dirait Tair lourd et charbonneux d'une grande serre. Rien ici n'est naturel ; tout est transformé, violenté, depuis le sol et Thomme, jusqu'à la lumière et Pair. Mais Ténormité de l'entassement et de la création humaine empêche de songer à cette déformation et à cet artifice, à défaut delà beauté noble et saine, il reste la vie fourmillante et grandiose ; le miroitement des flots brunis, l'éparpillement de la lumière emprisonnée dans la vapeur, les douces teintes blanchâtres ou rosées qui viennent se poser sur tous ces colosses, répandent une sorte de grâce sur la ville monstrueuse; cela fait comme un sourire sur la face d'un cyclope hérissé et noirci.

Premières semaines.

Un dimanche à Londres par la pluie : boutiques fermées, rues presque vides ; c'est l'aspect d'un cimetière immense et décent. Les rares passants, sous leur parapluie, dans le désert des squares et des rues, ont l'air d'ombres inquiètes qui reviennent; cela est horrible.

Je n'avais pas l'idée d'un pareil spectacle, et l'on dit qu'il est fréquent à Londres. Petite pluie iine, serrée, impitoyable , à la voir, il n'y a pas de raison pour

!0 CHAPITRE PRMIER.

qu'elle ne dure jusqu'à la fin des siècles , les pieds clapotent, il y a de l'eau partout, de l'eau sale, imprégnée d'une odeur de suie. Une brume jaunâtre, épaisse, emplit l'air, rampe jusqu'à terre ; à trente pas, une maison, un bateau à vapeur semblent des taches sur du papier brouillard K Dans le Strand surtout, et dans le reste de la Cité, après une heure de marche, on a le spleen, on conçoit le suicide. Les hautes façades alignées sont en briques sombres ; le brouillard et la suie y ont incrusté leurs suintements. Monotonie et silence; mais les adresses en cuivre et en marbre, parlent, indiquent le maître absent, comme dans une grande manufacture de noir animal fermée pour cause de décès.

Quelque chose d'affreux, c'est, dans le Strand, l'é-

' Aucune parole ne peut décrire le brouillard en hiver. Il y a des jours où, tenant un homme par la nia^m, on ne distingue pas sa figure. Làdessus, voyez cette peinture du plus grand peintre anglais contemporain

« It was a foggy day in London, and the fog was heavy and dark. Animate London with smarting eyes and irritated lungs, was blinking, wheezing and choking; inanimatc London was a sooty spectre, divided on purpose between being visible and invisible, and so being whoU; neither. Gaslights flared iti the sbops with a haggard and unblest air, as knowing themselves to be nigbt-crealures tbat had no business abroad under the sun; while the sun itself, when it was for a few moments d^imly indicated through circling eddies of iog, showed as if it had gone out and were collapsing flat and cold. Even in the surrounding country itwas a foggy day, but there the fog was grey, whereas in London itwas, t about the boundary Une, dark yellow and, a litlle within it, brown, nd then browner, until atthe heartofthe city— which they call Saint Mary Axe — it was rusty-black. From any point of the high ridge of land nortliward, it might bave been discerned that the loftiest buildings made an occasional strupgle to get their heads above the foggy sea. and especially that the great dôme of Saint Pauls seemed to die hard; but this was not perceivable in the streets at their feet, where the whole metropolis was a heap of vapour charged with mulflcd sound of wheels, and enfolding a gigantir. catarrb. »

DicïEirs, Our mutval friend, Uï, ch i, p. 1

norme palais qu'on nomme Somerset-House. Massive et pesante architecture dont tous les creux sont passés à l'encre, portiques barbouillés de suie, simulacre de fontaine sans eau dans un trou au milieu d'une cour vide, flaques d'eau sur les dalles, longues rangées de fenêtres closes : que peuvent-ils faire dans ces cata combes? Jusque dans les parcs, il semble que le brouillard livide et charbonneux ait sali la verdure. Mais ce qui afflige le plus les yeux, ce sont les colonnades, péristyles, ornements grecs, moulures et guirlandes des maisons, toutes lessivées à la suie ; pauvre architecture antique, que vjent-elle faire en pareil climat? Sur les façades du Rristish Muséum, les cannelures des colonnes sont encrassées, comme si on y avait fait couler une boue gluante ; Saint-Paul, une sorte de Panthéon, a deux étages de colonnes, celles du bas, toutes noires, celles du haut, récemment raclées, encore blanches, d'un blanc blessant, où déjà la fumée charbonneuse a plaqué sa lèpre.

Ces taches sont lugubres, c'est la pourriture de la pierre. Et ces statues déshabillées en souvenir de la Grèce ! ce Wellington en héros combattant, nu sous les arbres ruisselants du parc ! ce hideux Nelson planté sur sa colonne, avec un cordage en forme de queue, comme un rat empalé au bout d'une perche ! — Toute forme, toute idée classique est ici un contre-sens. Un pareil marécage est un lieu d'exil pour les arts antiques. Quand les Romains y ont débarqué, ils ont dû se croire dans l'en fer d'Homère, dans la contrée des Cimmériens, L'é' norme espace qui, dans le midi, s'étend entre la tern et le ciel, manque aux yeux qui le cherchent; plus d'air, rien que du brouillard coulant; dans cette fumée bla-

farde, les objets ne sont plus que des fantômes effacés , la nature a l'air d'un mauvais dessin au fusain, sur laquelle quelqu'un aurait frotté sa manche. — Je viens de passer une demi-heure sur Waterloo-bridge; Parliamen» House émoussé, indistinct, ne semble dans le lointain qu'un pauvre amas d'échafaudages; rien de perceptible, et surtout rien de vivant, sauf les petits bateaux à vapeur qui courent sur le fleuve, noirs insectes fumeux, infatigables; à voir leurs passagers qui embarquent et débarquent, un Grec eût pensé au Styx, Il aurait trouvé que vivre ici, ce n'est pas vivre ; en effet, on vit ici autrement que chez lui ; l'idéal a changé avec le climat. L'âme se retire du dehors, rentre en elle-même, s'y fait un monde. Il fa\it avoir ici un home soicjné, bien rangé, des clubs, des associations, beaucoup d'affaires, quantité de préoccupations religieuses et morales; surtout, il faut ne pas s'abandonner aux impressions extérieures, fermer la porte aux suggestions tristes de la nature hostile, combler le grand vide où se logerait la mélancolie et l'ennui. Pendant la semaine, on a le travail, le travail assidu, acharné, par lequel on se défend et on pourvoit contre l'inclémence des choses. — Mais que faire le jour du repos? Le cabaret ou l'église, l'ivresse ou le sermon, l'étourdissement ou la réflexion; pas d'autre emploi pour un dimanche comme celui-ci ; de cette façon, soit en pensant, soit en s* abrutissant, on s'abstrait, on oublie. Je vois quantité de portes entre-bâillées danî les ceUiers à spiritueux , des figures mornes, éteintei ou sauvages, en sortent ou y entrent. Allons aux églises .

J'en visite quatre, et j'entends deux sermons, le pre« mier dans une église dissidente du Strand. Vaisseau nu,

froid, point d'ornements, sauf deux figures allégoriques ,Mu fond; de grands bancs de bois, où l'on est enfermé iusqu'au cou. Ce n'est pas le peuple qui les remplit, mais une bourgeoisie décente, très-proprement habillée, il physionomie sérieuse et sensée. Ils viennent s'approvisionner de conseils moraux, rafraîchir leurs principes. Le prédicateur a choisi ce texte : « Un seul esprit, une seule âme! » et là-dessus il conseille à l'auditeur d'être f3rme dans ses principes, mais conciliant avec les hommes. Bon sermon, un peu commun, mais solide ; à lire les essais si nombreux de la littérature anglaise, et encore aujourd'hui « les petites morales » du Saturday Heview^ on voit que le lieu commun ne les ennuie pas. Apparemment ils jugent que la morale n'est pas un objet de curiosité, mais d'usage; c'est un outil d'emploi quotidien, auquel tous les dimanches il faut donner le fil.

Livres étalés sur le rebord des bancs : ce sont les psaumes et le Common Frayer Book^ le livre de m.esse de l'Angleterre. Beaucoup de souffle et un certain grandiose hébraïque dans le goût de Millon; pas de tendresses, d'épanchements comme dans Vhnitation; pas de fleurs de rhétorique ni de douceurs sentimentales comme dans nos petits livres dévots, mais un ton imposant, passionné, parfois lyrique : la liturgie a été rédigée rUi temps de la Renaissance et en garde l'accent. Chose remarquable, ici la date et l'origine dechaque morceau sont indiquées en note ; celui-ci est du sixième siècle; cette prière est tirée des apocryphes, mais on l'a conservée à cause de son élévation. Par ers remarques, le fidèle est instruit, renseigné sur la critique et sur l'histoire ; voyez les sermons de Tillotsou et de Barrow au

temps de Cossuet, avec textes grecs et discussions du sens grammatical. Avec le temps, ceci doit conduire à l'exégèse allemande.

A Westminster-Abbey, superbe [lef, admirable architecture gothique, c'est la seule qui convienne au climat : il faut ce fouillis de formes, ces nervures élancées el sinueuses, cette profusion de sculptures délicates, pour remplir l'air obscur et peupler le vague des intérieurî sombres. — J'y errais, regardant les monuments funéraires, quantité de sculptures gracieuses du dix-huitième siècle, d'autres froides et pédantes du nôtre, lorsque tout d'un coup des chants s'élèvent, non pas la psalmodie monotone de nos vêpres, le plain-chantrude et monacal, les versets et répons qui semblent des voix de religieuses malades, mais de beaux chants en parties, des récitatifs graves et nobles, des rondeurs mélodieuses, des tours et une harmonie qui sentent la meilleure époque. Puis, après une lecture surSisara, l'orgue et les chanteurs, voix d'enfants et voix de basses, reprennent un motet plein et riche. Toute cette musique est digne d'accompagner les psaumes et les prières que je viens de lire tout à l'heure. Ainsi compris, le culte est l'opéra des âmes élevées, sérieuses et croyantes. Rien déplus important; il faut que, chez un peuple, l'église et Toffice soit de niveau avec les sentiments, non pas seulement de la foule et des ignorants, mais de ''élite.

Visite à deux autres églises dans l'après-midi. Ici encore les chants sont beaux, et c'est une bourgeoisie aisée ijùi remplit l'édifice. Les grands bancs fermés, toutes les galeries sont pleines de personnes bien habillées ; autant d'hommes que de femmes, et beaucoup

sont des gentlemen ; ce n*est pas notre public de femmes, de vieux cacochymes, de servantes, de gens du peuple. Des trois ministres que j'aivus, l'un digne, poli, qui m'a parlé, â l'air demi-professeur et demi-magistrat. Un autre ressemble à un notaire de Paris, mûr et soigné, qui prend la voix douce et l'air sentimental pour faire signer un contrat de mariage. J'en ai vu d'autres l'an dernier, à Londres et à la campagne. Avec leur petit rabat, leur demi-robe, le ton dont ils parlent en chaire, on dirait des juges ou des présidents. Par leur éducation, leur mariage, leurs mœurs, leur office, ce sont des laïques un peu plus graves que les autres ; même costume hors du temple, sauf l'éternelle cravate blanche ; la différence morale n'est pas beaucoup plus grande que la différence physique. — Ceci est essentiel ; mettre de plain-pied, ou tout au plus à un degré de distance, le prêtre et le laïque, voilà l'œuvre principale de la Réforme.

En rentrant à mon hôtel, je lis dans le Friday^s Gazette la proclamation suivante : « Nous, Victoria, reine ; considérant très-sérieusement et très-religieusement que c'est noire devoir indispensable de nous appliquer avant toutes choses à maintenir et à augmenter le service et l'honneur du Dieu tout-puissant, comme aussi à décourager et à supprimer tout vice, pratique profane, débauche et immoralité... nous interd sons et nous défendons par ces présentes à tous nos fidèles sujets, de quelque condition et qualité qu'ils puissent être, de jouer le jour du Seigneur aux dés, aux cartes, ou à tout autre jeu quclcon(}ue, dans les habitations publiques ou privées, ou ailleurs, quelque part que ce soit, et, par ces présentes, nous les requérons, et nous leur

commandons, à tous et à chacun d'entre eux, d*assister avec décence et révérence au culte de Dieu, chaque jour du Seigneur. »

Ordre aux magistrats « de prendre des soins efficaces pour empêcher les personnes tenant des tavernes ou toute autre maison publique de vendre du vin, de la bière, ou toute autre liqueur, comme aussi de recevoir ou de consentir à garder dans leur maisons des hôtes pendant la durée du service divin, le jour du Seigneur. »

Cet ordre n'est pas exactement observé ; la porte des tavernes se ferme pendant l'office, mais on peut l'ouvrir, et on y boit dans l'arrière-boutique. — En tout cas, voilà un reste de l'ancien puritanisme, tout à fait choquant en France. Défendre aux gens de boire et de s'amuser le dimanche? Mais à un ouvrier, à un paysan français, le dimanche ne semble fait que pour cela. Stendhal disait qu'ici, en Ecosse, dans les pays vraiment bibliques, la religion gâte un jour sur sept et détruit un septième du bonheur possible. Il juge l'Anglais, riiomme du Nord, d'après le patron de l'homme du Sud que le vin égayé et n'abrutit pas, qui peut sans inconvénient s'abandonner à son instinct, chez qui la joie est poétique. Ici le tempérament est autre, plus violent et plus militant; le plaisir est chose brutale et bestiale ; j'en citerais vingt exemples. « Quand un Français est ivre, me disait un Anglais, il bavarde; quand c'est un Allemand, il dort; quand c'est un Anglais, il se bat. »

Autres traces de sévérité puritaine, entre autres, les recommandations dans les escaliers qui descendent à la Taïuidc cicuuijii itia» Rambuteaux ; on vous avertit d'être

décent. ^ A la gare du chemin de fer, il y a de grosses bibles enchaînées pour que le voyageur puisse lire en attendant. — Un long gaillard jaune et osseux me don no à Hyde-Park deuî^ pages imprimées sur le serpent d'airain de Moïse, avec applications à la vie présente. « Vous aussi, ô lecteur, vous avez été mordu par les serpents de feu. Pour vous guérir, levez les yeux vers celui qui a été élevé en signe de salut. » — D'autres indices montrent un pays d'aristocratie. A la porte de Saint-James-Park est affiché l'arrêté suivant : « Les gardiens du parc ont pour instructions d'interdire l'entrée des jardins à tous les mendiants, à toute personne trèsdéguenillée, ou dont les habits sont très-sales, ou qui ne sont point décentes d'extérieur ou de tenue. » — A chaque pas, on se sent plus éloigné de la France.

Trois millions deux cent cinquante mille habitants ; cela fait douze villes comme Marseille, dix villes comme Lyon, deux villes comnr^e Paris en un tas ; mais des mots sur le papier ne peuvent remplacer la sensation des yeux. Il faut prendre un cab plusieurs jours de suite, et pousser en avant, au sud, au nord, à l'est, au couchant, pendant toute une matinée, jusqu'aux confins vagues où les maisons s'éclaircissent et laissent commencer la campagne.

Enorme, énorme, c'est le mot qui revient toujours. Et, de plus, riche et soigné ; par conséquent, ils doi-

vent nous trouver négligés et pauvres. Paris est médiocre à côté de ces squares, de ces crescentSy de ces cercles et de ces files de maisons monumentales en pierres massives, à portiques, à façades sculptées, de ces rues si larges, il y en a cinquante aussi vastes que celles de la Paix ; certainement Napoléon lll n'a «iémoli et rebâti Paris que parce qu'il a vécu à Londres. Dans le Strand,dansPiccadilly,dansRegent-street, aux environs (lu pont de Londres, en vingt endroits roule une foule, un bruissement, un encombrement que notre boulevard le plus affairé et le plus fourmillant n'atteint pas. Tout est ici sur un plus grand module; les clubs sont des palais, les hôtels sont des monuments ; la rivière est un bras de mer ; les cabs vont deux fois plus vite ; les mariniers et les conducteurs d'omnibus avalent toute une phrase en un mot , on économise les paroles et les gestes, on tire tout le parti possible de l'action et du temps; l'homme produit et dépense deux fois autant que chez nous.

Du pont de Londres jusqu'à Ilamplon-court, «1 y a huit milles, presque trois lieues de bâtisses. Après les rues et les quartiers construits d'un jet, d'un bloc, par massifs, comme une ruche sur un modèle, viennent d'innombrables maisons de plaisance, cottages entourés de verdure et d'arbres, dans tous les styles, gothique, grec, byzantin, italien du xMoyen âge ou de la Renaissance, avec tous les mélanges et toutes les nuances des styles, ordinairement par files ou paquets de cinq, dix, vingt semblables, et visiblement de la main du même entrepreneur, comme autant d'exemplaires du même vase ou du même bronze. Ils manient les maisons comme nous manions les articles-Paris. Quelle multitude d« vi«8 ai-

sées, confortables et riches! On devine des gains multipliés, une bourgeoisie opulente, dépensière, tout autre que la nôtre, si gênée, si resserrée. Les plus modestes, en briques brunes, sont jolies à force de propreté, on y voit des carreaux luisants comme des glaces, presque toujours un parterre vert et fleuri, sur la façade un lierre, un chèvrefeuille, une glycine. — Tout le pourtour de Hyde-Park est couvert de maisons semblables, mais plus belles, et qui, au milieu de Londres, gardent un air de campa^me. Chacune est à part, dans son carré de gazon et d'arbustes ; deux étages d'une correction et d'une tenue parfaite ; un portique, une sonnette pour les fournisseurs, une sonnette pour les visiteurs, un sous-sol pour la cuisine et les domestiques, avec un escalier de service ; très-peu de moulures et d'ornements ; pas de persiennes extérieures ; de grandes fenêtres claires qui laissent bien entrer le jour: des fleurs sur les rebords et au péristyle ; des écuries dans un renfoncement distinct, pour que l'odeur et la vue soient écartées ; tout le dehors enJuitd'un stuc blanc, luisant, vernissé ; pas une tache de boue ni de poussière ; les arbres,les gazons, les fleurs, les domestiques sont soignés comme pour une exposition de produits modèles. — Comme on comprend l'habitant d'après sa coquille! C'est d'abord le Germain qui aime la nature et qui a besoin d'un semblant de campagne; c'est ensuite l'Anglais- qui veut être seul chez lui, dans son escalier comme dans sa chambre, à qui la promiscuité de nos grandes cages parisiennes serait insupportable , et qui , même à Londres, arrange sa maison en petit château indépendant et fermé. Simple d'ailleurs et sans besoin d'étalage extérieur ; par contre, exigeant en matière de tenue

et de confortable, et séparant sa vie de celle de ses inférieurs. — Quantité étonnante de maisons pareilles dans le West-End. — Environ six mille francs de loyer, de cinq à sept domestiques ; le maître dépense de trente a soixante mille francs par an. Il y a dix de ces fortunes et de ces vies en Angleterre contre une en France.

Même impression quand on visite les parcs; le goût, les dimensions sont tout autres que chez nous. Saint- James Park est une vraie campagne, et une campagne anglaise : vieux arbres énormes, prairies véritables, large étang peuplé de canards et d'oiseaux nageurs , des vaches, des moutons parqués broutent l'herbe toujours fraîche. H y a des moulons jusque dans l'étroite bordure verte qui encadre Westminster Abbey ; ces gens aiment de cœur la campagne. Il n'y a qu'à lire leur littérature, de Chaucer à Shakespeare, de Thompson à Wordsworth et Shelley, pour en avoir la preuve. Quel contraste avec les Tuileries, les Champs-Elysées, eLuxembourgI En général, le jardin français, celui dé Louis XIV, est un salon ou une galerie en plein air pour se promener et causer en compagnie ; dans le jardin anglais, tel qu'ils l'ont inventé et propagé, on est mieux seul ; les yeux et l'âme font la conversation avec les choses naturelles. Nous avons construit un parc sur ce modèle au bois de Boulogne, mais nous avons fait la faute d'\ composer uti groupe de rochers et de cascades ;

l'artifice paraît tout de suite et choque ; des yeux anglais rauraient senti.

A Regent's-Park : celui-ci est plus grand que le Jardin des Plantes et le Luxembourg mis ensemble ; j'ai souvent remarqué que notre vie leur semble claquemurée, étriquée ; ils ont plus que nous besoin d'air, d'espace ; des Anglais que j'ai connus à Paris laissaient ' en tout temps leur fenêtre ouverte pendant toule la nuit; de là, leur besoin de mouvement, leurs courses à cheval et à pied dans la campagne. Stendhal disait justement qu'une jeune fille anglaise fait plus de chemin à pied en une semaine, qu'une jeune Romaine en un an ; il faut à Thomme du Nord, au tempérament athlétique, la respiration libre et rexcreice. — Ce parc est dans un quartier retiré; on n'y entend plus le roulement des voitures, on y oublie Londres , c'est une soHtude. Le soleil luisait, mais l'air é lait toujours chargé de nuages moites, arrosoirs ambulants qui, tous les quarts d'heure, se fondaient en pluie. Les grandes prairies mouillée? avaient une douceur charmante, et les verdures s'égouttaient avec un petit bruit monotone sur Teau dormante des étangs. Je suis entré dans une serre ; orchidées gplendides, les unes avec le velouté opulent de l'iris, d'autres couleur de chair, de ce ton inexprimable, délicieux, fondu, tout pénétré de lumière, dont palpite une chair vivante, un sein de femme ; la main a peur et envie de s'y poser ; tout à côté, des palmier? dressent leur fût dans une atmosphère tiède. — Chose singulière pour nous, il n'y a point de gardiens ; entre qui veut, et nul dégât ; je comprends qu'ils se moquent de nos établissements et fêtes publiques avec leur accompagnement de municipaux. De même aux garée

de leurs chemins de fer, chacun est libre, stationne sui le bord de la voie, vient prendre ses amis à la porte du wagon ; ils sont étonnés et choqués de nous voir encagés dans nos salles d'attente, parqués, menés comme des moutons, et toujours sous l'œil ou la main d'un employé.

Retour à pied jusqu'à Piccadilly ; &e nouveau voici le London weather, la petite pluie continue, la boue

noire qui fond. F , qui vient dépasser ici l'hiver,

dit qu'il y a peu de neige, pas plus qu'au centre de la France, mais en revanche, un brouillard éternel, de la pluie presque tous les jours, et pour les piétons le plus exécrable barbotage. Gomme documents , voyez la chaussure et les pieds des dames ; bottines qui sont des bottes, forts pieds d'échassiers et démarche assortie. — Ma question revient toujours : Que font-ils aux heures vides, entre autres le dimanche? Le club et souvent le porto. — F..., au sien, avait un voisin qui, dans la chambre de lecture, buvait un grand verre de vin, s'endormait, buvait un autre coup une demi-heure après, se rendormait, et ainsi de suite, toujours sans mot dire. Un autre, immensément riche, grand négociant, et qui a seize jardiniers à sa campagne, passe la journée à ses affaires, rentre le soir, parle à peine, \if en automate parmi ses enfants; sa fille, pour se distraire, voyage toute Tannée avec une gouvernante ; dans la vie de famille, il ne fournit que l'argent ; c'est là un trait fréquent du caractère anglais ; peu expansifs et peu aimables.

De Regent's-Park à Piccadilly, aspect funèbre des larges et interminables rues; la chaussée est un macadam noir ; les files de bâtisses» toujours semblables,

LES DLHORS. 25

sont en briques noircies, où les vitres luisent avec des reflets noirs , chaque maison est séparée de la rue par sa grille et son fossé. Presque pas de boutiques, pas une qui soit jolie, point de vitrines ni d'estampes; cela serait trop triste pour nous ; rien qui occupe ou amuse les yeux; impossible de flâner; il faut travailler chez soi, ou prendre son parapluie pour alier à son bureau, à son comité.

Hyde-Pai k est le plus vaste de tous, avec une petite rivière, de grandes pelouses, des bestiaux, des ombrages, comme un parc champêtre transporté tout d'un coup au centre d'une capitale. — Vers deux heures, la grande allée est Un manège : il y a dix fois plus d'hommes à cheval et vingt fois plus d'amazones qu'au bois de Boulogne dans les grands jours ; de toutes petites filles, des garçons de liuit ans sont à côté de leur père, sur leur poney ; j'ai vu trotter des matrones larges et dignes. — C'est là un de leurs luxes; joignez-y les domestiques; par exemple, dans une famille de trois personnes à qui je viens de faire visite, il y a sept domestiques et trois chevaux. La mère et la ûUe viennent tous les jours galoper au parc; souvent même elles font leurs visites à cheval , elles économisent sur d'autres points, sur le théâtre, par exemple, où elles vont très-rarement et toujours dans des loges données. — Ce grand mouvement paraît indispensable à la santé; les jeunes filles, les dames viennent ici, même parla pluie. Trois chevaux et une voiture coûtent à peu près deux cents livres sterling par an. A voir cette fouie de gens à cheval, on conclut comme d'après les maisons et Its domestiques; la classe riche est bien plus nombreuse en Angleterre q'i'cn France. — Autre in-

dice, la dépense en linge, habits, gants, toileltea toujours fraîches. Le climat salit beaucoup, il faut renouveler souvent. Dans chaque journal, je trouve des adresses de marchands qui viennent chez vous vous acheter vos habits un peu passés ; c'est une obligation pour un gentleman que la tenue irréprochable ; son habit, une fois passé, va à un homme de la classe inférieure, finit en loques sur un dos de pauvre, et marque ainsi le rang social de son propriétaire. — Nulle part la distance des conditions n'est écrite aussi visiblement dans les dehors des hommes. Imaginez l'habit de soirée d'un élégant ou le chapeau rose à fleurs d'une lady; vous retrouverez l'un sur un misérable hébété, accroupi dans un des escaliers de la Tamise, Tautre à Shadwell, sur la tête d'une vieille qui trie les ordures.

