CHAPITRE IV
Voyage à Harrow-on-thje-Iliîl , j'ai vu aussi Eton llarrow, Eton, Rugby sont les [)rincipaux établissements d'instruction secondaire et correspondent à peu près à nos grands lycées; environ 800 élèves à Eton, et 500 dans chacun des autres, de treize à dix-huit ans. Mais, entre ces deux écoles et nos lycées, la différence est énorme, et nulle comparaison ne fait mieux ressortir le contraste des deux peuples*. On médit que je puis prendre Harrow comme spécimen.
C'est un établissement libre, privé, non subventionné par l'État, fondé jadis par un legs, et, par conséquent, pourvu d'un domaine et d'un revenu héréditaires. Paribis, le revenu de ce domaine est très-grand; à Harrow
* Lire sur cette question l'admirable rapport de MM. Deraogeot et Montucci, intitulé : de l'Enseignement secondaire en Angleterre et en tco$*e, in-4*, i868.
il est petit (1,100 livres sterling). Grand ou petit, il est administré par un conseil de tidéicoramissaires qui se recrutent par élection. Ici ils sont sis, grands seigneurs et propriétaires du voisinage, qui ont autorité pour les changements considérables et pour le choix du head master. Mais la principale pièce de la machine est la société des professeurs maîtres de pension ; chacun d'eux fait un cours (grec, latin, français, mathématiques, etc.), et, en outre, loge et nourrit chez soi de dix à trente pensionnaires. — Quand il n'en a qu'une dizaine, il les fait manger à sa table, avec sa famille ; parfois, s'ils sont plus nombreux, ils mangent à deux tables présidées par des dames de la maison. — Ordinairement, ils sont deux dans une chambre ; les plus grands ont une chambre entière. — Ainsi, l'enfant transplanté dans l'école y retrouve une image de la maison paternelle, d'autant plus qu'en Angleterre les familles sont nombreuses. Il a son logis, il dîne à trois pas d'une dame, il est une personne parmi des personnes ; il vit dans un milieu naturel et complet, et n'est pas, comme chez nous, soumis à un communisme de caserne.
Autre différence : chez nous, un lycée est une grande boîte de pierres oii l'on entre par un seul trou muni d'une grille et d'un portier ; à l'intérieur sont quelques cours semblables à des préaux, parfois une pauvre rangée d'arbres, en revanche beaucoup de murs. Comme la boite est toujours dans une grande ville, le jeune homme qui dépasse la grille ne trouve, au delà comme en deçà, que du plâtre et des moellons. — Ici, l'école est dans une petite ville, avec cent issues libres sur la cam pagne. A Econ, autour de la vieille cour centrale, je voyais les roses, les lierres, les chèvrefeuilles monter
partout le long des bâtiments ; au delà, sont de riches prairies où des ormes monstrueux étendent leurs branches séculaires ; près d'eux, une rivière verte et luisante; sur les eaux, des cygnes; dans les îles, des bœufs qui ruminent; le courant tourne et s'enfonce à l'horizon dans les feuillages. — A Harrow, le paysage est moins gracieux ; mais la verdure et le grand air ne manquent pas; une prairie de cinq ou six hectares appartient à l'école, et fournit un emplacement au jeu de cricket. Je rencontre les petits en veste noire, les grands en habit noir, tous coiffés du petit chapeau de paille, non-seulement dans la ville, mais hors de la ville, le long des haies, au bord de l'étang : on voit à leurs brodequins boueux qu'ils sont toujours sur les routes et dans les prés humides.— Ainsi, l'adolescence se passe chez nous sous une cloche artificielle, à travers laquelle suinte l'atmosphère morale et physique d'une capitale; chez eux, à l'air libre, sans séquestre d'aucune sorte, dans la fréquentation constante des champs, des eaux et des bois. Or c'est un grand point pour le corps, l'imagination, l'esprit et le caractère que de se développer dans un milieu sain, calme et contorme aux sourdes exigences de leurs instincts.
Au total, la nature humaine est ici plus respectée et plus intacte. Sous cette éducation, les enfants ressemblent aux arbres d'un jardin anglais; sous la nôtre, aux charmilles tondues et aUgnées de Versailles. — Par exemple, ici, les enfants sont presque aussi libres que des étudiants ; ils sont tenus d'assister aux classes, aux répétitions, au dîner, et de rentrer le soir à une heure fixée, rien de plus ; le resle de la journée leur appartient; à eux de l'employer à leur guise. La seule charge
qui pèse sur ces heures libres est l'obligation de faire le devoir prescrit ; mais ils peuvent le faire où ils veulent et quand ils veulent ; ils travaillent chez eux ou ailleurs. J*en vois qui étudient chez le libraire, d'autres lisent assis sur une balustrade. Ils suivent leur goût, errent où il leur plaît. On les voit dans les rues, chez le pâtissier, chez le marchand de saucisses; ils vont courir dans la campagne, pêcher, patiner, se baigner, dénicher des nids. Ils sont maîtres de leur temps et aussi de leur argent, se donnent des goûters, achètent pour orner leur chambre. Il paraît que, s'ils font des dettes, on vend aux enchères leur petit mobilier privé*. — Initiative et responsabilité ; il est curieux de voir des bambins de douze ans élevés jusqu'à la dignité d'hommes.
Huit heures de travail par jour, au maximum ; le plus souvent, six ou sept ; chez nous onze, ce qui est déraisonnable. L'adolescent a besoin de mouvement physique ; il est contre nature de l'obliger à être un pur cerveau, un cul-de-jatte sédentaire. Ici les jeux athlétiques, la paume, le ballon, la course, le canoiage, et surtout le cricket, occupent tous les jours une partie de la journée ; en outre, deux ou trois fois par semaine, les classes cessentà midi pour leur faire place. L'amour-propre s'en mêle ; chaque école veut l'emporter sur ses rivales et envoie au concours des rameurs et des joueurs soigneusement exercés et choisis. Harrow a battu Etonl'an dernier et espère vaincre encore cette année. Aujourd'hui, onze des plus grands et des plus adroits souticnrcnt l'honneur de l'école contre onze joueurs venus de Londres; deux porte-drapeaux, l'étendard à la main,
Voy. sur toos les détails de leur ne, Tom Brown's Sc/iool- Days
marquent les limites ; des centaines de jeunes gens sont sur les flancs, à distance, et applaudissent aux coups heureux. L'affaire est sérieuse : les adversaires appartiennent à un club célèbre de cricketers^ tous d'une adresse, d'une force et d'un sang-froid admirables ; les jeunes gens ont le droit de se passionner pour un exercice que des hommes faits prennent pour principal objet de leur vie. — Effectivement, il y a dans ce pays des gentlemen dont l'ambition et le régime sont ceux d'un athlète grec ; ils s'imposent une nourriture particulière, jIs s'abstiennent de tout excès de table et de boisson ; ils se font des muscles et se soumettent à un savant système d'entraînement. Une fois préparés, ils vont disputer le prix du canotage ou du cricket dans tous les grands jeux de l'Angleterre, même au delà, en Amérique. On me cite une bande de onze cricketers qui, à cet effet, sont allés en Australie, comme autrefois les athlètes du Pont ou de Marseille allaient à Olympie. — Rien d'étonnant si les adolescents se prennent d'enthousiasme pour des jeux si autorisés ; le chef des onze au cricket, le capitaine des huit rameurs est dans l'école un personnage plus important que le premier scholar (humaniste) de la classe.
