CHAPITRE
fcerré jusqu'à étrangler dans sa cravate, à la fois usé et roidi. — Je vois des gens de la campagne ; aucun d'eux n'a la tournure et la mine de nos paysans, cet air avisé, défiant, et pourtant ahuri, qui annonce une autre espèce, un descendant des corvéables, un ancien fellah, une race intelligente, mais inculte, encore parente de la glèbe, à laquelle elle s'attache de tout cœur et borne toute sa pensée. Les villageois qui montent aux petites stations semblent plutôt des ouvriers ou des demibourgeois ; en effet, en Angleterre, une ferme est une usine comme les autres, employant des journaliers et des contre-maîtres. De York à Londres, le paysage confirme cette idée : un carré de verdure dans une haie, puis un autre, et ainsi de suite, toujours par grandes étendues, avec une régularité monotone, sans aucun de ces accidents qui annoucent la petite propriété et la petite culture.
Dans le même wagon que moi est une famille de NeWcastle, le mari, la femme et sa mère, petits bourgeois assez bien habillés et de neuf. Ils vont à Venise par plaisir, et pourtant ils ne sont pas riches, puisqu'ils voyagent en troisième classe. Aller si loin, d'une façon si incommode, avec une dépense forcément lourde, cela indique une passion bien vive pour les voyages. Des ménages assez modestes, que je connais, emploient de la même façon tout leur excédant; avec mille ou douze cents francs qui leur restent, ils vont chaqueannée sur le continent, en Hollande, en Norwége ; ils ne font point d'économies ; chaque année doit pourvoir à ses besoins et suffire à sa peine. — Mes trois voisins se préparent consciencieusement ; ils ont en main un Murray, un Manuel de phrases italiennes, un guide spé-
cial et plein de chiffres pour le trajet des Alpes. La mère, en lunettes, respectable, silencieuse, impassible, se tient droite, avec une patience stoïque,sur son dur banc de bois. La femme étudie les phrases italiennes et cherche les mots dans un dictionnaire de poche. Son mari est un bon combattant dans la bataille de la vie moderne, actif, énergique, la figure trouée par la petite vérole, les yeux fixes et ardents. — Les singuliers visiteurs pour Venise I Gens sensés du reste, capables d'apprendre, et qui, s'ils ne goûtent pas la peinture, reviendront pourtant avec toutes sortes de renseignements, de notions utiles. — Depuis Glasgow, j'ai causé avec quantité de voisins de la classe moyenne ou inférieure, un commis voyageur, un peintre en bâtiments, des boutiquiers, des aubergistes. Ils ne bavardent ja mais à vide ; ils n'ont pas sur l'étranger des idées trop fausses; ils ne décident pas à tort et à travers :ils ne sont point indiscrets ; ils ne sont point fanfarons ; je leur ai toujours trouvé un fond d'idées honnêtes et raisonnables...
... Londres, Douvres et le bateau par la pluie. — De Londres à Douvres en première classe, un demi-gentleman propose à ses voisins un jeu de cartes oii l'on parie ; chaque coup est de cinq Hvres. Ils refusent d'abord, puis se laissent entraîner, et, naturellement, ils perdent. J'estime qu'en une heure l'homme au jeu de cartes a gagné cent cinquante Hvres. Ce qui était remarquable, c'était la figure des joueurs ; pas un pli, pas un geste, pas une exclamation ; l'orgueil concentre et réprime ; mais on devinait l'atlrait, la passion sourde et violente, l'obstination, la volonté de vaincre. L'un d'eux, gros et grand homme, à figure de bœuf immobile, doublait in-
cessammcnt sa mise, et lirait ses banknoles avec l'air d'un combattant dans un assaut de boxe. Le risqueleiir plaît et fait sur leur esprit le même effet que l'eau-devie sur leur palais.
Un de mes amis revient en même temps que moi, et nous comparons nos résumés. Laquelle des deux civilisations vaut le mieux, celle de l'Angleterre ou celle delà France ? — Cela est trop vague, il faut distinguer et diviser :
Trois choses supérieures en Angleterre : La constitution politique. — Elle est stable et ne court pas, comme la nôtre, le risque d'être violemment défaite et mal refaite tous les vingt ans. Elle est libérale et invite les particuliers à prendre part comme acteurs et collaborateurs aux affaires publiques, et non à les regarder en simples curieux. Elle en donne la direction à la classe supérieure, qui est la plus capable de les bien conduire et qui trouve en elles son emploi naturel, au lieu de s'étioler ou de se gâter faute de débouché comme chez nous. Elle se prête sans secousses à des améliorations continues, et aboutit en fait au bon gouvernement, celui qui respecte le plus l'initiative des individus et me le pouvoir aux mains des plus dignes. Le 3 pour 100 anglais est à 96, les citoyens parlent et s'associent comme il leur plaît, il n'y a pas dans le monde une presse aussi bien informée, ni des assemblées aussi compétentes.
