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L'ÉDUCATION PHYSIQUE AU XX« SIÈCLE

Entre gens qui se disputent une proie, la paix peut se rétablir de différentes façons : en premier lieu, si l'un des adversaires accepte sa défaite et se retire bénévolement ; en second lieu, s'ils se mettent d'accord et s'unissent pour jouir ensemble de ce qui fit l'objet de leur litige ; en troisième lieu, s'ils se le partagent, chacun renonçant à disputer a l'autre la part qui lui est attribuée.

C'est évidemment de cette troisième façon que se réglera la question de l'éducation physique au xx*" siècle. On ne saurait l'éluder ; elle s'impose avec une force de plus en plus grande à l'attention de tous. La société s'aperçoit que là seulement résident certains remèdes, vainement cherchés ailleurs. Le corps humain, dans son ensemble — cerveau, muscles, sang, héré-

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dite — occupe dans la civilisation moderne une place trop centrale, constitue un rouage trop important pour qu'on puisse se désintéresser désormais de sa constitution et de son fonctionnement .

Il n'en fut pas toujours ainsi. Jusqu'à présent, penseurs, soldats, ouvriers avaient plus ou moins vécu à part les uns des autres ; il y avait une tendance à favoriser le développement animal de l'individu, dans le sens du métier, du rang social, des dispositions naturelles. La tendance est aujourd'hui vers la culture totale. Ce n'est pas seulement la démocratie qui veut cela, c'est surtout la transformation du travail, le caractère industriel de l'époque, la toute-puissante déesse Activité qui règne déjà sans conteste. Pour la servir comme elle veut être servie, le penseur doit avoir de bons muscles et l'ouvrier, un cerveau bien lesté. Voilà pourquoi l'éducation physique dominera de plus en plus les préoccupations des peuples, et pourquoi son rôle va grandir inévitablement. Mais dans quel sens le mouvement se dessinera-t-il.^ Trois écoles en revendiquent la direction ; nous venons d'examiner leurs titres respectifs, qui sont sérieux. Voudrait-on d'ailleurs éliminer l'une d'entre elles

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qu'on n'y parviendrait pas, tant les circonstances s'annoncent favorables à leur développement simultané. D'autre part, il paraît inutile de chercher à les faire fusionner, tant elles diffèrent d'esprit et de procédés.

Le sport est grandement aidé dans ses progrès par l'intense émulation qui résulte, à la fois, de la démocratie et de l'internationalisme. La chose est assez curieuse, car on reproche parfois au sport ses tendances aristocratiques et nationalistes. La vérité est que l'aristocratie sportive dépend des seules qualités de l'individu ; ce ne sont ni votre noblesse ni votre fortune qui vous rendront capable de gagner une course ou de triompher dans un concours. De là vient que la démocratie est propice au sport; elle lui fournit une base très large et des ressources inépuisables pour le recrutement de ses adeptes. Et quant au nationalisme sportif, il est avivé, certes, parla multiplication des rencontres internationales. L'émulation qui naît d'un match de foot-ball entre Anglais etFrançais, d'une course à. l'aviron entre Belges et Espagnols est évidemment d'un autre ordre et d'une autre nature que celle qui naît d'un simple match ou d'une simple course, entre équipes de même nationalité. Mais ce nationalisme ne

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saurait cesser d'être pacifique, car Tesprit chevaleresque, la courtoisie, la bonne humeur, la bonne camaraderie sont l'essence même de ces rencontres et la condition première de leur succès.

Donc, le fait que le sport a pris racine aujourd'hui parmi les démocraties latine, germanique, Scandinave et anglo-saxonne suffirait à assurer son avenir ; mais il y a plus. Les inventions modernes — celles de la bicyclette, du motocycle, du banc à coulisses pour les bateaux, les perfectionnements apportés dans la fabrication des armes, des appareils et engins de toutes sortes servant aux exercices physiques, tout cela contribue à rendre le sport plus attrayant, plus varié. En même temps, il confine a la vie pratique ; certains sports ont un caractère directement utilitaire et économisent le temps et l'argent de ceux qui s'y livrent. Enfin, la réclame provenant tant de la presse que de l'industrie sportives, agit comme une suggestion et cette action est puissante, parce qu'elle est quotidienne. En dernier lieu, il y a ce fait que le sport fournit des facilités de tous genres pour alterner le travail sédentaire et cérébral avec l'exercice ; un « turnverein » ne peut se réunir qu'à date fixe

et la réunion prend du temps, plusieurs heures au moins ; votre bicyclette, votre bateau, si vous avez une rivière à portée, votre salle d'armes, votre boxing bag, tous ces appareils ingénieux qui mettent le sport sous votre main, pour ainsi dire, donnent des satisfactions bien plus rapides, sinon plus complètes. Si nous envisageons maintenant le point de vue militaire, nous voyons que les circonstances ne lui sont pas moins favorables qu'au point de vue sportif. Que les armées des puissances demeurent sur le pied actuel ou que le désarmement s'opère d'un commun accord, la préparation anticipée du jeune homme à son rôle éventuel de défenseur du territoire, n'en deviendra pas moins nécessaire. De bonnes milices ne sauraient exister sans cette préparation, et on sera bien forcé d'y recourir aussi pour les armées permanentes, de façon à réduire le temps de service, dont la durée présente constitue, pour les budgets, une charge accablante et paralyse, en même temps, l'essor de la vie nationale. Les services rendus par les volontaires américains, pendant la guerre contre l'Espagne, et les effets remarquables du tir des Boers ont, d'ailleurs, mis en relief l'utilité de l'entraînement préparatoire d'une manière

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si probante que la question se trouve désormais inscrite à Tordre du jour de Topinion et n'en sera plus effacée.