Voilà déjà des germes d'association, un apprentissage du commandement et de l'obéissance, puisque chaque bande qui joue au cricket accepte une discipline et se donne un chef. — Mais le principe s'applique bien plus largement encore ; enfants et jeunes gens forment ensemble un corps organisé, une sorte de petit État distinct qui a ses chefs et ses lois. Ces chefs sont les élèves de la plus haute classe (sixth fonn), plus spécialement les quinze premiers élèves de l'école (monitors)^ et,
dans chaque pension, le premier élève. Ils maintiennent Tordre, font exécuter le règlement, et, en général, tiennent la place de nos maîtres d'études. Ils empêchent les forts de brutaliser les faibles, sont arbitres des disputes, interviennent lorsqu'un enfant s'est fait quelque mauvaise affaire avec un villageois ou un boutiquier, punissent les délinquants. Bref, ici, les élèves sont gour vernés parles élèves, et chacun, après avoir subi l'autorité, l'exerce à son tour. Pendant la dernière année, il est enrôlé du côté dé la règle, il la fait prévaloir, il en sent l'utilité, il l'adopte de cœur au lieu de regimber contre elle, ce que ne manque pas de faire un écolier français. — Partant, (juand il sort de l'école et qu'il entre dans la vie, il est moins disposé à trouver la règle absurde et l'autorité ridicule ; il conçoit la liberté et la subordination ; il est plus près de comprendre les conditions d'une société, les droits et les devoirs d'un citoyen. — Outre cette préparation générale, il en aune particulière. Les grands forment entre eux des debating societies, où ils discutent des questions de morale et de politique ; le principal de Pécole n'en est que le président honoraire. Après que les jeunes orateurs ont parlé, les assistants votent ; un procès-verbal résume les arguments et le débat ; c'est un parlement en miniature. — En outre, trois des plus âgés publient une revue, le Triumvirat. Leur but « est d'éveiller dans leurs camarades des idées un peu plus larges de patriotisme, et de les intéresser aux affaires du pays. » Ils sont de l'opposition conservatrice, raisonnent sur l'alliance française, sur les élections, sur le droit électoral. Quelques lieux communs et un peu d'enflure; mais le bon sens ne manque point ; par exemple, à propos du droit de suf-
frage qu'ils veulent élargir, mais seulement jusqu'à un certain point, ils font appel à l'expérience de leur jeune lecteur; celui-ci en vacances, à la campagne, a pu voir que les villageois, les boutiquiers de la classe proposée sont assez intelligents et instruits pour bien voter ; ainsi l'argument est pratique, tiré des faits, et non d'une théorie pompeuse. — Je viens de lire un numéro de cette revue; certainement nos élèves de rhétorique n'ont pas à beaucoup près ce degré de culture et d'information politiques. — Ajoutons encore un trait; tous, ou presque tous, sont religieux ^ ils seraient choqués d'une parole irrévérencieuse ; ils chantent sérieusement à la chapelle. Depuis Arnold, le but de l'éducation est de faire d'eux des gentlemen chrétiens; la plupart pratiquent, reçoivent la communion, et d'eux-mêmes font leur prière le soir. Ainsi, quand ils entrent dans le monde, ils sont les défenseurs et non les adversaires du grand établissement ecclésiastique, de la religion nationale.
De tous côtés j'arrive à la même conclusion : il n'y a pas en Angleterre de séparation profonde entre la vie de l'enfant et celle de Phomme fait ; l'école et la société sont de plain-pied, sans mur ou fossé intermédiaire ; l'une conduit et prépare à l'autre. L'adolescent ne sort pas comme chez nous d'une serre à compartiments, d'un régime exceptionnel, d'une atmosphère spéciale. Il n'est pas troublé, désorienté par le changement d'air; non-seulement il a cultivé son esprit, mais encore il a fait l'apprentissage de la vie ; non -seulement il a des idées, mais encore ses idées sont appropriées au monde qui le reçoit. En politique, en rehgion, il trouvée vingt ans des cadres tout prêts, auxquels ses goûts et
ses facultés se sont d'avance adaptés. De cette façon, il échappe plus aisément au scepticisme ; il est plus vite rangé; il tâtonne moins pour trouver l'emploi de ses forces. — Tous ceux que je vois en classe, dans les champs et dans les rues, ont l'air heallhy and active, décidés, énergiques. Evidemment, à mes yeux du moins, ils sont plus enfants et plus hommes : plus enfants, c'est-à-dire plus amateurs du jeu et moins disposés à dépasser les limites de leur âge ; plus hommes, c'est-à-dire plus libres, plus capables de se gouverner et d'agir. — Au contraire, l'écolier français, surtout l'interne de nos collèges, est ennuyé, ai^ri, affiné, précoce, trop précoce; il est en cage, et son imagination fermente. — A tous ces égards, et pour ce qui regarde la formation du caractère, l'éducation anglaise est meilleure; elle prépare mieux au monde et fait les âmes plus saines.
« Quand je formai le projet d'écrire mon livre, dit , l'auteur de Tom Brown^ j'essayai de me représenter le type le plus fréquent d'un petit garçon anglais de la classe moyenne supérieure, tel que mon expérience me l'avait montré; et je maintins fidèlement ce type d'un bout à l'autre de mon histoire, en tâchant seulement de donner un bon spécimen du genre. » Le livre ainsi conçu eut un succès énorme. Jeunes gens et hommes faits, tous se reconnaissaient dans la peinture, et nous pouvons nous en servir en admettant avec l'auteur que le portrait fut, sinon flatté, du moins bienveillant. — Ni Tom ni son père ne se soucient beaucoup de l'instruction proprement dite. « Quel avis final vais-je lui donner, se demande le père? Lui conseillerai-je de bien s'appliquer, et lui dirai-je qu'on l'envoie à l'école pour
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qu'il apprenne bien le latin et le grec? Non, on ne l'envoie pas à Fécole pour cela ; du moins ce n'est pas principalement pour cela. Je ne donnerais pas un fétu pour les particules grecques ou pour le digamma, sa mère non plus. Pourquoi donc est-ce qu'on l'envoie à l'école? Ma foi, c'est en partie parce qu'il a envie d'y aller. Qu'il devienne un brave Anglais, utile, serviable, véridique, un gentleman, un chrétien, c'est tout ce que je désire.» — Et quaud Tom, après quelques années, se demande ce qu'il est venu faire à l'école, il se répond à luimême, après réflexion : « J'ai envie d'être le numéro 1 au cricket et au ballon, et à tous les autres jeux, et de savoir me servir de mes poings assez bien pour garantir ma tête contre les poings de tout autre homme, gentleman ou rustre. J'ai envie d'emporter d'ici assez de latin et de grec pour me soutenir à l'université convenablement. J'ai envie de laisser ici derrière moi la réputation d'un garçon qui n'a jamais brutalisé un petit ni tourné les talons devant un grand. » — Paroles remarquables et qui résument bien les sentiments ordinaires d'un père et d'un enfant anglais ; la science et la culture d'esprit sont en dernière ligne : le caractère, le cœur, le courage, la force et l'adresse du corps sont au premier rang. Une telle éducation fait des lutteurs au moral et au physique, avec tuus les avantages, mais aussi avec tous les inconvénients attachés à cette direction de l'âme et du corps.
