DB LA CHAMBRE DES COUMU:«ES
« Cher monsieur,
« Lord P... m'a remis la lettre dans laquelle, vous lui faites observer que la session est presque finie, que vous avez prêté à la politique de Sa Seigneurie un concours aussi judicieux que constant et que vos services méritent une récompense sous forme d'une place.
« En réponse à voire lettre, je vous demande la permission de faire observer que votre première proposition est la seule sur laquelle le gouvernement de Sa Majesté ait l'honneur et le plaisir de se trouver d'accord avec
3i6 CHAPITRE HUITIÈME.
VOUS, et, personnellement, j'ai l'honneur d'être, cher monsieur,
« Votre très-tidèle et dévoué serviteur. »
Aimez vous Y aie? Buvez-en, votre palais y prendra f^oût; la boisson est saine et, en somme, fortifiante. De même, la plaisanterie anglaise.
Visite à Kensington Musœum, à la National Gallery, et plus tard à l'Exposition. Toute la peinture anglaise, ancienne et moderne, y a été rassemblée; de plus, j'ai vu à Paris deux expositions îles peintres anglais contemporains. Nul document n'est plus abondant, plus instructif, pour montrer les goûts de l'esprit anglais en fait de beauté physique ; voici des traits qui sautent aux yeux.
Rareté et faiblesse de la peinture héroïque, des figures nues ou drapées à l'antique ou à l'italienne; quelques tableaux religieux bien arlificiels; quelques vastes machines sentimentales et historiques, point solides, Edith au cou de cygne^ par Hilton, la Mort du général W olf, par West. La grande et noble peinture classique, ^è sentiment du beau corps compris et aimé à la manière de la Renaissance, le paganisme correct ou savant que David et M, Ingres ont continué en France, n'a jamais pris racine chez eux. Leur école est une branche de l'école flamande, une branche noueuse, rabougrie, qui finit par avorter, mais d'une façon tout à fait originale.
Par Lely et Kneller, ils procèdent de Van Dyck. Au dix-liuitième siècle, plusieurs d'entre eux, Gainsborough^ Reynolds, gardent dans les orands portraits et dans le paysage un vif sentiment de la copieur et de la chair flamandes. Ce sont des hommes du Nord qui, d'après les maîtres d'Anvers, persistent à comprendre l'homme, la nature et la poésie physique de la contrée humide. ^ De Gainsborough, Nancy Parsons, Lady of DustanviUe, l'Enfant en bleu; d'autres portraits encore, the Watering Place, theMnrket Cart, des marines : les carnations sont molles et claires, les tons de la soie bleue ou jaune pâle sont doux et fondus, les blancheurs des collerettes froissées s'harmonisent avec ceux du visage, les lointains s'enibncent dans une vapeur vague, les objets se détachent du londjUon par la précision de leurs contours, m;iis par la gradation de leurs teintes ; ils émergent insensiblement de lair trouble. 11 a toutes les richesses, toutes les mélancolies, toutes les sensualités délicates, toutes les caresses pénétrantes et ménagées de la couleur. — De Reynolds, Miss Price, Lady Elimbeth Forster, Miss Boothby, Georgina Spenser^ Duchess of Marlborough^ Marquess of Hasting^ Marquess ofRockingham^Mistress Stanhope^ Lord Heathfteld, the Banished lord^ la Sainte- FamillSj les Grâces; il est de la même école et aussi un peu de celle de Rembrandt, mais plus moderne. — Les excellentes estampes à la manière noire, et dans lesquelles tant de [)ortraits du dix-septième siècle et du dix-huitième ont éié reproduits, montrent aussi le sentiment hollandais du clair et de l'obscur raccordés par un estompage de noirceurs vagues. — H y a quelque chose du coloris flamand dans les tableaux de llogarth, moins durs et prosaïques que ses gravures, et
on peut en trouver un reste dansConstable, Wilkie, Lawrence elTurner.
Mais, dès l'origine, la sève anglaise a pénétré dans l'écorce flamande, et y témoigne de sa présence par des effets de plus en plus marqués. Le peintre cesse d'être simplement peintre ; Tâme, la pensée, le dedans invisible le préoccupent autant que le corps vivant, et bientôt davantage. Il montre le caractère moral, tantôt la nuance de mélancolie, tantôt la profonde rêverie pensive, tantôt la distinction et la hauteur aristocratique. — Le Jeune garçon en bleu de Gainsborough a déjà cette physionomie expressive et toute moderne par laquelle une œuvre pittoresque dépasse les limites de la peinture. Sa Musidora a les pieds si fins et la tête si intelligente qu elle n'est plus une baigneuse, mais.une dame. — ■ De même, Reynolds est un descendant de Van Dyck, mais lointain, tellement affiné et spiritualisé qu'il semble séparé de son aïeul par tout un monde. Ses Trois Grâces n'ont rien de naïf et de primitif; quelque chose d'àpre et de patricien dansleur attitude et dans leur regard laisse reconnaître en elles àesladies; malgré leur costume de déesses, on sent vaguement qu'elles doivent avoir un carrosse, un intendant et quinze domestiques en culotte jaune. Son Lord exilé est une élégie sentimentale dans le goût de Young. Ses grands seigneurs ne sont plus des cavaliers tranquilles, parés, bons pour le coup de pistolet et pour le bal, non pour autre chose; cette simplicité de la pure et vraie peinture ne lui a pas suffi ; il s'est ingénié, il a compris la complexité de l'homme intérieur ; il s'est dit « qu'on ne met jamais dans une tête plus qu'on ne trouve dans la sienne propre, » et, muni de saréflexion, il a peint des âmes réfléchies. — Par degrés,
le moral va se subordonner le physique ; la peinlure deviendra une psychologie ; la sensation des yeux sera traitée en accessoire, et la toile peinte ne sera qu'un premier plan, un rideau, derrière lequel l'intelligence et Tàme apercevront au loin des idées, des intentions, des leçons, des études de caractères et de mœurs.
C'est Hogarth qui le premier proposa et mit en œuvre cette théorie. — Selon lui,pour qu'un type physique soit intéressant, il faut qu'il soit l'expression et la saillie d'un type moral. De fait, il a traité la peinture en romancier moraliste, à la façon de de Foe, de Richardson, et ses tableaux sont des prédications contre le vice. Devant eux, on oublie la peinture, on assiste à une tragédie ou à une comédie intime. La figure, le costume, l'attitude, les accessoires sont des résumés de caractères, des abrégés de biographie. Ils font une série concertée ; ils composent une histoire progressive; ils sont les illustrations d'un texte sous-entendu ; à travers eux, chapitre à chapitre, on lit ce texte . Voyez dans le Mariage à la mode le geste douloureux du vieil intendant qui prévoit la ruine de la maison et s'en va les mains levées au ciel ; la bêlise brutale et sensuelle du galant qui, étalé sur un fauteuil, chante à plein gosier pendant qu'on l'attife. L'esprit suit les précédents, les conséquences, comprend leur nécessité, et conclut comme au sermon. — Moins concluantes, mais aussi littéraires sont les œuvres de Wilkie, the Village festival, the Blind Fiddler, the Parish Beadle, BlindmarCs Buff, a Wedding ; c'est un peintre de la vie humble, un Teniers, si vous vouiez, maisunTeniers réfléchi, observateur, penseur, en quête de types intéressants et de vérités morales. Ses tableaux fourmillent d'intentions ingénieuses, de satires gaies.
550 CHAPITPE HUITIEME.
de documents instructifs, comme V Antiquaire de Walter Scott, où VAdam Bede d'Eliot. Il donne à penser et il amuse, mais en dehors de la peinture, et, autour de lui, quantité d'autres sont comaie lui des écrivains ou des poètes déveyés.
Parmi ces artistes qui se méprennent, l'un des gran îs et des plus égarés est le paysagiste Turner. Nulle part on ne voit plus clairement l'erreur d'un talent qui, devant parler aux sens, entreprend de parler à l'intelligence et à l'âme. Sa collecûon emplit trois salles. Il y a de lui des paysages très-beaux, simples et grandioses, où l'on trouve un sentiment profond et, j'ose dire, auguste de la nature vivante, Knightons Bank, Frosty Morning, Bligh Sands^ Cattle in Water^ Saint-Mawes Cornwatl; mais ils sont de sa première manière. — Par degrés, la sensation de l'œil, l'effet optique lui ont paru secondaires; les émotions et les rêveries de la cervelle spéculative et raisonnante ont pris l'empire ; il a voulu peindre de gigantesques épopées, philosophiques et humanitaires , ii s'est cru le premier des hommes, et l'on me dit qu'il est mort fou. En tout cas, sa peinture est devenue folle, à peu près comme la prose et la poésie de Victor Hugo. Apollon tuant Python, V Armée d'Annibal dans les Alpes, Pendant un orage, ie Déluge, le Feu de Sodome, la Lumière et la couleur le lendemain du déluge, la Pluie, la Vapeur et la Vitesse en chemin de fer, le Bateau à vapeur par une tourmente de neige, trente ou quarante autres, rassemblés soigneusement par lui-même et ordonnés d'après ses mstructions dans nn local distinct, sont un gâchis inextricable, une sorte d'écume fouettée, un fouillis extraordinaire où toutes les formes sont noyées. Mettez un homme dans un lu ouil-
lard, au milieu d'une tempête, avec le soleil dans les yeux et le vertige dans la tète, et transportez, si vous pouvez, son impression sur la toile ; ce sont les visions troubles, les éblouissements, le délire d'une imac^ination qui se détraque à force d'efforts.