De cinq à sept heures, revue des toilettes. La beauté et la parure abondent ; mais le goût manque. Les couleurs sont outrageusement crues, et les formes disgracieuses : crinolines trop bouffantes et mal bouffantes, en cônes géométriques ou bosselés, volants verts, dorures, robes à ramages, profusion de gazes flottantes, paquets de cheveux tombants ou frisés ; sur cet étalage, de tout petits chapeaux historiés et imperceptibles. Le chapeau est trop paré, les cheveux trop lustrés collent durement sur les tempes, le mantelet ou la casaque déborde sans forme jusque sur les hanches, la jupe bouffe monstrueusement, et tout Téchafaudage mal attaché, mal agencé, bariolé, ouvragé, crie et jure de toutes ses couleurs voyantes et surchargées. — Au soleil surtout, avant-hier, à Hampton-Court, parmi des femmes de shopkeepers^ le ridicule était énorme ; il y avait quantité de robes violettes, d'un violet farouche,

cerclées à la taille par une ceinture dor, et qui auraient lait crier un peintre. — Je disais à une dame : « La toilette est plus showy (éclatante) chez vous qu'en France. — Mais c'est de Paris que viennent nos robes! » — ie me suis bien gardé de répondre : «C'est vous qui les choisissez *. »

Sauf dans la très-haute classe, elles se fagotent à plaisir. On devine des corps sains, bien bâtis, parfois beaux, mais il faut les deviner. La physionomie est souvent pure, mais aussi souvent monotone. Beaucoup sont de simples babies, poupées de cire neuve, avec des yeux de verre, et qui semblent parfaitement vides de toute idée. D'autres figures ont rougi et tournent au bifteck cru ; il y a un fond de bêtise ou de brutalité dans ces chairs inertes, trop blanches ou trop rouges. Quelques-unes vont à Textréme de la laideur et du grotesque, pattes de héron, cous de cigogne, et toujours la grande devanture de dents blanches, la mâchoire saillante du Carnivore. — En revanche, d'autres vont à l'extrême de la beauté. On voit là des figures d'anges ; les yeux de pervenche pâle sontdoucemeni profonds, le teint est celui d'une fleur ou d'un enfant, le sourire est divin. Ces jours-ci, vers dix heures du malin, près de Hijde-Park'comer^ je suis resté planté sur mes jambes, immobile d'admiration , devant deux jeunes filles : seize ans et dix-huit ans, en toilette bruissante de tulle blanc et dans un nuage de mousseline , grandes , ivelles, agiles, la taille aussi parfaite que le visage

^ c Je ne sais qui comparait une Anglaise à un champ clos, uù des ujdzirs ennemies se rencontrent et se livrent bataille. »

[Souvenirs, par le comte Joseph d'Esiourmel, p. 52.)

d'une fraîcheur incomparable, pareilles à ces fleur étonnantes qu'on voit dans les expositions choisies, un€ blancheur de lis ou d'orchis ; pardessus tout cela, une gaieté, une innocence, une surabondance de sévt intacte et d'expansion naïve, des rires et une démarche d'oiseau , la terre ne les portait pas. — Quantité d'amazones sont charmantes ; si simples et si sérieuses, pas un grain de coquetterie ; elles viennent ici, non pour être regardées, mais pour prendre l'air ; le geste est franc, sans prétention; la poignée de main toute loyale, presque virile ; aucune fanfreluche dans la toilette; la petite veste noire, serrée à la taille, montre la bonne pousse, la structure saine; à mon sens, le premier devoir d'une jeune fille est de se bien porter. Elles manient leur cheval avec une aisance et une sûreté complète. Parfois, le père ou le frère s'arrête, cause d'affaires ou de politique avec un ami; elles écoutent, et s'habituent ainsi aux idées graves. — Ces pères et ces frères euxmêmes font plaisir à voir : figures expressives, décidées, qui portent ou ont porté le poids de la vie, moins usées que chez nous, moins promptes aux sourires et au manège de la politesse, mais plus rassises, plus arrêtées, et qui laissent souvent dans le spectateur une vague inipression de respect, tout au moins d'estime, et parfois de confiance. Peut-être est-ce parce que je suis informé de leur condition ; il me semble pourtant que Ton ne peut guère se méprendre : nobles, députés, propriétaires, leurs façons et leur physionomie montrent des hommes habitués à l'autorité et qui ont

Beaucoup de visites et quelques promenades. Ce qui rue plaît le mieux, ce sont les arbres. Tous les jours en sortant de l'Athenseum, je vais m'assoir une heure dans Saint-James-Park. Le lac miroite doucement sous la brume qui Fenveloppe, pendant que les feuilla<ie.s obscurs se penchent sur les eaux tranquilles. Les arbres arrondis, les grands dômes verts font une sorte d'architecture, bien plus délicate que l'autre. L'œil se repose sur ces formes effacées, sur ces tons affaiblis. Ce sont là des beautés, mais tendres et touchantes, celles des pays brumeux, de la Hollande. — Hier, à huit heures (lu soir, de Suspension-bridge, quoique le temps fût beau, toutes les choses semblaient vaporeuses ; les dernières clartés se perdaient dans une fumée blanchâtre, à droite, un reste de rougeur; sur la Tamise et dans le reste du ciel une teinte d'ardoise pâle. l\ y a de ces tons dans les paysages de Rembrandt, dans les créptiscules de Van der Neer. La lumière noyée, l'air peuplé de vapeurs, les changements insensibles et continus de la vaste exhalaison qui amollit, bleuit, émousse les contours, tout cela laisse l'impression d'une grande vie, vague, diffuse, mélancolique, celle de la contrée humide.

Je l'ai encore mieux sentie à RichmoaJ. De la terrasse, on voit plusieurs lieues de pays, la Tamise qui n'est pas plus grosse que la Seine, et tournoie dans des prairies, entre des bouquels de grands arbi es. Tout est vert, d'un vert doux, presque éieinl par la distancer On sent la fraîcheur et la paix de la végétation infinie; e ciel grisâtre lui fait un dôme mat et bas; à l'horizon^ par assises flottantes, sont des brouillards blanchâtres, çà et là une nue noircissante, ou la tache violacée

d'une averse. De tous les fonds monte une brume lente; on la suit comme pne mousseline qui traîne entre les interstices des arbres, et, par degrés, la gaze flottante de la terre vient rejoindre le voile uniforme du ciel. — Quel silence dans le parc ! Des troupeaux dt daims paissent dans la fougère humide; les biches viennent contre les barrières regarder le passant, et ne s'effrayent pas. Se peut-il une campagne mieux disposée pour détendre les nerfs de l'homme qui lutte et travaille? Les chênes, les tilleuls, les maiTonniers épanouis, énormes, sont de nobles créatures qui semblent parlera voix basse, avec majesté et sécurité; à leurs pieds le gazon dru et haut , l'herbe oii la pluie a laissé ses larmes, sourit avec une grâce tendre et triste. De Tair, du ciel et des choses se dégage une sorte de quiétude affectueuse ; la nature fait accueil à l'âme lassée, endolorie par l'effort. Comme on sent que leur paysage leur convient et pourquoi ils l'aiment ! — Sans doute, leur climat est meilleur pour les arbres, et, en outre, ils n'ont point eU d'invasions, de révolutions populaires, pour les mutiler ou les abattre. Mais le goût national a contribué à les préserver ; lord B. est ranger de ce parc, il y a une maison par droit d'office. Voilà un vieux souvenir des usages féodaux ; les choses antiques ont été plus respectées, mieux conservées qu'en France, et parmi elles il faut compter les arbres.

Ceux de Windsor et de Hampton-Court sont aussi beaux. De Kew-Gardens à Hampton-Court se développe une allée de gigantesques marronniers dont les grappes roses et blanches semblent des girandoles. Les feuillages sont si touffus qu'il y fait frais en plein soleil. Sur le velours des gazons constellés de fleurs et bordés de

IfiS DEHORS. 29

glycines, bombent des massifs de rhododendrons, hauts comme deux hommes, tout chargés de fleurs roses où les abeilles bourdonnent. Il y en a tant, elles sont si magnifiques, d'un tissu si frêle et d'un ton si fin, elles s'entassent avec une telle prodigalité en un seul bouquet tout imprégné de lumière, qu'on demeure ébloui ; cela est délicieux, enivrant, presque au delà de la nature. Un peu plus loin, dans une serre énorme, des palmiers grands comme des chênes étendent leurs végétations étranges, et des bananiers ouvrent des feuilles qui couvriraient un enfant de douze ans. Voilà un de leurs talents ; ils entendent admirablement Tarchitecture des arbres, des gazons et des fleurs ; je n'ai pas vu un palais même classique, un cottage même pauvre, où elle ne fût comprise. Parfois l'impression est trop vive ; au soleil, elle est excessive ; l'incomparable verdure prend alors des tons si riches et si intenses qu'on ne saurait les transporter sur la toile; ils choqueraient, ils seraient trop crus. C'est avec l'âme qu'il faut les sentir, non avec les yeux ; ils sont une fête et comme une explosion de joie. Pour les préparer et les entretenir, pour gonfler et épanouir les tissus, il a fallu Thumidité surabondante, la caresse et la protection de la vapeur molle ; sous un ciel plus ardent, de telles fleurs se seraient durcies et séchées. Elles ne sont point habituées au plein soleil ; c'est pour cela qu'aujourd'hui, sous sa flambée, elles éclatent. Leur teint est celui d'une belle lady ; elles aussi, elles sont des patriciennes développées, préservées, embellies par tous les raffinements de l'art et du luxe. J'ai eu la même impression dans une matmée d'apparat, devant un escalier rempli de bas en haut de jeunes dames rieuses

en robas bouffantes et traînantes de tulle ou de soie, la tête chargée de diamants, les épaules nues ; il y avait là comme ici une sensation unique, celle de la splendeur et du lustre portés au comble, toutes les fleurs de la civilisation et de la nature en un seul bouquet et en uiî seul parfum.

Hampton-Court est un grand jardin à la française, arrangé au temps de Guillaume lll; alors notre style régnait en Europe. Mais le goût anglais s'y retrouve ; on a peuplé les plates-bandes de rosiers qui montent serrés le long d'espaliers minces et font des colonnes de fleurs. Des canards, des cygnes nagent dans toutes les pièces d'eau ; des nénuphars y ouvrent leurs étoiles satinées. Les vieux arbres sont étançonnés avec des tiges de fer ; quand ils meurent, pour ne pas les perdre tout entiers, on fait, avec le reste de leurs troncs, des sortes de grandes urnes. Visiblement on les respecte et on les aime. Point de grillages ; je vois des pensions de petites filles qui se promènent et jouent sur les gazons ; mais elles ne cueillent pas une fleur; il suffit pour garantir le jardin de l'inscription suivante : « On espère que le public s'abstiendra de détruire ce qui est cultivé pour l'agrément public. » J'ai vu des gens du peuple par familles faisant des petits dîners sur les pelouses de ilyde Park; ils n'arrachaient ni ne gâtaient rien. — Gela est parfait; le but dans toute société est que chacun soit toujours son propre constable, et finisse par n'en avoir d'autre que celui-là.

Mes amis anglais confirment ce que je devinais du grand nombre et de la grnndeiir des fortunes. « Aile? acab en Sydenham ; vous longerez pendant cinq milles des maisons qui indiquent une dépense de quinze cents livres sterling par an, et au-dessus. » — D'après les 1 élevés officiels, en 1841, sur 16 millions d'habitants, il y avait un million de domestiques*. — Les salaires des professions libérales sont bien plus hauts que sur le continent. Je connais à Leipzig un musicien du premier talent; on lui paye sa leçon un thaler au Conservatoire (le Leipzig, deux thalers en ville, une guinée à Londres. La visite d'un médecin qui n'est pas célèbre coûte à Paris cinq francs ou dix francs, ici une guinée. Chez nous, un professeur au Collège de France a 7,500 francs, à la Sorbonne 12,000 francs, à l'Ecole de médecine 10,000 francs. A Oxford, un professseur, un head-masler a le plus souvent de mille à trois mille livres sterling. Tennyson, qui écrit peu, gagne, dit-on, 125 mille francs par an. Le principal du collège d'Eton a 1 52,000 francs de traitement; celui d'Harrow 157,000 fr., celui de Rugby 74,000 fr., beaucoup de professeurs dans ces établissements ont de 30 à 40,000 fr. ; l'un d'eux, à Uarrow, 63,000. L'évêque de Londres, 250,000; l'archevêque d'York 375,000 francs. La feuille d'impression se paye 200 francs à la Revue des Deux Mondes, 500 dans les trimestriels anglais; ii y a tel article que le Times a payé 2,500 francs. Thackeray, le romancier,

« En 1841, dans l'Angleterre et le pays de Galles, 16.097,786 habitants ; 999,048 domestiques ('235,000 hommes et 766,000 femmes). — (D'après Porter, Progress ofthe nation.)

En 1861 , 137,447 domestiques mâles, et 1,071,201 domestiques femmes, total 1,208, 6 i8 domestiques. — (D'après le recensement de 1861, British Alnianach and Companion, 1864.)

32 CHAPITRF. PRE5IIER.

a gagné 4,000 fr. en vingt-quatre heures, au moyen de deux lectures^ l'une à Brighton, l'autre à Londres ; présentement, dans le Magazine auquel il donne ses romans, il reçoit 2,000 livres sterling par an, et en outre dix livres sterling par page; ce Magazine a 100,000 abonnés; lui-même estime ses gains annuels à 120, 000 fr. par an. Bien entendu, je laisse de côté les fortunesénormes des grands industriels, celles des nobles, les profits ou revenus de 200,000 livres sterling par an; leur dépense est proportionnée. Un jeune ingénieur, fils cadet, et qui a besoin de faire fortune, me disait un jour : « Avec huit mille livres sterling par an, on n'est pas riche (wealthy) en Angleterre, on n'est que très-confortable. » Un autre, qui passe l'été à la campagne, ajoute : « Voyez les intérieurs de nos fermiers ; leurs filles apprennent le français, le piano, s'attifent magnifiquement. » — Beaucoup gagner et beaucoup comsommer, telle est la règle; l'Anglais ne met pas de côté, ne songe pas à l'avenir ; tout au plus il s'assure , c'est l'inverse du Français, qui est frugal, é<ionome (abstemious) .

D'où vient tout cet argent, et comment se distribuet-il? Je tâcherai d'avoir des statistiques ; en attendant, regardons l'un des grands réservoirs d'oii l'or coule sur toutes les conditions et sur tout le pays, les docks de Londres.

Le tunnel d'abord : on descend cent marches; d'en bas le trou paraît haut comme notre Panthéon ; cinq cents pas de long; l'œuvre est prodigieuse, mais, jusqu'ici, c'est une folie inutile. Petites boutiques dans l'intérieur, où l'on vend des jouets d'enfants et oii on entend une pauvre et grêle musique ; le gaz jette une lueur vacil-

lantc, et les murs suintent; cela est énorme et lugubre comme l'inlestin d'une Babel. — Je trouve toujours que Loudies ressemblée l'ancienne Rome, comme Paris à l'ancieime Athènes. — Cette Rome moderne, de quel poids elle doit, comme l'autre, peser sur la classe laborieuse? Cnr toute bâtisse monstrueuse, Babyione, ri-lgypte, la Rome des empereurs, indique une accumulation d'efforts, un excès de fatigue. Je n'ai jamais vu de grande ville, capitale ou manufacturière, sans songer aux nations qui ont disparu autour de la Méditerranée, sous la pression de la machine romaine. A la vérité, aujourd'hui, il n'y a plus d'esclaves devant la loi; mais, de fait et par la contrainte de sa condition, l'homme est souvent un esclave.

Ces docks sont prodigieux, accablants ; il y en a six, dont chacun est un grand port et contient un peuple de vaisseaux à trois mâts. Toujours des navires, et navires sur navires, alignés, montrant leur tête et leur poitrine évasée, comme de beaux poissons, sous leur cuirasse de cuivre. L'un d'eux vient d'Australie, et jauge 2,500 tonneaux; d'autres en ont 5,000 et davantage; il y en a de toutes les parties du monde; c'est ici le rendez-vous du globe. La plupart sont magnifiques. A voir de près la carène, ce sont des lévialhnns, et ils sont sveltes, élégants comme des cygnes. Un négociant qui surveille ici des arrivages d'épiceries de Java et des transbordements de glaces de Norwége me dit qu'il entre ici environ quarante mille navires par an, et qu'en moyenne, il y en a de cinq ou six mille à la fois dans les docks et sur le fleuve.

Quartier des vins ; il y a trente mille tonneaux de Porto dans les celliers; ui;e grue les décharge, ils ont

34 CHAPITRE PRESIIER.

l'air de se mouvoir eux-mêmes; arrivés sur un petit traîneau à roues, ils glissent sur une pente, jusqu'à leur place, presque sans efforts. Les machines jouent si bien qu'elles semblent des auxiliaires vivants, esclaves volontaires. Voici un pont qui pèse cent tonnes et qu'un seul homme meut au moyen d'un cric. — Quartier des épiceries. — Quartier des peaux et des cuirs. — Quartier des suifs. — Les celliers et les magasins sont colossaux ; sous leur courbe égale à celle d'un grand pont, on voit s'enfoncer l'ombre peuplée et profonde; Rembrandt eût trouvé des tableaux tout faits dans les lointains mystérieux, dans les noirceurs vacillantes de ces soupiraux comblés, de ces réceptacles infinis où s'agite une fourmilière d'hommes. Ils roulent les futailles sans confusion, avec calme. On entend des voix de commis qui appellent les numéros. Au milieu du cellier, un foreman assis à une petite table inscrit ou regarde. Les maîtres , graves, en chapeau noir, se promènent et surveillent sans mot dire. Cependant alentour les cabestans crient, et les matelots dans des barques grattent ou raclent leur navire. Ainsi occupés, avec leur habit de travail, leur air sérieux, leurs figures flegmatiques ou fatiguées, ils font plaisir à voir; c'est qu'on les sent dans leur monde ; chaque être vivant, animal ou homme, est beau dans son milieu. Je fumais assis sur un ballot, quand un homme qui passait m'a dit sans s'arrêter : « Cinq shillings d'amende! — C'est donc défendu? — Oui. » Rien de plus. Il n'y a rien de meilleur pour agir ou faire agir que l'économie des gestes et des paroles. — A Hyde- Park-corner sont des policemen que j'ai regardés plusieurs fois et longtemps ; ils ne parlent jamais; s'il y a

quelque embarras de voitures, ils lèvent le bras pour arrêter le cocher, et rabaissent pour lui dire d'aller : obéissance immédiate et muettedu cocher. Notre steward du bateau à vapeur, beaucoup d'employés, de négociants que j'ai vus, font de même. Quand, dans le commandement et l'obéissance, on supprime ainsi le bavardage, les exclamations, les impatiences, les tâtonnements et le tumulte, l'ordre et l'exécution s'engrènent l'un dans l'autre aussi vite et aussi sûrement que deux rouages.

Au bout d'une heure, l'esprit se sent encombré ; il faut laisser les images se tasser, s'ordonner. J'étais au coin de Sliadwell-Basin, et je regardais devant moi le grand fleuve ardoisé, luisant, d'où transpirait la brume. La berge du nord tourne et borde l'horizon de sa frange noirâtre bariolée de rouge ; quelques bateaux descendent avec le mouvement souple et lent d'un oiseau de mer ; leurs coques sombres et leurs voiles rousses se balancent sur l'eau qui miroite. Au nord et au sud, un amas de navires dresse ses mâts serrés. Le silence est presque parfait : on n'entend que des coups de marteau lointains, le vague bourdonnement d'une cloche et des piottements d'oiseaux dans les arbres. Un peintre hollandais, Vander lleyden, Backhuysen, aurait plaisir h voir cette plaine d'eau, les tons lointains de la brique et du goudron, cet horizon indéterminé où s'allongent des nues dormantes. Je n'ai rien vu de plus pittoresque à Londres. Le reste est trop lessivé et trop verni, ou trop affairé et trop sale.

Tout près de là est Shadwell, un des quartiers pauvres; par la grandeur de ses misères et par son étendue, il est proportionné à l'énormité et à la richesse

de Londres. J'ai vu les mauvais endroits de Marseille, d'Anvers, de Paris, ils n'en approchent pas. Des maisons basses, de pauvres rues de briques sous leurs toits rouges se croisent en tous sens, et descendent d'un air morne vers la rivière. Mendiants, voleurs et filles, cellesci surtout remplissent Shadwell-street. On entend une musique grinçante dans les celliers à spiritueux ; parfois c'est un nègre qui tient le violon ; par les fenêtres ouvertes on aperçoit des lits défaits, des femmes qui dansent. Trois fois en dix minutes, j'ai vu des foules assemblées aux portes ; il y avait des rixes, surtout des rixes de femmes; l'une d'elles, la figure ensanglantée, les larmes aux yeux, ivre, criait d'une voix aigre et rauque, et voulait se jeter sur un homme. Les^ assistants riaient ; au bruit, les lanes voisines dégorgeaient leur population, enfants déguenillés , pauvres , filles publiques, comme un égout humain qui se vide tout d'un coup.

Quelques-unes ont un reste de propreté, un chiffon neuf; mais la plupart sont en haillons salis et disparates. Figurez-vous ce que peut devenir un chapeau de dame, après avoir roulé trois ou quatre ans de têle en tête, avoir été bossue aux murs, avoir reçu des coups de poing; car elles en reçoivent J'ai remarqué des yeux pochés, des nez bandés, des pommettes saignantes. Elles gesticulent avec une véhémence extraordinaire; mais le trait le plus horrible est leur voix grêle, aiguë, fêlée, comme celle d'une chouette malade.

Déjà, à partir du tunnel, les street-boys pullulent, pieds nus, crasseux, et faisant la roue pour avoir l'aumône. Dans les escaliers de la Tamise, ils grouillent, plus rabougris, plus blêmes, plus déformés, plus re-

poussants que les voyous de Paris ; sans doute, le climat v.>l pire et le gin plus meurtrier. Près (Peux, accolés auv murs gluants, ou inertes sur les marches, sont des hommes en loques étonnantes ; on n'imagine pas, avant de les avoir vus, ce qu'un paletot, un pantalon, peut porter de couches de saleté. Ils rêvassent ou sommeillent, la bouche ouverte, le visage terreux, blafard, et parfois marbré de filets rouges. C'est dans ces quartiers qu'on a trouvé des familles sans autre lit qu'un tas de suie; elles y dormaient depuis plusieurs mois. Pour la créature ainsi usée, surmenée, il n'y a qu'un refuge : rivresse. « Ne pas boire I disait un désespéré, dans une enquête ; alors mieux vaudrait tout de suite mourir*. »

Un marchand me dit : « Attention à vos poches, monsieur ! » et le policeman m'engage à ne pas entrer dans certaines allées [lanes).

Je parcours quelques-unes des plus larges; toutes les maisons, sauf une ou deux , sont visiblement habitées par des filles. D'autres petites rues, des cours poudreuses, infectées par une odeur de chiffons pourris, sont pavoisées de haillons et de linge qui sèche. Les enfants fourmillent. En un instant, dans une cour étroite, j'en ai vu quatorze ou quinze autour de moi, sales , les pieds nus , la petite sœur portant dans ses bras l'enfant à la mamelle, le nourrisson d'un an dont la tête blanchâtre n'a pas de cheveux. Rien de plus lugubre que ces corps blancs, ces cheveux de filasse

* M. de Talleyrand disait dans une conversation (1S3I; : « La canaille anglaise est très-lâche ; victorieuse, elle serait cruelle ; mais trente conslables, armés de baguettes blanches, suffisent pour la faire reculer Cliei nous, elle est brave et sait se faire tuer, »

[Mémoires du vicomte de la Rochefoucauld, t. IV, 961.)

58 CUAPITRE PREMIER.

pâle, ces joues de chair mollasse empâtées de crasse ancienne. Ils accourent, ils se montrent le gentleman avec des gestes curieux et avides. Les mères immobiles, .d'tm air éteint, regardent par la porte. On aperçoit l'étroit logis, parfois la pièce unique oiitout cela s'entasse dans le mauvais air. Les maisons sont le plus souvent d'un étage, basses, étriquées, un taudis pour dormir et mourir. Quel séjour en hiver quand, dans les semaines de pluie et de brouillard continus, la fenêtre reste close î Et, pour que cette couvée ne meure pas de faim, il faut que le père ne boive pas, ne chôme jamais, et ne soit jamais malade* !

Çà et là, un dépôt d'ordures. Des femmes y travaillent pour faire le détri. L'une, vieille et fanée, avait un brûle-gueule à la bouche; elles se sont redressées du milieu de leur fumier pour me regarder : figures abruties, inquiétantes de yahous femelles ; peut-être cette pipe et un verre de gin est la dernière idée qui surnage dans leur cervelle idiote. Y trouverait-on autre chose que les instincts et les appétits d'un sauvage et d'une bête de somme? Un misérable chat noir, efflanqué, boiteux, ahuri, les épiait du coin de l'œil avec crainte, et quêtait furtivement dans un tas de débris ; il avait peut-être raison d'être inquiet; la vieille l'a suivi d'un regard aussi fauve que le sien, en rognonnant; elle avait l'air de penser qu'il y avait là deux livres de viande.

Je me souviens des ruelles qui débouchent dans Oxfort-slreel, de leuis lanes étoulfantes, encroûtées de

* En hiver, 150,000 mendiants [paupers] à Londres, vivent entièrement de l'assistance publique. Mes amis estiment le nombre des rougks (gens sans aveu, populace dangereuse) à 180,000 dans Londres.

vapeur humaine, de leurs troupeaux d'enfants pâles accroupis dans les escaliers boueux, des bancs de London-bridge oîi des familles grelottent la nuit serrées et la tète basse, surtout de Haymarket et du Strand le soir. Sur cent pas, on heurte vingt filles ; quelques-unes vous demandent un verre de gin ; d'autres disent : « Monsieur, c'est pour payer mon terme. » Ce n'est pas la débauche qui s'étale, mais la misère, et quelle misère ! La déplorable procession dans l'ombre des rues monumentales fait mal au cœur; il me semblait voir un défilé de mortes. Voilà une plaie, la vraie plaie de la société anglaise ^.

Courses à Epsom : c'est aujourd'hui le derby, jour de liesse; le parlement fait relâche; depuis trois jours, on ne parle que de chevaux et de leurs éleveurs.