Entre autres effets fâcheux, les instincts rudes se développent. « Les jeux viennent en premier rang, disait un maître d'Éton, les livres en second*. » L'enfant met
* Dcmop»^ et Montucci, p. 2S, ouTrage cité.
sa gloire, comme Tom Brown, à être bon athlète ; il passe trois, quatre, cinq heures par jour en exercices bruyants et violents. A la course (Hares-and-How}cls)y on patauge pendant des heures dans des champs labourés et dans des prés fangeux, on tombe dans la boue, on perd ses souliers, on se ramasse comme on peut. Au ballon (Foot ball)^ les groupes se précipitent les uns sur les autres ; l'enfant qui se trouve dessous porte le poids de toute la masse ; il y a des bras et des jambes luxés, des clavicules cassées. Au cricket, la grosse balle pesante est lancée avec tant de force que le joueur maladroit est renversé, s'il s'en laisse atteindre. Presque tous les jeux comportent habituellement des meurtrissures; on se fait glo^T« d'y être insensible, et, par une conséquence naturelle, on n'hésite pas plus à les infliger qu'à les subir. L'enfant devient combattant, boxeur : a Combattre avec ses poings, dit l'auteur de Tom Brown, est le procédé naturel et anglais des enfants anglais pour régler leurs querelles. » — Tous les hommes que j'ai rencontrés l'avaient employé à l'école, et il y est encore fréquent. — Cette sorte de duel a ses règles, son emplacement, son public, ses témoins. Chaque combattant a deux assistants qui lui épongent la figure et avancent le genou pour lui fournir un siège entre deux assauts; ces assauts se répètent et se prolongent parfois pendant une demi-heure. Le principe est qu'il faut continuer tant qu'on peut voir clair et se tenir sur ses jambes; à la fin de la bataille il y a des yeux pochés, des joues enflées et bleues, quelquefois un pouc« démis, ou une lèvre fendue.
Par malheur les institutions de Técole poussent dans \p, mêmp sens ; outre les pensums, les retenues et la
prison, on emploie les verges ; dans certaines écoles, il suffit que le nom de l'élève soit inscrit trois fois sur le registre des punitions, pour qu'on lui fasse mettre bas son pantalon. Ce matin, à Harrow, on en avait fouetté quatre (quatorze coups, pas jusqu'au sang). — C'est le principale qui, dans tous les collèges, revient cet office aimable; il n*y a guère de proviseurs en France qui vou • lussent accepter à ce prix cent ou cent cinquante mille francs de traitement. — En principe, le fouet est pour tous, même pour les plus grands ; mais il n'y a guère que les petits et les moyens qui le reçoivent. — Chose étrange, il n'est pas impopulaire; il y a cinquante ans, à Charterhouse, les élèves, apprenant qu'on voulait le remplacer par une amende, se révoltèrent aux cris de : « A bas l'amende, vive le touet ! » et le lendemain refirent connaissance avec leurs verges bien-aimées. Des professeurs avec qui j'ai causé trouvent que ce châtiment n'est pas humiliant, et qu'il développe dans l'enfant le courage stoïque ; selon eux, les coups sont la répression naturelle ; il suffit que l'opinion n'y attache pas de honte, et que le patient ne se sente pas insulté. Au-dessous du head-master, les grands préposés à la discipline ont droit d'employer le même châtiment; à cet effet, dans certaines écoles, ils portent une canne et en usent.
Ici il faut parler d'une institution choquante, le fagjing, ou obligation pour les petits d'être les domestiques des grands. Elle s'est modifiée, adoucie à Harrow à Rugby et dans quelques autres établissements ; mais en soi, elle demeure toujours mauvaise; car elle est une école de brutalité et pousse l'enfant anglais du côté où ii penche, vers tous les excès que comporte le tempé-
rament énergique, violent, tyrannique et dur. Une dame que nous connaissons et qui, à la vérité, est d'origine cirangère, n'a pu se résoudre à soumettre son fils au fagginçy et l'a mis dans un lycée de Paris. — D'après des enquêtes officielles*, les petits sont des valets et des esclaves. Chaque grand en a plusieurs qui sont tenus de faire ses commissions, de balayer sa chambre, de nettoyer ses chandehers, de faire rôtir son pain et son fromage, de l'éveiller à l'heure dite, d'assister à ses jeux, souvent pendant deux ou trois heures par jour, de courir après ses balles et de les lui rendre, d'être à ses ordres pendant tout le temps qu'il travaille, de subir ses caprices. « Au collège de Westminster, la vie d'un boursier de première année est une servitude si continue, qu'il lui est impossible de trouver le temps nécessaire pour les études. Je mets en fait, dit l'un des témoins, que du l*' janvier au 31 décembre, le jeune boursier n'a pas à lui un seul moment qui soit à l'abri d'une interruption. A trois heures et demie du matin, deux des plus jeunes, désignés à tour de rôle, se lèvent pour allumer le feu, faire chauffer l'eau, réveiller ceux des grands qui leur en ont donné Tordre. Souvent. l'ancien, réveillé à quatre heures, ne se lève qu'à sept heures et demi ; il faut alors l'avertir de demi-heure en demi-heure... Cette corvée revient pour chaque enfant deux ou trois fois par semaine. » — Ajoutez toutes celles de la journée, toutes celles du soir. « Les anciens aiment beaucoup le thé, il leur en faut trois fois par soirée, sans préjudice du café... Toutes les deux minutes,
-i>eniogeoi ei Moniucci, p. 4». ouviaiîc eu • ; et lom Broum'ê Sckool' Deys, 423 124, 149, lt7, M.
il lui faut remplir les bouilloires... » Un des témoins raconte que le samedi soir, jour de sortie à Westminster, quand son fils arrivait du collège, l'enfant était tellement accablé par la privation du sommeil, qu'il n'avait rien de plus pressé que d'aller dormir. — Poui maintenir une obéissance si ponctuelle et si minutieuse, le» grands emploient la terreur, a Les souiflets, les coups de pied nô sont pour eux qu'une gentillesse ordinaire, cela ne compte pas au nombre des punitions... Au premier degré des vraies punitions sont les souiflets systématiques; le patient doit laisser pendre ses bras le long de son corps et présenter sa tête à une douzaine de souiflets appliqués à droite et à gauche. » D'autres fois, il pose la paume de la main sur une table; avec le tranchant d'un couteau de bois, on frappe sur le dos de cette main, parfois jusqu'à y faire une entaille. » Vient ensuite la bastonnade, puis les deux espèces de « tannage. » L'enfant est frappé sur le gras de la jambe avec une raquette de paume, qui Técorche et fait couler son sang. 11 pose le pied sur un évier haut comme une table; l'exécuteur prend son élan à trois ou quatre pas en arrière et vient frapper à coups de pied sur la partie ainsi découverte. « J'ai entendu parler, dit le rapporteur, de deux ou trois cas où les enfants ont été si cruellement meurtris, qu'ils sont restés longtemps sans prendre part aux jeux et aux autres exercices. » — Tom Brown est berné dans une couverture, et on le lance si fort, qu'il va choquer le plafond. — Un jour, ayant refusé de vendre à des grands son billet de loterie, il est saisi, couché le long du foyer allumé, et rôti (à la lettre), tellement, qu'il est prêt de s'évanouir. La chose a eu lieu, le roman n'a fait que copier un fait authentique.