Aujourd'hui, par rexagération croissante de la vie cérébrale et mentale, le centre de gravité qui donnait à l'art son assiette s'est tout à fait déplacé. Les peintres anglais se rattachent encore aux maîtres hollandais par quelques affinités extérieures, par la petite dimension de toiles, par le choix des sujets, par le goût du réel, parl'exactilu le et la minutie du détail. Mais l'esprit a changé, et leur peinture n'est plus pittoresque. — Comparez, par exemple, aux animaux de Potter ceux de Landseer si soignés, si étudiés, notamment ses cerfs et ses chiens. Le peintre anglais n'aime pas l'animal en lui-même, à titre d'éti e vivant, ni surtout à titre de forme en relief ou de tache colorée qui s'harmonise avec ses alentours; il voit au delà, il a médité, il raffine. Il humanise ses bêtes, il a des intentions philosophiques, morales, sentimentales. Il veut suggérer une réflexion, il agit en fabuliste. Sa scène peinte est une sorte d'énigme dont le mot se trouve écrit au bas, par exemple, la Paix et la Guerre, la Dignité et l'Impudence, Low life and High life^ Alexandre et Dioyène, un Dialogue à Waterloo, tout cela exprimé par des types et attitudes de chiens. — Même procédé dans ceux qui font des figures. L'essentiei j30ur eux est l'anecdocte, le petit roman, l'historiette littéraire, la scène de gnœurs qu'ils prennent pour sujet. L'agrément, Tharmonie, la beauté des lignes et des tons restent acoessoires ; tels Maclise, Leslic, Ilunt, et l'un des plua
célèbres» Mulready. J'ai vu vingt tableaux de lui. Premier amour ^ le Loup et V Agneau, Ouvrez la bouche et fermez les yeux^ le Combat interrompu^ le Frère Gaclet^ la femme du ministre de Wakefield, On n'est pas plus expréssïïpTrrrina jamais lle[iensé plus d'efforts pour parler à l'esprit à travers les sens, pour bien illustrer une idée ou une vérité, pour ramasser siir une surface de douze pouces carrés un plus gros tas d'observations psychologiques. Quels critiques patients et pénétrants! quels connaisseurs de l'homme I que d'habiles combinaisons 1 quelle aptitude à traduire le moral par le physique ! quelles admirables vignettes ils auraient faites pour une édition de^StÊcne^e Goldsmith, de Crabbe, de Tbat*fceray^ d'Eliot I Je trotlT^^ et là dês~ctïefsd'œuyre en ce genre, pfTjêîêmple de Johnston, Lord et lady Russel recevant V eucharistie. Lord Russelva monter sur l'échafaud ; sa femme le regarde en plein visage pour savoir s'il est réconcilié avec Dieu. Ce regard intense d'épouse et de chrétienne est admirable ; elle est rassurée maintenant, tranquille sur le salut de son mari. Mais quel dommage qu'au lieu d'écrire, ils aient voulu peindre 1
Dans cet effort prodigieux de l'attention concentrée tout entière sur le moral de l'homme, leur sensibilité optique s'est émoussée et désaccordée. Je ne crois pas qu'on ait jamais fait des tableaux aussi, désagréables à l'œil. On n'imagine pas des effets plus crus, une coloration plus exagérée et plus brutale, des dissonances plus violentes et plus criardes, des mélanges de tons plus faux et plus durs. — De Hunt, les Deux gen* tilshommes de Vérone^ avec des arbres bleuis qui tranchent sur le brun des terrains, et des habits écarlates;
DE L ESPRIT ANGLAIS. 55i>
un Christ la nuit avec une lanterne^ dans une atmosphère jaune verdàtro comme celle qu'on aperçoit dans une eau trouble lorsqu'on remonte après un plongeon — DcMillais, les Filles de Noé sortant de V arche; il faut voir le violet de la robe et la façon dont il est relevé par ses alentours. — De Crow, Pope présenté à Dryden, ja quettes bleu clair, habits de velours rouge, haut et âpre reliefdes accessoires, on dirait d'une gageure. — De Mulready, des Baigneuses qui semblent en porcelaine. — De WiWaiïs^Scnnt-AgnèSy Eve, une dame décolletée en grande toilette, qui, par un effet calculé de crépuscule, est teinte, ainsi que toute la chambre, d'un vert cadavérique. — De toutes parts, des paysages oîi des coquelicots sanglants font des trous dans des gazons vert perroquet, des pommiers en fleurs où le blanc dur des pétales sur la noirceur des branches est une douleur pouri' lil, un cimetière verl-pn"; en plein soleil , où chaque brin d'herbe accuse son luisant comme ferait une lame (!•• canif, des couchers de soleil qu'on prendrait pour des feux d'artifice. Certainement l'état de leur rétine est particulier. — Pour s'en rendre compte, on cherche des analogies, et on en trouve dans vin;;! détails de la vie courante, dans les tons rouges, violacé-, lie devin, vertcru,dont ils enluminent la couverture it les images de leurs livres d'enfants, dans la toilette voyante et chargée de leurs femmes, dans le spectacl que leurs prairies, leurs fleurs, leur paysage présenter; sous une subite flambée de solsil. Peut-être faut-il admettre que dans chaque pays les dehors des choses foiil l'éducation de l'œil, que ses habitudes forment ses goûts, qu'une affinité secrète arrange les couleurs du décor artificiel d aorès les couleurs du spectacle natu-
rel. Ici, eo eftel, la toilette par son lustre, par sa fraî- , chcur, par son opulence, par ses disparates, fait penser à l'éclat, à la jeunesse, à la magnificence, aux contrastes de la végétation et de ses aspects. On pourrait découvrir des ressemblances entre leurs soies mauves et violet! es et les couleurs changeantes de leurs lointains et de leurs nuages, entre leurs écharpes de gaze, leurs châles de dentelle vaporeuse et les brumes pâles ou splendides de leurs horizons. — Mais quantité d'effets harmonieux dans la nature sont déplaisants dans la peinture; ils ne peuvent pas être transportés sur la toile; du moins, ils ne peuvent pas y être transportés tout crus. En cet état, ils font dissonance, faute des alentours avec lesquels ils s'accordaient. Car plusieurs des ressources dont dispose la nature manquent à la peinture, entre autres le plein soleil, la vraie lumière, l'éclat du jour sur l'eau, le scintillement des rayons sur une feuille verte. Ce sont là des valeurs suprêmes qui se subordonnent toutes les autres, et leur ôtent leur accent trop dur ; privées de ce tempérament, les autres choquent comme un accord dans lequel on aurait omis la note supérieure. Il faut donc les transposer pour les exprimer; aucun peintre, aucun artiste n'est un pur copiste ; il invente, même quand il se borne à traduire ; car, ce que la nature exécute par un système de moyens et de valeurs, il est oblige de le rendre par un autre système de valeurs et de moyens. — Telle est l'erreur des peintres anglais contemporains ; ils sont lîdèles, mais littéralement. Quand on a vu leur pays, on trouve que la plupart de leurs effets sont vrais. Voilà bien un gazon anglais avivé par la pluie récente. Voilà bien leur ciel blanc du matin, le luisant des sables à la marée basse, le vert aigre ou violacé des vague»
moutonnantes. Voilà bien les bosselures des épis sur la teinte blond pâle des moissons, la pourpre rutilante des bruyères éparses dans un common solitaire. A la réflexion, on ne conteste pas l'exactitude ; bien mieux, on se rappelle qu'en présence du paysage réel, on a éprouvé du plaisir, et Ton s'étonne d'éprouver du déplaisir en présence du paysage peint. C'est que la traduction n'a été qu'une transcription. C'est que, pour être fidèles sur un point, ils ont été infidèles dans l'ensemble. Avec une conscience d'ouvriers méticuleux, ils ont reporté une à une ^ir la toile les sensations brutes de leur oeil. Cependant ils rêvaient, ils moralisaient, ils suivaient en poètes les émotions douces ou mélancoliques que le paysage réel éveillait dans leur àme. iMais, entre l'ouvrier et le poète, l'artiste a manqué. On loue leur patience, on sent que devant leur original on serait touché; mais leur copie n'est qu'un document suggestif, et on la quitte volontiers parce qu'elle est laide.