Nous partons par Waterloo-station. Le ciel est sans nuages, sans brouillard ; mes voisins anglais disent

» [Statislical Abstrait, 4871.)

Nombre des pauvres assistés dans l'Anglelerre et le pays de Galles .

Le compte est établi ie i" janvier de cliaque année, d'après le nombre des indigents inscrits aux bureaux de bienlaisauce de chaque union et paroisse.

(jii'ils n*ont jamais VU une telle journée à Londies. Partout des cultures vertes, des prairies entourées de haies, et souvent la haie est parsemée d'arbres. La splendeur de ce vert, l'entassement et la sève des fleurs lustrées, dorées, regorgeantes sont extraordinaires. Les velours constellés de diamants, les soies moirées, les plus magnifiques broderies n'égalent pas cette teinte profonde La couleur est excessive, au delà des moyens de la peinture; mais jamais la floraison et l'épanouissement des plantes, le luxe et la joie de la terre parée, ne m'ont ébloui d'un si vif éclat.

Le derby est une grande plaine verte, un peu onduleuse ; sur un flanc montent trois échafauds publics et plusieurs autres plus petits. En face, des tentes, des centaines de boutiques, des écuries improvisées sous la toile, et un pèle mêle incroyable de voitures, de chevaux, de cavaliers, d'omnibus particuliers; il y a peutêtre ici deux centmille têtes humaines. — Rien de beau ni même d'élégant; les voilures sont des véhicules, et les toilettes sont rares ; on ne vient pas ici pour se montrer, mais pour regarder ; le spectacle n'est intéressant que par sa masse. Du haut du Stand, l'énorme fourmilière grouille, et sa rumeur monte. Mais au delà, sur la'droite, une ligne de grands arbres, derrière eux les ondulations bleuâtres, indistinctes de la campagne verdoyante font un cadre magnifique au tableau médiocre. Quelques nuages blancs comme des cygnes voguent dans le ciel, et on voit leur ombre courir sur l'herbe ; une brume légère, pleine de soleil, plane dans les lointains, et Tair illuminé enveloppe comme une gloire la plaine, les collines, l'immense espace et toute l'agitation de la kermesse humaine.

C'est une kermesse, en effet ; ils sont venus pour s'amuser avec fracas. Partout des bohémiennes, des chanteurs et danseurs grotesques déguisés en nègres, des tirs à l'arc et à la carabine, des charlatans qui à coups d'éloquence débitent leurs chaînes de montre, des jeux de quilles et de bâton, des musiciens de toute espèce, et la plus étonnante file de cabs, calèches, droskis,fourin-hands, avec pâtés, viandes froides, melons, fruits, vins, surtout du Champagne. On déballe; on va boire et manger, cela refait l'animal et l'exalte ; la grosse joie et le franc rire sont l'effet de l'estomac rempli. — Devant cette ripaille toute prête, l'aspect des pauvres est pénible à voir; ils tâchent de vous vendre des poupées d'un sou, des mémoriaux du derby, de vous faire jouer au jeu du bâton {aunt Sally)^ d'obtenir le cirage de vos bottes. Presque tous ressemblent à de misérables chiens affamés, battus, lépreux, qui attendent un os sans l'espérer beaucoup. Ils sont venus à pied pendant la nuit et comptent pour dîner sur les miettes de la grande ripaille. Beaucoup sont couchés par terre entre les pieds des promeneurs et dorment béants, la face en l'air. Les figures ont une expression d'hébêlement ou d'âprcté douloureuse. La plupart sont pieds nus, tous horriblement sales, et de plus ridicules; la cause en est qu'ils ont de vieux habits de gentlemen, d'anciennes robes élégantes, de petits chapeaux jadis portés par de jeunes filles. Cette défroque, qui a passé sur trois ou quatre corps, en se délabrant au passage, me fait toujours mal à voir. Elle avilit; par elle, l'être qui s'en affuble se déclare ou s'avoue le rebut de la société. Un paysan, un ouvrier, un manœuvre est, chez nous, un homme différent, non pas un homme inférieur; sa blouse est à lui

comme à moi mon habit; elle n'a servi qu'à lui. Cet usage des haillons est plus qu'une singularité : il dénote un manque de fierté ; les pauvres ici se résignent à être le marche-pied d' autrui.

Une de ces femmes, avec un vieux châle qui semblait avoir traîné dans le ruisseau, avec un ci-devant chapeau bossue, lessivé par la pluie, avec un pauvre bébé sale et blafard dans les bras, vient rôder autour de notre omnibus, ramasse une bouteille jetée et boit la dernière goutte. Sa seconde petite fille qui marche, ramasse aussi et grignote une croûte de melon. On leur donne un shilling, des gâteaux. Impossible de décrire leur sourire humble de reconnaissance. Elles ont l'air dédire, comme le pauvre âne de Sterne : « Ne me battez pas, je vous supplie ; cependant vous pouvez me battre si vous voulez. » Figures brûlées, tannées par le soleil; la mère a une cicatrice à la joue droite, comme d'un coup de botte ; toutes deux, l'enfant surtout, sont des créatures ensauvagées et rabougries. Le grand moulin social écrase et broie ici la dernière couche humaine sous son engrenage d'acier.

Cependant une cloche sonne, et la course se prépare. Les trois ou quatre cents policemen font vider la piste ; les échafauds sont comblés, et en face d'eux la prairie n'est plus qu'une grosse tache noire. Nous montons à nos places; rien de grandiose. A celte distance, les foules sont desfourmihères; les cavaliers et les voitures qui avancent et se croisent ressemblent à des scarabées, à des hannetons, à de gros bourdons sombres éparpillés sur un tapis vert. Les jockeys en rouge, en bleu, en jaune, en couleur mauve, font un petit tas à part, comme un vol de papillons posés. Probablement je

manque d'enthousiasme, mais il me semble assister à un jeu d'insectes. — Trente-quatre coureurs; après trois faux départs, ils partent; quinze ou vingt font ,masse, les autres sont par petits paquets, et on les voit avancer le long de la piste. Pour l'œil, la vitesse n'est pas très-grande ; c'est celle d'un chemin de fer vu à une demi-lieue ; en ce cas, les wagons ont l'air de petits chariots d'enfant qu'un enfant traîne au bout d'un fil , certainement, ici l'impression physique n'est pas plus forte, et il ne faut pas parler ni d'ouragan, ni de tourbillon.— Pendant plusieurs minutes, la tache brune, semée de points rouges et clairs, chemine régulièrement sur le vert lointain. Elle tourne, on sent venir le premier groupe. « Chapeaux bas! » et toutes les têtes se découvrent, et tout le monde se lève ; un hourrah étranglé court sur les échafauds. Les figures froides ont pris feu, des gestes courts, saccadés remuent subitement les corps flegmatiques ; en bas, dans l'enceinte des paris, la secousse est extraordinaire, comme d'une danse de Saint- Guy universelle ; imaginez un las d'automates qui reçoivent une décharge électrique et gesticulent de toutes leurs pièces comme des télégraphes fous. — Mais le spectacle le plus curieux est celui de la marée humaine qui, tout de suite et tout d'un coup, s'épand et roule sur la piste derrière les coureurs, pareille à un flot d'encre ; la masse noire immobile a fondu subitement et coule ; en un instant, elle s'étend énorme, à perte de vue, et la voici devant les échafauds. Sur deux ou trois rangs, les policemen font digue, et boxent au besoin pour protéger le carré où ils reçoivent chevaux et jockeys. On va peser et vérifier.

Il y a un moment grandiose, celui où les chevaux ne

sont plus qu'à deux cents pas; en un instant la yitesse devient tout d'un coup visible, et le peloton de cavaliers el dechevauxfond en avant, cette fois commtMne tempête.

Un cheval peu connu, Caractacus, a gagné, et de trèspeu ; on ne pariait pour lui que 1 contre 40 ; au contraire, on pariait 1 contre 3, ou 2 contre 9 pour deux autres très-renommés ; partant mécomptes et débâcle. Le prix avec les accessoires est de 6,775 liv. st.; avec les paris, le propriétaire gagnera près d'un million dn francs. On nous parle de pertes énormes, 20,000 livres, 50,000 livres slerling; l'an dernier, un colons'est tué après la grande course, parce qu'il se voyait insolvable ; s'il eût attendu l'issue des suivantes, il gagnait assez pour s'acquitter. Le propriétaire d^un des échafauds particuliers a crié au moment du départ: «Tout ce que je viens de faire d'argent pourBuckstone! » — Plusieurs cabs ont perdu leurs chevaux et leurs voitures, qu'ils avaient pariés.

A mon sens, ces paris sont pour ï'espru ce que l'eaude-vie est pour le palais, un excitant nécessaire à des machines lourdes et rudes; il leur faut des impressions violentes, la sensation d'un risque énorme; ajoutez-y l'instinct militant et hasardeux; tout pari est un duel, et tout gros pari est un danger. — Quant aux raisons qui rendent si universelle et si nationale la passion des chevaux et des courses, il me semble qu'il faut les chercher dans la vie gymnastique et rustique : les gens aisés ou riches vivent une grande partie de l'année à la campagne; dans un pays boueux, on ne se promène bien qu'à cheval; leur tempérament a besoin du grand mouvement physique; toutes ces mœurs aboutissent au derby, qui est leur fête spéciale.

Nous rîescendons ; on s'encombre et on s'étouffe dans les escaliers, dans les buffets; mais la plupart des voitures ont apporté leurs provisions, et les gens festinent en plein air, par petits groupes. Bonne humeur et joie expansive: les classes se mêlent; un des nôtres, P..., a rencontré son cocher ordinaire attablé avec un gentleman, deux dames et un enfant. Le gentleman avait employé, puis invité son cocher; le cocher présente P..., qu'on oblige amicalement à boire du porto, du sherry, du stout et de l'aie. — Bref, aujourd'hui, on est tout à tous; mais ce n'est qu'un jour, à la façon des saturnales antiques. Demain, les distinctions du rang serontaussifortesquejamais, et lecocher sera respectueux, distant, comme d'habitude. — Un autre de nos amis a perçoit un gentleman qu'il connaît et qui est venu avec un omnibus, amenant ses filles et ses voisines, en tout huit dames; arrêtés au passage, nous sommes tous obligés déboire et de manger ; l'accueil est franc, jovial et cordial ; ce gentleman, qui ne m'a jamais vu, m'invite à venir chez lui à la campagne. — Cependant, sur toute la plaine, les mâchoires travaillent, les bouteilles se vident, et verslesoir, lakermesseest dans sa fleur. Vingtquatre gentlemen rangent triomphalement sur leur omnibus soixante-quinze bouteilles, qu'ils ont bues. Les groupes se bombardent avec des os de poulet, des pelures de homard, des mottes de gazon. Deux compagnies de gentlemen sont descendus de leur omnibus et se boxent dix contre dix ; l'un a deux dents cassées. Il va des incidents grotesques; trois hommes et une dame sont deboutsur leur voiture ; les chevaux font un mouvement, tout le monde tombe, la dame les jambes en l'air ; éclats de rire. — Peu à peu les fumées du vin montent dans

les tête» ; eux si corrects, si délicats, ils se permettent des actions étranges ; des gentlemen viennent à une voiture oii sont des dames, des jeunes filles, et là, debout contre la roue, ils sont sans vergogne; la mère essaye de les repousser avec son parapluie. Un des nôtres, qui est resté jusqu'à minuit, a vu plusieurs énormités que je ne puis écrire; l'animal est lâché; il n'y a rien d'exagéré dans la kermesse de Rubens au Louvre : ce sont les mêmes instincts, débridés de même. Seulement, au lieu de chairs amples, débordantes, rougeaudes, imaginez des figures qui restent graves et des habits modernes bien coupés. Le contraste est grotesque entre l'homme artificiel et l'homme naturel, entre le gentleman qui, par habitude et mécaniquement, reste digne, et la bête qui fait éruption.

Au retour, la route disparaît sous la poussière ; des morceaux de champ ont été rongés par les pieds ; chacun revient horriblement sale et blanc de poudre. Il y a des ivrognes sur tout le chemin ; encore à huit heures du soir, àHyde-Park-Corner, on en voyait qui trébuchaient et qui étaient malades; leurs camarades les soutenaient en riant, et les figures des spectateurs n'exprimaient pas le dégoût. Aujourd'hui, tout est permis : c'est un débouché pour une année de contrainte.

Vers onze heures du soir, nous allons à Cremorn- Gardens, qui est une sorte de bal Mabille, et où continue pendant la nuit la fohedu jour. Foule et bousculades à l'entrée, une bande d'Anglais perce en criant : « Place aux ambassadeurs japonais ! » A l'intérieur, surtout aux tournants, la presse est horrible, mais on peut trouver de l'air dans des coins sombres. Tous les hommes sont bien ou proprement vêtus ; les femmes sont des lorettes,

mais d'un rang plus haut que celles du Strand : châles clairs, étoffes blanches de gaze ou de tulle, manleleta rouges, chapeaux frais ; il y a telle robe de douze livres sterling ; mais le visage est un peu fané, et parfois, dans la presse, elles poussent d'horribles cris, des cris de chouette. — Ce qui est plus comique et qui montre le degré d'excitation, c'est l'idée qu'elles ont de pincer les gens, surtout les étrangers. Un des nôtres, qui a quarante ans, pincé ferme, et encore plus scandalisé, quitte la place. Une autre femme arrive à grands coups de poing dans le dos d'un gentleman qui lui a marché sur le pied ;il rit, et toutela galerie est enjoie. — Décidément, ils sont bons enfants ; je n'ai vu personne se fâcher dans cette bagarre ; et ils étaient provoqués ; un de nos amis français raillait tout haut, avec imprudence. Il faut voir cela pour comprendre les joyeuses fêtes rustiques du seizième siècle, la Merry England de Shakespeare, la pleine sève primitive de l'arbre que le puritanisme est venu tondre, élaguer et rendre rigide autant que droit. Nous nous asseyons près de trois jeunes femmes à une table écartée, et nous leur offrons du sherry et de la bière ; elles ne boivent pas trop. Notre anglais des livres et leur parole accentuée se heurtent en un charivari grotesque. L'une d'elles est la plus gaie et la plus folle des créatures ; je n'ai jamais vu la verve animale couler à si pleins bords. Une autre, modeste, assez jolie, un peu triste, est modîsle (miîliner), vit de son travail ; elle a un ami qui vient passer le dimanche avec elle. Je l'ai bien regardée, il y avait en elle de quoi faire une aimable et honnête femme tout comme une autre. Aquoi tient la chance? — Impossible de dire leur nombre à Londres; on parle de 50,000. Certaines maisons en

sont pleines du haut en bas. Nous les reconduisons jusqu'à la porte et nous payons leurs voitures. La nôtre revient par des rues, des croissants, des squares que je ne reconnais pas. Une lueur sépulcrale luit sur la Babel vide, et pose des blancheurs de suaire sur les architectures colossales. L'air épais, malsain, semble encore imprégné des exhalaisons humaines; de loin en loin, sous la lueur mourante d'un bec de gaz, on aperçoit une femme attardée qui a faim, un pauvre en haillons, les pieds enveloppés dans un linge. — Je pensais, tout en cheminant, au défilé de llaymarket le soir, k Argyle- Rooms, sorte de casino galant que j'avais visité la veille. Le spectacle de la débauche ne laisse ici dans Fàuie qu'une impression de malheur et de dégradation. Rien de brillant, de hardi, de déluré comme en France; quand un gentleman veut danser, un huissier à plaque, en cravate blanche, va lui chercher ime femme ; souvent tous les deux dansent sans se dire un mol. Ces pauvres fdles sont souvent belles, plusieurs ont un air doux et honnête ; toutes dansent très-convenablement, sourient un peu et ne gesticulent pas; elles sont décolletées, mais, pour danser, elles ^ardent leur mantelet. — Quant aux hommes, leur extérieur indique de gros commerçants, des propriétaires de magasins sur la Tamise, des industriels de la classe moyenne, ou leurs fils, leurs contremaîtres, qui viennent se délasser des chiffres, du commerce et du charbon. Il leur faut un éclat grossier, une illumination en verres de couleurs, des femmes en grande toilette, des robes voyantes et panachées, des châles blancs brodés de fleurs rouges et d'oiseaux exotiques. Us ont de l'argent ; une bouteille de Champagne coûte douze shellings; c'est une soirée de six livres.

Chose tragique, l'homme et la femme boivent, et commencent par l'ivresse : c'est la brutalité et la misère qui se rencontrent, en traversant d'abord la déraison, Timbécillité, la stupeur. — On s'en revient navré, avec un sentiment amer et profond de la grossièreté et de l'impuissance humaines; une société est un bel édifice, mais au dernier étage, quel cloaque ! La civilisation polit l'homme ; mais comme l'instinct bestial est tenace ! — Je n'ose pas encore poitei un jugement; mais pourtant il me semble que le mal et le bien sont ici plus grands qu'en France.

GHAPITRE II

Au fond, l'essentiel dans un pays, c'est Tliomme , dfpuis mon arrivée, je fais collection de types, et je les joins à ceux que j'ai déjà recueillis Tan dernier. — Expérience faite, la meilleure méthode à mes yeux est toujours celle des artistes et des naturalistes : noter chaque figure ou expression très-saillante, la suivre dnns ses nuances, ses dégradations et ses mélanges ; vérifier qu'elle se rcnontre dans beaucoup d'individus ; dégager ainsi les prin;ipaux traits caractéristiques, le? comparer, les interpréter et les classer. Ainsi font par instinct les peintres et les romanciers, quand, au moyen de quelques personnages, ils nous donnent le résumé de leur temps et de leur milieu. Ainsi font par système les botanistes et les zoologues lorsque , choisissant quelques plantes ou quelques animaux dont les caractères sont bien tranchés, ils nous montrent dans cinq ou six représentants toutes les espèces d'une chisse.

On va s'asseoir sur un banc dans une promenade publique, et Ton se plante le matin au débarcadère d'un chemin de fer. Très-promptement, des yeux français, habitués à des physionomies françaises, saisissent des différences ; la mémoire les garde présentes, sans que l'intelligence puisse encore les comprendre nettement. On continue tous les jours, à table, dans un wagon, en omnibus, en soirée, en visite, à la ville, à la campagne. Au bout de quelques jours, certains types nouveaux, rares en France, fréquents ici, surgissent et se détachent; de semaine en semaine, ils s'éclaircissent, se complètent, provoquent des questions et des réponses, se relient entre eux, et finissent par faire un ensemble. — Maintenant, considérez que, pour les décrire, il faut le plus souvent les montrer dans leurs saillies, c'est-àdire dans leurs excès, et que jamais l'excès n'est ordinaire. Le type pur, tel que la plume ou le crayon peut le rendre, est une exception ; presque toujours dans la nature il est plus ou moins aiiéré. Mais, autour delui, dans la nature, se rangent ses degrés et ses variétés, et d'après lui, en défalquant ce qu'il faut, le lecteur et le spectateur peuvent se les représenter sans trop d'inexactitude. — Vo^ci, par groupes, ceux qui m'ont le plus frappé :

I, L'homme robuste, grandement et solidement bâti, le beau colosse, parfois haut de six pieds, et large à proportion. Très-fréquent chez les soldats, nolammenl dans les life-guards, troupe d*élite. Visage frais, florissant, charnure magnifique ; on les dirait triés pour une exposition des produits humains, comme des betteraves ou des choux-fleurs d'apparat et de montre. Fonds de

bonne humeur, parfois de bonhomie, ordinairement de gaucherie. Leur fatuité est d'espèce particulière. En veste rouge collante, une petite canne à la main, ils se prélassent, étalant leur torse et la chute de leurs reins ; sous la galette qui les coiffe, on voit leur raie claire entre leurs cheveux pommadés. Un d'eux, arrêté au coin d'une rue, bien cambré, les épaules effacées, posait avec majesté devant des gamins. En fait de masse, ce sont des monuments ; mais trop est trop, et le mouvement est si essentiel à la matière !

Autres monuments un peu moins hauts, mais encore plus frais et mieux vernis, les domestiques de grande maison. Cravates blanches à large nœud irréprochable, culottes écarlates ou jaune serin, taille et ampleur magnifiques ; les mollets surtout sont énormes. — Dans les quartiers élégants, sous le vestibule, vers cinq heures du soir, le butler assis, son journal à la main, déguste un verre de porto; autour de lui, des huissiers à chaîne, des laquais galonnés, aes valets de pied munis de leur longue canne, regardent d'un air indolent et seigneurial les bourgeois qui passent. — Carrures et culasses prodigieuses des cochers ; que d'aunes de drap il faut pour contenir un pareil torse! — Ce sont les favoris de la création, les mieux nourris, les plus reposés, tous choisis et triés pour être les représentants de la nation au physique. Dans les grandes maisons, on les appareille ; les deux laquais doivent être delà même taille, comme les deux chevaux. Dans les annonces des journaux,chacun d'euxindiquesa taille: 5 pieds9 pouces 1/2, 5 pieds 11 ponces. Tant pour la plénitude des mollets, tant pour la belle attache des pieds, tant pour la prestance noble , l'air décoratif leur vaut jusqu'à vingt

livras par an de surplus. On les soigne et ils se soignent en conséquence. Table servie presque aussi bien quo celles des maîtres; plusieurs sortes de vins et de bière, et des loisirs ! — Leur extérieur doit annoncer la richesse et la tenue de la maison ; ils le savent et ils en sont fiers. Partant leur bêtise majestueuse est passée en proverbe. Thackeray en a tiré plusieurs figures de ses romans , et un de ses romans tout entier. Caricatures du Punch sur le même sujet : un valet donne congé à mylord parce qu'il a vu mylord sur l'impériale d'un omnibus; un autre, parce que le ton de sa livrée cadre mal avec son teint. Le laquais derrière la voiture est si beau, qu'il a l'air d'une grande poupée; les street-boys lui piquent les mollets pour savoir s'il est vivant ou empaillé.

Même type athlétique et charnu chez des gentlemen; j'en ai quatre ou cinq parmi les personnes de ma connaissance'. — Parfois l'excès de nourriture ajoute une nuance ; tel un gentleman dans mon wagon le jour du derby : large face rougeaude à joues molles et retombantes, grands favoris roux, yeux bleus inexpressifs, tronc énorme dans une courte jaquette claire, souffle bruyant ; le sang teintait en rose les mains, le col, les tempes et jusqu'au-dessous des cheveux ; quand les sourcils se fronçaient, c'était la physionomie inquiétante et trouble qu'on voit aux portraits de Henri VIII ; au repos, devant cet amas de chairs, on a l'idée d'une

• Matrimonial News, n» 1927 ;

« Un gentilhomme campagnard de première classe, cultivant sa terre patrimoniale d'une valeur de 25,000 livres sterling. Blond ardent. Taille . 6piedb2 pouces. Poids : 46 stones (102 kilogr.), remarquablement bien proportionné, d'une vigoureuse santé. >

bote de boucherie, on suppute tout bas les cent vingt kilos de viande. — Vers cinquante ans, par l'effet du même régime assaisonné de porto, la taille et le visage se déforment, les dents font saillie, la physionomie se grime et tourne à la caricature horrible et (ragique ; par exemple, le jour de la revue des volontaires, près de Hyde-Park, un gros général en rouge avec un air de bouledogue et une figure rouge brique marquetée d'excroissances violettes. — Dernière nuance, chez des gens du peuple, quand la mauvaise eau -de -vie remplace le porto, entre autres, dans les rues basses qui bordent la Tamise, plusieurs figures apoplectiques et gonflées, dont le ton écarlate pousse presque au noir, des yeux éteints, injectés, de homard cru ; la brute abrutie.

Diminuez la quantité de sang et de graisse, en gardant la même ossature, et en accroissant l'air campagnard ; barbe et moustaches énormes et sauvages, chevelure embrouillée, yeux roulants, mulle truculent, larges mains noueuses : c'est le Germain primitif qui sort de ses forêts; après l'animal de parade (portly), après l'animal à l'engrais (overfed)^ l'animal de combat (fierce), le taureau anglais.

Tout cela est assez rare , ce sont les extrémités du type. Bien plus fréquent est l'animal de labeur, le grand corps osseux, plein de saillies et de ressauts, pas très-bien agencé, uuyainly^ maladroit, un peu automatique, mais de forte structure, et aussi capable de résistance que d'elfort. Il n'est pas moins fréquent chez les gentlemen, les clergymen , dans les professions libérales que dans le peuple. J'en ai trois exomplanes sous les yeux :

56 CIIAPITRt DEUXIÈME.

Un long clerpryman, roide, gelé, et qui ne dégèlera jamais ; gestes de télégraphe, opinions étroites et absolues, mais charitable et qui prouve son dévouement. Il a fallu cette dure charpente pour résister trente ans à ce métier apostolique : prédications incessantes, visites dans les lanes infectes, veilles, grandes courses à pied dans la boue des faubourgs.

Un membre du parlement, épaules, pieds et mains de charretier, grandes dents blanches trop serrées, forte mâchoire qui s'entre-bâille à peine pour parler, traits irréguliers et très-marqués, toute la personne grandement et rudement taillée comme à coups de serpe, et insuffisamment dégrossie. L'habit moderne, les gants, la cravate bleue, le linge éclatant de blancheur, sont étranges sur les muscles qui pourraient traîner un camion et soutenir un assaut de boxe. L'œil est terne ; peu de gestes, peu de paroles, point d'esprit, ni, ce semble, d'idées. Ce n*est pas un leader, il n'est que membre dans un parti, il vote et travaille. Mais pour les longues séances de nuit, pour le dépouillement des paperasses et la vérification des comptes, pour les meetings, les comités, les clubs, pour le travail ennuyeux et indéfini, il est bien bâti et excellent.