D'ailleurs, dans les vies de Cowper, de lord Byron, de sir RobertPeel, on en trouve d'aussi révoltantes. — Sans doute, les traits qu'on vient de citer sont les plus sombres, et, comme les Anglais sont persévérants en matière de réforme, le tableau tend à s'éclaircir. Mais, jîiême en supposant la réforme achevée, l'impression reste fâcheuse ; car, en somme, l'école ainsi conduite est une sorte de société primitive où la force règne presque sans contrôle, d'autant plus que, par point d'honneur, les opprimés ne veulent jamais dénoncer les oppresseurs. Le maître intervient aussi peu que possible; il n'est pas, comme chez nous, le représentant perpétuel de l'humanité et de la justice ; très-rarement et dans très-peu d'écoles, on en appelle à lui ou au conseil des grands. Les faibles sont livrés à eux-mêmes, ils n'ont qu'à pâtir et à patienter. Or quelle tentation pour un jeune homme vigoureux que la possession du pouvoir et le droit de frapper! 11 n'est pas bon de donner carrière aux instincts de domination et de brutalité. Toujours t usage conduit à l'abus ; on s'excite aux exigences par les exigences qu'on pratique, aux coups par les coups qu'on porte ; il ne faut jamais donner à l'homme l'occasion de devenir despote et bourreau. — Au total, l'éducation ainsi comprise n'est pas sans ressemblance avec ■3 elle des Lacédémoniens ; elle endurcit le corps et trempe \ e caractère ; mais, autant que je puis le conjecturer, elle boutit souvent à faire des sportmen et des butors.
Naturellement la culture de l'esprit doitsouffrh d'un areil régime. « En voyant* les jeunes gens prêts à
* Article du Musœum, 1867, par M. Farrar, professeur à Harrow, ciU
par Demogeot et Montucci.
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tout sacrifier pour le cricket, en les voyant y consacrer un nombre d'heures et un enthousiasme hors de toute proportion avec ce qu'ils donnent à leur travail, er voyant que leur esprit en est si complètement envahi qu'ils ne parlent, ne pensent et ne rêvent que cricket, il n'est pas étonnant de trouver beaucoup de gens qui attribuent à cette manie de muscularité la misérable pauvreté des résultats intellectuels que nous obtenons. » — Un vice inconnu chez nous, et qui tient à cette prédominance du physique sur le moral, c'est la gloutonnerie et surtout le goût du vin ; aussi l'une des fautes qui entraînent le fouet est l'ivresse ; plusieurs se bourrent de mangeaille, et on trouve parmi eux des ivrognes précoces.
L'enseignement n'est pas tel qu'il faudrait pour contre-balancer ces goûts grossiers. Il n'a rien d'attrayant ; il ne peut guère être considéré par les jeunes gens que comme une corvée ; il est très-peu littéraire et presque tout à fait technique. Ils'agitsurtout de bien savoir le grec et le latm, de pouvoir écrire correctement en vers et en prose dans les deux langues ; de fait, à force de mémoire et d'exercice, les plus forts y arrivent. — Sur un point, la connaissance et le maniement du grec, ils sont de beaucoup supérieurs aux élèves de nos lycées ; j'ai entre les mains un cahier de devoirs couronnés où des scènes de Shakspeare sont très-bien traduites en ïambiques grecs dans le style de Sophocle. — Mais sur les autres points, je les crois plus faibles. Leur latin, prose et vers, est moins élégant et moins pur que celui de nos bonnes compositions de rhétorique. Ils n'ont pas l'air de savoir véritablement l'histoire, ils racontent les légendes de Curtius et de Rcgulus comme des faits
authentiques. Ils dissertent sur la chevalerie et le moyen âge en généralités vagues, comme on le faisait dans notre vieille Université. Ils ne paraissent pas sentir les différences de mœurs, de sentiments, d'idées, de caractères qu*amène le cours des siècles. Ils ne semblent pas avoir lu, comme nos bons écoliers, les ouvrages d'un véritable historien, d'un Thierry, d'un Michelet, d'un Guizot. En général, ils ont peu d'idées; si on excepte les questions présentes et pratiques de politique comtemporaine, un élève de rhétorique dans un lycée de Paris en a davantage. Us ont lu beaucoup de textes classiques ; mais l'explication qu'on leur en donne est toute grammaticale et positive. On ne fait pas ressortir la beauté du morceau, les délicatesses du style, le pathétique de la situation ; on n'indique pas les procédés de l'écrivain, les caractères de son talent, la tournure de son esprit; tout cela semblerait vague. Le maître ne parle pas aux élèves comme un critique à des gens de goût; il n'essaye pas d'affiner leur tact littéraire ; il ne leur commente pas les grands écrivains de leur pays.
— De même en mathématiques* ; il en enseigne plutôt les formules que l'esprit ; le manuel de géométrie est toujours le texte d'Euclide appris par cœur et récité de même ; la raison et le raisonnement n'ont qu'une place secondaire. «Trop souvent cet enseignement ne tend qu'à former des hellénistes et des calculai eurs. »
— Au contraire, le jeune Français qui a dix-neuf ans, possède, s'il est intelligent et s'il s'est appliqué, une instruction générale, quantité d'idées ébauchées, quelques demi-idées personnelles, une préférence décidée
•Demogeotet Montucci. —Ibid., 119-121
pour tels auteurs et tel genre de style, des commencements de théories , des vues vagues sur le beau , sur l'histoire, sur la philosophie, tout au moins le sentiment qu'il y a là de vastes questions d'importance capitale et sur lesquelles il a besoin de se faire un avis, besoin d'autant plus vif qu'autour de lui le scepticisme est dans l'air, que, le plus souvent, il a perdu ses croyances religieuses, que nulle doctrine universellement imposée ou acceptée n'est là pour arrêter son esprit flottant, et que, s'il veut s'ancrer dans un port, il est obligé de chercher le port et de fabriquer rnnere. Ici, plusieurs Anglais distingués, que j'ai connus, considéraient leur éducation ^u collège et même de l'université comme une simple préparation, une gymnastique, un training de l'attention et de la mémoire, rien de plus. « Sortis de là, me disaient-ils, nous avons été obligé de refaire ou plutôt de faire notre éducation, d'acquérir par des lectures personnelles tout ce que nous pouvons savoir de philosophie, d'histoire, d'économie politique, de sciences naturelles, d'art, de littérature.» — On commence à remédier à ce défaut, à élargir aujourd'hui ce cercle; mais il est encore étroit, il a toujours pour centre Euclide et le vers saphique. Par suite, l'esprit, moins vite adulte, arrive plus lard aux vues d'ensemble.
Dernier détail et qui achève de marquer la différence des deux pays : en moyenne, la dépense d'un écolier à Harrovy est de deux cents livres sterling par an. Combien de pères chez nous pourraient mettre cinq mille francs par an, à l'éducation de leur fils? — En France, un fonctionnaire, un homme attaché à Tune des professions dites libérales gagne le plus souvent trois mille francs à
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trente ans, cinq mille francs à cinquante ; et, d'ordinaire, il n'a pour complément que le revenu d'un capital fort mince. Aussi, par compensation, l'entretien de son fils ne lui coûte que mille francs au collège, quatre cents francs au petit séminaire, et les bourses données par l'État sont nombreuses. On peut calculer, je crois, qu'une éducation classique coûte cinq fois moins cheren France qu'en Angleterre. — Ils reconnaissent euxmêmes qu'un de leurs vices nationaux est l'habitude de la dépense excessive. Dans l'instruction primaire, la subvention du parlement nefaitqu'assister 8500 écoles; la même subvention en entretiendrait 25,000 en France. Elle élèverait complètement 1,500,000 enfants français au lieu de 950,000 anglais. M. Arnold calcule « que les dépenses d'entretien et d'administration des écoles françaises sont, proportion gardée, le quart des écoles anglaises. » — A Oxford, oij je vais demain, et, en général dans les universités, B. . . me dit qu'en moyenne, un étudiant dépense trois cents livres sterling par an; cependant deux cents livres par an suffisent ; quelquesuns, à force d'économie, vivent avec cent livres. L'auteur de Tom Brown at Oxford cite un étudiant trèspauvre qui se tirait d'affaire avec soixante-quinze livres mais parce qu'il avait le logement gratis, et à condition d'être méprisé. Chez nous, un étudiant en médecine ou en droit qui aurait soixante-quinze livres (1875 fr.) et le logement, se trouverait fort à l'aise ; beaucoup d'entre eux n'ont que quinze cents francs, et il ne vient pas à l'idée du plus riche de dédaigner son camarade pauvre.