Un homme s'est rencontré pour les justifier et pour ériger leur pratique en théorie. John Ruskin, admirateur et ami de Turner, écrivain convaincu, passionné, original, très- compétent, très-studieux, très-populaire et d'un génie tout à fait anglais. Rien de plus précieux que des impressions personnelles, indépendantes, bien coordonnées, lorsqu'elles sont, comme les siennes, bramement exprimées; elles nous font réfléchir sur les nôtres. Il n'est personne à qui les livres de Ruskin, Modern painterSy Stones ofVenice, ne donnent à penser.— Son premier principe est qu'il faut aimer avec enthousiasme la vérité vraie et le détail caractéristique : « Chaque classe de terrains, de roches, de nuages, doit être connue par le peintre avec une exactitude de géologue
et de minéralogiste... Quand Salvator met sur son premier plan une chose de laquelle je ne puis dire si elle est du granit, de l'ardoise ou du tuf, je déclare qu'il n'y a là ni union harmonieuse, ni simplicité d'effet, mais seulement monstruosité pure. » Titien avait la fidélité botanique. « Dans son Bacchus avec Ariane^ le terrain de devant est occupé par l'iris bleu commun, l'aquilegia et la capparis spinosa... Celui de la Pêche miraculeuse, par Ra[)haël, est couvert de cette sorte de chou marin qu'on nomme crambe maritima, » et toutes ces plantes sont peintes avec une vérité scrupuleuse. — Mais, pour produire la beauté, la vérité n'est qu'un moyen : l'art va au delà ; son emploi propre est d'évoquer des émotions supérieures. Il ne lui suffit pas non plus de produire le plaisir sensible. « Ce plaisir peut bien être la base de limpression, mais il faut de [dus qu'il soit accompagné par un mouvement de joie, puis par un sentiment d'amour pour l'objet peint, puis par une perception de la bonté d'une intelligence supérieure, et enfin par un élan de gratitude et de vénération pour cette intelligence... Aucune impression ne peut être à aucun égard considérée comme une impression de beauté, si elle n'est composée de ces émotions ; de même nous ne pouvons pas dire que nous avons l'idée d'une lettre, si nous n'en percevons que le parfum et a belle écriture, sans en comprendre le contenu et l'intention . » — Voilà bien l'esthétique d'un homme du Nord spiritualiste et protestant ; et tous ijcs jugements y sont conformes. Peu lui importe la peinture pittoresque ; la sensation agréable de l'œil n'a pas d'importance pour lui. «Les anciens peintres de paysage n'ont eu que des qualités mécaniques et techniques: je veux parler de
DE L'ESPRIT ANGLAIS. SS-i
Claude Lorrain, de Gaspar Poussin, de Salvator Rosa, de Cuyp, de Berghein, Ruysdaël, HobDôma, Teuiers (dans ses paysages), Pnul Polter, Canaletto et les divers Van-quelque chose et Back-quelque chose, spécialement ceux qui ont diffamé la mer*. La plupart de ces paysagistes de profession, dans l'école hollandaise, n'ontd'autre but que d'étaler leur habileté manuelle. Le meilleur patronage qu'un monarque pourrait exercer sur les arts serait de faire collection de leurs toiles dans une galerie et d'y mettre le feu. » Là-dessus, bien des gens souhaiteront que M. Ruskin, sous aucun prétexte, ne soit nommé roi. — Contre la peinture italienne, contre son esprit, contre son culte du corps athlétique et parfait, il est aussi rude. Selon lui, les mythologies et les nudités, qui en font la moitié, n'ont été peintes que pour flatter la sensualité; leur place est à côté des ballets d'opéra. Avant Raphaël, «l'art était employé pour mettre en lumière la religion; avec lui, la religion fut employée pour mettre l'art en lumière... La reine couronnée du Pérugin devient une simple mère italienne, la Vierge à la chaise. Ce n'était pas là un changement sain. Le mobile de l'arlistfi n'était plus l'amour de la vérité, mais l'orgueil. Il pensait à la Madone comme à un sujet convenable pour étaler des ombres transparentes, des teintes adroitement choisies, des raccourcis scientifiques, comme à une belle femme qui, si elle était bien peinte, serait une pièce agréable d'ameublement pour le coin d'un boudoir, et qu'on pourrait former en combinant les beautés dos plus jolies contadines... Voilà cequeRaphaël pensait de la Madone. » — Un peu plus loin, Rus-
■ Sans doaté l'admirable G. vaade Velde et Backkuysen.
kin décrit avec foi et terreur Tapparition de Jésus marchant sur le lac au-devant de Pierre, et il oppose le carton de Raphaël à la scène réelle. « Remarquez les cheveux bien bouclés et les sandales proprement liées de ces hommes qui ont été toute la nuit sur Teau, dans les brouillards de la mer et sur le pont fangeux. Remarquez leurs habits si incommodes pour la pèche, leur^ manteaux qui traînent à un pied derrière eux, leurs belles franges, Pierre surtout qui, enveloppé de plis et de franges, prend son essor pour s'agenouiller et tenir ses clefs avec grâce..., tout le groupe des apôtres, non pas rassemblés autour du Christ comme cela devait être, mais éparpillés en une ligne de manière à se faire voir tous... Au delà, un beau paysage italien plein de villas et d'églises... Nous sentons que noire croyance, notre foi en cet événement, s'évanouit tout à fait ; ce n'est plus qu'une légende absurde, un salmigondis usé de franges, de bras musculeux, de têtes frisées de philosophes grecs... Tout ce que les hommes se seraient imaginé à leur propre usage pour se figurer cette histoire vraie, si extraordinaire et étrange, avec sa sévérité mfinie, sa tendresse infinie, sa variété infinie, se trouve effacé comme d'un coup d'épongé par les élégances vides de Raphaël. » — Il est aisé de condamner un peintre, même un très-grand peintre, quand on lui impose un but qu'il n'a pas; Raphaël songeait à faire de beaux hommes graves, bien bâtis, bien posés, bien groupés, bien drapés, et ne songeait pas à autre chose. — M. Ruskin lui reproche d'avoir fait de saint Paul un Hercule méditatif appuyé sur une épée de conquérant, et il ajoute qu'aucun artiste n'a encore peint le vrai saint Paul. Il vaut mieux qu'on ne l'ait pa» peint ; « ce laid petit
ut; L'KbPlili ANGLAIS. 359
juif* » n'était beau que par Tàme, et son âme est dans ses Lettres. Raphaël avait raison ; à l'inverse de la littérature, la peinture, ayant le corps vivant pour objet, ne représente l'âme qu'indirectement et comme accessoire. M. Ruskin demande au second art les effets du premier. « Dans la Construction deCarthaye, parTurner, le principal objet du premier plan est un groupe d'enfants qui s'amusent à faire voguer de petits bateaux. » Selon lui, voilà une pensée des plus hautes, digne de la poésie épique ; car ce jeu d'enfants montre l'aptitude rnaritimeet la puissance future deCarthage. Au contraire, dit-il, « dans des sujets analogues, Claude introduit ordinairement des gens qui portent des coffres rouges garnis de serrures de fer, et se complaît avec un plaisir enfantin à rendre le lustre du cuir et les ornements du métal. » Mais si le ton rouge et le luisant sont des repoussoirs, des compléments, des valeurs utiles pour arrêter ou retenir ou préparer le regard, et comme une gamme de cor ou de hautbois dans une symphonie.' Celui qui supprime la gamme n'a pas d'oreilles ; celui qui supprime le luisant ou le rouge a-t-il des yeux?
Ainsi le fait, la chose réelle, l'objet matériel et physique, étudié pour lui-même, avec sa physionomie propre et son détail le plus complet, transporté intact et scrupuleusement sur la toile, si exactement rendu et encadré qu'un savant spécial, botaniste ou géologue, trouverait dans le tableau un document ; rien pour le décor, pour la volupté des sens, pour les secrètes exigences de l'œil ; au delà, et comme contre-coup ou compensation, 'es impressions de la personne morale, le dialogue silen-
' Expression de H. Renan.
cieUx de Tàme et de la nature, le retentissemeni sourd et prolongé d'un moi profond plein de cordes vibrantes, d'une grande harpe intime qui répond par des sonorités imprévues à tous les chocs du dehors : voilà l'objet de l'art. Pour eux, ce moi puissant est le principal personnage du monde. Invisible, il se subordonne et se rallie toutes le^s choses visibles; leur mérite est d'avoir un sens pour lui, de correspondre à quelque chose en lui, d'ébaucher ou d'achever en lui quelque émotion latente ^ L'être spirituel est le centre auquel le reste aboutit. — Pour avoir pris une place si dominante, il faut qu'il soit bien fort et bien absorbant. Il l'est en effet, et on s'en aperçoit quand on considère les principaux traits du caractère anglais, le besoin d'indépendance, la capacité d'initiative, la volonté énergique et opiniâtre, la véhémence et l'âpreté des passions concenlrres et contenues, les rudes frottements muets des rouages intérieurs, le vaste et tragique spectacle qu'une àme complète se fournil à elle-même, l'habitude de regarder en soi, le sérieux avec lequel ils ont toujours considéré la destinée humaine, leurs préoccupations morales et religieuses, toutes les traces des facultés et des instincts qui se sont manifestés jadis sous la main de Shakspeare et dans le cœur des puritams. A ne preiidre que les modernes, on pourrait dire que, dans chaqueAnglais, il y a quelque chose de Byron, de Wordsworth et de Car-
An artist....
WIio peints a tree, a leaf, a common stone, Witli just his liand, and finds it suddenly A-piece and conterminous lo his soûl.
Why eise do those things move hini, leaf, or stone?