Le troisième est un Anglais de la classe moyenne que j'ai rencontré hier avec son ménage en omnibus. Trente-deux ans, vêtu de neuf (douze ou quinze mille francs par an, je suppose), air de solidité et de résolution, bonne machine* bien assise, bien construite, bien tenue, infatigable et régulière, le vrai pater familias qui commence; visage froid, correct, immobile, un peu lourd et terne. A côté, la jeune femme en velours noir, chapeau et fanfreluches trop voyantes, naïve et

gracieuse, toujours o<;cupée de son bébé ; celui-ci trèsblanc, regorgeant de chair, de santé, d'embonpoint, de jupes bouffantes et brodées qui font paquet et étalage. En face, la bonne de trente-cinq ans, qui essaye de complaire et de sourire avec respect. — Voilà un bon spécimen du ménage anglais: le mari traîne énergiquement, consciencieusement et sans bâiller, sa charrette conjugale. Son bonheur doit être de prendre du thé le soir, chez lui, en pantoufles; il aura beaucoup d'enfants, qui, ne sachant comment vivre, émigreront, et auront besoin, contre les /larrfs/izps, d'une constitution pareille à la sienne.

Sur cette vigoureuse charpente d'os et de muscles, mettez l'intelligence lucide, calme, active, développée par l'éducation spéciale ou par l'éducation complète, vous aurez la belle nuance du même type, l'homme sérieux, capable, digne de commander, en qui, dans un cas urgent, on pourrait et on devrait avoir confiance, qui viendrait à bout de choses difficiles. En habits neufs et trop soignes, en costume trop clair, la disparate du contenant et du contenu n'est pas loin d'être grotesque. Mais supposons-le sur le pont d'un navire, dans une bataille, ou simplement dans un bureau à la tête de vingt commis, dans un tribunal pour porter arrêt sur les fortunes et sur les vies, il sera beau, d'une beauté morale. Ce corps peut porter l'âme sans défaillir

Même force de pousse et de structure chez beaucoup de femmes, et bien plus souvent qu'en France : sur dix jeunes filles, il y en a une admirable, et cinq ou six qu'un pemtre naturaliste aurait du plaisir à regarder. A cheval surtout et en plein galop, ce sont des amazones, non-seulement pour l'adresse et la ferme assiette, mais

pour la taille el la sanié ; devant elles, on pense à la vie naturelle, grecque et gymnastique. Telle hier, dans un salon, grande, bien développée de buste et d'épaules, les joues en fleur, active et sans trop d'expression, me semblait faite pour vivre sous les allées d'un parc ou dans les grandes halls d'un château, comme sa sœur, la statue antique, dans l'air libre des montagnes ou sous le portique d'un temple au bord de la mer ; ni l'une ni l'autre ne pourraient respirer dans nos petits appartements de Paris. La soie mauve de la robe suit la forme depuis le col jusqu'aux hanches, descend et s'était comme une vague lustrée ; pour la peindre en déesse, il faudrait la palette de Rubens, ses rougeurs de roses répandues sur un ton de lait, ses grandes coulées de chair versées d'un seul jet; seulement, ici le contour est plus sobre et la tête est noble. — Lady Marv Wortley Montaigu, qui venait de voir la cour du Régent en France, raillait durement nos beautés minces, fardées, maniérées, et leur opposait avec orgueil « les vives couleurs et la fraîcheur parfaite » des carnations anglaises. En revanche, on peut quelquefois se rappeler ce portrait moqueur d'Hamilton : « Madame Wetenhall était proprement ce qu'on appelle une beauté toute anglaise : pétrie de lis et de roses, de neige et de lait quant aux couleurs ; faite de cire à l'égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds ; mais tout cela sans âme et sans air. Son visage était des plus mignons, mais c'était toujours le même visage ; on eût dit qu'elle le tirait le matin d'un étui, pour l'y remettre en se couchant, sans s'en être servie durant la journée. Que voulez-vous? la nature en avait fait une poupée dès son enfance, et pou» jfée jusqu'à la mort resta la blanche Wetenhall. »

Cej)endant, même quand la physionomie et la forme fiont vulgaires, l'ensemble laisse l'esprit content ; une solide ossature et par-dessus une chair saine, voilà l'essentiel pour la créature vivante. L'impression est la nêmequedevantunemaisonen bonnes pierres détaille, dont les plâtres et les vernis sont neufs. On n'exige pas qu'elle soit d'une architecture parfaite, ni même élégante. Elle résistera au mauvais temps, elle e^t confortable, agréable à son hôte ; cela suffit.

Deux causes probables : l'une qui est la nature spéciale, la conformation héréditaire de la race ; l'autre qui est l'habitude de la vie en plein air et de l'exercice corporel. Une Revue parlait dernièrement de cette rude unfeelïng health^ qui effarouche un peu les étrangères délicates, et l'attribuait à l'usage du cheval, aux longues promenades à pied que les Anglaises font à la campagne. — A ces avantages sont joints plusieurs inconvénients: le teint clair s'altère aisément et vite; chez beaucoup de jeunes femmes, le nez rougit de bonne heure ; elles ont trop d'enfants, ce qui les déforme. Vous épousez un ange blond, svelte et candide ; dix ans après, vous aurez peut-être à côté de vous et pour la vie une ménagère, une nourrice, une couveuse. J'ai dans l'esprit deux ou trois de ces matrones, larges, roides, et sans idées ; figure rouge, yeux d'un bleu faïence, énormes dents blanches : c'est le drapeau tricolore.

D'autres fois, le type s'exagère ; on voit des asperges extraordinaires, des poteaux plantés dans des robes bouffantes. De plus, deux fois sur trois, les pieds chaussés de boots solides sont tout virils, et, quant aux dents longues, plantées en avant, on ne peut s'y habituer; estce là une cause ou un effet du réofime Carnivore? — Le

costume trop orné et mal agencé achève ces disparates Ce sont (les soies violettes ou ponceau, des robes vertpré et à fleurs, des écharpes d'azur, des orfèvreries, le tout pour enharnacher tantôt des haridelles gigantesques qui font penser à des chevaux réformés de grosse cavalerie, tantôt des tonnes massives bien sanglées qui débordent malgré leur sangle. De ce genre, ces jours-ci, à Hyde-Park, était une dame à cheval suivie de son groom : cinquante-cinq ans, plusieurs mentons, le reste à l'avenant, mine impérieuse et hautaine; le tout ballottait au moindre trot, et il était difficile de ne pas rire.

Autre spécimen, les enfants. J'ai vu Eton, Harrowon-the-Hill. Pour les tout petits, dans les nurseries, ce sont des fleurs vivantes, des roses épanouies; à la campagne surtout, les grosses joues de chérubin, la fermeté et l'ampleur des chairs annoncent la sève opulente qui fera plus tard un gaillard solide. — Vers sept ans et au delà, ce n'est pas Tintelligence qui domine, mais l'énergie physique et morale. Souvent Tair est boudeur, trèspeu aimable; on pense à de jeunes dogues. Par exemple, les petits H et M., fils de grandes familles, semblent et sont de simples rustres rétifs à la culture, bons pour la chasse et les coups de poing de leurs écoles.

« Un petit Anglais, médit un observateur, est féroce, indomptable; il y a dans ses veines du sang de rover Scandinave; de là l'emploi des verges; dans nos écoles on ne saurait s'en passer. » — Peu de précocité et de vivacité, mais beaucoup d'initiative et de ténacité. Eliot ïn a donné un très-bon spécimen dans le caractère de Tom,le frère de son héroïne *.- Très fréquemment il est

* Voir le roman intitulé . The Mill on the Flo$$.

butor; les caricatures ont saisi ce Irait, a Charlotte, dit un petit bonhomme de huit ans à sa sœur qui en a dixhuit, prêtez-moi votre boîte de peinture. — Non, monsieur, vous savez comme vous y avez tout abîmé la dernière fois. — Très-bien; alors je vais mettre mon cochon d'Inde sur votre cou. » — Et il lève le cochon d'Inde pour exécuter sa menace. — Les instincts animaux sont trop forts en lui, il a trop de santé, les livres lui répugnent, il ne veut ni ne peut apprendre. Il aime mieux manger, boxer, jouer au cricket, aller à cheval.

Par un autre elfet des mêmes instincts, ii est brave, endurant, hardi, aguerri aux coups et aux risques de toute sorte. « C'est une chose étrange, dit l'auteur de Tom Brown^s School-Days^ que de voir combien presque tous les petits garçons anglais sont amoureux du danger. Vous en trouverez dix pour s'adjoindre à une chasse, grimper à un arbre, traverser à la nage un courant, s'il y a chance de se casser un membre ou de se noyer; et vous n'en trouverez qu'un pour jouer aux boules, rester tranquille sur le sol uni, ou se baigner où il a pied. » Le petit Tom, allant à l'école, passe une nuit très-froide sur l'impériale delà diligence, et, tout gelé qu'il est, il persiste, parce qu'il a le « plaisir silencieux, si cher à tout Anglais, d'endurer, de résister, de lutter contre quelque chose et de ne pas céder. » — J'ai dans la mémoire cinquante petits faits semblables. Au total, il est certain pour moi que l'animal physique, l'homme primitif, tel que la nature le livre à la civilisation, est ici d'espèce plus forte et plus rude.

Voici quelques-uns de ces petits faits. Ces jours-ci, aux brasseries et dans deux fermes, j'ai vu des chevaux de iabouF^t de trait : ils ressemblent à des éléohants:

un des fermiers en a douze qui coûtent de cinquante à soixante livres. Ce sont des athlètes de l'espèce : poil luisant, reins musclés, croupes colossales. L'un d'eux, plus petit, est Français, et le fermier le dit plus faible, moins capable de résister aux intempéries. Or, partout j'ai trouvé cette sorte de parenté entre le cheval et l'homme. Par exemple, suivez-la tour à tour dans le Var, à Orléans, en Noriiiandie et en Angleterre.

D'autre part, un médecin habile qui traite ici un Français ne lui donne que demi-dose ; la dose anglaise serait trop forte pour lui et lui ferait mal. Si vous demandez un purgatif au pharmacien, c'est du calomel qu'il vous apporte ; un Anglais en a très-souvent chez lui, et en avale une pilule quand il se sent la tète un peu lourde; les médecines ici seraient faites pour des chevaux français. — Pareillement leurs vins ordinaires, porto , sherry , très-chauds , très-liquoreux , sont en outre coupés d'eau-de-vie; ce mélange leur ôte leur finesse. Mais, s'ils étaient purs, les Anglais les trouveraient fades ; nos vins de Bordeaux et même de Bourgogne sont trop légers pour eux. Dans la classe moyenne, on préfère l'aie, le stout, le porter, surtout le brandy and water , sorte de grog où l'eau-de-vie entre pour moitié. Pour leur plaire, il faut que la boisson soit âpre ou brûlante; le palais doit être gratté ou raclé.

Même impression si on goûte leur cuisine; sauf dans les très-beaux clubs et chez les Anglais coritinentaux, qui ont un cuisinier français ou italien, elle n'a pas de saveur. J'ai dîné exprès dans vingt tavernes, depuis les plus basses jusqu'aux plus hautes, à Londres et ailleurs. De grosses portions de viande graisseuse et des légumei

sans sauce : on est- amplement et sainement nourri, mais on n'a pas de plaisir à manger. Le meilleur restaurant de Liverpool ne sait pas accommoder un poulet. Si votre palais veut avoir une jouissance, voici un pla« teau de piments, des poivres, des condiment?, des vinaigres indiens; une fois, par mégarde, j'en mis deux gouttes dans ma bouche ; autant avaler un charbon ardent. A Greenwich, ayant déjà mangé du white bail ordinaire, j'en prends dans une seconde assiette; c'était un plat au curris, excellent pour peler la langue. Enfin, sur les diligences et sur le pont des bateaux à vapeur, beaucoup de gentlemen et même des dames restent par préférence au vent et à la pluie, sauf à être ébouriffés et mouillés ; les intempéries leur plaisent. — A mon avi^, tous ces traits indiquent des sens moins tins et un tempérament plus robuste.

Ce corj^s si robuste a de grands besoins. — Ils nous trouvent sobres ; partant, nous devons les trouver voraces. Les économistes disent qu'en moyenne un Français mange un mouton et demi par an, et un Anglais, (juatre. Aux tables des restaurants, on vous sert un petit j-.ain pour un très-copieux morceau de viande. — Caricatures dans le Punch sur les petits garçons gourmands ; « Quelle terrible existence! dit une jeune fille •en voyant deux énormes porcs à l'engrais. Ne rien faire que manger et dormir ! » — Sou frère, de dix ans, répond : « C'est justement de toutes les choses au monde celle que j'aimerais le mi^ux. » Exagération visible, mais qui indique ua trait de mœurs. Van Brugh, dans son Voyage à Londres^ a déjà peint le portrait du petit squire glouton, mconnu en France. — De tout temps, ils se sont glorifiés d'être carnivores et amplement

nourris, c'était, à leurs yeux, un privilège de leur race, et un aliment de leur courage. « Race vigoureuse et vaillante, dit un de leurs récents historiens \ saine de corps, fière et hautaine de cœur, amplement fournie de muscles qui, nourris par les grandes pièces de bœuf, étaient la merveille de leur siècle... Ils devaient en partie cette grande force physique à Tabondance prodigue où ils vivaient... Ennemis et amis , tous les décrivent comme la plus belliqueuse et la plus redoutable race de l'Europe... Cellini les appelle les bêtes sauvages anglaises... Quatre cents aventuriers, apprentis vagabonds de Londres, et qui formaient un corps de volontaires dans la garnison de Calais, furent, pendant des années, la terreur de la Normandie. Quand ils périrent à la fin, ils tombèrent entourés par une troupe six fois plus nombreuse et ils se firent tailler en pièces, en désespérés qui neregardent plus à rien. »

Un Anglais, avec qui je causais au derby, partait du même principe pour ne pas approuver tout à fait les sociétés de tempérance. Selon lui, la race a besoin d'excitants ; même dans l'Inde, où il a vécu cinq ans, les Anglais auraient tort de renoncer entièrement aux spiritueux. « Nos matelots ne vivraient pas sans leur verre d'eau-de-vie. Nous sommes un peupleéminemment énergique; il nous faut une nourriture et une boisson fortes pour remonter notre machine; s? ns cela point d'a«ma/ spirits. C'est à cause de ce régime que nos marins sont si cnduranis ei si nraves. (Juaud ils vont à raboidagc, ci qu'ils ont tiré leurs pistolets, ils les jettent sur le poni ennemi au hasard, disant qu'ils sont sûrs de les retrouver après la victoire. »

* Froude, History of England, tom. 1, ch. wx.

Il est possible qu'il ait raison; certaines organisations sont dépensières; il y a des cheminées qui tirent mal, si l'on n'y fait pas beaucoup de feu. D'ailleurs, le climat, !e brouillard, la grandeur du travail physique et mental poussent à la consommation ; tel ouvrier anglais, qui fait à lui seul l'ouvrage d'un Français et demi et vit dans le fog de Manchester, est une locomotive dont la chaudière ne bout qu'à force de spiritueux et de viande. Pitt n'avait pas trop de deux bouteilles de Porto à son dîner. — Mais je reviens à mes types.

II. Le flegmatique : les impressions se font en lui sans provoquer l'expression, à plus forte raison, l'ébranlement, le trouble, l'explosion. C'est le contraire absolu delà pétulance et de la passion méridionales. Air froid, figé, gestes d'automate, physionomie immobile, peu ou point de paroles.

B...., adressé à une famille, fait visite; il est en train de causer avec la maîtresse de la maison ; arrive le mari, qui le voit dès la porte, traverse le salon en silence et les yeux tournés ailleurs, s'assoit, et, au bout d'une minute, lui dit sans remuer un muscle du visage ; « Content de vous voir, monsieur. » Rien de plus ; après cinq autres minutes, il prend un journal et lit. Ce n'est pas mécontentement: il est hospitalier et bienveillant.

Récit d'un officier : un amiral anglais, après un long combat, force le vaisseau ennemi à se rendre, et reçoit sur sa dunette le capitaine prisonnier avec ce seul mot : « Fortune of war. » (Ce sont les chances de la guerre.) — Politesse, mais abréviative, à la iaconienne.

Voici un fragment de lettre d'un de mes amis, après

quelques semaines de séjour : « Vous dirai-je ce qui ma le plus frappé dans ce pays-ci? C'est l'assoupissement du système nerveux. Je regardais jouer au cricket l'autre jour, dans le green de Kew ; il y avait là sept ou liuit jeunes Anglais qui se renvoyaieai les balles. Certainement, ils ont dû faire des fautes, être maladroits plusieurs fois. Eh bien, pendant plus d'une heure et demie, il n'y a pas eu un cri, pas une seule observation îaite à haute voix et d'un ton de reproche. Ils se renvoyaient les balles, changeaient de camp, tout cela avec le plus grand calme et le plus souvent en silence. — Vous avez dû remarquer que les Anglais parlent extrêmement bas. Une société italienne, dans laquelle je me suis fourvoyé par hasard, m'a positivement assourdi ; je m'étais habitué à ce ton modéré des voix anglaises.

« Mon cocher, l'autre jour, s'avise de se lancer à toute bride dans un mews (écurie) ; il fait peur à deux chevaux de maître qu'on était en train d'atteler. Le groom accourt, prend ses chevaux par le mors, les calme. Pas un seul mot vif échangé entre ces deux hommes. Figurez-vous la même scène en France, les injures du laquais fier de son maître, les grossièretés du plébéien jaloux, etc.

« Voilà, mon cher ami, ce que j'ai vu de plus significatif en Angleterre, et ce par quoi je m'expli(jue la liberté anglaise. Ces gens-là ont de l'eau dans le sang, tout comme leur bétail dont la viande manque de suc : comparez les gigots de Saint-Léonard à ceux de Londres. Voilà pourquoi on peut leur permettre de se réunir, de brailler, d'imprimer ce qu'ils veulent. Ce *ont des primates à sang froid et à circulation lente. »

Parmi les personnes que j'ai fréquentées, il y a deux

OU trois hommes très-instruits, très-considérés , (jui pensent, qui ont écrit et qui parlent bien. Mais parler leur est désagréable. Ils font les honneurs de leur maison, et assistent aux conversations les plus intéressantes presque sans mot dire : non pas qu'ils soient inntlentils, ennuyés, distraits ; ils écoutent, cela leur suffît. Si on les interroge directement, ils résument leur expérience en une phrase; cette dette payée, ils redeviennent muets, et cela n'étonne point; on dit seulement pour expliquer leurs façons : « C'est un homme de peu de paroles. » (Few words.)

A présent, joignez à cette disposition le tempérament robuste et un peu grossier qu'on a décrit tout à l'heure, vous aurez une nuance particulière, le sluggish^ lent, lourd, terne, matériel, impropre à toute culture fine, content de son occupation machinale, le vrai boor 11araand de Van Ostade. Voici une biographie qui montre ce caractère joint à l'aptitude pratique et à un talent spécial.

John S... est fils d'un ouvrieraux environs de Bnstol ; il a travaillé dès l'enfance à la petite forge de son père. Ayant des dispositions pour la mécanique, il inventa une espèce de boulon pour attacher les rails à leurs solives; là-dessus un gentleman riche, bien élevé et qui le connaissait, lui offrit de l'argent afin de; monter une usine. John consulte son père qui est demeuré simple ouvrier, d'esprit étroit, et qui refuse l'association. John persévère, étudie beaucoup, apprend ce dont il a besoin en mécanique, s'exerce longtemps, reçoit les fonds et monte l'usine; l'an dernier elle a rapporté aux associés vingt mille livres sterling de bénéfices nets. Maintenant il a vingt-huit ans, il est déjà riche, et pa.-se

sa journée de la façon suivante. Le matin, il va à son usine^ inspecte, surveille, prend la lime, enseigne le tour de main à un ouvrier maladroit, rentre horriblement sale, se lave et déjeune. De même Faprès-midi. 1! dîne. Le soir, il s'assied dans un petit café voisin, boit pour six pence de bière, fume sa pipe, et rentre pour se coucher à dix heures. Depuis trois ou quatre ans, il a une liancée et ne l'épouse pas ; pourtant, elle a vingtquatre ans, il l'aime, il a l'intention de l'épouser, il l'épousera ; mais il est sluggish, se trouve bien comme il est ; c'est inertie, inertie morale. Pour elle, elle l'attend patiemment, elle est douce, soumise. Il va la voir le samedi soir, fait de petits voyages avec elle, visite des amis; tous deux découchent, et reviennent ensemble le lundi. Tout cela très-honnêtement ; les mœurs tolèrent ces libertés, et personne n'en cause. Au reste, pas une idée, pas une curiosité; à peine s'il sait l'orthographe; il ne lit pas, il ne s'intéresse qu'à son état : une jaquette usée pour le travail, et une jaquette propre pour le dimanche ; rien au delà ; son cercle est tracé, il y reste comme un escargot dans sa coquille. Pourtant, sur le conseil du gentleman, son associé, il vient de se faire bâtir une belle maison; mais il n'y est pas àPaise. — Eliot, dans ses romans^^a peint admirablement ces na- ~jûrëïs"pesattts, bornés, si fréquents en^Angleteire, qui demeùfènl^fixes^ comme à l'attache dan^Ja vie animale, ou manuelle, ou locale, gardent la tradition, et n'en sortent que de loin en loin, par exception^ et sur :3n point. — V(»ye2 aussi l'hôtelier John Willet dans Barnaby Rudge, de Dickens, caricature excellente. Le personnage esTmôîTieTiâ^ret^moitié taureau; dans celle masse épaisse de chair, les idées rares et courtes sont

comme figées, et aucune idée nouvelle ne pénètre. Au contraire, quand^THommêêst un gentleman intelligent et cultivé, le tempérament flegmatique lui donne l'air parfaitement noble. J'en ai plusieurs dans la mémoire, au teint pâle, aux yeux d'un bleu pâle, aux traits réguliers, qui font un des plus beaux types de l'espèce humaine. Rien de trop chevaleresque, de brillant et galant, à la façon du gentilhomme français ; on sent un esprit absolument maître de soi, et que le vertige ne peut atteindre. — Ils érigent en vertu cette qualité de leur tempérament ; selon eux, le principal mérite d'un homme est de garder toujours sa tête froide et lucide (clear and cool head).lh ont raison ; rien de plus utile dans le malheur et dans le danger, et c'est bien là un de leuis traits nationaux, le don par lequel ils réussissent. Un officier français qui a fait la guerre de Crimée me conte comment à Inkermann un bataillon anglais de chasseurs détruisit deux régiments russes. Les Russes tiraient toujours et ne reculaient pas d'une semelle ; mais ils étaient troublés et visaient mal ; au contraire, les chasseurs anglais évitaient de se presser, ajustaient, et ne perdaient presque aucun de leurs coups. L'homme est dix fois plus fort quand son pouls reste calme et que son jugement demeure libre.

Les conséquences et les nuances d'un type sont innombrables. Si l'on part de ce principe que, chez le flegmatique, les gestes, le mouvement et l'expression sont nuls, rares ou difficiles, on s'explique les figures suivantes; je copie des croquis pris sur place :

Le swell^ ou dandy de second ordre. Absolument une gravure de modes ; tout ce qu'il y a de plus neuf et de plus correct en linge et en habits; les favoris, la mous-

tache elles cheveux sortent des mains du coiffeur, et W a l'air lui-même d'une poupée de coiffeur; son teint clair el ses yeux de verre conviendraient à une figure de cire ; attitude immohiîe, gestes compassés, il ne dérangera pas un pli de sa cravate; ses habits sont sur lui comme pour la montre. Le mouvement diversifié, imprévu, la physionomie gracieuse, gaie, amusante, (jui peuvent seuls faire tolérer cette espèce, manquent tout à fait, et il ne reste qu'un sot empaillé.

Le personnage roide, qui marche comme s'il avait un pieu dans le corps. — Très-fréquent chez les clergymen.

La grande machine mal agencée dont les rouages sont rouilles. Voyez beaucoup de grands jeunes gens et aussi dos hommes de cinquante ans qui ont travaillé : toutes les pièces q^ui les composent grincent d*élrn ensemble. Les gestes et la physionomie, n'ayant pas Tagilité nécessaire, partent maladroitement, hors de propos el avec une explosion discordante. Cela est surtout visible dans le mouvement convulsif de la bouche.

Le timide. L'expression lui étant difficile, il s'en exagère la difficulté. S'il a peu d'esprit, son silence habituel l'enfonce toujours plus avant dans sa niaiserie native ; s'il en a beaucoup, il se concentre, il vit solitaire dans un monde de sentiments intimes dont il n'a ouvert l'accès à personne, et, à mesure qu'il se sent plus étranger, il se renferme davantage. — Ces deux sortes de caractères sont plus nombreux ici qu'on ne saurait le dire. Non-seulement des jeunes filles, mais des femmes de quarante ans s'effarouchent d'une figure nouvelle; on me cite une lady du premier rang ayant l 'habitude des grandes cérémonies et qui devient muette, rouge, quand un étranger lui est présenté. Des hommes,

LES TYPES. 7i

extrêmement instruits, savants même, ayant voyagé, sachant plusieurs langues, sont embarrassés en compagnie; on vivrait six mois avec eux sans s'apercevoir de !eur mérite ; ils n'ont ni l'art ni le désir de se produire ; p^ur ouvrir la bouche, il faut une grande secousse, un mtérêt urgent. J'en sais un qui bégayait dans un salon, et qui les jours suivants, dans huit meetings, a parlé avec une très-grande éloquence. — Cette sorte de maladresse et de honte, toute physique, est propre aux nations germaniques. Au contraire, l'Italien, le Français parlent naturellement, avec aisance et confiance; le Français encore plus que l'Italien, parce qu'il se fait tout de suite le camarade de son interlocuteur. Un vieil historien a noté ce trait que le Français est celui de tous qui parle avec le moins de trouble aux rois et aux princes.

Par un autre effet de ce tempérament, maintes fois la créature humaine se trouve attardée, peu précoce; elle n'ose pas se développer, elle demeure plus longtemps dans la vie animale ou enfantine ; elle est souvent naïve, innocente, primitive. La physionomie reste jeune ici bien plus tard que chez nous, surtout qu'à Paris, où elle se flétrit si vite. Parfois elle reste candide jusque dans la vieillesse; je me rappelle en ce moment deux dames âgées en cheveux blancs dont les joues étaient unies et doucement rosées; après une heure de conversation, on découvrait en elles des fraîcheuis d'àmes égales à celles de leur teint. — Comme tout trait un peu général celui-ci produit des grotesques et des chefs-d'œuvre.

— Le piquet solennel {diqnified} ; corps et esprit ankvlosés ; Le.iucoup de p. iiiLipes.