L'ÉDUCATIOR. 153
Me voici à Oxford, avec un fellow (agrégé) qui répond à toutes mes questions avec une extrême complaisance. Nous sommes dans un jardin plein de fleurs ; à côté, séparé par une muraille, est un beau potager; l'un et l'autre sont les dépendances de la maison d'un professeur ; on n'imagine pas une plus heureuse et plus poétique demeure pour un homme d'étude. Mais je reviendrai sur cela : je transcris tout de suite notre conversation.
Oxford est un assemblage de vingt-quatre collèges (1 ) ou fondations distinctes, indépendantes, ayant chacune en moyenne quinze mille livres sterling de rente; Magdalen-CoUege en a quarante mille et au delà. En outre, la ville contient une université de professeurs, qui sert de centre aux collèges.
Un collège se compose : 1" du directeur (head), 1000 à 3000 livres sterling par an; 2° de fellows (agrégés), 200 à 300 livres; 5° de tutors, sorte de répétiteurssurveillants, payés en partie sur les revenus du collège, en partie par les élèves, 400 à 500 livres; 4** de scholars, étudiants qui, par leur mérite, ont gagné des bourses, 20 à 120 livres; 5" d'étudiants proprement dits, payants, au nombre de quarante à quatre-vingts. — Le reste des revenus de l'établissement paye les domestiques, les cuisiniers, le portier, etc., et en outre les intendants administrateurs des biens (2).
L'Université est un corps de professeurs analogue à notre Collège de France ; un étudiant n'est pas oblige de suivre leurs cours. La |)lupart des professeurs ont de
(1) Voir les note* à la fin «la voluiuc. (2) id.
5 à 600 livres de traitement; deux ou trois chaires rapportent moins de 200 livres ; en revanche, une autre est de 1000 livres, et certains profes eurs de théologie en ont jusqu'à 1700; l'un d'eux, leregius, a 2300 livre ] sterl. ; quelquefois un canonicat, un doyennatdecathé drale est attaché à la chaire, et rapporte de 1000 à 3000 livres, outre la jouissance d'une grande maison et d'un jardin. — Mais ils sont obligés de vivre honorablement, d'exercer l'hospitalité, de contribuer dans toutes sortes de souscriptions, etc., en sorte que, comme les évéques et la plupart des hauts fonctionnaires publics, souvent ils dépensent tout leur traitement.
Environ' 1500 étudiants à Oxford, 1200 à Cambridge : il y en a aussi à Londres. Mais, en règle générale, ce haut complément d'études est pour Taristocratie, pour les riches, pour le petit nombre, d'abord parce qu'il coûte cher (200 à 300 livres par an, etla tentation de dépenser davantage est très-grande), ensuite parce qu'il est un luxe de l'intelligence (mathématiques pures, grec, latin) et retarde l'entrée des carrières fructueuses.
Les étudiants ont chacun deux ou trois chambres dans un collège, et forment ainsi des ruches. Ils sont obligés d'être à huit heures à la chapelle, à cinq heures au dîner dans la hall, d'être rentrés à neuf heures, et en général d'assister le matin à la conférence d'un fuior, et l'aprèsmidi à un cours. Les infractions sont notées et punies, surtout si elles se répètent. Rentrer après neuf heures constitue une faute; après minuit une faute grave; découcher, une faute très-grave. Les punitions sont dans certains collèges, une amende de cinq shillings à une livre ; dans d'autres, un pensum plus ou moins
long, plus souvent des réprimandes du directeur, des privations de sortie le soir, l'expulsion temporaire, et enfin l'expulsion définitive. — Ce détail est important; car on voit qu'ici l'écolier est plus libre et l'étudiant moins libre que chez nous. L'adolescent, en devenant jeune homme, ne passe pas d'une discipline claust raie à une indépendance complète ; le passage est ménagé. A l'école, il a déjà été pour beaucoup d'actions livré à lui-même ; à l'Université, il n'est pas tout à fait livré à lui-même. Une telle précaution est excellente ; contre les abus de la liberté, l'habitude de la liberté est une garantie morale et la surveillance une garantie physique. — Autre frein : Oxford et Cambridge sont de petites villes. Le jeune homme n'est pas, comme chez nous, jeté parmi les tentations d'une capitale, réduit à la vie sédentaire et cérébrale, sans le contrepoids nécessaire des exercices corporels, conduit à chercher les distractions au théâtre, au café, sur les boulevards, dans les excitations du monde, de la conversation et du plaisir. Point de débauche à Oxford ; les officiers de l'Université parcourent les rues après neuf heures, et peuvent entrer dans toute taverne ou maison publique. Les libertins vont à Londres ou dans les villages voisins; mon ami estimequ'unemoitiédes étudiants sont purs. Leur principal défaut est le goût du vin; il y a cinquante ans, l'ivrognerie était régnante ici comme dans toute la haute classe ; maintenant, ici comme dans toute la haute classe, elle est devenue rare. — Dernière circonstance favorable : l'étudiant, comme l'écolier, demeure bon protestant; il a de la religion, ou du moins du respect pour la religion. Sur cent jeunes gens qu'un de mes amis a eu l'occasion de consulter, deux seule-
ment se sont déclarés libres penseurs ; soixante-dix appartenaient au protestantisme libéral {Broad church) ^ les autres aux deux nuances appelées High church eiLow church, Tune qui aime les belles cérémonies, le rituel pompeux et qui approche du puséysme, l'autre qui est tout à fait calviniste et un peu iconoclaste.
Les études durent environ trois ans ; pendant la première année, on ne fait guère que reprendre et repasser les matières apprises à l'école. — Les deux premiers examens sont surtout grammaticaux et linguistiques; ils comprennent deux ou trois auteurs grecs et latins, des compositions grecques et latines en prose et en vers, quelques questions sur l'Évan^file etla Bible. — Le troisième comprend les mêmes sujets, mais plus étudiés, considérés à un point de vue nouveau, au point de vue critique, historique et philosophique. — Ensuite Tétudiant a le choix entre quatre examens terminaux, l'un sur les mathématiques, l'autre sur les sciences physiques et naturelles, Tautre sur les lettres et les langues anciennes, l'autre sur l'histoire moderne, la législation et l'économie politique. — Un étudiant refusé passe dans un autre collège et recommence; au second refus, il quitte ordinairement l'Université. — Deux sorte» d'étudiants. Les uns, class-men^ aspirent aux hoR..eurs qui sont fort utiles, et'conduisent à de grandes places dans l'Université, dans l'Église et ailleurs. Les autres. pass-men, qui, comme en France, sont la majorité, n'on< d'autre ambition que d'obtenir leur (/e^ree (diplôme); ils ne suivent guère que les conférences du tutoVy point du tout les cours des professeurs, et se bornent à un minimum d'études. — Les hommes distingués que produit cette éducation sont surtout des
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mathématiciens (notamment à Cambridge) ou des humanistes (scholars). Mais, depuis dix ans, la routine lléchit; les sciences contemporaines et les idées mole rnes s'infiltrent, se font une place. De nouvelles Il aires ont été fondées, d'autres chaires ont élargi iur ensegnement. Voyez les écrits de Stanley, de owett, le célèbre livre intitulé Essays and Revieivs; Max Mùller, l'indianiste, professe ici l'histoire et la philosophie du langage.