[Âurora Leigh, 303 )
lyle, trois esprits bien différents et pourtant semblables en un point qui est utiè force et une faiblesse, et que, faute d'autres termes, je me risque à nommer l'hyper*^ tfophie du moi.
Pour une âme ainsi disposée, la véritable expression est la poésie. Autant ils sont médiocres dans les autres arts, autant ils sont grands dans celui-ci. A mon sens, il n y en â point qui vaille la leur, qui parle si fortement et si nettement à Tâme, qui la remue plus à fond, en qui les mots soient si chargés de sens , qui traduise mieux les secousses et les élans de l'être intérieur, dont là prise soit aussi efficace et aussi poignante, qui saisisse en nous les cordes personnelles et profondes pour en tirer des accords si magnifiques et si pénétrants. — A cet égard, il serait trop long de passer ert revue leur littérature : je n'en veux citer qu'un poëme récent, Aurora Leighy par Elisabeth Barrett Browning, œuvre étrange qui est un chef-d'œuvre ; encore li'ai-je pas de place pour dire combien, après vingt lectures, il me paraît beau. — C'est la confession d'une âme généreuse, héroïque, passionnée, en qui le génie surabonde, dont la culture a été complète, philosophe et poète, qui habite parmi les plus hautes idées et dépasse encore l'élévation de ses idées par la noblesse de ses instincts, toute moderne par son éducation, par sa fierté, par 5:es audaces, par le frémissement continu de sa sensibilité tendue, montée à un tel ton que le moindre attouchement éveille en elle un orchestre immense et la plus étonnante symphonie d'accords. Rien qu'une âme, et son monologue intime, le chant sublime d'un grand cœur de jeune fille et d'artiste, attiré et heurté par un enthousiasme et un orgueil aussi forts que le sien, le contraste
soutenu de la voix féminine et de la voix mâle qui, à travers les explosions et les variations du même motif, vont s'écartant et s'opposant toujours davantage, jusqu'à ce qu'enfin, rapprochées tout d'un coup, elles s'unissent en un long duo, douloureux, délicieux, d'un accent si exalté et si intense qu'il n'y a rien au delà. — Autrefois, Tépopée roulait sur des fondations et des destructions de cités, sur des combats de dieux ; elle roule ici sur des combats d'idées et de passions, sur des transformations de caractères. Elle a pris pour matière, au lieu du dehors, le dedans ; et, si large que soit le cadre épique, le dedans est assez riche, assez grand pour le remplir. Les agitations d'une âme si pleine et si vivante valent des chocs d'armées. A défaut de légendes et d'apparitions divines, elle a ses divinations de l'infini, ses rêves et ses aspirations qui embrassent le monde, sa conception orageuse ou lumineuse de la beauté et de la vérité, son enfer et son ciel, ses visions éblouissantes, ses perspectives idéalesqui s'entr'ouvrent, non point comme celles d'Homère au-dessus d'une tradition, non point comme celles de Dante au-dessus d'un dogme, mais sur les cimes des plus hautes idées modernes, pour se rassembler plus haut encore autour d'un sanctuaire et d'un dieu. Rien d'officiel dans ce dieu ; c'est celui de l'âme, d'une âme fervente et féconde, en qui la poésie devient une piété, qui amplifie hors d'elle ses propres instincts nobles et répand sur la nature infinie son sentiment de la beauté sainte. — Tout cela est exprimé par un style d'espèce unique, qui est bien moins un style qu'une notation, la plus hardie, la plus sincère, la plus fidèle, créée à chaque instant sur place et de toutes pièces, en sorte que jamais on ne songe
aux mots, que directement et comme face à face on voit toujours jaillir la pensée vivante, avec ses palpitations, ses sursauts, ses essors soudainement rabattus, ses coups d'ailes mouïs, depuis le sarcasme et la familiarité jusqu'à l'extase: langage étrange, mais vrai jusque dans ses moindres détails, seul capable de traduire les hauts et les bas de la vie intérieure, l'afflux^ les accès et le tumulte de l'inspiration, la brusque concentration des idées engorgées, l'explosion imprévue des images et ces illuminations démesurées qui, comme des aurores boréales, éclatent coup sur coup dans un esprit lyrique : « Va bravement, et que ton franc poème saisisse de sa lave ardente — la poitrine aux mille veines, les deux seins palpitants du siècle — en sorte que, lorsque viendra l'âge suivant, les hommes d'alors — puissent toucher l'empreinte avec une main respectueuse et dire : — Regardez, regardez les mamelles que nous avons tous sucées; cette poitrine semble battre encore; du moins — elle fait battre la nôtre ; voilà l'art vivant — l'art qui moule et perpétue la vraie vie. » — Un tel style «stle complément naturel d'une telle pensée : « Ne point songer à la forme, se fier à l'esprit, s'y fier comme fait la nature souveraine pour créer la forme, une forme qui ne soit pas une prison, mais un corps; toujours partir du dedans pour aller dehors, dans la vie et dans l'art qui est encore la vie. » La poésie, ainsi enlendue, n'a qu'un personnage, l'homme intérieur, et qu'un style, le cri du cœur triomphant ou souffrant.
Plus je considère cette conformation d'esprit, celte habitude du retour en soi-rnème, cette primauté de rhomme moral, ce besoin de le voir d'abord et ensuite la nature à travers lui^ plus j'arrive à concevoir les fortes et innombrables racines du poëme sérieux, qu'on ap pelle ici la religion. — Pour en comprendre exactement la valeur et l'autorité, il faut y distinguer deux choses, d'un côté la rédaction des éditeurs, de l'autre le sentiment du lecteur
Cette rédaction varie selon les différentes sectes j quakers, presbytériens, wesleyens, unitairiens, anglicans; mais la dernière est de beaucoup la plus accréditée. En effet, l'Eglise anglicane a pour elle son antiquité, son alliance avec l'État, ses privilèges, ses dotations, la présence de ses évéques à la Chambre haute, sa domination dans les universités, sa position moyenne entre deux extrêmes, enire le culte, le dogme, l'esprit des puritains et le culte, le dogme, l'esprit des catholiques. D'abord elle est un compromis ancien et légal, ce qui convient à la majorité, laquelle partout aime les transactions, suit volontiers la tradition et se laisse conduire par la loi. De plus, elle est riche, elle est un des pouvoirs publics, elle est apparentée dans l'aristocratie, elle a de belles relations, elle est un des grands organes de la constitution; et, à tous ces titres, elle plaît aux hommes d'Etat, aux conservateurs, aux gens du monde, à tous ceux qui veulent être respectables. Enfin, son Prayer Book est très-beau ; ses cérémonies sont nobles et graves, sa conduite esta demi-toléranle; elle laisse quelque jeu au jugement libre de l'individu. Ainsi accrédilée, elle im|)Oseou propose son texte, et l'on peut dire que ce texte est généralement admis. — Trois partis sont
distincts dans cette Église officielle : Tun plus aristocratique , plus autoritaire, plus attaché au cérémonial, celui qu'on appelle Hiyhchurch; l'autre plus populaire, plus passionné, plus appliqué à opérer les conversions et le renouvellement du cœur, celui qu'on appelle Lowchurch. Tous deux, assez étroits et peu flexibles, laissent une place à côté d'eux pour un parti libéral, Broadchurch, qui comprend les esprits les plus érainents, les plus conciliants, les plus capables d'accorder la science et la foi. Grâce à eux, le fossé qui sépare la pensée laïque de la tradition ecclésiastique cesse d'être infranchissable.
Paruii plusieurs traités polémiques et dogmatiques, je viens de lire Alfords Greek Testament, un des commentaires les plus autorisés de l'Écriture. Il ne va pas aussi loin que les critiques allemands; son tact historique est gêné par un parti pris d'orthodoxie. Mais ses concessions sont assez larges pour satisfaire le sens commun.— Selon lui, les évangélistes ne s'accordent pas tout à fait; parfois même, et notamment en matière de chronologie, ils se contredisent. « C'est qu'ils n'étaient pas de simples porte-voix, des organes de l'Esprit-Saint, mais seulement de saints hommes inspirés par lui. » Pour écrire, ils avaient un Tonds commun, à savoir la tradition et quelques rédactions partielles; « mais ce fonds était soumis à toutes les variétés de diction, d'arrangement, d'omission, d'addition que comporte un récit, lorsqu'il passe à travers plusieurs esprits individuels et plusieurs lieux différents. » Chaque narrateur, selon l'espèce, les lacunes et le tour de son information, de sa mémoire, de son imagination, de son sentiment, y imprimait sa marque. Le tout est vrai, mais en gros.