î« CHAPITRE DEUXIÈME.

— L'effarée, qui ouvre la bouche niaisement et a l'air de ne pas comprendre.

— La grande génisse grasse, lymphatique, aux cils blancs.

— L'oie femelle : grands yeux niais à fleur de tête, longue taille mal emmanchée au-dessus des bouffissures de la crinoline.

— La jeune fille enfant, rose, folâtre, aux cheveux épars sur le col, véritable oiseau, qui rit et gazouille incessamment, et sans plus d'idées qu'un oiseau. Dickens a peint ce type dans Dora, la child-wife de David Copperfield.

— La vierge blonde, aux yeux baissés, rougissante, plus pure qu'une madone de Raphaël, sorte d'Eve incapable de chute, dont la voix est une musique, adorable de candeur, de douceur, de bonté, et devant laquelle on est tenté de baisser les yeux par respect. Depuis Virginia, Imogène et les autres femmes de Shakspeare ou de ses grands contemporains, jusqu'aux Esther et aux Agnès de Dickens, la littérature anglaise les a mises au premier plan ; elles sont la plus parfaite fleur du pays.

— La parfaite honnête femme, calme, sérieuse, de qui la tentation n'a jamais approché, et dont la vie est arrangée de façon à écarter toute curiosité, toute mauvaise pensée, toute chance de faillir. — Dans ce genre, beaucoup déjeunes quakeresses sont frappantes: chapeau court auvergnat, ou doublé d'un voile blanchâtre, teint

reposé d*une religieuse. L'expression est celle dune personne qui a vécu dans un enclos moral sans avoir jamais eu l'idée d'en sortir.

Comme la toilette est une sorte d'expression, un dehors superposé aux autres dehors, elle dénote ce que manifestaient déjà la physionomie et les gestes, à savoir la maladresse, le manque d'habileté, de souplesse, de tact. Règle générale, le costume doit traduire la personne, el ici presque toujours il la traduitmal. — Deux exceptions ; l'habit de cheval, l'amazone noire qui prend la taille, qui est simple, sans ornements, et montre la hardiesse, l'agilité, la force, la santé physiques ; l'habit de voyage, le petit chapeau de paille avec un seul ruban, la robe unie, les bottines de cuir solide, tout ce qui indique la bonne marcheuse, dépourvue de coquetterie, capable de monter avec son mari sur une impériale de diligence, d'être la vraie compagne de l'homme, et non une poupée délicate, embarrassante. — Hors de ces deux costumes, leur toilette emphatique et surchargée est d'une lorette ou d'une parvenue; on est tout surpris de voir cet attirail sur une figure de jeune ftmme honnête. A Hyde-Park, le dimanche, sur des dames ou des jeunes filles de la bourgeoisie riche, l'exagération du costume est choquante : chapeau semblable à des touffes empilées de rhododendrons, ou d'une blancheur de neige, d'une petitesse extraordinaire, avec des paquets de fleurs rouges et d'énormes rubans ; robes de soie violette et lustrée à reflets éblouissants, ou de tulle roide sur une envergure de jupons hérissés de broderie : immenses châles de dentelle noire qui descendent jusqu'aux talons ; gants immaculés blancs

OU d'un violet vif ; chaînes d'or, ceintures d*oravec des agrafes d'or ; cheveux tombants sur la nuque en masse luisante. L'éclat est brutal ; elles semblent sortir d'une armoire et défiler pour le compted'un magasin de nouveautés. Non pas même cela, car elles ne savent pas porter leurs toilettes Elles ont la tète roide sur le cou, comme un suisse à la procession ; leurs cheveux sont plaqués ou trop tombants ; leurs habits sont posés sur elles comme sur un portemanteau de bois. La crinoline fait cuve en bas, les mantelets se relèvent par derrière en bouffissures maladroites et prétentieuses ; il n'y a pas trois jolies tailles. La blanche rangée de dents est une tache crue sur le rouge des lèvres ; les pattes noires fortement chaussées se montrent sous les jupons ballonnants. Ainsi boursouflées, elles marchent en bruissant; leur robe les suit et les précède, avec le va-et-vient d'une cloche. Comparé à l'ondulation souple, aisée, muette, serpentine d'une robe et d'une d'une démarche espagnole, le mouvement ici est énergique, discordant, saccadé comme d'une mécanique.

ÏU. Dernier type , la créature active , énergique , capable d'entreprise, d'efforts, à^ endurance, àe persévérance, et qui aime l'effort pour l'effort. Les éléments d'un pareil caractère sont nombreux, et je ne les débrouille pas bien encore. Voyons des cas particuliers, des exemples.

Un jour, comme je revenais d'une visite à la campagne, deux jeunes gens font demander si je veux les prendre dans mon py pour les conduire à la station, et offrent de |)ayer la moitié du fly. Naturellement, j'accepte le commencement do la proposition et je refuse

la fin. Nous causons. Ce sont deux frères, dix-neuf ans, dix-sept ans ; ils ont dix frères etsœurs, et partent pour la Nouvelle-Zélande , ils comptent rester douze ans et revenir avec une fortune; ils seront sheep-farmei's y éleveurs de moutons. Impossible de rendre l'élan, l'ardeur, la décision de leurs gestes et de leur accent; on sent la surabondance d'énergie et d'activité, Idiplenty of animal spirits, qui déborde. Ils ont l'air de lévriers bien découplés, humant l'air, en pleine chasse. Selon l'aîné, il y a déjà en Nouvelle-Zélande des villes de dix mille âmes. Avec mille ou deux mille livres sterling de capital, on peut, au bout de douze ans, en rapporter vingt mille. — « Vous aurez une trentaine d'années; vous reviendrez juste à temps pour vous marier. — Yes, sir. » — Ce mot a été dit avec le plus vif éclat, avec une admirable explosion juvénile. — La première année il apprendra son métier ; puis il se lancera, il nagera de lui-même. Là-bas, on est son propre manœuvre. « Bâtir, fendre le bois, labourer, moissonner, paître les bestiaux, tondre les moutons, tout avec ces mains-là ! » Et de rire avec le plus âpre et le plus joyeux entrain. — 11 a quelque préparation : il a vécu dans une ferme, il sait un peu de mathématiques appliquées, Tallemand, pas le français, et il a voyagé en France, en Allemagne, en Suisse ; ses phrases sont hachées, vibrantes et comme dardées ; « Obligé d'aller aux colonies ; familles nombreuses, vous savez ; obligé de s'aider soi-même. » — Ces deux jeunes gens gais, hardis, entrepenants, m'ont fait plaisir ; voilà une belle manière d'entrer dans la vie ; )n ose beaucoup ici ; le monde est ouvert et on l'écréme. L'Angleterre reste le but du retour, le trésor où tout afilue et reflue. Une fois la fortune faite, l'élan

continue; les enfants d'un père riche sont tenus de travailler à cause de leur nombre, et parce que la loi d succession donne la plus grosse part à Taîné. En outre, riches on enrichis, ils ont tous pour emploi la politique, les associations, la vie publique, locale ou générale. Toujours le travail qui apparaît comme but ou terme du travail. Chez nous, on fait fortune pour se retirer, se reposer , être oisif , et procurer à ses enfants le moyen de l'être.

Otez la jeunesse : avec des dehors plus calmes, le même besoin d'agir et de faire subsiste dans làge adulte. Ace sujet, voici Thistorique d'une vie que j'ai connue. M. W... est fils d'un petit commerçant [shopkeeper) qui avait six enfants. Ce père lui fit donner une éducation d'ingénieur praticien, et, sitôt que le jeune homme eut dix-huit ans, lui ordonna, non par dureté, mais par principe, de se suffire à lui-même. Beaucoup de parents ici croient qu'ils ne doivent à leurs enfants que l'éducation. — W... s'en alla en Ecosse, trouva une place de trente à quarante livres par an. Quelques années après, il est envoyé dans l'Inde pour poser un phare : trois cents livres par an. Le phare est bien installé, il repart et en pose un second : qiàâtre cents livres par an et cent livres de gratification. — De retour, il travaille à la construction d'un pont tubulaiîe, en dirige les comptes rendus, devient secrétaire d'une compagnie à Londres: cent cinquante livres de fixe; il se marie avec une jeune fille qui est governess et n'a pas le sou. — Présentement le voici secrétaire d'un grand établissement à six cents livres par an< Il y va tous les jours, y travaille dans son bureau pendant neuf ou dix heures à toute vapeur (full steam). Vu

LES nPES. 71

trente à soixante-dix lettres à écrire, environ vingt-cinq visites à recevoir, et l'inspection d'une infinité d'objets et de personnes. — Rentré chez lui, il collabore à un Dictionnaire des antiquités grecques ; pour cela il a d'abord lu les anciens dans les traductions, puis, aidé et conseillé par ses amis savants, les entrepreneurs du Dictionnaire, il est arrivé aies lire couramment dans le texte. Il passe à cela une partie des nuits ; notez qu'il a choisi les articles petits, ennuyeux, parce que personne ne les aurait pris, et qu'il fallait quelqu'un pour les faire. Le but commandait en souverain ; il a fourni un homme de bonne volonté, lui-même.— Outre cela, il a trouvé le temps d'apprendre et de savoir bien l'allemand, le français, la musique, de se cultiver en toute façon, d'être au courant de tout. Il avoue qu'il a besoin d'agir, qu'une fois, ayant passé deux jours tout à fait oisif, il mourait d'ennui ; qu'il aime à voyager, parce que tous les jours on se bourre de faits, d'idées neuves ; il prétend que ce besoin de travail est le fonds anglais; la machine se broie elle-même, si elle tourne à vide, — La jeune femme gracieuse, bien élevée et instruite, avait pour grand-père le menuisier d'un collège. Son père, le fils du menuisier, entré par faveur au collège, fit de très-belles études, eut les honneurs, sortit tutor; ayant pris des noblemen en pension chez lui, il obtint par leur crédit une cure qui valait par an cinq cents livres ; de plus il était très-bon prédicateur : ses sermons se vendaient beaucoup. Aidé par sa réputation, il vint à Londres, fonda une chapelle avec le secours de quelques personnes riches, et finit par gagner environ douze cents livres par an. Marié deux fois, la première avec une femme qui n'avait rien, la seconde avec une

personne aisée, il a eu quatorze enfants du premier lit, six du second ; les fils sont professeurs, hommes de loi, clergymen, presque tous fort à l'aise; parmi les filles, plusieurs sont restées au logis, d'autres se sont faites gouvernantes, entre autres madame W... to be indépendant. — Ce dernier mot est tout à fait caractéristique, et selon moi, admirable. — W..., sa femme et leurs trois enfants vivent confortablement ; ils louent pour cent livres par an uu cottage aux environs de Londres; tous les ans ils font un voyage en famille — Il est clair pour moi qu'ils dépensent tout; s'iU pourvoient à Tavenir, c'est tout au plus par quelque assurance. — Très-bon spécimen de la vie anglaise : être confié de bonne heure à soi-même, épouser une femme sans fortune, avoir beaucoup d'enfants, dépense, tout son revenu, ne point économiser, travailler énormément, mettre ses enfants dans la nécessité de travailler de même, s'approvisionner incessamment de faits et de connaissances positives, se distraire d'une besogne par une autre besogne, se reposer par des voyages, toujours produire et toujours acquérir; ils ne souhaitent rien de mieux, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs enfants.

Une pareille disposition de cœur et d'esprit s'explique par beaucoup de causes concourantes ; voici celle s que j*enlrevois :

Le droit d'aînesse, et le grand nombre des enfants ; p ai suite, chacun est tenu de s'aider lui-même et acquiert , tout petit, l'idée qu'il doit être l'artisan de sa fortune. Mais, pour expliquer ce grand nombre d'enfants, il faut, entre autres causes, admettre chez les parents plus de courage «t surtout plus d'insensibilité que chez nous •

plus de courage, car ils craignent moins les embarras d'une nombreuse famille, et l'obligation de travailler dans leur vieillesse; plus d'insensibilité, car ils acceptent d'avance cette idée que leurs enfants devront lutter, peiner, que leurs filles les quitteront pour toujours, iront s'établir dans Tlnde, en Australie. Au contraire, le premier désir d'un père français est d'éviter à son fils les misères qu'il a subies lui-même; il se prive pour doter ses fijles, et ne supporte pas la pensée d'en avoir une demi-douzaine qui seront gouvernantes, ou dont il se défera par l'exportation.

Deuxième cause, le climat; j*y reviens toujours, car il n'y a pas de pins grande puissance. Songez que cette humidité et ce brouillard existaient, et pires encore, sous les rois saxons, et que cette race y a vécu, aussi loin qu'on peut la suivre, jusque dans sa première patrie, sur les côtes de l'Elbe et du Jutland. — A Manchester, l'hiver dernier, un de mes amis me conte que dans le principal hôtel de la ville, il a fallu tenir le gaz allumé cinq jours durant : à midi, on ne voyait pas assez clair pour écrire ; le sixième jour, le brouillard durait encore, mais la provision de gaz étaitépuisée. Pendant six mois, et pendant beaucoup de jours des autres mois, ce paysci semble fait pour des canards sauvages. — Après avoir vu Londres, les maisons de campagne, tout le luxe et tout le confortable, je disais à un Anglais : « Le salon et la salle à manger sont parfaits, ilme reste à voir la cuisine, les industries, Manchester, Birmingham et Li- ▼erpool; comment vivent là-bas vos ouvriers? — ils travaillent ; que peut-on faire d'autre dans ces rues et dans ce fog? » — La tristesse et la sévérité de la nature coupent net et par la racine toute conception voiup-

tueuse de la vie. L'idéal, sous ce ciel, c'est un rogis sec, propre, bien clos, bien chauffé, le téte-à-tête avec une femme fidèle, bonne ménagère, habillée avec soin, les joues roses d*enfants bien lavés et en linge frais, l'aspect d*un feu riant, Tabondance des meubles, ustensiles, brimborions utiles ou agréables, bien rangés et bien vernis, dont la présence rappelle à l'homme qu'il est défendu contre les intempéries et l'ennui, approvisionné pour tous les besoins possibles de son corps et de son esprit. Au contraire, en Provence, en Italie, dans les contrées méridionales, l'idéal est la flânerie à l'ombre, sur une terrasse, en plein air, avec une maîtresse, devant un noble paysage parmi des senteurs de roses, des statues et des sons d'instruments. Pour savourer délicatement la beauté delà lumière, Tair tiède, les fruits délicieux et l'architecture des paysages, les sens n'ont qu'à s'ouvrir ; ici le climat les ferme, et, à force de les boucher, les rend obtus. — Prenez un exemple réduit: Un pauvre, à Marseille ou à Milan, achète pour un sou une livre de raisins dignes d*étre servis à la table des dieux, et il acquiert ainsi Vidée de la sensation exquise ; comment voulez-vous qu'une pareille idée puisse naître dans un cerveau dont le palais ne connaît rien au delà d'un morceau de viande et d'un verre de gin ou d'ale? Exclu de cette voie, l'homme ne songe pas à la jouis» sance fine et sensuelle; il ne saurait plus l'éprouver, il s'est endurci, roidi, accommodé aux exigences et à l'inclémence de son milieu. Partant, sa pensée se tourne ailleurs, et il le faut bien, car il n'aurait pas le temps de paresser, de goûter et de jouir, s'il en avait l'envie. Le froid, la pluie, la boue, le mauvais temps, le sol ingrat, •ont des ennemis qu'il est tenu de combattre incessam .

ment. En outre, sa machine consomme davantage et a besoin de réparations plus fortes , elle ne subsisterait pas sans spiritueux et grosses viandes. — Un pauvre n'est pas malheureux dans le Midi, il a gratis les plus belles el les meilleures choses, presque pour rien les choses nécessaires, et il y a tant de choses qui sont nécessaires dans le Nord, et dont il n'a pas besoin: la nourrituie abondante, la lumière artificielle, le feu, l'habitation bien close, les habits chauds, le linge souvent renouvelé, et le reste ! Ici il fait peine à voir. Rien de plus horrible qu'un habit, un logis, une chemise, une figure de mendiant anglais; àHvde-Park, le dimanche, quand une famille d'indigents s'assoit sur l'herbe, elle fait tache. Ayez vingt mille livres de rente ici, ou coupezvous le cou : voilà une idée qui me suit sans cesse, et les affiches des omnibus me la suggèrent encore davantage enm'apprenant que • les célèbres rasoirs deMappin ne coûtent qu'un shilling. » — Ils sont decet avis, et disent, pour s'excuser , que très-ordinairement , chez eux, la misère dégrade. C*est en partie pour éviter cette chute que l'Anglais recherche si àprement la richesse. Il la prise parce que, à ses yeux, elle est l'accompagnement , l'ahment , la condition de la moralité, de l'instruction, de toutes les qualités qui font le gentleman. Sous ce coup de fouet perpétuel, chacun avance tirant sa charrette ; or l'habitude se tourne en besoin ; même arrivé au but, il tiie encore, et, à défaut de sienne, il s'attelle à la voisine, celle de sa commune, de son association, ou de l'Etat.

Autre mobile: il a besoin d'exercice rude, il aies instincts militants, par suite le désir de vaincre et de se rendre l'orgueilleux témoignage qu'il accomplit une

tâche difficile. De cela, il y a mille indices. — J'ai déjà noté les besoins de mouvement physique, les grandes marches des jeunes filles, l'habitude universelle du cheval ; le climat humide et froid réclame le jeu des muscles ; ajoutez les innombrables yachts de plaisance, les périlleuses courses au clocher, lâchasse. Un ambassadeur qu'on me nomme passait, quand il était jeune, tout l'été en Ecosse; pendant six jours de la semaine, il chassait avec un camarade dans les highlands, couchait en plein air, rentrait le samedi soir, repartait le lundi à quatre heures du matin. Nombre déjeunes gens et d'hommes faits vont tous les ans pécher le saumon en Norwége, tirer le daim au Canada ou l'éléphant au Cap ; quant aux voyages pleins de dangers et de hardships^ les femmes mêmes les affrontent et seules ; là-dessus, j'ai cinquante exemples pour un, et d'ailleurs leur réputation est faite. — Appliquons ce besoin d'action et de lutte aux métiers et aux professions ; il produira l'énergie nécessaire pour en supporter la fatigue et l'assujettissement, surtout si l'on tient compte de deux circonstances qui allègent beaucoup le principal poids du travail moderne, je veux dire l'ennui. L'une est le tempérament flegmatique qui supprime les sursauts d'idées, l'improvisation, les petites émotions intervenantes, et permet à l'homme de fonctionner avec la régularité d'une machine. L'autre est le manque de délicatesse nerveuse, l'insensibilité acquise, l'habitude des sensations ternes, qui supprime en l'homme le besoin du plaisir vif et varié, et l'empêche de se révolter contre la monotonie de son ouvrage. J'ai vu nettement cela en France en suivant, dans une manufacture d'impression sur étoffes, le travail de deux ouvriers anglais parmi

trente Français: longues figures froides, silencieuses, sans ex{3ression, sans distraction, sans hâte, qui se donnaient juste le degré de mouvement nécessaire, ne s'animaient et ne se détendaient jamais, et travaillaient aussi bien à la dixième heure qu'à la première. — En résumé, nulle autre issue aux facultés que l'action utile ; tyrannie des besoins nombreux auxquels le travail seul peut donner pâture ; goût naturel pour l'efiort physique et la lutte morale ; nulle aversion pour la monotonie du labeur insipide : il y a là de quoi faire, en toute carrière manuelle ou libérale, de puissants et patients ouvriers.

Par une conséquence très-naturelle, ce caractère est devenu ici le modèle idéal ; car tout peuple consacre et dresse sur un piédestal le type qui manifeste le mieux ses facultés et sert le mieux ses besoins. C'est pourquoi l'opinion et la morale disent à l'Anglais : « Travaille et concours à quelque œuvre utile ; sinon, tu n'es pas un homme, et tu n'as pas le droit de t'estimer. » — Voilà une nouvelle impulsion qui est un contre-coup des précédentes, mais qui n'en est pas moins distincte, et qui est ici d'importance capitale. Car elle est une idée, une conviction de l'esprit ; or, dans les hommes de ce pays, les pures idées, les convictions, les opinions réfléchies de la cervelle raisonnante sont beaucoup plus dominatrices et efficaces qu'ailleurs. — Rien de plus rare que cet empire dans les races vives et méridionales. A mon sens, un Français raisonne pour raisonner ; il lui est agréable de nouer des idées les unes au bout des autres ; si la conclusion est neuve et de grande portée, son plaisir est extrême : mais il s'en tient là; il s'est donné à lui-même un beau spectacle d'espèce très-relevée ; cela

lui suffît. — Au contraire, pour une tête germanique, surtout pour une tête anglaise, la conclusion lentement élaborée n'est qu'un point de départ; elle devient un principe, un ressort d'action^ une des puissances, souvent la plus grande des puissances, qui gouvernent sa con duite. Il n'agit pas, comme l'autre, par impulsion, sous [a secousse du moment, par l'efi'et de passions vives que la réflexion a laissées intactes, et qui débordent d'ellesmêmes en chaudes volontés. Ces impulsions reculent chez lui à l'arrière-plan ; c'est son idée qui prend la première place et le détermine. Ayant admis qu'un homme doit faire effort et se rendre utile, il n'a pas besoin d'un autre motif pour faire effort et se rendre utile. — Je citais tout à l'heure ce mot de M. W... à propos des petits articles ennuyeux qu'il s'était réservés dans le Dictionnaire : « 11 fallait bien qu'ils se fissent. » De même, Arthur Young qui, pendant deux ans, à cheval, visitait une à une toutes les provinces de France dans l'intérêt de l'agriculture; les Français, auxque s il disait cela, avaient peine à le comprendre. A leurs yeux, la chose était jolie en paroles ; mais quitter sa famille et ses affaires, faire une corvée si longue, d'échéance si lointaine, de succès si douteux, tout seul, sans mission, par choix personnel, sans autre motif déterminant qu'une froide idée tout abstraite, cela leur paraissait étrange. — : Mêmes causes que ci-dessus pour expliquer cette --j^ssance d'une idée, surtout d'une idée morale. D'abord, 4ans le naturel flegmatique et endurci, les puissances rivales sont moindres ; il y a moins de vivacités, d'entraînements, d'impétuosités qui se jettent en travers et rompent la ligne de conduite uniforme. En outre, l'attrait du bonheur sensible est moindre, moins pénétrant

et moins séduisant. Enfin, quand volontairement on s'est donné une consigne, quand par la réflexion on l'a jugée noble, quand à l'épreuve on la trouve pénible, l'orgueil et Tesprit militant s'y obstinent jusqu'au bout. — Voilà le sentiment du devoir; les Anglais disent qu'à tous les étages il est un des traits essentiels de leur caractèie national.

Cela posé, revoyons les types. — Lorsqu'à huit heures du matin, au débarcadère d'un chemin de i'er, on voit les gens arriver de la campagne pour leurs occupations de la journée, ou lorsqu'on se promène dans une rue affairée, on est frappé du nombre des figures qui manifestent ce type de volonté froide et opiniâtre. Ils marchent droit, d'un mouvement géométrique, sans regarder à côté d'eux, sans distraction, tout entiers à leur affaire, comme des automates poussés chacun par son ressort. La grande figure osseuse, le teint pâle, souvent jauni ou plombé, le regard rigide, tout, jusqu'au long chapeau noir perpendiculaire, jusqu'aux fortes et larges chaussures , jusqu'au parapluie serré dans son étui et porté d'une certaine façon, indiquent l'homme insensible aux idées d agrément et d'élégance, uniquement préoccupé d'expédier vite et bien beaucoup de besogne. — Parfois, on retrouve la physionomie de Pitt, la mince figure impassible et impérieuse , les yeux pâles et ardents, le regard qui luit comme l'éclair fixe d'une épée ; l'homme alors est d'une trempe plus fine ; mais sa volonté n'en est que plus incisive et plus âpre ; c'est le fer qui s'est fait acier. — L'effet est au comble quand celte expression se rencontre sur un visage de jeune fille ; je l'y ai vue plusieurs fois, et l'accent, la parole, la pensée étaient à l'unisson ; au bout de deux

se CHAPITRE DEUXIÈME.

minutes, on sentait le tranchant du couteau. Probablement ce sont de pareilles femmes qui , en manière de promenade, vont j^eules d'Alexandrie à Khartoum, ou par philanthropie, conduisent de Londres en Australie des convois de femmes.

Je copie une note écrite à la fin d*un précédent voyage et qui est confirmée pour moi par celui-ci : « Si on excepte les beaux et les belles des promenades, quatre fois sur cinq le type anglais est le suivant : pour les femmes, la capacité de supporter beaucoup, et fréquemment la physionomie d'une personne qui a supporté beaucoup, partant l'air résigné, ou éteint, ou entêté, qui fait dire : She has made up her mind ; pour les hommes, la capacité d'agir beaucoup, de faire effort longtemps, l'empreinte de l'attention prolongée, les traits tirés, point amollis ni rêveurs, la mâchoire contractée, la face impassible, steadfastness. »

L'excès de cette faculté et de ce genre de vie se montre de toutes parts, et notamment dans la classe pauvre. Nombre de figures parmi les ouvriers et les day labourers de la campagne, sont creusées, blémies, exténuées par la fatigue, et font penser aux rosses de fiacre qui stationnent patientes et inertes, les quatre jambes écartées, pendant que la pluie ruisselle sur leurs vieux flanc? maigris. Cheveux grisâtres et pendants, en mèches rare?, la bouche reste à demi ouverte, comme par un relâche ment involontaire des muscles ; l'œil n'a plus de rc gard. L'homme va encore, mais il semble que ce soit par l'efTet d'un mouvement acquis : il est devenu machine. Quand un peu d'expression lui revient, il semble sortir d'un mauvais rêve. — L'usure, le wear and tear of life, l'épuisement de la créature attelée à un fardeau

trop lourd, surmenée, ahurie, est encore plus visible chez les femmes. Parfois, pendant une visite qu'on leur fait, sur une question qu'on leur adresse, leurs lèvres essayent de retrouver un sourire. Mais on détourne les yeux et on a le cœur gros, quand on a vu cette tentative de sourire.

lY. Le fort, le flegmatique, le travailleur ; autour de ces trois types se groupent bien des variétés, selon les différences de classe, d'éducation, de métier, de sexe et d'âge, elles-mêmes compliquées par les divers degrés de pureté et d'intensité que peut présenter chaque type. Mais tout ceci n'est qu'une esquisse; il faut maintenant la vérifier, la rectifier, l'approfondir, toujours au contact des choses vivantes.