Tout cela n'est que lecorce; la chose qu'il importe de connaître est toujours le moral, le tour d'esprit, riuclmation dominante de l'homme. Comment vivent ces jeunes gens, et qu'est-ce qu'ils aiment? — Pour répondre, il faudrait faire ici un séjour de six mois ; à défaut d'expérience personnelle, voici trois ou quatre peintures de mœurs^ue mes amis me disent exactes : Pendennis, de Thackerav; Tom Brown at Oxford, et un petit roman assez gai, illustré par l'auteur, Adventures o£JL^¥erdant Green. — Le premier point est qùëT^^^rd et Cambridge étant le rendez-vous des fils de famille, le ton de l'endroit s'est approprié au caractère et à la position des habitants; une université anglaise est, à beaucoup d'égards, un club de jeunes gens nobles ou du moins riches. Beaucoup d'enrichis y envoient leurs fils, uniq\iement afin de leur donner l'occasion d'y faire de belles connaissances; certains étudiants pauvres ou roturiers se font les complaisants de leurs camarades nobles, qui plus tard pourront leur donner un bénéfice (living). 11 n'y a pas jusqu'aux usages de l'Université qui ne favorisent cette distinction des rangs. Dans certains collèges, les étudiants nobles ont une table à part, un habit particulier, divers petits
privilèges. Imaginez, bi vous pouvez, un régime pareil offert à une grande école française!
A Saint-Ambroise, l'auteur de Tom Brown cite un groupe d'étudiants pauvres, sorles de demi-boursiers , nommés servitors, que leurs camarades riches ou nobles regardent de très-haut. Chez nous, à l'Ecole polytechnique, les élèves ignorent les noms des boursiers , ces noms ne sont connus que par un comité engagé d'honneur au silence; ce sont là des délicatesses de l'esprit égalitaire. Ici, au contraire, le rang et la fortune sont très-comptes. «L'esprit valet et Tudoration de l'argent, dit l'auteur de Tom Brown, voilà nos vices les plus répandus et les plus honteux, » à Oxford, aussi bien que dans le reste de l'Angleterre. — Ailleurs, parlant de son héros, il ajoute : « î^on instinct, chose triste à dire, lui enseignait déjà que la pauvreté est une honte pour un Anglais, et qu'à moins de connaître un homme à fond, vous devez toujours avoir l'air de prendre pour accordé qu'il est propriétaire d'une somme illimitée d'argent disponible. » « Si le Prince Noir était ici, dit un des personnages, il changerait sa devise : Ich dien (Je sers), en celle-ci : Je paye. » — Beaucoup de ces jeunes gens ont par an 500 livres sterling et au delà, qu'ils considèrent comme argent de poche; de plus, les fournisseurs leur font crédit. Ils tiennent à honneur de dépenser, de faire figure; ils ont des chevaux, des chiens, un bateau; ils meublent leurs chambres avec élégance et richesse. « Les marchands de vins de Londres leur fournissent des liqueurs à une guinée la bouteille, et du vin à deux guinées la douzaine de bouteilles. Leurs cigares coûtent deux gumées la livre ; les ananas, les fruits de serre, les conserves les plus rares
figurent à leurs soupers. » Ils se donnent des dîncre de gourmets; ils vont en équipage semer l'argent dans toutes les tavernes d'Oxford et des routes voisines. « Le jour, ils chassent, courent des steeple-chases, jouent au billard jusqu'à l'heure où l'on ferme les portes, et se trouvent alors tou t préparés pour un vingt-et-un, une bouillote indéfinie et à domicile dans leurs chambres, avec accompagnement de punch et autres boissons chaudes, tant qu'il en reste un capable de se tenir assis et de jouer. »
La besogne imposée ne les gène guère ; pendant la première année surtout , elle est plus que mince. « Douze conférences de deux heures chacune par semaine, le Nouveau Testament, le premier livre d'Hérodote, le second de VEnéide, le premier d'Euclide; en outre, deux heures de travail par jour; tout finit à midi, au plus tard à une heure; aucun travail supplémentaire sous forme de thèmes, vers ou autres exercices. Un écolier passable n'a besoin de rien préparer ; il a déjà étudié tout cela; d'avance il sait par cœur la matière de la conférence. » Ainsi les heures vides sont encore plus nombreuses que chez nous pendant la première des années de droit. En de pareilles conditions il faut, pour étudier, être naturellement très-studieux ou très-ambitieux, ce qui n'est donné qu'au très-petit nombre. Les autres suivent leur instinct, et c'est ici que la différence des tempéraments anglais et français se montre dans tout son jour.
En France, le tempérament est précoce; chez le collégien, enfermé et assis , pendant les longues heures d'ennui, l'imagination s'est échauffée; l'air dangereux d'une grande ville s'est insinué jusqu'à lui ; les conver*
IflO CHAPITRE QUATRIEME.
salions des grands, la littérature trop libre ont fait le reste ; souvent il a la sottise de croire qu'il est honorable d'être homme avant l'âge. Délivré tout d un coup et lâché sans contrôle dans une capitale, il y trouve la contagion de l'exemple, les commodités de l'incognito, et, dans tous les endroits publics, des tentations qui s'étalent. D'ailleurs, à cet égard, l'opinion est plus qu'indulgente ; elle ne lui parle qu'au nom de la prudence et du bon goût ; elle ne réprouve nettement que l'ivrognerie, la grosse débauche, les basses liaisons durables qui peuvent dégénérer en mariages ; elle tolère les escapades. Une mère me disait : « Quand mes fils vont à Asnières, je le sais, mais j'ai l'air de ne pas le savoir. » Ayez du tact, de la mesure, de la prévoyance; en cela, comme en toute chose, la morale du monde ne prescrit rien de plus. Le jeune homme ignore qu'il n'y a pas de pire déperdition de forces, que de tels commerces abaissent le cœur, qu'après dix ans d'une vie pareille il aura perdu la moitié de sa volonté, que ses pensées auront un arrière-goût habituel d'amertume et de tristesse, que son ressort intérieur sera amolli ou iiussé. Il s'excuse à ses propres yeux, en se disant qu'un homme doit tout toucher pour tout connaître. De fait, il apprend la vie, mais bien souvent aussi il perd l'énergie, la chaleur d'âme, la capacité d'agir, et, à trente ans, il n'est plus bon qu'à faire un employé, un provincial, un dilettante ou un rentier. — Ici, autant que j'en puis juger, l'homme reste plus intact, d'abord parce qu'il est soumis à une discipline, plus surveillé et moins tenté, ensuite parce que l'opinion écrite ou parlée est plus sévère. Elle souffrirait l'ivrogneria, elle ne souffre pas le libertinage. Un livre comme la Vie de
Bohème, d'Henry Murger, serait mis à côté des vieux romans picaresques, et considéré comme la peinture de drôles, parfaits polissons et demi-escrocs. Dans les trois romans que j'ai cités, la décence est extrême. Un mot, dans Tom Brown, indique un groupe de viveurs riches qui ont chacun une maîtresse à l'écart, dans un village; mais ils sont blâmés, même par beaucoup de leurs camarades. Chez les trois héros, on voit un mouvement de cœur, une passion naissante (caîf-love) pour une grisette ; mais ils s'arrêtent ou sont arrêtés à temps ; et les viveurs eux-mêmes admettent en principe que la séduction d'une fille innocente est une action de coquin.