Or, entre ce noyau divin et ces enveloppes humaines, la limite n'est pas précise; chacun peut retrancher plus ou moins, et, mêmedans l'Eglise, quelques-uns retranchent beaucoup. — Selon M. Stanley, être chrétien, ce n'est pas croire à tels événements de la vie de Jésus, à tels dogmes révélés par Jésus, mais à Jésus lui-même, à l'esprit moral et religieux qui inspire les Évangiles. Il explique le don des langues comme M. Renan. Il admet, comme les théologiens allemands, que les Evangiles, tels que nous les possédons, lurent composés longtemps après les Épîtres de saint Paul. Il commente ces épîtres en critique moderne, avec le détail, le tact, la libre et pénétrante divination que Ton porterait aujourd'hui dans un commentaire du Dante ou de Pascal . Il décrit Corinthe, sa mer, ses temples, d'après Pausanias, d'après les voyageurs, d'après ses propres voyages. Il montre saint Paul dictant, et près de lui un disciple, Sosthènes, qui écrit, qui l'arrête de temps en temps pour l'avertir d'un oubli. « Nous pouvons imaginer que la lettre à laquelle Paul répondait était déroulée devant lui, en sorte que, d'un coup d'œil, il pût saisir les dilficultés proposées, relever tour à tour les objections, quelquefois les citant en propres termes, quelquefois les exposant dans son langage. » Il décrit et explique très-bien le style de saint Paul, style puissant et extraordinaire comme le sentiment dont il est l'œuvre, style saccadé, violenté par le tressaillement intérieur, tout composé d'explosions, où des fragments abrupts de pensée ardente sursautent et se heurtent comme des laves parmi des flammes et des fumées ; à quelques égards, il le compare à celui de Thucydide, mieux encore, à celui deCromwell. Il montre dans l'apôtre le tempérament hébraïqiie, l'imagina-
tion orientale ; il rappelle à ce propos Tétat d'esprit des prophètes et des psalmistes ; il va jusqu'à indiquer certains restes d'une exaltation analogue chez les derviches musulmans. Bref, selon lui, pour comprendre Page évangélique, il faut avant tout imaginer des enthousiastes et des scènes d'enthousiasme, comme il y en eut jadis parmi les puritains, ou comme aujourd'hui l'on en trouve dans les shoutings d'Amérique.
M. Jowett pousse la critique encore plus loin. Pour lire le Nouveau Testament, illaisse de côté le texte oKiciel et prend celui de Lachmann . Le premier est au second ce que les Sophocles et lesThucydides delà Renaissance sont à ceux de Dindorf et de Becker ; de même les Pensées de Pascal^ publiées par Port-Royal, et les mêmes Pensées, éditées par M. Feugère. — « La foi des premiers chrétiens ne coïncidait pas exactement avec la nôtre. » Ils croyaient que la fin du monde et le retour du Christ étaient tout proches ; transportés par leur conversion, ils vivaient dans une sorte « d'extase ; » leur foi était « simple et enfantine. » C'était « la croyance d'hommes qui ne voyaient guère avant dans les desseins de la Providence, et qui n'avaient jamais rêvé aux perspectives de l'avenir; c'était le sentiment d'hommes qui pensaient à la venue du Christ comme nous pensons au retour d'un ami perdu, beaucoup d'eux l'ayant vu sur la terre et ne pouvant croire qu'il leur avait été enlevé pour toujours. » A ne prendre que les dehors et au point de vue du monde, ils laissaient l'impression que ferait aujourd'hui une secte de dissidents, pauvres rêveurs que les gens du monde trouveraient fanatiques, bornés, grotesques et même dangereux. — Leur langage se ressent de leur disposition d'esprit. Les mots justice, foi, charité,
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sont bien plus vagues dans saint Paul que chez nous ; ils correspondentàunétat de l'àme plus violent, à un jeu d'idées moins précises. Quand il dit que le péché d'Adam nous est imputé, il est soulevé par un mouvement de passion, il écrit en style hébraïque ; cela signifie seulement « que nous sommes tous un seul homme par la communauté de notre nature vicieuse ; » par cette com^ munauté, et non autrement, nous sommes tous englobés dans le péché d'Adam. L'exaltation et l'imagination de l'apôtre et de l'oriental se sont exj)rimées par des à-peû-près, et ses images ne sont pas des formules; quand il parle de rachat, de sacrifice expiatoire, il fait allusion à une coutume juive. Entre cet esprit orageux, illuminé, qui sort de la synagogue, parle par exclamalions, pense par blocs, et l'intelligence moderne, lucide, exacte, discursive, qui démêle et suit fil à fil un faisceau d'idées précises, la différence est immense; il serait absurde, et en outre horrible, d'ériger des métaphores locales en doctrines philosophiques.
Le lecteur voit de lui-même la conséquence de pareils principes, à savoir l'avènement de la philologie, de la critique, delà psychologie,lerenouvellementde la théologie, la transfiguration du doirme. — Déjà l'effet en est visible. Des hommes distingués, des historiens, des clergymen ont quitté leur place dans l'université ou dans l'Église, parce que leur conscience ne pouvait plus souscrire aux trente-neuf articles. L'évêque Colenso, au Natal, interrogé par ses néophytes sur l'Ancien Testament, et requis de donner sa parole d'honneur que tout cela était vrai, tomba dans une réflexion profonde , étudia la question, lut les exégètes allemands, et finit par publier un livre qui reléguait les histoires bibliques au rang des
m L'ESPRIT ANGLAIS. 369
mythes. Un de mes amis bien informé estime que, sur vingt-quatre évêques, il y en a quatre qui favorisent les critiques libéraux d'Oxford; ceux-ci trouvent d'ailleurs un appui dans le grand nombre des laïques influents et considérés qui les approuvent. L*esprit moderne s'infiltre encore par d'autres fissures, par la géologie et Thistoire naturelle, pour lesquelles l'Anglais a beaucoup d'aptitude, par îa psychologie expérimentale, qu'il a toujours cultivée. En effet, l'Anglais aime surtout les faits prouvés, internes ou externes, les faits incontestables et présents dont chacun, à chaque instant, peut avoir expérience en soi, ou hors de soi. De cette disposition peuvent naître des théories et même une philosophie, les théories de Lyell, de Huxley, de Darwin, de Tyndali, la philosophie de Herbert Spencer etdeStuart Mill. Un pareil goût, lorsqu'il est prédominant, conduit l'esprit vers quelqu'une des formes du positivisme; et, en effet, ^ous diverses formes, surtout parmi les s?' vants, le positivisme n'est pas rare ici
Chez les autres peuples contemporains, en France, par exemple, les choses, avec d'autres proportions, sont à peu près semblables. Là aussi on trouve un symbole, un texte accepté par la majorité, des interprétations plus ou moins larges admises par divers groupes restreints, un scepticisme scientifique à l'usage de quelques penseurs libres et de plusieurs savants spéciaux. — En tout ceci les ressemblances sont frappantes, mais L'iles ne sont qu'extérieures. U reste à considérer l'émotion intérieure, l'attitude du lecteur en face du symbole accepté ; c'est sur ce point que Uîs deux nations diffèrent du tout au tout. — L'Anglais éprouve naturellement le sentiment de VûH delà. Pour lui, au delà
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de l'expérience humaine, si indéfiniment prolongée qu'on la suppose, il y a un abîme, un grand je ne sais quoi^ ténèbres ou lumières ; là-dessus les sectateurs les plus décidés de la pure expérience sont d'accord ave les croyants. Par delà les choses accessibles. Herber Spencer pose expressément un quelque chose inaccessible, V inconnaissable, le fonds intini dont nous ne saisissons qu'un fragment et une surface. Si Stuart Mill n'ose affirmer cet infini qui déborde hors de toutes limiteSj il l'admet au moins comme possible. Une énorme noirceur, vide ou pleine, qui enveloppe le cercle étroit où vacille notre petite lampe, voilà l'impression commune que laisse le spectacle des choses sur les sceptiques aussi bien que sur les fidèles. — Une telle impression met l'esprit dans une attitude sérieuse ; elle ne va pas sans quelque effroi ; l'homme est devant un spectacle disproportionné et accablant ; il est disposé au respect, et même à la vénération*. — Comme il est ré- (léchi, enclin à méditer sur la vie humaine (to morali%e)y il n'a pas de peine à reconnaître Vau dtlà dans le monde moral comme dans le monde physique. Il sent vite que sa puissance est bornée, sa prévoyance courte, ses établissements incertains, qu'il ressemble à une feuille emportée dans un immense et tumultueux courant. Pendant les jours d'angoisse, aux funérailles des proches, dans la maladie ou le danger, quand sa dépendance et son ignorance se présentent en lui en traits vils et terribles^ celte émotion devient poignante. Il ro- ; orte ses yeux vers le grand branle universel, vers l'obcur et grandiose gouvernement de l'ensemble. A foicc
« Wonder, a«M.
DB L'ESPIIIT ANGLAIS. 571
d*y penser, il essaye de se le figurer, et, faute d'autre figure, il se le représente comme le gouvernement de quelqu'un, comme une direction intelligente et voulue, comme l'œuvre d'une puissance et d'une pensée, en qui rien ne manque de ce qui lui manque à lui-même. — Encore un pas. Si, parmi les imperfections qu'il découvre en lui même, les plus graves à ses yeux sont ses mauvais penchants ; s'il est surtout préoccupé par l'idée du juste et de l'injuste, si sa conscience est éveillée et active, l'émotion primitive, dirigée, précisée, complétée, aboutit à la conception du Dieu moral : « Commencez par tout voir au point de vue moral, écrivait Thomas Arnold à une personne tourmentée de doutes, et vous finirez par croire en Dieu. » — Sur l'édifice ainsi préparé, au sommet de tous les piliers convergents, cette croyance vient se placer d'elle-même, comme une clef de voûte. Uau delà mystérieux, infini, devient une Providence mystérieuse, infinie, et les textes de l'Écriture et de la liturgie ne font que fournir une expression au cri inarticulé du cœur.