Quartité de dîners ou déjeuners en ville, de promenades à la campagne, avec des personnes de la haute bourgeoisie et quelques-unes de la noblesse.

Les salons et les dîners sont comme partout ; il y a un certain niveau de luxe et d'élégance oii se rencontrent toutes les classes riches de l'Europe. La seule chose très-frappante à table ou en soirée, c'est l'extrême fraîcheur des femmes et aussi leur toilette; le ton de la peau est éblouissant. Hier, j'étais placé à côté d'une jeune dame dont le cou et les épaules semblaient de la neige, ou plutôt de la nacre; ce blanc extraordinaire est si fort que, pour mes yeux, il n'est pas vivant. Robe rose, couronne de fleurs rouges, fanfreluches vertes et un collier d'or au cou, comme une reine sauvage : elles ont rarement le sentiment des couleurs.

Grande soirée chez un ministre; Tescalier est monu-

mental et les salons sont hauts, princiers. Mais cela est rare; d'ordinnirc, la maison n'est pas bien arrangée pour recevoir. Quand on a beaucoup de monde, les deux salons du premier ne suffisent pas : des gens fort riches et qui sont tenus de représenter donnent leur soirée aux deux étages ; les dames, faute de place et pour avoir de Tair, s'assoient sur les marches des escaliers. — Aujourd'hui, on me montre nombre de personnages marquants, mais je n'ai pas le droit de les décrire. Quelques jeunes femmes et jeunes filles sont fort belles, et tout ce monde est fort paré; plusieurs ladies ont les cheveux pleins de diamants, et leurs épaules, très-découvertes, ont la blancheur incomparable dont je parlais tout à l'heure; les pétales d'un lis, les luisants du satin n'en approchent pas. Mais il y a beaucoup de cigognes en gaze et en tulle, beaucoup de haridelles efflanquées, des nez proéminents, des mâchoires de macaques ; la laideur est ici plus laide que chez nous. — Pour les hommes, leur type physique et leur expression s'accommodent mal à ce milieu ; ils sont souvent trop grands, trop forts, trop automates, avec des yeux inertes ou sauvages, avec des traits anguleux et bosselés. Je retrouve là deux Français de l'ambassade ; comme leurs figures intelligentes et vivement gaies sont agréables par contraste !

Il suffit d'êlre présenté pour être accueilli avec une politesse parfaite. Les Français croient à lort qu'ils en ont le privilège ; à cet égard, en Europe, tous les gens bien élevés se ressemblent.

Autre soirée chez lady S... Une de ses filles chante au piano une chanson norwégienne, et la chante bien, avec entrain et expression, ce qui n'est pas commun. De

MŒURS ET INTb«ïEURS. 9\

l'avis de mes amis musiciens, les Anglais sont encore plus mal doués que nous pour la musique. Partant, à ce sujet, toutes les illusions leur sont possibles ; miss B..., ayant écorché impitoyablement une sonate, s'arrête au milieu du recueillement général ; sa mère me dit : She has quite a genim for it. — Deux autres jeunes filles sont belles et gracieuses; cependant elles ont trop de rose, et sur ce rose trop d'agréments d'un vert criard qui désole les yeux.

Mais en revanche, comme elles sont simples et affables ! Deux fois sur trois, quand on cause ici avec une femme, on se sent reposé, touché, presque heureux ; leur accueil est bienveillant, amical ; et quel sourire de bonté douce et calme ! Aucune arrière-pensée ; l'intention, l'expression, tout est ouvert, naturel, cordial. On est à l'aise bien plus qu'auprès d'une Française ; on n'a pas la crainte vague d'être jugé, raillé ; en ne se sent pas en présence d'un esprit affilé, perçant, tranchant, qui d'un trait va vous couper en quatre, ni d'une imagination vive, exigeante, ennuyée, qui réclame des anecdoctes, du piquant, du brillant, de l'amusement, de la flallerie, toutes sortes de friandises et vous plante là si n'avez pas de bonbons à lui offrir. La conversation n'est ni un duel, ni un concours; on peut présenter sa pensée telle qu'elle est sans l'enjoliver , on a le droit d'être ce qu'on est, ordinaire. On peut même, sans l'ennuyer ni aToir Tair pédant, lui parler de choses graves, obtenir d'elle des renseignements positifs, raisonner avec elle comme avec un homme. Je transcris quelques conversations notées sur place.

Dîner chez mistress T....; ses deux nièces sont à table. Petites robes bien simples de pensionnaires.

L^aînée ne lève pas les yeux de tout le repas, ou coule timidement son regard. Ce n'est pas niaiserie : après le dîner, j*ai causé très-aisément une heure avec elles. Leur silence n'est que timidité, pudeur enfantine, sauvagerie naïve de biche effarouchée. Quand on leur adresse la parole, leur sang leur monte aux joues. Pour moi, j'aime cette jeunesse d'àme ; il ne faut pas qu'une jeune fdle ait trop tôt Tassurance et les façons du monde; la Française est une fleur trop vite ouverte.

Elles passent l'hiver et l'été à la campagne, à vingt milles de la ville. Deux heures au moins de promenade par jour ; puis on travaille en famille, ou l'on écoute une lecture faite à haute voix. Dessin, musique, visites aux pauvres, lectures ( elles sont abonnées à une circulating library). Elles lisent des romans, des voyages, de l'histoire et qu elques sermons . Le dimanche, Toi fice à Téglise et la classe aux enfant^ pauvres du village. Elles ne s'ennuient pas, elles ne désirent pas voir le monde. — Cet hiver, elles sont venues en France, et trouvent les Françaises venj agreeablCy aimables, engageantes et gaies. Mais elles sont surprises et blessées de la surveillance continuelle qu'on exerce chez nous sur les filles. En Angleterre, elles sont bien plus indépendantes. A Londres même, chacune peut sortir seule, ou du moins avec sa sœur. Cependant, il y a de l'excès; elles blâment les fast girls qui suivent la chasse, traitent les hommes en camarades, et parfois fument.

Tout est ordinaire dans ces deux jeunes filles, l'éducation, l'esprit, le caractère, la figure ; elles sont bien portantes, elles ont de la fraîcheur, rien de plus; ce sont des average girls. Mais cette modestie, cette simplicité, cette santé, ce bon sens suffisent pour faire une

MŒURS ET INTERIEURS. 93

bonne femme, qui se contentera de son ménage, aura des enfants sans être malade, sera fidèle à son mari, et ne le ruinera pas en toilettes. '

Le point capital est le manque de coquetterie ; je cite tout de suite les petits exemples excessifs, défavorables. Cet hiver, dans un salon de Paris oîi j'étais, entre un gros homme rougeaud, empâté, chauve, parent d'un assez grand personnage anglais, amenant sa fille de seize ans; jolie figure douce, mais quelle ignorance de la toilette! Elle. a des gants bruns solides, des cheveux liés en boucles, non lustrés, une sorte de casaque blanche mal ajustée, et sa taille ressemble à une huche dans un sac de toile. Toute la soirée, elle demeure muette comme une Cendrillon, parmi les splendeurs et les élégances suprêmes des robes et des beautés qui l'entourent.— Ici, à Saint-James-Park, à l'Exposition, dans les galeries de peintures, plusieurs jeunes femmes, jolies, bien habillées, portent des lunettes. — Je laisse de côté plusieurs autres traits; mais il est clair pour moi qu'elles ont à un bien moindre degré que les Françaises ce sentiment qui fait qu'à toute minute et devant toute personne, une femme se tient au port d'armes et se sent à la parade.

Partant, le naturel est moins contraint et fait plus franchement éruption. Ces jours-ci, à trente milles de Londres, nous avons fait une longue promenade avec les filles de la maison, et nous avons grimpé une colline assez escarpée. Celles-ci, très-jeunes encore, sont de vraies chèvres, toujours bondisbantes, même en montant, sur les pentes roides et parmi les pierres. Exubérance et liberté de la sève et de la force animales ; rien lie féminin; en voiture, avant d'arriver, leur babillage

bruyant, emporté, leurs yeux brillants, surtout l'éner* gie, l'intensité de leur prononciation donnait l'idée de joyeux 60Î/5 anglais en vacances. La plus jeune a des joues splendides d'incarnat, comme une pomme d'api; chez toutes les deux, fortes mâchoires et grands pieds. Miss Charlotte (quinze ans) me disait qu'elle ferait bien ving { milles à pied. — Elles ont appris d'abord l'allemand avec une nurse ; mais elles ne savent pas encore le français. « Pourtant, vous avez une gouvernante française ? — Oui, mais quand on est stupide 1 » — Et de rire, avec un éclat! — Certainement l'amour-propre ne les gêne pas ; elles ne songent point à jouer un rôle ; grandes et développées comme les voilà, filles d'un nobleman qui'est riche, ce sont encore des enfants ; pas une de leurs idées, pas un de leurs gestes ne trahit la femme. — Ni précoces, ni mondaines ; ces deux traits se tiennent et en entraînent une multitude d'autres.

Je puis constater par mes yeux cette grande liberté dont elles jouissent ; j'en vois beaucoup le matin à H\ de- Park qui viennent faire un tour à cheval, sans autre compagnie qu'un domestique. — A la campagne, arrivé depuis deux jours, on me prie d'offrir le bras à une jeune fille de la maison, pour la conduire à un mille de là. — S..., qui a passé un an ici, trouve charmant ce commerce loyal et libre. «Venez chez moi, lui dit un gentleman à qui il est présenté, je vous ferai connaître mes filles. » — Ce sont des camarades plus aimables et plus honnêtes. On monte à cheval avec elles, on les accompagne aux archei^ meetinfjSy on leur cause familièrement de toutou de presque tout; on rit avec elles sans arrière-pensée; impossible, même à un fat, de les traiter autrement que si elles étaient ses sœurs. — Deux

l'rançais de mes amis, à Manchester, viennent dîner dans une maison; à onze heures du soir, on les prie de ramener chez elles deux jeunes filles qui sont là. Tous les quatre montent en fiacre et roulent pendant une demi-heure; elles causent gaiement, et sans aucun trouble ni embarras des deux côtés.

Grâce à ces mœurs, l'homme le plus habitué aux duretés et aux vilenies de la vie doit garder dans son âme un coin pour la poésie, pour les sentiments délicats. — Cela nous manque ; un Anglais qui a voyagé chez nous est étonné et scandalisé de voir les hommes à Paris regarder les femmes sous le nez, ne pas leur céder le trottoir. Il faut avoir vécu à l'étranger pour savoir combien nos façons, nos discours à cet endroit sont déplaisants et même blessants ; ils nous trouvent commis-voyageurs, fats et polissons. La vérité est que nous éprouvons difficilement le sentiment du respect; les sexes, les conditions, les éducations, ne créent pas des différences aussi grandes chez nous que chez les autres peuples. D'ailleurs, outre que chez nous les individus sont plus égaux, ils ont à un plus haut degré le besoin de sentir cette égah té.

Dîner chez F... Les dames me content l'éducation des jeunes filles.

Dans les familles aisées ou riches, elles apprennent toutes le français, l'allemand, l'italien, en général dès l'enfance, par des bonnes et des gouvernantes étrangères

Ordinairement on commence par le français : presque toutes le parlent couramment, et plusieurs sans aucun accent; j'ai cité la seule exception que j'aie rencontrée. Elles lisent Dante, Manzoni, Schiller et- Goethe, nos classiques, Chateaubriand et quelques modernes. Plusieurs apprennent un peu de latin ; cela leur servira pour l'éducation de leurs enfants ou de leurs jeunes frères. — Beaucoup d'histoire naturelle, botanique, minéralogie, géologie; elles ont du goût pour toutes les ^.hoses naturelles ; et, à la campagne, au bord de la mer, dans leurs voyages si fréquents, elles peuvent voir des minéraux, des herbes, des coquillages, faire des collée* tions. D'ailleurs, cela rentre dans une habitude anglaise qui consiste à s'approvisionner de faits; aussi sonl-elles plus instruites, et plus solidement que chez nous. Un autre motif, c'est que beaucoup de jeunes tilles ne se marient pas, et qu'il faut leur préparer d'avance une occupation. Lady M... cite une famille de son voisinage, où il y a cinq filles non mariées, toutes belles; les ainées ont trente-cinq et trente-six ans ; c'est qu'elles ont été élevées avec luxe et n'ont presque pas de dot. — Souvent le père ne donne à sa fille qu'une somme équivalente au revenu futur du (ils aîné son héritier; et, de plus, il oblige le gentleman qui se présente à constituer un seulement à sa fille, deux cents, trois cents, quatre cents livres sterling par an, dont elle aura la disposition complète étant mariée, et qui seront son argent de poche (pin-money). Cette exigence écarte beaucoup de partis; d'ailleurs, il est admis qu'on doit se marier par amour, inclination décidée ; or il arrive souvent qu'on n'éprouve pas cette inchnation,ou qu on ne l'inspire pas. — Partant beaucoup de filles manquent

MŒURS ET INTERIEURS 91

le cochs et deviennent des spinsters. Il y en a presque dans chaque famille ; l'état de tante est Irès-bien accepté. Elles aident à élever les enfants, gouvernent un département de la maison, le fruitier ou la lingerie, font des herbiers, peignent à l'aquarelle, lisent, écrivent, deviennent savantes. Plusieurs composent des romans moraux et parfois des romans très-bons; miss Yonge, miss Kavana^h, miss^Bronte, l'auteur de John Halifax yjniss Thackeray, d'aulres encore sont connues. Le talent est frécment^ parmi les authoresses ; il y en a de premier ^ ordreT^iîstress Gâskell, G. Eliot, Elisabeth Browning; ceTdëux derniè^sontdiL^génie. — Comptez encore les traductions; quantité d'ouvrages allemands et français ont été traduits et biep traduits par des femmes. D'autres écrivent dans les magazines, font de petits traités populaires, entrent dans une association, tiennent des classes pour les enfants pauvres. — Il s'agit toujours de trouver un emploi aux facultés, ou d'acquérir un talent qui serve de remède à l'ennui. Le plus haut rang n'en dispense pas. Voyez les occupations de la famille royale : la reine et ses filles donnent aux ventes de charité des aquarelles, des eaux-fortes, des dessins exécutés par elles-mêmes; le prince Albert était un des hommes les plus instruits, les plus actifs du royaume ; chacun se donne ainsi une ou plusieurs spécialités, travaille n quelque amélioration de l'agriculture, d'une science, d'une œuvre ou fondation quelconque.

Aussi, la vie est sérieuse, et tous, même les jeunes Mlles, savent qu'ils doivent se préparer et se pourvoir. N., qui vient tous les ansen Anuletene, fait visite à un de ses vieux amis , riche et père de famille ; celui-ci lui dit • « Je suis contrarié; ma fille Jane a vingt-quatre

ans, ne se marie pas, s'enferme souvent dans la bibliothèque et commence à lire de gros livres.

« — Combien lui donnez-vous de dot ? — Deux mille livres sterling. — Et à vos fils? — L'aîné aura le domaine, le second une mine qui rapporte deux mille livres. — Donnez cinq mille livres à miss Jane. »

Ce mot ouvre des perspectives au père, il donne les cinq mille livres. — Cette année miss Jane est mariée, elle a un petit enfant, elle était faite pour être mère, c'eût été pitié que d'en faire une spinster docte, à lunettes ; si les prétendants ne se présentaient pas, c'est que le train de la maison était trop grand. — Moi, ce que j'admire ici, c'est le sang-froid, le bon sens, le courage de la jeune fille qui, se voyant dans une impasse, change de voie sans un murmure, et silencieusement se met à étudier.

Dans aucune des maisons que j'ai vues à Londres ou à la campagne, je n'ai trouvé un journal de modes. Un de mes amis anglais, qui a vécu en France, me répond qu'ici une femme bien élevée ne lit pas de telles platitudes. Tout au rôbours, une revue spéciale, la Revue des femmes anglaises (British women Review), contient dans le numéro que je feuillette des documents et des lettres sur l'émigration en Australie, des articles sur l'instruction publique en France, et autres études aussi graves ; pas de romans, ni de causeries sur les théâtres, ni de courrier de modes, etc. Tout est sérieux, solide; voyez, par contraste, chez nous dans un château de province, les journaux de modes avec gravures enluminées, modèles de la dernière forme des chapeaux, explications d'un point de broderie, petites historiettes sentiwentaî^v^, compliments doucereux aux lectrices, et sur-

tout la correspondance de la directrice et des abonnés à la dernière page, chef-d'œuvre de grotesque et de fadeur. Il est honteux qu'une intelligence humaine puisse digérer une telle pâture. — Mieux vaut avoir une robe mal faite qu'une tête vide.

Je copie quelques titres d'articles, tous écrits par des femmes dans les Transactions ofthe national Association for the promotion of social sciences : Louisa Twining, sur VÉducation par les workhouses ; — Bai bara Collett, sur les Écoles de district pour les pauvres en Angleteri'e; — Mary Carpenter, Application des principes de V éducation aux écoles des classes inférieures ; — Florence Hill, État actuel de la colonie de Mettray; — Florence Nightingale, Statistique des hôpitaux; — Bessie Parkes, la Condition des femmes ouvrières en Angleterre et en France; — Sarah Reroond, l Esclavage en Amérique et son influence sur la Grande-Bretagne ; — Mistress Wiggins, Amélioration des nurses dans les districts agricoles; — Jane Growe, Rapport de la Société fondée pour fournir du travail aux femmes^ etc. — La plupart de ces authoresses ne sont pas mariées ; plusieurs sont secrétaires d'associations actives dont la Revue que je viens de citer est l'organe central ; une de ces associations fournit du travad aux femmes, une autre visite les workhouses, une autre les malades. — Tous ces articles sont instructifs et utiles; l'habitude de faire des classes, de visiter les pauvres, de converser avec les hommes, la discussion, l'étude, la vue person». nelle des faits ont porté leurs fruits ; elles savent observer et raisonner; elles vont au fond des choses, et elles comprennent le vrai principe de toute amélioration, « Il faut avant tout et comme premier but, dit Marv

ÏOO CHAPITRE TROISIEME.

Carpenter, développer et diriger la volonté de l'enfant, l'enrôler comme le principal soldat, comme le plus efficace de tous les coopérateurs, dans l'éducation qu'on lui donne. » On ne peut être corrigé, perfectionné que par soi-même; l'initiative, l'effort personnel, le self-government, sont indispensables; la règle morale ne doit pas être appliquée du dehors, mais surgir du dedans. — Quiconque a lu des romans anglais sait avec quelle pré-^ cision et quelle justesse ces authoresses décrivent les caractères ; souvent une personne qui a vécu à la campagne, dans un petit cercle, occupée de soins domestiques, se trouve obligée d'écrire une nouvelle pour gagner son pain, et l'on découvre qu'elle connaît le cœur humain mieux qu'un psychologue de profession. Être instruite, savante, utile, acquérir des convictions, les communiquer à autrui, employer ses forces et les bien employer, cela est quelque chose. On pourra rire, si l'on veut, dire que ces mœurs font des institutrices, des pédantes, des bas bleus, et non des femmes. Comme il vous plaira; mais mettez en regard notre oisiveté vide de la province, l'ennui de nos dames, la vie d'une vieille demoiselle qui élève des serins, colporte des commérages, fait du crochet et suit tous les offices.

D'autant plus que là-bas toutes ne sont pas des pédantes. Je connais quatre ou cinq dames ou jeunes filles qui écrivent ; elles n'en restent pas moins gracieuses et naturelles. La plupart des authoresssesquej 'ai citées sont, au rapport de mes amis, des femmes d'intérieur qui ont des façons très-simples. J'en ai nommé deux qui ont du génie ; un grand artiste français, dont je pourrais dire le nom, et qui a passé plusieurs jours avec chacune d'elles, ne savait pas qu'elles eussent du talent; pas

MŒURS ET INTÉRIEURS. lOî

une seule fois le bout d'oreille de l'auteur, le besoin de parler de soi et de ses livres n'avait percé en vingt heures de conversation. — M..., invité à la campagne, découvre que la maîtresse de la maison sait beaucoup plus de grec que lui, s'excuse et renonce ; alors, par plaisanterie elle lui écrit sa phrase anglaise en grec. Notez que celte helléniste est femme du monde et même élégante : de plus, elle a neuf filles, deux nurses, deux gouvernantes, des domestiques à proportion, une grande maison montée, des hôtes fréquents et nombreux : dans tout cela, ordre parfait ; jamais de bruit ni d'embarras; la machine a l'air de rouler toute seule. — Voilà des assemblages de facultés et de contrastes qui peuvent nous donner à réfléchir. On croit trop volontiers en France que, si une femme cesse d'être une poupée, elle cesse d'être une femme.

Conversation avec plusieurs Anglais sur le mariage , ils ont vécu à l'étranger, et je les crois impartiaux ; d'ailleurs, leurs renseignements concordent :

Une jeune fille anglaise ne veut se marier que par inclination ; elle se forge un roman, et ce rêve fait partie de sa fierté, de sa chasteté. Aussi plusieurs, d'un caractère élevé, croiraient déchoir, si elles se mariaient sans éprouver l'enthousiasme que comporte une préférence absolue. Se marier, c'est se donner tout à fait et pour toujours ; voyez sur ce sentiment profond les ro-

mans féminins, surtout John Halifax, gentleman, ei autres de la même autboresse. Ce sont les théories d'une âme pure, exclusive, et qui semble avoir traversé le monde sans en recevoir, je ne dirai pas la souillure, mais l'atteinte.

Dans ce roman de cœur, la jeune fille reste Anglaise, c'est-à-dire positive et pratique. Elle ne rêve pas des elïusions , des promenades sentimentales , la main dans la main et au clair de la lune, mais sa part dans un travail. Elle veut être l'auxiliaire, l'associé utile de son mari dans les longs voyages, dans les entreprises pénibles, dans tous les travaux même ennuyeux ou dangereux. Telles, par exemple, mistress Livingstone et lady Samuel Baker : Tune a traversé l'Afrique de part en part ; l'autre est allée aux sources du Nil, et a manqué en mourir. — J'ai vu l'évêque anglais d'une grande île de la Sonde, pays de brutes et d'anthropophages ; sa pauvre femme porte sur son visagii les traces de ce terrible climat. — Une jeune fille du voisinage, riche et de bonne famille, fait en ce moment ses apprêts, emballe un piano, etc. ; l'homme qu'elle épouse l'emmène en Australie ; elle reviendra une seuvle fois, dans cinq ou six ans, pour embrasser ses vieux parents. — Autre jeune dame de vingt-quatre ans, très-frêle et délicate; son mari est au Pendjab (six mille livres sterling de traitement, douze cents livres de frais de représentation) ; elle est en Europe depuis deux ans avec une laryngite qui reviendra sitôt qu'elle sera de retour dans rinde; quatre petits enfants; avant deux ans, on les envoie en Europe; là-bas le climat les tue; il y a ici des pensions entières, recrutées par ces petits Anglais de l'Inde. — Très-souvent une lady, fille de marquis ou

MŒURS ET LNTËRiÈURS. 103

baronnet, avec soixante-quinze ou quatre-vingt mille francs de dot, épouse un simple mister (roturier) et tombe de son plein gré dans une fortune, un confort, une représentation, une condition moindre ou de beaucoup inférieure. Elle s'en accommode.

Le revers de la médaille, c'est la pécfie aux maris. Les caractères mondains et vulgaires ne s'en font pas faute ; certaines jeunes filles usent et abusent de leur liberté, pour bien s'établir. Un jeune homme riche et noble est fort poursuivi. Trop bien accueilli, flatté, tenté, provoqué, il devient défiant et se tient sur ses gardes. Il n'en est pas ainsi en France; les jeunes filles sont trop maintenues pour y prendre l'initiative ; jamais le gibier n'y devient le chasseur.

Ordinairement, les dots sont très-minces. On me cite plusieurs familles où le fils aîné a cent ou deux cent mille livres sterling ; les filles reçoivent de trois à cinq mille livres. Partant, pour se marier, il faut qu'elles fassent une passion. — Beaucoup ne se marient pas, par suite d'inclination contrariée, et continuent à vivre chez le frère aîné.

Tout Anglais a dans le cœur un coin de roman à l'endroit du mariage: il imagine un home avec la femme qu'il aura choisie, un tête-à-tête, des enfants; c'est là son petit univers, fermé, à lui seul ; tant qu'il ne Ta pas, il est mal à l'aise, à l'inverse du Français pour qui ordinairement le mariage est une fin, un pis-aller. —Souvent il est obligé d'attendre, surtout s'il est cadet, parce qu'il gagne encore trop peu pour suffire aux frais d'un ménage (to maintain his wife). Il va dans l'Inde, en Australie, travaille de toute sa force, revient et se marie ; ici les passions sont tenaces et profondes. Quand

un Anglais est amoureux (in love), me disait un de mes hôtes, il est capable de tout. — Thackcray a très-bien ^marqué l'intensité et^la^jjersistance de^ce sentiment dans le portrait du major^Dobbins, amoureux d'Amélia [Vanity F air) ; il attend quinze ans, sans espérance , c'est que pour lui il n'y a qu'une femme au monde. — De là des déchirements silencieux et de longues tragédies intimes. Nombre de jeunes gens s*éprennent, et la chasteté prolongée, les habitudes de concentration taciturne, une capacité d'émotions plus grande et moins éparpillée que chez nous, portent leur passion à l'extrême. Souvent elle n'aboutit point, parce qu'ils ne sont pas aimés, ou que la différence du rang est trop grande, ou qu'ils n'ont pas assez d'argent pour entretenir une famille, chose fort coûteuse ici. Alors ils deviennent à moitié fous, voyagent pour se distraire, vont au bout du monde. Un d'eux qu'on me nomme, très-distingué, a été planté là pour un rival qui avait un titre; pendant deux ans on a craint pour sa raison. Il est allé en Chine et en Australie ; maintenant il occupe un poste éminent, on l'a fait baronnet, il mène de grandes affaires ; mais il ne s'est pas marié ; de temps en temps il se dérobe, fait un voyage à pied, pour être seul et ne parier à personne.