La religion. — Elle subordonne les rites et les dogmes à la morale. Elle prêche le self-govemment. Tautorité de la conscience, la culture de la volonté. Elle laisse une place assez large à l'interprétation et au sentiment personnel. Elle n'est pas décidément hostile à l'esprit des sciences modernes ni aux tendances du monde moderne. Ses prêtres sont mariés; elle fonde des écoles, elle recommande l'action, elle ne conseille pas Fascétisme. Ainsi rapprochée du laïque, elle a de Tautorité sur lui ; le jeune homme en entrant dans la ▼ie, l'homme fait en fournissant sa carrière, se trouve jusqu'à un certain point contenu et guidé par un ensemble de croyances antiques, populaires, fortifiantes, qui lui fournissent une règle de conduite et une idée noble du monde. Chez nous, à vingt ans, obligé de se faire, de lui-même et par lui seul, cette idée et cette règle, il n'y parvient que tard, parfois incomplètement, ou point du tout.
La grandeur de la richesse acquise, jointe à la faculté plus grande de produire et d'acquérir. — Toute l'œuvre utile exécutée depuis des siècles s'est transmise et accumulée sans perte; l'Angleterre n'a pas subi d'invasion depuis huit cents ans, ni de guerre civile depuis deux cents ans. Son capital aujourd'hui est plusieurs fois pius rand que celui de la France. Les signes de confortable €t d'opulence y sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Voyez dans les statistiques les relevés de son commerce, de son industrie, de son agriculture et de son gain annuel. — Ceci est vrai au moral aussi bien qu'au physique; non-seulement l'Anglais sait mieux qne le Français conduire ses affaires publiques et privées, féconder son sol. amélioror son bétail, diriger une ma-
nufacture, défricher, coloniser et exploiter les pays lointains, mais encore il sait mieux se cultiver luimême. Si l'on ne considère que l'élite, on trouvera, ce semble, en France, des esprits égaux, sauf en ce qui touche la politique, aux plus grands esprits de l'Angleterre, peut-être même quelques esprits supérieurs, de portée plus vaste et plus philosophique, à la fois plus compréhensifs et plus délicats. Mais la majorité des esprits moyens, un gentleman de province, un clergyman ordinaire, possède ici une instruction plus étendue et plus solide. Certainement, sa cervelle est mieux meublée, son mobilier intellectuel est moins suranné et moins incomplet. Surtout, le nombre des hommes suffisamment informés et capables d'avoir un avis en matière politique est plus grand. Comparez notre clergyman, notre gentleman anglais à un bourgeois et à un curé de France, ou bien encore regardez tour à tour le pain quotidien de leurs intelligences, le journal anglais et le journal français, surtout une gazette française de petite ville et une gazette anglaise de petite ville : la distance est excessive. Or ce n'est pas la petite élite, c'est la majorité moyenne qui donne le ton, dicte Topinion, mène les affaires.
En revanche, trois choses sont meilleures en France: Le climat. — Ceci est trop évident , mais, à moins d'expérience personnelle et de réOexion prolongée, on ne peut imaginer combien six ou huit degrés de latitude en moins épargnent de misères au corps et de tristesses à l'âme.
La distribution de la richesse. — Il y a quatre ou cinq millions de propriétaires en France, et les successions se partagent entre les enfants par portions égales.
A prendre les choses en gros, nos institutions, nos instincts, nos habitudes se réunissent pour faire quepersonnen'ait un trop gros morceau et que tous en aient un petit. Beaucoup vivent mesquinement, mais presque tous peuvent vivre sans trop de peine. Les misérables sont moins misérables. Le travailleur qui n'a que ses bras ne sent pa? au-dessous de lui un abîme horrible, un cloaque noir et sans fond où un accident, un chômage, une maladie peut Tengloutir, lui et sa famille ; ayant moins de besoins et moins d'enfants, il porte un poids moins lourd; d'ailleurs, la misère l'abrutit moins, et il est moins ivrogne.
La vie de famille et de société. — Plusieurs circonstances la rendent plus aisée et plus agréable. D'abord le naturel est plus gai, pluscommunicatif et plus liant. Ensuite l'égalité entière ou presque entière établie par la loi ou par l'usage entre les parents et les enfants, entre l'aîné et le cadet, entre le mari et la femme, entre le noble et le roturier, entre le riche et le pauvre, supprime bien des contraintes, réprime bien des tyrannies, prévient bien des insolences, adoucit bien des frottements. En France, dans le petit cercle domestique, on s'épanche, on se Hvre tout entier, on s'unit pour passer librement et affectueusement la vie ensemble ; dans le grand cercle social, on cause, on se livre à demi, on se rencontre pour passer librement et gaiement une heure ensemble. Moins de gêne à domicile et chez autrui , la bienveillance et la politesse remplacent la subordination avec avantage. A mon sens, cliez nous, une créature humaine sent moins souvent et moins lourdement sur sa têle la main rude et despotique d'une autre créature humaine.— Dernière cause d'expansion : on peut tout dire