Telle est la sourde élaboration, la fermentation intérieure par laquelle se forme et se développe l'idée de Dieu. L'enfant la reçoit du dehors comme une greffe. Mais,pour que cette greffe prenne et ne demsure pas dans son àme une pièce morte, il faut que l'âme se l'adapte, se la soude et y fasse pénétrer sa propre sève. Elle n'y parvient que par un long travail secret dont elle n'a pas conscience. Ordinairement, il faut des années pour que la suture se fasse et transforme la bouture étrangère en un organe acquis. — Autant qiie j'en puis juger, elle se fait dans un esprit anglais naturellement et bien, selon la marche que l'on vient de décrire, par
la conception des puissances infinies qui nous débordent, par la concentration de ces puissances vagues en une personne, par l'inslaLation de cette personne surle trône du monde moral. — De cette façon, la religion cesse d'être une formule officielle qu'on récite ; elle devient un sentiment vivant qu'on éprouve. Pour s'en convaincre, le lecteur n'a qu'à regarder le détail de la vie courante dans les correspondances, dans les biographies, dans les poèmes, dans les romans, dans tous les documents spontanés qu'on ne peut soupçonner d'hypocrisie. Dernièrement, à propos d'un procès, les journaux publiaient la lettre qu'un pauvre sergent, tué à Petropavlovsk, écrivait à sa femme Alicia, la veille du combat; rien de plus grand, de plus touchant, de plus profondément senti ; c'était le testament d'une âme. Parmi trois romans pris au hasard, il y en a deux où, dans les grandes crises, on voit intervenir, sinon la prière, du moins Témolion solennelle de l'homme qui sent audessus de sa tète et de toute tête une justice infinie. — Sur la doctrine on peut discuter; devant le sentiment on ne peut que s'incliner : il est sublime.
De Manchester à Glasgow ; départ à deux heures du matin. Au lever du jour, c'est encore le paysage anglais, une prairie et une haie, sur un terrain, non pas gras et naturellement fertile comme en Flandre, mais travaillé et contraint à prodtiirepar l'industrie de l'homme. — Au delà deCarlisle, le sol s'abaisse et se relève en longues et hautes collines qui sont des pâturages ; solitude, ni arbres, ni cultures ; çà et là une maison ; les moulons tachent de leurs points blancs les énormes bosses vertes, ♦le vert éternel, toujours humide et toujours pâle, laisse une impression étrange.
Aux approches de Glasgow, cheminées innombrables, hauts fourneaux flamboyants ; j'en compte s« Jze en un tas. Glasgow est, comme Manchester, une ville de fer et de houille. Elle aussi est sur un terrain leiuté de noir dans les cartes, et la Ciyde lui fait un port pour rejoindre la mer. — On est tenté de voir dans les caractères
physiques du pays la prédiction de son histoire : la terre verte, les troupeaux, le laitage, le climat humide et froid, le sol ingrat produisant l'animai Carnivore, énergique, opiniâtre et travailleur ; la houille, le fer, le voisinage de la mer, les fleuves disposés en ports l'in- . vitenl à devenir industriel et commerçant. — Trois / cent soixante-quinze mille habitants. Mais l'aspect de ces grandes ruches est toujours navrant ; les enfants grouillent pieds nus dans la boue ; des femmes en haillons, en robes déchirées qui laissent voir l'épaule, allaitent assises au coin d'une rue. Le climat est pire qu'à [Manchester. Nous sommes aux derniers jours de juillet, et le soleil luit ; pourtant je n'ai pas trop de mon manteau. — Par bonheur, le corps humain s'accommode à ses alentours. De grandes (illes couchées sur le gazon de la promenade n'ont ni bas ni souliers ; de petits garçons se baignent dans la rivière. — En outre, certains traits du caractère moral forment une compensation. Je suis tombé dans un hôtel de négociants et commis voyageurs (commercial gentlemen)^ et pendant vingt-quatre heures, à table notamment, je lésai vus par vingtaines. Leur physionomie est un mélange du propriétaire, du professeur et du cordonnier; celle des nôtres tient du loustic et du militaire. Or, en fait d'affaires et de commerce, le premier caractère réussit beaucoup mieux que le second ; et la différence indiquée ne se rencontre pas seulement entre les commis voyageurs des deux peuples.
ON TOUM EN AiNGLËTERRE 375
Dans la hrume lumineuse du matin, au milieu d'une fil? de mâts et de cordages, le bateau à vapeur descend la Clydc jusqu'à la mer. Nous voguons le long de la côte creuse et dentelée, d'un golfe à l'autre. Ces golfes presque fermés semblent des lacs, et leur large nappe miroite dans un amphithéâtre de collines verdâtres. Toutes les rondeurs et tous les contours de la plage sont semés de villas blanches; l'eau est peuplée de navires; on me montre une hauteur d*où souvent on en peut compter trois cents à la fois ; un vaisseau de guerre à trois ponts flotte à distance, comme un cygne parmi des mouettes . — Ce grand espace étalé et rempli de vie dilate l'âme; la poitrine s'oUvre amplement, on respire avec joie la brise active et froide. Mais l'effet sur les nerfs et sur le cœur n'est point celui de la Méditerranée ; cet air et ce paysage, au lieu de pousser à la volupté, poussent à l'action.
Un petit bateau, tiré par trois chevaux, nous prend et suitCrenan-canal entre deux bordures de gazon. D'un côté sont des rochers vêtus de broussailles, de l'autre, des pentes escarpées, grisâtres ou rousses; voilà enfin de la couleur, du plaisir pour l'œil, des tons bien composés, appareillés ou fondus. Sur la berge et dans les buissons, des roses sauvages, des plantes frêles au panache blanc sourient avec une grâce déhcate et charmante.
Au sortir du canal, nous remontons dans le grand vapeur, et la mer se rouvre plus ample que jamais. Le ciel est tout à fait clair et splendide, et, sous le soleil, les vagues se tordent frissonnantes, avec les reflets de Tétain en fusion. Le navire avance laissant derrière lui une large rue qui bruit et bouillonne; les goélands rament
à sa suite, infatigablement. Des deux côtés, des îles, def» roches, des promontoires hardiment coupés, hérissent leur relief sur l'azur pâle; la vue change à chaque quart d'heure. Mais, à chaque tournant, reparaît la mer infinie qui confond sa ligne presque plate avec la courbe du ciei blanc.
Le soleil tombe, nous longeons Glencoe, et le mon Ben-Nevis apparaît marbré de neige ; le golfe se resserre, et la grande eau, enfermée entre des montagnes stériles, prend un aspect tragique. L'homme est mal venu ici ; la nature est restée indomptable et sauvage; on se sent sur une planète.
Nous débarquons près de Fort William ; un crépuscule mourant, un reste de rougeur vague laisse apercevoir le paysage désolé, les champs de tourbe, les bosselures de la vallée, entre deux rangées de montagnes énormes. Un oiseau de proie crie dans le silence. Çà et là nous voyons quelques chaumières misérables ; on me dit que celles des hauteurs sont des tanières sans fenêtres, d'où la fumée sort par un trou au milieu du toit. Beaucoup de vieillards sont aveugles. Quelle contrée hostile à l'homme! — Le lendemain, pendant quatre heures, sur le Caledonian-canal, nous longeons encore des solitudes, une file monotone de montagnes sans arbres, d'énormes bosses verdàtres que tachent par places des pierres éboulées. Quelques moutons, d'espèce naine, cherchent sur les versants un peu de bonne herbe; parfois l'hiver est si rude qu'ils meurent; de loin en loin, on voit un bœuf veli:, aux yeux sauvages, gros comme un petit âne. Plantes et animaux, tout périt ou se rabougrit. Pour tirer quelque chose d'un tel pays, il faudrait d'abord le reboiser, comme on a fait du Suther-
Inrsc^; l'arbre refait le sol, puis il abrite la culture, le bétail et l'homme.
Le canal aboutit à une enfilade de lacs. Rien de plus noble que leur aspect, rien de plus touchant. L'eau, brunie par la tourbe, fait une vaste plame luisante entourée par un cirque de montagnes. A mesure qu'on avance, chaque montagne se développe lentement, s'étale, apparaît avec sa forme et sa physionomie; les dernières, bleuâtres, s'enfoncent Tune derrière l'autre, en s'abaissnnt vers l'horizon qu'elles ferment. Elles siègent ainsi comme une assemblée de grands êtres tristes, autour de l'eau noire où elles se mirent, et, de temps en temps, au-dessus d'elles et du lac, le soleil affleure à travers un linceul de nuages.