J'ai déjà noté que les jeunes gens se voient et se fréquentent en toute liberté, sans surveillance ; ils peuvent donc s'étudier et se connaître autant qu'il leur plaît, quatre mois, cinq mois et davantage, monter à cheval et causer ensemble pendant plusieurs saisons de suite à la campagne.— Quand le jeune homme est décidé, c'est d'abord à la jeune fille qu'il s'adresse; il ne demande la permission aux parents qu'en second lieu : c'est

le contraire des mœurs française?, oii Thomme se croirait indélicat s'il disait un seul mot net ou vague à la jeune fille avant d'avoir parlé aux parents. Sur ce point, les Anglais nous blâment, raillent nos mariage.' brusqués par-devant notaire. — Pourtant C..., qui est Anglais et connaît bien la France, reconnaît que leurs mariages d'inclination finisj^^ini plus d'une fois par la discorde, et nos mariages ae convenance par le bon accord.

Presque toujours la dot de la femme est déposée entre les mains de tidéicommissaires (trustées) qui la gèrent sous leur responsabilité, et n'en remettent au ménage que le revenu ; en général, ce revenu est l'argent de poche de la femme ; là-dessus, elle doit s'habiller et habiller les enfants. La fortune devient ainsi une sorte de bien dotal ou paraphernal, soustrait à tous les accidents qui peuvent arriver au mari. — On prend cette précaution parce que la loi engloutit tous les biens de la femme dans ceux du mari ; sans cette clause, elle entrerait dépouillée en ménage, elle ne peut rien posséder de son chef; elle est un simple enfant devant lui. Voilà une des raisons qui ont poussé M. Stuart Mill à réclamer si vigoureusement contre la sujétion des femmes. En effet, elles sont sujettes ici, de par la loi, la religion, les mœurs, et bien plus étroitement que chez nous. Le mari est leur seigneur (lord), et très-fréquemment il prend ce titre au sérieux; comme la femme n'apporte guère d'argent dans le ménage, etque son petit pécule reste àpart, il se croit autorisé à ne lui rien dire de ses affaires. Parfois elle ignore ce qu'il fait, comment il gagne l'argent qu'il rapporte ; il donne tant par mois pour les dépenses de la maison, et ne rend point compte du reste. Qu'il

spécule, bâtisse, vende, achète, cela ne la regarde pas; souvent la ruine survient sans qu'elle ait pu rien en pressentir. Elle n'est qu'une intendante, elle ne doit s'occuper que de son ménage et de ses enfants. Le plus souvent elle se résigne à ce rôle; par conscience et par éducation, elle est douce et soumise. — Néanmoins, de l'aveu de mes amis, cette inégalité a des inconvénients graves; souvent le mari est un despote, et, s'il meurt, la femme, tenue toute la vie dans l'ignorance et la dépendance, n'est pas capable, comme chez nous, de débrouiller les affaires, de gouverner les enfants, de remplacer le chef de famille.

Le mariage est entouré d'un respect profond, et, à cet égard, l'opinion est intraitable; il n'y a qu'à lire làdessus les livres, les gazettes, surtout les écrits oîi chez nous les écrivains prennent le plus de licence, par exemple, les romans, les journaux amusants; l'adultère n'est jamais excusé; même dans la liberté des entretiens intimes, d'homme à homme, il est toujours présenté comme un crime. — H y a des accrocs dont je parlerai plus tard dans la classe des tradesmen ( négociants), et dans une certaine noblesse du second ordre, fashionable, qui voyage et suit les mœurs du continent. — Mais, dans la masse de la nation, chez les gens bien élevés, dans le grand monde, les femmes sont presque toutes fidèles. C... me dit que je resterais ici dix-huit moisetquej'irais dans tous les salons sans rencontrer une exception; on n'en cite qu'une dans la très-haute classe. On en aurait trouvé davantage il y a cinquante ans, au temps de lord Byron et d'AHieri. Depuis, Topinion est devenue sévère, et la reine a travaillé en ce sens de toute sa force, par son exemple d'abord, ensuite par son in-

MŒURS ET INTËRIEtRS. 107

fluence; elle excluait de sa cour les dames de réputation douteuse; il a fallu toute l'urgence et la pression des affaires pendant la guerre de Crimée pour qu'elle tolérât sous le même toit qu'elle, à Windsor, un homme d'État connu comme profligate. — Une autre garantie est la crainte de la publicité et des journaux.

Sur cet article, nos façons lestes ou débraillées les choquent extrêmement. — C... me raconte que, dans un cercle à Paris, il a entendu un homme du monde dire à un autre : « Eh bien, mon cher, ta femme a donc un amant? » Ce propos lui semble monstrueux, et il a raison.— Un livre comme celui de Balzac, la Physiologie du mariage, ferait un scandale énorme ; peut-être il serait poursuivi par la Société pour la répression du vice, et probablement il n'aurait pas trouvé d'éditeur. — Quant ^ à nos romans ordinaires, une revue libérale, la National review, n'a pas d'expression assez forte pour les qualifier : « Ignominie sans nom, morale de boursicotiers etde lorettes. » Ils oublient trois points. D'abord ces désordres ne sont habituels chez nous que dans la classe des parvenus élégants ; ils atteignent très-rarement la bourgeoisie riche ou aisée qui a des traditions de famille» En outre, en province, la vie est à jour, et le comméage,très-redouté, fait l'office de gendarme. Enfin, ie Français étale ce que l'étranger cache; il a horreur de l'hypocrisie, et il aime mieux être un fanfaron ie vice.

Selon mes amis, la bonne conduite desdamesanglaises s'explique par les causes suivantes :

i° Elles sont plus habituées à se conduire, ayant été libres dès leur enfance.

2* Elles sont moins accessibles à l'illusion, au rêve

entliousiasle, parce qu'elles ont fréquenté les jeunes gens et pratiqué un peu le monde.

3** Elles ont des habitudes de réflexion et un fond de bon sens, parce qu'elles ont reçu une éducation plus sérieuse, ayant appris plusieurs langues^ feuilleté quelques sciences, voyagé presque toujours en Angleterre et souvent à l'étranger, entendu leur père causer de politique et d'affaires graves avec ses amis. D'ailleurs, le protestantisme développe les habitudes de réflexion et de raisonnement. Enfin les romans sont tous moraux, et, au contact des pauvres, dans les sociétés de bienfaisance, au voisinage des discussions municipales, elles ont pris quelque connaissance de la vie réelle.

4" Elles vivent huit ou neuf mois de l'année à la campagne, et y sont plus abritées contre la tentation.

5** Elles ont beaucoup d'enfants qui les occupent: une nursery pleine, avec son cortège de bonnes et de gouvernantes, exige une surveillance continue.

ô** Elles se donnent toutes sortes d'occupations de surcroît, classes du dimanche, ouvroirs à la campagne, visites aux pauvres, botanique, minéralogie, collections d'herbes etde papillons, lectures. Toute i'amilleaisée a la campagnereçoit, outre le Times, outre divers autres journaux et revues très-substantielles, des livres nombreux que lui envoie la circulating lihrary (cabinet de lecture). Celle de Mudie, la principale, achète cent cinquante mille volumes par an; elle a pris trois mille exemplaires du Voyage de Livingstone en Afrique, deux mille quatre cents de VHistoire d^ Angleterre, de Macaulay. Quantité de livres sérieux arrivent ainsi, et se renouvellent de mois en mois sur la table de la bibliothèque dans les cown^ri/-sea/s. Parmi ces livres, les

MŒURS ET INTERIEURS. 109

plus fréquents sont des ouvrages d'économie politique, d histoire naturelle, d'histoire, et surtout des voyages. Chaque année, il s'en publie par vingtaines; après le plaisir de voyager, le plus grand plaisir pour un Anglais est de lire un voyage; de cette façon il augmente sa provision de faits. Même goût chez les dames; toutes celles que je connais sont allées en France, en Italie, en Allemagne ; une jeune femme, avec qui je dînais hier, passera l'hiver à Rome, le printemps à Jérusalem; celles qui sont délicates de la poitrine vont au Caire aussi facilement que nous allons à Nice. Pendant leur voyage, elles prennent des notes, écrivent leur journal ; au retour, quelques-unes l'impriment ; d'autres le communiquent en manuscrite leurs amies. — Elles tiennent ainsi perpétuellement le globe au bout de leurs doigts, et je les vois qui s'intéressent en connaissance de cause aux settlements de Melbourne, aux mines d'huile en Pensylvanie, à la révolte des taïpings en Chine, aux massacres annuels du Dahomey. — Ajoutez enfin le grand mouvement physique et les talents qu'on cultive; il y a toujours une ou deux aquarellistes par famille, et toutes font chaque jour une promenade à cheval. — Par ces occupations, l'espritest employé, et le temps est rempli, ce qui ferme l'entrée aux idées malsaines.

Ce sont là des auxiliaires du principe moral ; mais il faut aussi tenir compte du principe lui-même. — En France, il est fondé sur le sentiment de l'honneur; en Angleterre, sur l'idée du devoir. — Or, le premier est un peu arbitraire; sa portée est différente selon les personnes. Tel se pique d'être rigide sur un point, et se croit libre sur le reste; dans le cercle des actions mauvaises, il découp'i une part qu'il s'interdit; mais cette part varie se-

no CHAPITRE TROISIÈME.

Ion ses préférences: par exemple, il sera véridique en parlant, mais non en écrivant, ou le contraire. Mon honneur est ce en quoi je mets ma gloire, et je puis la mettre en ceci aussi bien qu'en cela. — Au contraire, l'idée du devoir est stricte et ne souffre guère de compromis. L'Anglaise sait qu'en se mariant elle a promis fidélité, et ce souvenir demeure ancré dans sa conscien ce. Selon mes amis, cet ancrage est si fort que souvent, après une faute, la femme rompt net ; tout son passé reflue sur ellecommeune inondation, jusqu'à l'étouffer de honte et de douleur. D'ailleurs, elle n'a pas la flexibilité d'esprit, la dextérité de main nécessaires pour accorder une intrigue et un ménage; l'ambigu répugne à son caractère tranché ; le partage la révolte, l'obligation d'un mensonge incessant lui est insupportable. Elle exige l'enlèvement pour arriver au divorce.

Je continue à rapporter des entretiens ; rien de plus agréable pour moi qu'une soirée passée de la sorte, avec un ou deux interlocuteurs sincères, bienveillants, sans préjugés, qui ont vécu et voyagé. L'amour-propre national n'intervient pas ; on cause pour s'instruire, non pour contester ou briller. On ose donner le petit fait caractéristique, le détail précis et probant; chacun fournit, le plus brièvement qu'il peut, le meilleur de son expérience, ses provisions amassées depuis longtemps, ses plats choisis. Voici ceux de mes amis : mon

esprit ne s'est jamais tant ni si bi«n nourri ; je restais à les questionner et à les écouter jusqu'à une heure du matin.

Ordinairement, une Anglaise est plus franchement belle el saine qu'une Française. La cause principale en est l'hygiène; les enfants montent à cheval, vont beaucoup au grand air, ne dînent pas avec les parents, ne mangent pas de sucreries. En outre, les nerfs sont moins excités, et le tempérament est plus calme, plus endurant, moins exigeant; ce qui aujourd'hui use le plus, ce sont les désirs incessants et contrariés. Par exemple, en Crimée, les blessés français survivaient moins souvent que les anglais, parce qu'ils se résignaient moins vite. La chose est encore plus vraie dans la classe cultivée, notamment chez les femmes; chez elles, la cervelle inquiète ou ardente trouble et tarit les sources de la vie ; de nos jours, une femme doit accepter sa condition, si elle veut se bien porter. — Par contre, l'Anglaise est moins agréable ; elle ne s'habille pas pour son mari; elle ne sait pas se faire jolie femme, elle n'a pas le talent d'être dans son intérieur coquette et piquante ; elle ignore une quantité de grâces fines et délicates ; elle juge indignes d'elle les petits moyens de réveiller l'amour ou la tendresse ; plus souvent encore elle n'a pas l'esprit de les inventer. Elle met de belles robes neuves, soigne beaucoup sa propreté, rien de plus; elle n'est pas attrayante ; on s'ennuie promptement auprès d'elle. Imaginez une très-belle pèche rosée, médiocrement savoureuse, et à côté une fraise parfumée ej pleine de goût. — 11 en est de même des autres aliections; B... dit qu'elles ont plus de charme en France lorsqu'elles sont sincères et fortes. En toutes choses, il y

a le tour, la façon, la nuance ; dans les sentiments, ce sont les prévenances, les attentions, certains mots, le ton dont on les prononce, des égards, des ménagements qui renouvellent et diversifient incessamment l'émotion douce.

Selon C..., une Anglaise est nicapable de tenir un salon aussi habilement qu'une Française ; j'entends un salon comme ceux de Paris où Ton s'amuse ; il connaît à peine deux ou trois femmes de son pays qui le pourraient. L'Anglaise n'a pas assez de tact, de promptitude, de souplesse pour s'accommoder aux gens et aux choses, pour varier son accueil, comprendre à demi-mot, glisser une louange, faire croire à chaque invité qu'elle tient eaucoup à sa présence. Elle n'est qu'affable, elle n'a <[ue de la bienveillance et de la sérénité. Pour moi, je ne demande rien de plus, et je n'imagine rien de mieux. Mais il est clair qu'une femme du monde, c'est-à-dire une personne qui veut faire de sa maison un rendezvous fréquenté et désiié par des gens distingués de toute espèce, a besoin d'un talent plus multiple et plus délicat. — C... admire beaucoup la facilité avec laquelle une jeune femme, chez nous, apprend le monde; un mois après son niariage, elle sait faire à tous les honneurs de chez elle ; pareillement une petite bourgeoise s'assied au comptoir le lendemain de sa noce, enteml le manège de la vente, parle, sourit, retient les chalands. — J'ai vu ce contraste à Dieppe dans un restaurant. Le mari. Français, toujours empressé et î^ouriant, courait avec toutes sortes de politesse autour des tables, et semblait servir les gens par plaisir; la femme, Anglaise, roideel s.érieuse, disait d'un ton glacé aux gens qui se levaient Je table : « Havé-vo payé, mosieur? » Elle ne soupçon-

naif pas que celte question ainsi faite pouvait choquer. En revanche, mes amis disent que la politesse française n'est qu'un dehors et un décor , beaucoup d'étrangers s'y méprennent. Vous les avez bien reçus, ils vous croient leur ami, et sont fort étonnés d'être oubliés par vous trois jours après. Nos démonstrations obligeantes ne sont point l'effet d'une sympathie vraie, d'une bonté ne tu relie; nous les faisons par éducation, par habitude, par point d'honneur, et même un peu par égoïsme. Elles sont une preuve de notre savoir-vivre ; nous sentons vaguerrent qu'on nous les rendra; nous entrons pour un quart d'heure dans une atmosphère agréable de déférences et de gracieusetés mutuelles; nous saisissons ce joli moment, et nous nous y livrons, sans qu'à nos yeux il tire à conséquence. Une politesse se paye par une politesse, comme une anecdote par une anecdote; j'ai payé; l'échange fait, nous sommes quittes; je m'en vais de mon côté, et vous du vôtre; aucun de nous n'a plus rien à réclamer de l'autre, sauf, à la prochaine rencontre, un sourire et un coup de chapeau. — L'Anglais est plus franchement cordial et serviable. Il se dérange pour un étranger qui lui est présenté, il fait des courses, il prend de la peine. Autant que j'en puis juger par ma propre expérience, ce jugement est vrai. D'abord, je n'ai jamais trouvé les Anglais égoïstes et mal complaisants, comme on nous les représente. A Londres et à la campagne, j'ai demandé cent fois mon chemin; tout le monde me la indiqué, et plusieurs se sont dérangés, m'ont accompagné assez loin, pour me mettre dans la bonne voie. En omnibus ou en chemin de fer, quand je prie mon voisin de m'avertir, il le fait toujours de bonne grâce; quand j'essaye de causer,

il ne sourit pas de mes fautes de langage, et m'entretient d'un air bienveillant. — Un de ces derniers soirs, comme j'étais à pied, assez loin de mon hôtel, un gentleman que j'accoste veut me reconduire, me parle avec éloge de la France, me demnnde ce que je pense de Londres, et me serre la main en me quittant. — Un autre, en une occasion semblable, me fait monter dans sa voiture et me conduit à une station de cabs. — Les journaux annoncent l'arrivée de trois mille orphéonistes français, et disent qu'il faut les accueillir le mieux possible, pour qu'ils s'en retournent avec une bonne opinion de l'Angleterre. — En aucune occasion j un policeman, un employé, un cocher on conducteur, n'a été rogne ou grossier avec moi. — Mais ce qui est tout à fait admirable, et peut-être unique en Europe, c'est leur façon d'entendre l'hospitalité; je ne puis penser sans un mouvement de gratitude à celle que j'ai reçue. La personne à qui on porte une lettre de recommandation ne se croit pas acquittée par une invitation à dîner ; elle vous renseigne, vous pilote, vous fait votre itinéraire, se charge de vous occuper et de vous distraire; elle vous mène à son club, vous présente à ses amis, vous conduit chez ses parents, vous introduit dans son monde, vous invite chez elle, à demeure, à la campagne, et vous donne d'autre lettres de recommandation quand vous partez; on finit par lui dire . « C'est trop, jamais je ne pourrai vous rendre à Paris ce que vous faites ici pour moi.» — Même accueil chez des amis auxquels vous êtes présenté de seconde main, et ainsi de suite ; parfois, après une heure de conversation, le gentleman que vous voyez pour la première fois vous engage à venir passer une semaine dans son country seat. Si vous y

allez, VOUS êtes traité comme un membre de la famille. — Ce qui est encore plus frappant, c'est l'ouverture de cœur; souvent, au bout d'un ou deux jours, un homme ne fait pas difficulté pour vous dire des choses intimes. Je demandais des renseignements sur les intérieurs; parfois mon hôte, pour préciser, me disait le chiffre de son revenu, de sa dépense, le prix de son loyer, l'histoire de sa fortune, de sa famille, de son mariage, quantités de petits faits domestiques ou personnels. Les gens du monde sont plus boutonnés en France.

Nous cherchons les causes de cette différence; en voici le résumé. L'Anglais est hospitalier : — i° Par ennui : la plupart des gens du monde vivent huit mois de l'année à la campagne, parfois loin de toute ville, très-solitaires; ils ont besoin de conversation, d'idées nouvelles. — 2° Par un effet des habitudes sociales : on se parle à peine à Londres ; on y vit en courant, on y reste trop peu de temps, parfois moins de trois mois, il y a trop de monde et d'affaires ; la maison de campagne est le véritable salon, le heu des entretiens. — 3" Par un effet des habitudes domestiques : beaucoup d'enfants, beaucoup de serviteurs ; dans une grosse maison bien disciplinée, il faut de la tenue, une certaine réserve; le stoïcisme habituel des caractères et des mœurs pousse aussi dans le même sens. Partant, la présence d'un étranger ne vient pas, comme chez nous, troubler une intimité, arrêter Télan, la gaieté, le bavardage, forcer les gens à s'observer, à restreindre leur familiarité et leur laisser-aller. Il y a de plus un fauteuil rempli à table, au salon; rien davantage; le ton n'a pas changé. — 4** Par entente du confort et du service : l'organisation est parfaite et la machine montée; les domestiques

sont exacts, les chambres prêtes, les heures marquées; il n'y aura rien à défaire ou refaire, ni surtout rien à improviser pour un étranger. — 5** Par bonté, humanité et même par conscience; c'est un devoir d'êlre utile, •et un étranger est tellement perdu, si mal à l'aise dans le pays nouveau oii il débarque! On doit l'aider.

Ceci conduit à regarder les intérieurs. La règle et la discipline s'y font sentir plus fortement que chez nous. Dans ce déparlement comme dans les autres, les mailles du réseau social sont lâches en France et tendues en Angleterre.

J'ai trois ménages devant les yeux ; dans l'un, sept domestiques, cuisinière et fille de cuisine, deux house maids^ femme de chambre, cocher, valet de chambre; dans le second, quinze; dans le troisième, dix-huit. — Un domestique mâle a de quarante à cinquante livres sterling de gages ; et, s'il n'est pas nourri, ce qui est assez fréquent à Londres, on ajoute douze shillings par semaine pour sa nourriture. — Chacun a son office rigoureusement défini. L'ouvrage est divisé, aucun n'empiète ju ne se repose sur l'autre. Par exemple, dans la deraière des maisons que je citais tout à l'heure, il y a un liomme spécial pour balayer, monter le charbon, allumer et entretenir les feux. — Deux sortes de domestiques, les inférieurs et les supérieurs, ceux-ci respon-

sables et qui transmettent les ordres aes maîtres; en tète est le butler pour les hommes, et la première femme de chambre pour les femmes ; si un groom se présente avec un habit taché, le maître ne lui dit rien, mais réprimande le butler. Ces domestiques supérieurs sont des sortes de sergents qui ont la conscience et l'autorité de leur rôle : délimitation des emplois, hiérarchie des pouvoirs, voilà les premiers traits d'une organisation efficace. — Et les derniers traits achèvent les premiers. Ces serviteurs tiennent à leur dignité; ils ne veulent entrer que dans une maison respectable. S..., ayant besoin d'ajouter à son personnel une hotise maid^ pense à une fille du pays qui, sans être mariée, avait un enfant; mais avant de la prendre chez lui, il met la chose en délibération parmi ses domestiques. Ceux-ci se consuhent, et, sur les bons renseignements qui leur sont donnés, admettent parmi eux la pauvre fille. — Ordinairement, leurs mœurs sont correctes, quoique plusieurs soient jeunes, non mariés, et sous le même toit ; en toute sa vie. S... n'a eu chez lui qu'un accident.

— D'autre part, ils font leur office en conscience, avec une exactitude et une régularité parfaites, à l'heure dite, sans écart; ils ont une consigne qu'ils suivent à la lettre. Partant, il semble que la machine fonctionne toute seule ; les maîtres n*ont presque pas besoin d'intervenir; là-dessus. S... prétend encore que le fonds de l'Anglais, c'est le sensé of duty^ que ce sentiment règne dans la cuisine et Tantichambre, aussi bien que dans le navire ou Tatelier, qu'il n'y en a pas d'autre pour réconcilier le subordonné avec la subordination.

— Deux circonstances achèvent de l'alléger. Les domestiques gardent leur |)art d'indépendance et ils y tien-

nenl. Plusieurs d'entre eux, à Londres, ont un club, une association, dont les membres s'entendent pour ne pas rester plus de deux ans de suite dans la même maison; c'est pour laisser moins de prise aux maîtres.' Du reste, comme leurs heures sont réglées, ils s'appartiennent dans tous les intervalles de leur service. Ils ont leur halL une grande salle oii ils mangent et se tiennent. Dans la maison dont je parlais, leur dîner et leur déjeuner sont servis une demi-heure avant ceux des maîtres. Ils ont une petite bibliothèque à leur usage, des jeux de dames, d'échecs; après le dîner, ils peuvent s*en aller ; on n'en garde qu'un pour venir au coup de sonnette. Pour beaucoup avoir, il ne faut pas trop demander ; celui qui commande doit pourvoir au bienêtre physique et moral de ses subordonnés. S'il veut être obéi de cœur, qu'il soit pour eux un leader, un véritable chef, un entrepreneur responsable et général, le régent accepté et autorisé de leur conduite. — A cet effet, le dimanche soir, il est leur guide spirituel, leur chapelain ; on les voit tous arriver en file, les femmes en tête, les hommes par derrière, avec sérieux, gravité, et prendre place dans le salon. La famille et les hôtes sont rassemblés. Le maître lit tout haut un petit sermon, puis une prière ; alors, tout le monde s'agenouille ou s'inchne, la face tournée vers le mur ; enfin il dit le Pater, et, verset par verset, l'assistance répond. Ce'a lait, les domestiques défilent et s'en retournent dans le même ordre, avec silence et recueillement; je les ai plusieurs fois regardés : pas nn trait de leur visage ne remue. — Par cette communauté et cette direction du sentiment moral, le maître achève d'occuper sa vraie place. En France, il est bien loin d'avoir dans sa mai-

MŒURS ET INTERIEURS. 119

son, auprès de ses gens et même auprès de ses enfants, son rôle légitime et tout son rôle.

Je marque tout de suite l'inconvénient, la contrepartie. Dans le commerce habituel de la vie, les Anglais ne sont pas coulants ; les conditions chez eux sont séparées par une barrière, et, an lieu d'y pratiquer des passages, ils y mettent des épines. — Par exemple, M. N..., Anglais établi en France, choisit pour ses enfants un précepteur français. Au bout d'un mois, mistress N... cesse de le trouver à son goût, ne lui parle plus, ne communique avec lui que par lettres. Un soir, au salon, M. N... s'endort, et mistress N... se meta hre. Le jeune homme, n'osant prendre un livre et ne pouvant pnrler à personne, finit, après bien des efforts, par s'endormir aussi. Le lendemain, elle lui dit d'un ton sec et absolu : « Monsieur, la conduite que vous avez tenue hier soir est très-inconvenante, j'espère qu'elle ne se renouvellera plus. «Quelques jours après, une jeune dame qu'il connaît est invitée, il va s'asseoir près d'elle à table. « Monsieur, lui dit tout haut mistress N..,, votre place n'est pas là ; venez vous asseoir auprès de votre élève. » Il refuse, sort de table, quitte la maison, et réclame, selon son traité, une année de traitement. On refuse. Procès. M. N... est condamné. — Ceci rappelle une anecdote du siècle dernier. Lord ... ayant engagé un précepteur français, lui recommande de ne parlera ses enfants que français. « Je suis charmé, milord, que vous fassiez tant de cas de cette langue. — Monsieur, nous la méprisons, mais nous voulons qu'en France nos enfants sachent la parler aussi bien que les indigènes. » On voit d'ici Tair souriant, empressé du Français qui quête un compliment, et la figure immo-

bile, le ton rogue de l'Anglais qui lui envoie une bourrade.