Deux dérivatifs sont les auxiliaires de ces maximes. Le premier est la précocité de Tamour et du mariage: ils s'éprennent jeunes, parfois dès vingt ans, et souvent se marient quelques années après. Le second est le goût vif, populaire, presque universel pour les exercices du corps. A cet égard, l'université continue l'école. — Jouer au cricket, ramer, conduire des bateaux à voiles, avoir des chiens, les lancer contre un troupeau de rats, pêcher, chasser, monter à cheval, conduire des attelages à grandes guides, nager, boxer avec des gants (sparring), faire des armes, et, depuis quelque temps, s'exercer comme volontaire, voilà pour eux les occupations les plus intéressantes. — Elles ne s'accommodent pas trop bien avec les éludes; Platon, il y a déjà longtemps, dans ses Dialogues, opposait comme incompatibles la vie de l'athlète et celle du penseur. Selon un savant étranger qui a beaucoup pratiqué Oxford, si la délicate philologie et les hautes spéculations philosophiques s'acclimatent difficilement ici, c'est que les étu-
diants mangent trop et font trop usage de leurs muscles.
Mais le sport est un débouché excellent pour la sève forte et surabondante de la jeunesse, et celte fois encore, comme à l'école, la rivalité sert d'aiguillon. Chaque collège a son bateau, ses huit rameurs et son pilote, tous choisis un à un et exercés de longue main. Cinq ou six semaines avant les courses, l'entraînement commence. Parcourir de douze à vingt milles chaque jour sur la rivière, dîner de bonne heure avec du pain rassis, beaucoup de viande et très-peu de vin ; le tabac rationné ; deux pintes de bière en tout par jour ; point de pâtisseries, de glaces ; ne point souper tard, se coucher de bonne heure : tel est le régime imposé à Tom Brown. Pendant les premiers jours, on est disloqué; pendant les derniers, on meurt de soif; pendant la course, Telfort est si énorme qu'on court risque de se rompre un vaisseau, et qu'arrivés plusieurs ont le vertige et ne peuvent parler. Tout Oxford est là, l'Université et les bourgeois ; quand les bateaux s'élancent, une foule passionnée les suit en courant et en criant, hors d'haleine, sautant les fossés, les pieds dans Feau, clapotant, tombant le long de la bergo. — Il faut lire la description pour concevoir le sérieux et l'enthousiasme des équipages. La dernière minute, celle qui précède le coup de canon du départ, est solennelle. « Une courte minute? En vérité, vous ne parleriez pas ainsi, si vous étiez dans le bateau, sentant votre cœur remonter dans votre bouche, et tout votre corps trembler comme dans l'épilepsie. Ces soixante secondes, si c'est la première fois que vous ramez dans une régate — sur mafoi, ellessont presque une vie... Pendant les dix premiers coups de
rame, Tom avait trop peur de faire une faute pour sentir, entendre ou voir. Toute son âme était collée au dos de l'homme devant lui, sa seule pensée était d'aller en mesure et de mettre toute sa force dans son coup de rame... N'est-il pas magnifique à voir, le premier rameur, se courbant comme un éclair, coup sur coup, sur sa rame, son dos aplati, ses dents serrées, tout son corps, depuis les hanches, travaillant avec la régularité d'une machine? » Les fanfares sonnent, les acclamations vont s'enilaut comme un tonnerre, les mouchoirs brodés voltigent. Le soir, les vainqueurs festinent dans la grande salle du collège; il y a des discours, des applaudissements, des toasts, des refrains chantés en chœur, un joyeux et glorieux tumulte ; il est clair qu'un tel triomphe doit être presque aussi désiré que la palme des anciens jeux Olympiques. — L'intérêt est bien plus grand encore, lorsque, au mois de mars, le concours a lieu sur la Tamise, entre les équipages des deux universités; on no parle plus d'autre chose à Londres pendant deux jours.
Sans doute la culture musculaire ainsi entendue comporte certaines rudesses de mœurs. Etudiants et bourgeois (town and gown) se boxent à l'occasion dans les rues. — Maisen revanche la viegymnastique et athlétique a ce double avantage qu'elle engourdit les sens et pacifie l'imaginatioM. De plus, quand ensuite la vie morale et mentale se développe, l'àme trouve pour la porter un corps plu>saiii et plus solide. Les jeunes gens qui se promènent ici sous le singulier costume traditionnel (une robe noire courte et une sorte de shako plat) sont pleins de sève et de force, d une belle et franche prestance, bien musclés et découplés, et, à mon sens, d'une phy-
sioiiomie moins inquiète, moins fatiguée que celles de nos étudiants...
.... Depuis vingt ans, une réforme graduelle s'opère et plusieurs traits s'atténuent dans ce tableau. Maintenant, dans la plupart des collèges à Cambridge, les fellows peuvent se marier; on admet aux cours des dissidents et des catholiques. La passion du canotage est un peu moindre ; les étudiants de classes différentes sont moins inégaux; dans certains collèges, leurs dépenses de table sont surveillées et restreintes. Oxford cesse peu à peu d'être un club aristocratique, un gymnase athlétique, un conservatoire ecclésiastique et anglican; il est en train de devenir une école moderne, une académie laïque et libérale...