A la fin, la soliliide devient moins sévère. Les montagnes se boisent à demi, puis tout à fait; elles s'aplanissent, les vallées élargies se couvrent de récoltes ; la verdure fraîche et jeune des plantes fourragères vient parer les creux et les versants. Nous entrons à Inverness, et nous sommes étonnés de trouver, presque à l'extrême nord de l'Ecosse, au flanc des Highlands déserts, une jolie ville moderne et vivante. — Elle s'allonge sur les deux bords d'une rivière claire et vive. Quantité de bâtiments sont neufs ; on voit une église, un château, un pont de fer ; partout on sent la propreté, le soin, latlention active. Les vitres sont luisantes, les carrelages lavés; les boutons de porte sont en cuivre, il y a des fleurs aux fenêtres; les plus pauvres maisons sont reblanchies à neuf. Des dames bien vêtues, des gentlemen en costume correct passent dans les rues. On a même voulu avoir des œuvres d'art, des colonnes ioniennes, du pur gothi«iue, et autres parures architecturales de
pacotille, mais qui annoncent au moins la recherche du mieux, l'intention de bien faire. Évidenimeut, le pays est mauvais; c'est l'industrie, l'ordre, l'économie, le travail des habitants qui fait tout. Quel contraste avec l'aspect d'nne petite ville des côtes de la Méditerranée, si négligée et si sale, où le petit bourgeois vit comme un ver dans une poutre vermoulue!
Je passe huit jours aux environs chez un ami. Presque tous les cottages sont bien tenus ou remis à neuf De petites fermes, des chaumières de paysans sont encadrées de chèvrefeuillesetont un jardin pleinderoses fleuries. — Sans doute, ces maisons trop basses n'ont souvent qu'un rez-de-chaussée et sont étroites, parce que les matériaux de construction sont chers. Sans doute encore, le lit mal aéré reste enclos à demeure dans une forte alcôve en planches, parce qu'en hiver le froid est trop grand. — Mais ces inconvénients du sol et du climat entêté un aiguillon pour l'homme. Partout, dans les moindres cottages, on trouve des livres, la Bible d'abord, en outre quelques biographies, voyages, conseils d'hygiène, manuels du pécheur, traités d'agriculture, du huit à trente volumes. Prcsijue tous les paysans écossais savent lire et lisent. Nos hôtes «lonnent la main à toutes les bonnes femmes, aux jeunes filles, et nous disent de la donner; elles n'ont point l'air embarrassé. Chaque paysan se sent maître chez lui, libre au spirituel et au temporel, chargé de son salut, ce qui lui donne une dignité naturelle. Les riches et les gentlemen ne se cantonnent pas et ne se tiennent pas à l'écart par défiance, répugnance, égoïsme, comme en France ; ils font des lectures publiques, ils souscrivent aux fondations. L'un d'eux a bâti une église qu'on me montre ; un autre, un pont en
fil de fer; par une Liscription, il « prie les passants d'y conduire leur voiture au pas. » Le mur de son parc n'a que deux pieds de haut; chacun peut y entrer ; la seule défense est d'y faire du dégât.
Entre Keith et Aberdeen, je rencontre un train à bon marché, dont les wagons sont gorgés de monde. Tous ces gens vont à un meeting religieux ; c'est une assemblée d'édification et d'émotion protestantes, un revival où parleront plusieurs prédicateurs célèbres. Lafouleestsi nombreuse, qu'on est obligé de mander par dépêche télégraphique des wHgons supplémentaires; et pourtant, dans beaucoup de voitures, lesjeunes filles sont assises sur les genoux des hommes. Mon voisin dit qu'il y aura vingt mille personnes; quelques-unes viennent de très-loin, de cinquante ou soixante milles. Pendant l'arrêt du train, les femmes, avec un air sérieux et convaincu, entonnent un psaume ; la musique religieuse est toujours ici grave et douce, et n'a jamais manqué de me faire plaisir. Les wagons sont de troisième classe, et les assistants sont des boutiquiers, des ouvriers, des cultivateurs, tous vêtus comme notre petite bourgeoisie ; habits propres, souvent neufs, en drap gris ou brun ; physionomies actives et intelligentes : la race est plus dégourdie, plus avisée qu'en Angleterre. Ce sont des gens du peuple, aaais visiblement bien plus cultivés que nos villageois.
En arrivante l'auberge, dans un Tempérance- hôtel, je trouve sur la table de la maîtresse de la maison, parmi divers romans moraux et livres pieux, un traité apologétique en faveur des revivais. On y justifie les exclamations, les évanouissements et autres explosions passionnées. « Dans le monde le plus choisi, une mère, \m père, en présence d'un fils qu'ils croyaient perdu.
s'écrient, défaillent de joie, et personne ne blâme leur transport comme inconvenant; combien plus légitime est celui de l'âme qui tout d'un coup se sent sauvée, rachetée par la grâce! » Dans le journal, un clergymin réprimande Walter Scott qui, par ses romans, a jeté de la défaveur sur les covenantaires. — A mon sens, le pro testantisme presbytérien est le poëme qui convient ici, lriste,grandiose, borné, excellent pour reployer riioinme sur lui-même, pour l'attacher au travail et lui faire supporter la vie.
A l'office, le dimanche, ni tableaux, ni slatues, ni musique instrumentale. L'église est une simple salle d'assemblée, munie de bancs, pourvue d'une galerie au premier étage, très-convenable pour des conférences publiques; en effet, le service divin n'est guère ici qu'une conférence de morale. Le texte du ministre est « que nous devons opérer nous-mêmes notre salut*, » ne pas attendre de secours étranger, faire effort, a«zir par nous-mêmes; Dieu nous aidera, nous donnera sa grâce, non pas à cause de notre effort (elle est gratuite), mais en proportion de notre effort. Sermon bien dit, sobrement, sensément, sans phrases, ni cris. Quoiqu'un peu abstrait, le précepte est pratique et peut éveiller des réflexions, un raisonnement personnel dans quelques têtes, surtout en hiver ou par la pluie. Suivre et poursuivre un tel raisonnement, avec Taide du texte évangéliqùe ou biblique, est une occupation (jui élève l'esprit, et provoque un travail de la conscience. — Outre le sermon, le service comprend une lecture de certains textes tirés de la Bible, notamment de saint
* We must work out our salvatioo*
Pau!, des prières en prose récitées tout haut, des psaumes et hymnes chantés par la congrégation. Les prières •et les hymnes sont correctement plates et assez modernes; on n'a vraiment su parler à Dieu que dans le grand siècle littéraire, de Shakespeare à Milton. Mais les psaumes, quoique traduits faiblement, se soutiennent par la lorce du sentiment et du souffle; encore, aujourd'hui, une âme troublée, et qui se sent responsable, peut les comprendre ; ils sont le dialogue du cœur humain et du Juge éternel, seuls à seuls et face à face. Par eux, au milieu de la théologie disputeuse, de la prédication aride et du travail monotone, le sentiment moral s'épanouit en une fleur poétique. Ce n'est pas trop d'en avoir une, une seule, dans une religion dont les usages et les dogmes ressemblent à une haie d'épines. — Figures recueillies des assistants; on me dit que l'Ecosse est encore plus religieuse que TAngleierre; le presbytérianisme, si rigide, n'y a pas paru assez rigide. En 1843, plusieurs jugèrent que la nomination du ministre par le patron était contraire à la loi de Dieu ; ainsi se forma l'Église libre, entretenue par les dons volontaires des lidèles. En quelques années, elle est devenue l'égale de l'Eglise établie. Présentement, elle a 350,000 livres sterling de revenu, elle a fondé 700 écoles, elle a un parti dans chaque village. Par le peu d'importance du point débattu, par l'énergie de la séparation effectuée, par la promptitude, la grandeur et les dépenses de Vœuvre, mesurez la susceptibilité ihéologique et le zèle des contribuables. — Même remarque pour l'observation du dimanche; comparé à celui d'Edunhourg, celui de Londres est agréable.
Le paysage autour de nous est bien fin et bien joli;
le sol semble médiocre, mais les cultures n'ont pas la ré<iularilé artificielle de l'Angleterre. La nature plus rude se prête moins à la discipline; elle est accidentée et plairait à un peintre. Les fleurs abondent, délicates, mignonnes, surtout les roses sauvages qui s'épanouissent aux flancs de tous les chemins. De petites rivière» claires et murmurantes courent au hasard à travers les prairies. Sur les versants, des bruyères violettes s'étalent comme un tapis de soie sous des pins clair-semés. Plus haut sont de grands pans de forêts toujours vertes, et, sitôt qu'on approche de la montagne, on voit à l'horizon uncerclebrun de hauteurs stériles. — Au boutd'une heure, c'est le désert; le climat est hostile à toute vie, même à celle des plantes. Un lac, couleur de topaze brûlée, dort froid et morne entre des versants pierreux ou poussent çà et là des touffes de jonc et de bruyères. Une demi-lieue plus haut, un second lac, dans le brouillard qui monte, est encore plus morne. Alentour, dès plaques de neige marbrent les cimes et descendent en ruisseaux qui font des fondrières. Les petits chevaux du pays, avec un instinct sûr, gravissent la lande, et nous voici sur une hauteur d'où la vue, aussi loin qu'elle peut porter, n'embrasse qu'un amphithéâtre de sommets désolés et pourtant verdâtres; par la destruction des bois, tout a péri ; une nature ruinée est plus lugubre à contempler que toutes les ruines humaines. — Au retour, sur le lac, un joueur de cornemuse sonne de son instrument. Musique étrange et sauvage, dont l'efl'et s'accorde avec l'aspect des eaux clapotantes, toutes veinées de reflets éclatants ou sonlbres. Un même petit motif, sorte d'air de danse, grimpe à travers tous les tons, faussement, bizarrement, et revient sans cesse,
mais toujours aigre et âpre; on dirait d'une orange ra* bougrie par le froid et devenue amcre.