Ce n'est pas un rôle agréable que celui des gouvernantes en Angleterre; voyez là-dessus les romans de Charlotte Brontë. La plupart de celles que j*ai vues s'étaient fait un visage de bois; rien de plus étonnant quand ce visage est jeune. Le ton, la démarche, tout est artificiel et de commande, composé et maintenu de façon à ne jamais donner prise; même après plusieurs jours de familiarité et hors de la maison où elles enseignent, elles restent sur la défensive ; l'habitude de s'observer et de se contenir est trop forte ; oq dirait des soldats à la parade. — Quant aux domestiques, leur expression de respect humble et soumis dépasse de beaucoup celles que nous pouvons connaître; il est même désagréable de voir celte attitude dans un homme vis-à-vis d'un homme.

Même fonds de roideur dans les relations des proches. Un jeune homme dit familièrement en parlant de son père : My governor. En effet, de par la loi et les mœurs, il est le gouverneur de sa maison, qui est son château {castle) et de la garnison qu'il y loge. Sauf le cas d'une substitution, il peut déshériter ses enfants, et on a vu que sa femme est sa sujette. — M. W..., riche propriétaire et homme de l'ancienne roche, a, entre autres enfants, un fils malade de la poitrine. Le pauvre jeune homme, qui revient de Nice et se sent mourir, s'est arrêté à Boulogne ; il voudrait finir dans la maison oii il est né, chez son père ; mais il n'ose y aller sans être invité, ni même demander permission. Sa mère, qui est malade et veut l'embrasser encore une fois, n'ose prendre sur elle de le rejoindre. Enfin, ces joursci, il a reçu une lettre de son père, et il s'est mis en

MŒURS ET INTERIEURS. 421

route. — L'inégalité des situations est une autre cause de refroidissement. Entre l'aîné qui sera un nohleman avec deux cent mille francs de rente, et le cadet qui aura cinq mille francs par an, qui vit dans deux chambres garnies, et passe la journée dans un atelier de machines pour devenir engineer^ la distance est trop grande; la vraie familiarité, l'abandon est impossible. Même à éducation égale, ils sentent leur séparation. Deux frères que Ton me cite sont tous les deux à l'Université d'Oxford ; mais Taîné a cent livres sterling par an de plus que le cadet. — Dernière cause d'écartement, l'indépendance des enfants : un fils, une fille peut se marier sans l'autorisation de ses parents, et assez souvent use de ce droit; de là des brouilles qui durent toute la vie. En attendant, le père sait que son enfant peut lui échapper, heurter de front sa volonlé par l'endroit le plus sensible. Souvent il se dit . « Puisqu'il a ce droit, qu'il en porte les charges. » D'après ce raisonnenrient, plusieurs, surtout ceux qui ont une légion d'enfants, ne s'occupent point de marier leurs filles ; à elles de trouver ; c'est leur affaire, comme c'est l'affaire des garçons de gagner leur vie. — Cela diffère bien de nos intérieurs, où les parents se donnent tout entiers et sans réserve à leurs enfants, oii les aînés, les cadets, les frères et les sœurs sont tellement égaux entre eux et presque sur un pied d'égalité avec leurs parents, oii la familiarité et l'intimité sont si complètes, oii chacun trouve naturel d'entrer tous les jours et à toute heure par ses questions et ses conseils dans les pensées, les sentiments, les actions de ses proches, où rien n'est clos ni réservé, où toute âme est à jour, ouverte par cent mille percées à la curiosité et à la sympathie des siens.

Les Anglais s'en étonnent; S..., à ce propos, admire beaucoup notre sociabilité, notre bon caractère ; il a vu souvent en France deux et trois ménages ensemble sous le même toit et à la même table, pendant six mois à la campagne, parfois toute l'année à la campagne et à la ville, tantôt deux frères mariés, tantôt les parents avec leur gendre et leur fille, ou avec leur fils et leur bru ; rien de plus rare en Angleterre. Les caractères se heurteraient ; chaque ménage a besoin d'avoir son indépendance comme son logis. Nous nous fondons, nous mettons tout en commun; peureux, même quand ils vivent ensemble, ils se distinguent, ils se cantonnent. Le moi (self) est plus fort ; chacun d'eux garde une portion de soi-même, un coin propre et personnel, une sorte d'enclos interdit, fermé, respecté par tous, même par le frère et le père, même par la sœur, même par la mère ; y entrer serait une intrusion; nul n'y pénètre, sauf peut-être la personne aimée d'amour , le mari , la femme, à qui on engage toute sa vie. — Ce cercle réservé est plus ou moins grand selon les personnes. Il comprend tantôt les affaires, les questions d'argent et d'ambition, tantôt certains sentiments profonds, une espérance, un chagrin d'amour, un deuil ancien et prolongé, tantôt des idées intimes et de haute portée, par exemple des croyances religieuses ; parfois enfin il embrasse tout; alors le personnage est muet et n'aime pas qu'on lui parle. Mais, dans tous les cas, la ligne qu'il a tracée autour de lui demeure intacte ; il n'en sort point par des expansions. Si on la dépasse, c'est par une indiscrétion qui le blesse au vif; ses proches s'en abstiennent comme d'une violation de domicile. Partant, un père, une mère est bien moins que chez nous au courant des sen-

MŒURS ET INTERIEURS. 123

timents de sa fille, des affaires ou des plaisirs de son fils.

Pour rendre cela sensible , il faudrait un trop long détail; je ne citerai qu'un trait. En France, un fils dit

) ut à sa mère, même ses maîtresses; l'usage est ancien.

I adame de Sévigné recevait de son fils des confidences îu'elle contait à sa fille, confidences bien scabreuses, jjien précises, et qu'elle ne sauvait que par sa verve, sa gaieté, sa merveilleuse légèreté de main. Encore aujourd'hui, sans remonter si loin, bien des jeunes gens font à leurs mères des aveux semblables, ou du moins leur indiquent, leur laissent soupçonner une bonne fortune. Elles ne s'en scandalisent point, elles sont trop heureuses d'être confidentes, presque camarades. Elles grondent un peu, sourient à demi, et, levant le doigt, renvoient le mauvais sujet en lui disant de prendre garde. — B... juge que cela est impossible en Angleterre ; le fils n'oserait, la mère serait choquée ou révoltée. De même pour le reste ; ils ignorent ces conversations infinies , ces épanchements complets , où la différence d'âge compense la différence de sexe, où le tils, qui entre dans le monde, trouve dans sa mère, qui se détache du monde, son guide le plus fin et son plus parfait ami.

Ces habitudes de réserve conduisent à une sorte ae stoïcisme. Même avec les siens, on ne s'abandonne pas, on se contient. Dans une famille qui a perdu un parent très-proche, un père, un fils, jamais de cris ni d'explosion. Dès le lendemain, tout le monde descend, se met à table, à l'heure et avec les façons ordinaires ; seulement on cause un peu moins que de coutume ; on a beau avoir du chagrin, on est tenu de remplir son emploi,

424 CHAPITRE TROISItlME.

quel qu'il soit, aussi bien et aussi consciencieuseraenl que la veille. Quand la reine, après la mort du prince Albert, se confina dans la solitude et parut renoncer aux réceptions et autres occupations de sa place, les journaux, ayant laissé écouler plusieurs mois, commencèrent à la blâmer, et lui déclarèrent qu'un deuil privé m dispense personne de ses obligations publiques. Un écrivain de la National Review loue Eugénie de Guérin, .^i pure et si triste; mais, selon lui, elle a tort de laisser voir sa tristesse, et même d'être triste. « Une Anglaise, d'esprit droit et sain, jugerait que la gaieté (cheevfulness) est par elle-même un devoir, et s'abstiendrait d'exprimer du dégoût pour la vie. » — J'ai mal traduit ce mot cheerfulness, faute de pouvoir le traduire ; il désigne le contraire de l'abattement, une sorte de sérénité souriante. — Nulle part ce sentiment n'est plus noble, plus touchant à voir que sur le visage des dames âgées. Une d'elles, au lit depuis dix ans, était encore bienveillante et tranquille ; on lui apportait les entants le soir et le matin, elle connaissait et guidait le détail de toute leur journée, se faisait rendre compte de tout le ménage, travaillait à de petits ouvrages, lisait, priait, n'était jamais oisive un instant; l'ennui n'avait pas mis un pli à son front. — Une autre, de soixante-quinze ans, bisaïeule, avait le sourire paisible et le tentuni d'une religieuse. — Deux d'entre elles sont restées dans mon souvenir comme un beau tableau hollandais. C'était à la campagne, dans un haut salon tendu de blanc et de gris perle; la teinte claire était adoucie par les ombres du soir. La large fenêtre centrale bombait au-dessus d'un parterre, et, à travers son vitrage de carreaux luisants, on voyait des verdures. Sur une chaise, auprès du jour,

MŒURS ET ISTÉRIEDRS. 19

une jeune fille belle, intelligente et froide lisait gravement un petit traité religieux. Au milieu, deux vieilles dames, devant une table à thé, entretenaient leur hôte. Figures à grands traits, sereines, décidées, même com mandantes ; en ce point seul, elles dilîéraient des por traits flamands. Pour costume, des robes de soie noir à larges plis, des dentelles au col et au poignets, de riches bonnets de gaze pendante, des broderies blanches au corsage, comme dans les figures de Mierevelt ; la nuance de roideur et d'opulence qui déplaît dans l'ajustement des femmes jeunes allait bien à leur âge et à leur sérieux. Partout les signes d'une ample aisance, d'une position incontestée, d'un esprit équilibré, d'une âme saine, d'une vie digne. — L'une qui a soixante-dix ans, et parait en avoir cinquante, ne s'est point mariée; par ses relations de famille, elle a connu et fréquenté les esprits les plus distingués de France et d'Angleterre ; pendant la saison, elle est en visite chez des amis; au logis, elle lit. Dickeus et les modernes^ Im paraissent bas et agités; clic goûté davantage les écrivains qui ont de l'élévation et de la tenue, M. Guizot, M. Mignet,fiallam,Macaulay, celui-ci un péîT moins^^que^ les précédents, Arnold, M. StârîTéy, d'autres encore qui écrivent sur la morale et la religion en libéraux respectueux ; de même en France, dans la haute bourgeoisie, au dix-septième siècle, les femmes lisaient Du Guet et Nicole. — La seconde a quatre fils élablis à l'étranger, la plupart consuls ou chargés d'affaires, l'un en Afrique, l'autre en Turquie, l'autre en Suède; de deux ans en deux ans, chacun d*eux vient passer quinze jours avec elle. Elle ne s'attriste pas d'être seule et si loin d'eux ; elle est contente, comme une mère romaine, de les savoir tous

t<dans une position si honorable et si utile à leur pays.» Dans tout ceci, je crois, deux choses sont visibles : Tune est l'énergie native et acquise, la force de caractère par laquelle l'homme se maîtrise, se tient toujours en bride, se suffit, se hasarde et résiste au malheur, au chagrin, au découragement ; l'autre est l'institutiond'une hiérarchie qui, même dans la vie privée, met l'inégalité, la subordination, l'autorité et l'ordre. — Mais toute médaille a son revers. Autant que j'en puis juger, ce carac> tère et ce régime produisent beaucoup de tyrans, de butors, de muets, d'opprimés et d'excentriques. Un ^ certain norn^b^re d^térieur s ressemblent à celui dëlëT \/i famille Harlowe, dans Richaolson ; mais là-dessus la bouche d'un observateur est close. Je renvoie le lecteur aux peintures d'Eliot, de Dickens et de- Jlhac^eray^, voyez notamment dans Thackeray les portraits de lord Steyne, de Barnes Newcome, ÏÏêTady Kew, du vieil Osborne et de la belle-mère de Clive Newcome.

Il n'est pas facile de faire causer un Anglais sur les amours irrégulières ; pour beaucoup d'entre eux, c'est un livre scellé dont la seule mention est choquante, el chez eux l'écriture est encore plus discrète que la parole. On sait combien leurs romans sont réservés ; il n'y en a pas qui ne puissent être lus par les jeunes filles. S'ils amènent sur la scène une femme qui se conduit mal, c'est pour l'-ftn retirer vite, avec un geste de

MŒURS ET INTÉRIEURS. . Itt

mépris ou de dégoût ; il semble alors qu'ils marchent sur des charbons ardents ; ils esquivent le détail scabreux ou le rejettent dans Fombre, à dislance. Chez eux, une coquine n'est jamais attrayante, et toujours elle est repoussante. Thackerav, dans Fa?ii% Fair, a osé mettre une intrigante "âûTpremier rang; comparez sa désagréable Rebecca Sharp à madame Marneffe de Balzac. Dans Pendennis, il esquisse une séduction de grisette ; mais la séduction n'aboutit pas, et l'histoire de la petite Fanny semble écrite par un clergyman. A cet égard, ils sont tous un peu clergymen et prudes. — Si on portait la question au tribunal d'un naturaliste, il dirait sans doute que les races diffèrent du tout au tout, l'une ayant la pudeur du chieii, l'autre celle de l'éléphant, et la seconde cachant tout ce que la première affiche. Par suite, notre étalage exagère et leur réserve atténue ; il faut défalquer de ce que nous disons et ajouter à ce qu'ils disent.

Néanmoins, après divers entretiens et beaucoup d'observations, je leur crois plus de retenue qu'à nous. On en donne les raisons suivantes :

L'éveil des sens est tardif; Tacite l'avait déjà remarqué \ A cet égard, et d'une façon générale, l'homme du Nord est moins précoce que celui du Midi ; ceci est un trait de la race, un des caraclères originels qui opposent le Germain au Latin. De nos jours encore, à léna, à Leipzig, à Halle, à Bonn, beaucoup d'étudiants auj universités s'associent pour faire vœu de continence.

Les timides sont très-nombreux, et sur cet article presque tous sont timides,

* Sera juvenum Venu9,

Ils travaillent beaucoup et la concurrence les aiguillonne ; il s'agit de s'ouvrir une carrière ; comme le con- ' ortable est très-coûteux et qu'il faut gagner beaucoup d'argent, l'esprit est tout tendu ; l'imagination n'a pas de loisir.

Les exercices physiques sont un dérivatif; pour se reposer du travail, ils rament, patinent, jouent au cricket, montent à cheval, voyagent, vont chasser dans les Highlands ou à Tétranger, faire des ascensions et des excursions ; un jeune homme , riche et oisif, ne passe guère que trois mois à Londres, et les tentations de Londres sont bien moins séduisantes que celles de Paris.

L'opinion est moins tolérante que chez nous, et on la craint fort.

La plupart gardent tard oujusqu'au bout leurs croyances religieuses, ce qui est un frein faible, mais pourtant un frein.

De bonne heure l'Anglais songe au mariage, bâtit en imagination son petit roman de cœur et de félicité domestique. Toute la littérature contemporaine, prose et vers, l'entretient dans cette idée, qui, ayant pris racine, exclut l'idée contraire. Car, si le rêve pur et charmant ne supprime pas la brutalité, il découronne la galanterie. Celle-ci retombe tout de suite au niveau des amusements ordinaires , assez bas ; on se dit : « Il y a mieux, » et désormais elle perd son plus vif attrait, la chance d'être confondue avec le bonheur suprême.

La grisette, la lorelte, la petite femme amusante ei sémillante est une espèce rare. 11 ne reste guère que la fille des rues, qui sent le gin, rebute ou fait pitié.

D'autre part, comme on l'a vu, les femmes mariées

MŒURS ET INTÉRIEURS. i29

^iont presque toutes fidèles. B... prétend qu'il y a des exceptions dans la très-haute classe, des aventures comme celles de lady Adelina dans le Don Juan de lord Byron, à la campagne, avec un secret et des précautions infinies. — Mais c'est chez les shopkeepers aisés ^boutiquiers), que les accidents sont le plus fréquents^ parce que la femme est oisive. N'ayant pas, comme en France, la ressource du théâtre et des yisites, ni , comme les femmes de gentlemen, celle du patronage et des leçons aux pauvres, placées au-dessus du besoin, ne mettant Jamais la main à la cuisine et à la couture, elles sèchent sur pied ; par ce grand vide de l'ennui, la porte est ouverte aux séductions. L'amant est le plus souvent un homme du monde, un gentleman riche qui achète chez elles. — Au reste, sauf pour quelques profligateSy la situation est déplaisante. Un Anglais à l'état d'adultère est malheureux ; sa conscience le tourmente au plus beau moment.

Quant aux maîtresses libres {kept women), on les ca» che. A cet égard, la réserve est extrême , obligatoire. Un jeune homme qu'on me cite était en barque sur la Tamise avec sa maîtresse et la menait dîner. Passe un bateau à vapeur, oii il aperçoit le fiancé de sa sœur*, de honte et d'émotion, il refuse de continuer la partie et rame à terre; cependant il n'avait pas été vu. — W... a beaucoup voyagé ; je cause familièrement avec lui de puis quinze jours ; il a vingt-huit ans, et je suis sûr qu' i i est sincère ; pourtant, quand j'ai voulu le faire parler sur le monde excentrique, il a paru embarrassé, mal à l'aise. Il déclare qu'il ne sait rien de ce monde ni des jeunes gens irréguliers, qu'il n'a pas de commerce avec eux, qu'on est très-tenu à Londres par les devoirs de ro-

130 CHAIITRE TROISIÈME.

fession, de famille, par les exercices physiques, le cricket, l'équilation, le métier de volontaire. Un Français de son âge et qui, comme lui, aurait vu les deux mondes, serait dénoué jusqu'à en être désossé. — B... rencontre aux eaux un clergyman avec une jeune femme, jolie çt décente, se lie avec eux, et veut les présenter à sa femme. F^e clergyman esquive l'offre pendant quelques jours, puis, à la fin, lui demande une conversation particulière , lui avoue que cette jeune femme est une yoveruess, sa maîtresse ; cet aveu fait, il se retire; jusque dans sa faute, il gardait son respect pour le mariage. — Ceux des jeunes gens riches qui ont une maîtresse :ia mettent dans une maison hors de Londres ; ils y vont J le dimanche pour revenir le lundi. Même dans ses irrégularités, l'Anglais aime le foyer, le home : il veut une femme qui soit à lui, à lui seul, et pas publiquement ; 8a « petite maison » est une sorte de ménage. Le plus souvent sa maîtresse est une fille de fermier \ une gouvernante ; celles-ci, nées de pasteurs pauvres, souvent bien élevées et jolies, solitaires dans un intérieur étranger, où elles sont demi-domestiques et demi-convives, sont exposées à d'étranges tentations. — Beaucoup de ces unions durent longtemps, et quelques-unes toute l.j vie. — Parfois, après une longue connaissance, Pâmant vous invite à dîner : <t Venez chez my little girl, elle est tout à fait une lady, » Vous trouvez une personne occupée de son intérieur, décente, de bonne tenue ; vous devez parler comme si vous étiez chez une vraie dame ; un mot leste la choquerait ; elle ne se fait pas gamin, garçon, camarade comme à Paris. — S..., A.

' Voy. l'exemple d'une séduction de ce genre dans Adam Bede, par ËlioU

qui a vécu chez nous, prétend que, pour un de ces ménages irréguliers en Angleterre, il y en a trois en France.

Très peu deiorettes; cette espèce qui, dans les derniers temps, a pullulé et s*est si fort étalée à Paris, n*est qu'une mince colonie à Londres ; je parle de celles qui ont un salon, une voiture, qu'on voit au bois, dont les petits journaux rapportent les faits et gestes, et qu'on peut comparer aux hétaïres d'Athènes, aux cortigiane, du seizième siècle. Il y en a cependant, c'est une importation continentale. A Hyde-Park, j'en ai vu trois m quatre très- affichées, que l'on montrait au doigt, et que l'insolence grossière de leur toilette désignait assez. — Un de mes amis est allé chez Tune de celles qui tiennent le haut du pavé. Elle reçoit des lords et les fait jouer aux caries. Ceux-ci fument chez elle, et croisent leurs jambes, ce qu'ils font assez gauchement. L'entrain, la malice, la gaieté pétillante et mousseuse seraient des ingrédients nécessaires pour assaisonner une pareille soirée; mais ici ils manquent. -^— B... ajoute en riant : « Ma première visite m'a coûté une guinée en billets de concerts ; j'ai trouvé cette manière de m'instruire trop coûteuse pour un simple esquire, et j'ai envoyé ma carte à la dame avec un sonnet et P. P. C. au bas. » — Quelques-unes sont d'admirables écuyères. — Mais toutes ensemble ne suffisent pas à faire un demi-monde rival de l'autre ; le fossé qui sépare la vertu de la débauche est ici profond et abrupt ; il n'a pas d'escalier comme en France. De même dans leur religion : d'un côté le paradis, de l'autre l'enfer ; point de station moyenne, de purgatoire.

Jl ne reste donc qu'une issue au tempérament, la plus simple et la plus grossière. Brillât-Savarin disait : « L'animal se repaît, l'homme mange, le gourmet seul

sait manger. » Très-certainement en ceci comme dans leur cuisine, ils ignorent les préceptes de Brillât-Savarin. Le jour, dans le Strand et dans Haymarket, quantité de boutiques et de maisons à peu près convenables présentent cet écriteau : Beds to let. Le soir, aux mômes endroits et ailleurs, quantité de figures qui entrent el sortent ont le type, la tournure et la gravité anglaises. Homme mûr ou jeune homme de condition respectable, ce soir-là le promeneur est censé en voyage ou au club. Il ne s'affiche pas, il n'offre pas son bras ; son expédition est secrète et anonyme ; elle n'est qu'un débordement de la brute que chacun de nous porte en soi. — Deux gros négociants qu'on me cite viennent dernièrement dans une grande ville, débarquent en un certain endroit chacun avec quarante livres sterling, s'y enferment, n'en sortent ni jour ni nuit, et s'occupent à boire dans les intervalles; c'est ce que les matelots arrivant au port appellent tirer une bordée. Dans leurs familles, on les croyait à *la campagne. Au bout de huit jours, on les avertit que leurs quatre-vingts livres sont mangées, et ils repartent. ^^Dans cette race, les appétits sont violents et redoutables ; voyei au siècle dernier leur libre peinture dans les romans de Fielding et de SmoUett, et au dix-septième siècle leur scandaleuse éruption dans le carnaval de la Restauration. L'opinion, la religion, la conscience ne soqt pas de trop pour les brider. Contre ce Caliban ils ont besoin de toutes leurs forces ; car il est bien plus sauvage et laid que le satyre jovial et gai de France ou d'Italie. Ils ont. donc raison de pousser la sévérité jusqu'à la pruderie ; plus l'inondation est malfaisante, plus il faut surveiller et fortifier les dig^'^es. — Celles qu'elle entraine roulent dans

la bouc jusqn'en des bas-fonds dont nous n'avons pas Tidée ; on en trouvera des exemples dans h Miss Williams ^ de SmoUett, dans rHomme de sentiment, ûe Mackensie^ dans les Mémoires d^îiïeri. Aufourd^hui, un romancier n'osSïait tôucEër, même du bout des doigts, des vérités si crues. J'en ai su quelques-unes, mais il vaut mieux ne pas les écrire; on aurait beau altérer les circonstances, on court toujours le risque d'atteindre une famille. Parfois un cocher, un laquais, comme dans le cas d'Alfieri^ joue le premier rôle. En ce cas, on expédie les gens en Australie, et la famille va se cacher à Londres ou à Pétranger. — Songez que les jeunes filles sont libres et tenues de se garder elles mêmes, que souvent elles sont sans dot , et obligées de se marier elles-mêmes. Que d'occasions de glisser, et que le frein intérieur ou extérieur a besoin d'être fort pour les retenir! — Telle, fille d'un clergyman, monte à cheval tous les jours avec le jeune squire du pays, se promène à pied avec lui, et commence à faire parler d'elle; ja^irtogow^ l'art de pêcher au mari n'est pas^rare; Thackeray l'a décrit dans Fggtlt/ FaifTA ce jeu, on donne bien des prises sur soi, et il faut avoir beaucoup de sang- froid pour ne pas les donner toutes. — Dans la middle classy intermédiaire entre les gentlemen et les gens occupés de travaux manuels, mainte jeune fille s'accorde des libertés singulières ; par exemple, elle va trouver chez lui le jeune liomme qu'elle préfère. Sur ce point, j'ai su, d'original, des détails scabreux, et qui n'ont point leur contre-partie en France. Sans doute, chez nous, les jeunes filles de la petite bourgeoisie sont plus surveillées, mais aussi elles sont plus intactes. — On fait tant de choses pour trouver un mari ! Souvent dans lesjournaux il y a des annonces à

cet elTct ; si le lecteur veut se porter comme prétendant, il demande au préalable une photographie en toilette de soirée (full dress) ; celle-ci est déposée au bureau de 1 éditeur. Deux jeunes gens de nos amis, à Manchester, iirent insérer une note de ce genre ; ils déclaraient leurs dispositions matrimoniales, et priaient les dames de passer à telle heure devant un certain café. Us eurent soin de se mettre dans un autre café en face, et, à l'heure dite, trois personnes assez jolies, décentes, passèrent, repassèrent et vinrent enfin s'arrêter d'une façon significative devant la porte indiquée. — En ce pays et dans cette classe, une femme, pour subsister, a besom d'un homme ; son travail personnel ne lui suffit pas ; mettez ensemble cette misère de la femme et la brutalité de l'homme ; vous comprendrez le lamentable défilé de Haymarket. — Mes amis anglais avouent qu'à Londres, le nombre de ces pauvres filles est énorme. Elles s'abandonnent elles-mêmes, et ne font plus d'efforts pour remonter ; elles n'ont pas le ressort de caractère et d'esprit, les inventions, les expédients d'une Française. Elles ne savent pas épargner, acheter ou se faire donner un petit établissement, devenir ringères, modistes, marchandes à la toilette, comme à Paris. Elles ont conscience de leur dégradation ; elles se considèrent comme perdues, mangent au jour le jour ce qu'elles gagnent, finissent par boire, et meurent à l'hôpital. — Je ne sais pourquoi, mais, en considérant cette belle société, toujours, par delà la tête humaine et le buste florissant, j'arrive à toucher la croupe bestiale et fangeuse.

Page 1