A deux heures, cérémonie dans la grande salle de l'Université. Los costumes sont grotesques, comme ceux de nos distributions des prix au grand concours; discours latin qui rappelle les vieilleries de la Sorbonne; pièce de vers anglais, composée et lue par l^étudiant lauréat ; il s'agit de sir John Franklin ; ce sont des vers de rhétorique. Cinq ou six étrangers de distinction reçoivent le titre honorifique de docteur en droit, injure civili; on prononce « in ioure çaïvaïlaï. » Un Anglais citant le mot de César, Veni^ vidi, viciy et le prononçant, de cette même façon Vénai\ vaïdaï^ vaïçaïy mon voisin lui répond : « Jamais César n'a pu prononcer une pareille phraso. »
j Le soir, il y a séance, avec expériences et lectures sur les sciences physiques et naturelles, dans un musaîum, vaste bâtiment à peu près gothique, élevé pai* souscriptions, et encore inachevé. Les dames s'y promènent par troupeaux en toilettes crues, éclatantes ; plusieurs,
jeunes et décolletées, ont des lunettes. — Mais il n'y a de désagréable que certains détails; tout l'ensemble, ville, bâtiments, paysage, est admirable. J'ai déjà parcouru a ville; j'y erre encore aujourd'hui tout seul à la chute du jour. Tant de collèges, chacun avec sa chapelle et ses grands murs d'enceinte à créneaux, ces architectures diverses et multipliées, de tout âge, en style gothique, en style Tiidor, en style du dix-septième siècle, ces larges cours avec leurs statues et un jet central d'eau jaillissante, ces balustres qui découpent l'azur tendre du ciel au sommet des édifices, ces fenêtres treillissée.s de fines nervures, ou découpées en croix sculptées à la faconde la Renaissance, ces chaires en pierre ouvragée, à chaque détour de rue quelque haut clocher conique, tant de nobles formes en un petit espace ! Il y a là un musée naturel, où se sont accumulés les travaux et les inventions de six siècles. La pierre, usée, exfoliée, n'en est que plus vénérable. On est si bien parmi les vieilles choses! D'autant plus qu'ici elles ne sont que vieilles, point négligées ou demi ruinées, comme en Italie, mais pieusement conservées, restaurées, et, depuis leur fondation, toujours aux mains de gardiens riches, respectueux, intelligents. Des lierres posent sur les murailles leur ample draperie ; des chèvrefeuilles s'enroulent autour des piliers ; des fleurs sauvages empanachent les crêtes de tous les murs ; de riches gazons, soigneusement entretenus, étendent leurs tapis jusque sous les arcades des galeries ; derrière un chevet de chapelle, on aperçoit un jardin fleuri, des milliers de roses épanouies. — On avance : au bout de la ville, des arbres séculaires font promenoir ; sous leurs branches, deux rivières vives coulent à pleins bords; au delà, les yeux
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se reposent délicieusement sur des prairies qui regorgent d'herbes en graine et en fleur. On n'imagine pas une végétation plus magnifique, une verdure j)lus opulente et pourtant mieux tempérée par les tons fondus que des boutons d'or, des pâquerettes, des oseilles sauvages, des graminées grisâtres éparpillent sur sa teinte éclatante. La campagne est dans tout le luxe de sa fraîcheur. Pour peu que le soleil se dégage, elle sourit avec une joie charmante ; on dirait une belle vierge timide, heureuse sous son voile qui vient de s'entr'ouvrir. Cependant le jour tombe, et des blancheurs vagues s'élèvent au-dessus des prairies; sous leur gaze molle, la rivière luit avec des reflets noirs; le silence se fait ; sauf les cloches qui tintent mélodieusement dans le clocher de Christ-Church, on ne se croiraitjamaisàcent pas d*une ville. Comme Tétude est ici recueillie et poétique I...
Promenade dans Magdalen-College ; je ne me lasse pas d'admirer ces vieux édifices festonnés de lierre et noircis parle temps, ces clochers crénelés, ces fenêtres à meneaux, surtout ces larges cours carrées dont les arcades font un promenoir semblable à celui des couvents italiens. L'après-midi, sauf un on deux étudiants qui passent, elles sont solitaires; rien de plus doux que cette solitude architecturale, poétique, intacte, où n'apparaît jamais l'idée de l'abandon, des ruines et de la mort. Des troupeaux de daims paissent tranquillement sous les ormes gigantesques ; une longue chaussée, bordée des plus beaux arbres, tourne entre deux rivières. Oxford est dans un ancien bas-fond ; de là cette mollesse, cette fraîcheur, cette incomparable opulence de la verdure. A Worcester-College, une ample nappe d'eau oîi nagent des cygnes vient mouiller de ses ondu-
lations lentes des pelouses constellées de fleurs. — Partout des cèdres, des ifs monstrueux, des chênes, des peupliers dressent leurs troncs et étendent leurs feuillages ; de branche en branche, les chèvrefeuilles, les glycines se suspendent et s'élancent ; les grands jardins de Saint-John, le petit jardin de Wadham sont des chefs-d'œnvre d'espèce unique, au-dessus de l'art luimême. Car c'est la nature et le temps qui en sont les ouvriers; l'art humain peut-il produire une chose aussi belle qu'un groupe d'arbres parfaits de trois cents ans? On revient, et Ton se déjuge en regardant de nouveau les architectures; elles aussi, elles ont trois cents ans, et semblent enracinées au sol du même droit que les arbres; le ton de leur pierre s'est accommodé au climat ; l'âge leur a communiqué quelque chose delà majesté des choses naturelles. On n'y sent point la régularité mécanique, l'empreinte officielle ; chaque collège s'est développé pour lui-même, chaque âge a bâti à sa façon : ici le grandiose quadrangle de Christ-Church avec ses gazons, ses jets d'eau et se» escaliers ; là-bas, près de la bibliothèque Bodléienne, un amas d'éditices, portails sculptés, hautes tours à clochetons, toutes fleuries et brodées, coupoles cerclées de colonnettes. Parfois la chapelle est une petite cathédrale. En plusieurs collèges, la salle à manger, haute de soixante pieds, cintrée d'arceaux, semble une nef d'église. La Hall du conseil, toute lambrissée de vieux bois, est digne de nos vieilles salles capitulaires. Imaginez la vie d'un master, d'un fellow dans un de ces monuments, sous des boiseries gothiques, devant des fenêtres de la Renaissance ou du moyen âge, au milieu d'un luxe sévère et du plus grand goût, es-
lampes, eaux-fortes, livres admirables. Le soir, en descendant l'escalier, quand la lumi^,re vacille sur les grandes formes noires, on croit marcher dans un décor vrai...
Rien ne manque ici, ni les beautés de Tart, ni les fraîcheurs de la nature, ni les graves et grandioses impressions de l'histoire. Tout à l'heure, en me promenant dans les collèges, on me éitait les noms d'anciens hôtes, étudiants à jamais célèbres, Wycleff, le prince Noir, ^ir Walter Raleigh, Pym, Hampden, l'archevêque Laud, Ireton, Addison. A chaque bâtiment, le Guide indique les dates et les auteurs de la fondation, des embellissements, des restaurations. Tous ces vieux hommes semblent encore vivants ; car leur œuvre leur a survécu et iure. La sagesse des anciens temps subsiste écrite en sentences latines sur les murailles ; sur une horloge, au-dessus des heures, on lit ce mot solennel : Pereunt et imputantur. — Et ce n'est point une ville morte, ni endormie ; l'oeuvre moderne achève et agrandit l'œuvre antique ; les contemporains, comme autrefois, contribuent de leurs bâtisses et de leurs dons. Quand, à la bibliothèque BoGiéienne, on a vu les manuscrits, les livres précieux, des portraits par Yan Dyk, Lely et Kneller, on trouve plus loin une galerie récente d'esquisses et dessins originaux par Raphaël et Michel- Ange, où la vitalité, le sentiment du nu, le superbe paganisme de la Renaissance éclatent avec une franchise incomparable; la collection a coûté sept mille livres sterling; lord Eldon, à lui seul, en a donné quatre mille. — Je visite deux ou trois maisons de professeurs, les unes semblables à d'anciens hôtels français, les autres modernes et charmantes, toutes avec des jardins,
des fleurs, des perspectives nobles ou riantes. Les plus vieilles, sous les portraits des prédécesseurs, rassemblent tout le confortable moderne. Je les compare à celles de nos savants, sorte de cages, au troisième étage d'une grande ville, aux tristes logis de la Sorbonne, et je pense à l'aspect si terne et si étriqué de notre Collège de France. — Pauvres Français si pauvres, et qui vivent campés! Nous sommes d'hier et nùnc^ de père en fils par Louis XIV, par Louis XV, par la Révolution, par l'Empire. Nous avions démoli, il a fallu tout refaire à nouveau. Ici, la génération suivante ne rompt pas avec la précédente : les réformes se superposent aux institutions, et le présent, appuyé sur le passé, le continue.