Ce sont là les Highlands. De Brœmar à Perlh, pendant de longues lieues, on les traverse encore. Toujours la solitude; quelquefois cinq ou six vallées de suite sont tout à fait nues, et l'on voyage une heure sans rencontrer un arbre ; puis, pendant une heure encore, c'est à peine si l'on aperçoit de loin un pauvre bouleau tordu, qui meurt ou qui est mort. Au moins, si le roc était nu et montrait la structure minérale dans toute son énergie et sa rudesse I Mais les montagnes, médiocrement liantes, ne sont que des bosses aux formes mollasses, effondrées en fragments, en cailloux qui ressemblent aux débris d'une carrière. L'hiver, les chutes d'eau déracinent la bruyère et laissent sur les versants une cicatrice lépreuse, blanchâtre, mal roussie par le soleil trop pâle. Les sommets sont tronqués, sans audace. Une misérable verdure fait des traînées sur leurs flancs et marque le suintement des sources; la bruyère brunâtre couvre le reste. Tout en bas, dans le fond de la vallée, un torrent encombré de pierres se débat dans son goulot, ou s'attarde en mares stagnantes. On découvre parfois une chaumière avec une vache rabougrie. Le ciel gris, bas, achève Timpression de monotonie lugubre.
La voilure gravit une dernière montagne. Voici enfin une pente abrupte, un grand mur de roc, mais c'est Tunique. — On redescend, on entre dans la contrée habitable. La culture gagne les fonds, ensuite les versants ; les pentes se reboisent, puis des montagnes entières ; des forêts de pins étendent sur les croupes leur manteau sombre. Les champs d'avoine et d'orge s'élargissent; on voit de jolis bouquets de bois, des maisons entourées
de jardins et de fleurs, puis, sur les collines amollies, toutes les variétés de la culture ; çà et là un parc, un château moderne. Le soleil se dé^^age et luit gaiement sans ardeur; la plaine s'ouvre, fertile, abondante en promesses de commodité et d'agréments, et l'on entre à Perth,en pensant aux descriptions historiques de Walter Scott, au contraste de la montagne et de la plaine, aux injures et aux dédains que se renvoyaient l'homme des hautes terres et l'homme des basses terres. — De Perlh à Edimbourg, le paysage reste gracieux et varié. Plus ondulée, plus découpée, plus maigre que l'Angleterre, rÉcosse est plus pittoresque; la nature, moins uniforme et moins maniable, n'y est pas une simple fabrique de lait et de viande.
De même Edimbourg comparé à Londres. — Au lieu d'une ville régulière, moderne, en plaine, le rendezvous du négoce, du confortable et du luxe, on trouve une vieille cité pleine de contrastes, épandue sur trois vallées et sur plusieurs hautes collines, oîi les rues escarpées, les hautes maisons, les empreintes multipliées du passé fout partout des perspectives inattendues. Un château féodal se dresse sur un des sommets. De là, en descendant vers Holyrood, sur les flancs de la rue, des ruelles antiques plongent en pente abrupte vers les bas-fonds; là, sont des allées et des enceintes {lanës and closes)^ véritables taudis du moyen âge, dont les murailles noircies par la pluie et la fumée gaident leui lèpre depuis quatre cents ans. Des tourelles rondes ou carrées s'y accrochent et surplombent. Les étroites fenêtres, baroques, biscornues, sont grillées comme les soupiraux d'une prison. Des escaliers de pierre, bas ei suintants, s'enroulent dans l'obscurité intérieure, parmi
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des ombres rampantes dont un rayon de lumière fait sentir la profondeur. On voit sur les marches des las d'enfants pieds-nus, au crâne blanc, des hommes accroupis qui mangent ; cela rappelle les formes fantastiques, les demi- ténèbres, les étranges hôtes qui peu plent les celliers de Rembrandt.
Quantité de statues, de monuments gothiques et sur toutgrecs, deux galeries de tableaux. — Carlton-Hill, avec sa colonnade et ses deux ou trois petits temples, tâche d'être une acropole, et la cité savante, lettrée, philosophique se dit TAthènes du Nord. Mais quel disparate ici que l'architecture antique I La brunie pâle, fouettée j)ar le veut, ilotle et s'éparpille de loutcs parts. Les proûls des édiûces sont noyés dans la vapeur, ou se détachent faiblement sous un jour malade. Un voile de vapeur traîne sur la pente verte de Carhon-Hill, et s'entortille autour de ses colonnes. Le climat répugne à ces formes du pays sec et chaud, et les besoins, les goûts, les mœurs de l'homme y répugnent encore davantage. — Par exemple, ici, la tentation principale est d'être ivrogne, et les sociétés de tempérance la combattent par un mélanged'idéesbibliqueset de raisonnements utilitaires. A cet effet, on voit sur des affiches deux figures expresives : l'une représentant a un homme » (a man), le travailleur; l'autre, représentant « une chose » [a ihing), Tivrogne; au-dessous sont des conseils appropriés. Six pence par jour de bière et de tabac font tan au bout de l'année, et Ton démontre, chiffres en main, qu'avec cette somme on eut pu acheter telles pièces de Uierie ou d'ameublement, tant de poires de souliers, tant de chemises, outre cela le livre indispensable, « une bible le famille. » Ce calcul et cette mention de Bible
sont des traits de caractère. Quand on entre ensuite dans le Musée et qu'on y regarde les trois ou quatre grands VahDyck,un Garofalo, un Véronèsc, surtout deux esquisses de femmes par Tintoret, on se sent à l'autre bout du monde.
Au sortir d'Edimbourg, sur la gauche, on voit la mer encadrée de montagnes lointaines ; par degrés elles s'abaissent et font une bordure délicate, ouvragée, autour de la grande eau (jui brille. — Berwick passe, gai et pittoresque sous ses toits rouges, avec son port tranquille où dorment quelques navires. Plus loin, c'est Newcastle, dont la houille n'a qu'à descendre dans les navires pour approvisionner les côtes de la mer du Nord ; ville de charbon et d'usines, noire et fumeuse, triste comme une prison. — Sur tout le trajet, la campagne est plate, presque dépourvue d'arbres et de haies ; parfois cependant, une petite crique boisée abrite un hameau. — Mais, d'un bout à l'autre du voyage, la mer est en vue ei le train rase la côte, tantôt enfermé dans une rainure déroches, tantôt surplombant. Le cœur se dilate devant cette immense nappe luisante ; la ligne indistincte, régulière va rejoindre le bas du ciel; de petits monticules d'écume parsèment son azur de leurs taches blanches. Deux ou trois navires à distance pla nent comme des oiseaux. Au-dessus, le grand ciel pâle arrondit son arche, et l'on oublie le spectacle agité de la fourmilière humaine, en sentant de nouveau le calme, la simplicité, la divine immutabilité des choses...
... York, le matin. Une rivière gracieuse et limpide luit doucement entre des lignes de tours gothiques; plus loin est un pont, un amas de bateaux noirs ; oa ♦lavsrse l'eau dans un bac; personne dans les rues,
l'air arrive aux joues aussi irais que dans la campagne. On longe d'antiques maisons dont chaque étage surplombe l'étage inférieur; on voit des arcatures basses, des portes cintrées et bosselées de gros clous. L'herbe pousse entre les pavés ; sur une place, auprès de la cathédrale, des arbres séculaires étendent leurs dômes de feuillage. Tout est vert , propre , paisible, imprégné d'antiquité, comme dans une ville flamande. L'énorme et vénérable cathédrale ajoute encore à la ressemblance. Intact au dehors, le colosse gothique se dresse plus haut et plus large que Notre-Dame, avec une puissance massive, sous les trois tours qui le chargent. Au dedans, lès iconoclastes de la Réforme l'ont dépouillé ; il est blanchi à la chaux, nu et triste. De l'ancienne ornementation, il ne reste que la clôture du chœur, un labyrinthe de dentelures , de statuettes , de pendentifs, de petites chaires sculptées, qui enchevêtrent leurs formes avec une fantaisie délicate et prodigue. Que ces vieilles villes reposées sont charmantes 1 — Mais, dans la rapidité du voyage, tous ces spectacles passent devanl Tesprit comme autant de décors...
... Dernière journée, de York à Londres 11 faut faire son métier jusqu'au bout ; je reste en troisième classe, pendant neuf heures, pour bien voir les gens du peuple. Les deux types les plus frappants sont ceux que j'ai déjà rencontrés ; l'homme robuste et l'homme déjà fatigué, l'un avec le torse et la carrure d'un athlète, la face rougeaude, les favoris roux, avec des yeux de taureau, un geste rude, une physionomie boudeuse ou menaçante qui pourtant tourne parfois à la bonté, lorsqu'un sourire la traverse ou qu'on lui adresse poliment la parole ; l'autre, aux yeux clignotants, aux traits tirés,