Ceux qui se placent au point de vue hygiénique ont aussi des droits à être entendus. Ils sont certains d'y réussir, car ils parlent au nom de la science et, de notre temps, ce seul fait empêcherait que leur voix ne fût couverte. La gymnastique scientifique a sans douté des prétentions exorbitantes ; elle se croit volontiers propre à répondre à toutes les exigences sociales, apte à entraîner des soldats vigoureux ou à satisfaire des adolescents bien portants autant qu'à exercer déjeunes enfants ou à guérir des malades. Elle devra en rabattre : néanmoins, trop de bienfaits sont, dès à présent, inscrits à son actif pour qu'un domaine étendu ne lui soit pas réservé dans le champ de l'éducation physique.

Ce domaine englobera, très évidemment, les enfants, les jeunes filles, les gens déjà avancés en âge, les malades et, d'une manière générale, les faibles, La gymnastique scientifique s'adapte à merveille aux besoins de ceux-là. Je

ne lui donne pas le qualificatif de « suédoise », parce que je ne crois pas que, sous sa forme Scandinave, elle se soit engagée dans une voie assez large pour pouvoir rallier dans l'avenir tous les travailleurs qui chercheront à la faire progresser ; la Suède n'en gardera pas moins rhonneur d'avoir été l'initiatrice. Le terme c( scientifique » me paraît mieux approprié, parce qu'il indique bien que la préoccupation dominante est de marcher avec la science et de ne marcher qu'avec elle, fût-ce à pas lents.

C'est cette préoccupation qui fait le mérite du système et la garantie de son succès. Or, la science est bien loin d'avoir dit son dernier mot sur cette grave question de l'aide que l'homme peut apporter à la nature, dans les lentes et incessantes transformations que subit le corps humain. Notamment, lorsqu'il s'agit de l'enfant, être malléable par excellence, l'exercice bien approprié et bien dosé produit des effets d'une remarquable puissance. L'effort viril, au contraire, lui est pernicieux. Rien de pire que de livrer prématurément a l'enfant des engins de sport. En dehors de ses jeux, pour lesquels il faut évidemment lui laisser quelque liberté de mouvement et d'imagination, on doit tendre à adoucir, à modérer le

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fonctionnement de la machine corporelle. C'est seulement ainsi que les organes se développeront normalement et régulièrement ; Texercice en accélérera le développement, mais il ne peut l'accélérer efficacement et sans danger que s'il est strictement rationnel.

Par bonheur, ce caractère de modération n'ennuie pas l'enfant. Le rythme est une nouveauté pour lui ; il s'en amuse. Evoluer avec ses camarades lui suffît ; il ne discute pas les mouvements qu'on lui fait exécuter, parce qu'il ne les analyse pas ; il n'éprouve pas le besoin de leur découvrir un but, une utilité quelconques. Pour un autre motif, la jeune fille s'y complaît également : il y a, au fond d'elle-même, une tendance héréditaire vers la grâce et l'harmonie qui lui fait goûter, instinctivement, des exercices aptes à produire ces qualités. Comment l'homme âgé, qui cherche à prolonger sa vigueur et le malade qui travaille à rétablir sa santé, ne s'éprendraient-ils pas d'un remède si aisé, si peu pénible, dont ils peuvent suivre eux-mâmes les résultats et, avec un peu de science et de réflexion, comprendre le principe et la méthode? Le Kindergarlen, l'Ecole primaire, l'Listitut médical, voilà où régnera et dominera, sans rivalité possible, la gymnastique

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scientifique. Le caractère d'institution d'intérêt public qui en résultera pour elle, la préservera des exagérations et des dévergondages empiriques, dont l'expérience américaine nous signale le danger, et qui ne manqueraient pas de se produire, si toute l'organisation en devait être abandonnée à l'initiative privée. Mais, dans ses écoles primaires et dans les Instituts, sur lesquels il s'attribuera un droit de surveillance, si même il ne les subventionne pas, l'Etat ne laissera s'introduire assurément qu'un enseignement sérieux, résultant d'études et de discussions approfondies.

Si la gymnastique scientifique prétendait étendre plus loin son empire et réclamait, comme ses sujets, les adolescents valides et robustes, il est certain qu'elle verrait se dresser contre elle, non seulement la fougue de cette jeunesse révoltée, mais aussi l'utilitarisme des parents. On a cité souvent l'expression du mépris antique s'appliquant à Thomme qui ne savait ni lire ni nager. Le monde moderne est en train de reprendre la formule et d'en amplifier le second terme, comme il a d^à am-

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plifié le premier. Ce n'est plus assez de savoir lire : ce n'est plus assez de savoir nager.

Trouvez-vous sage de lancer votre fils dans la vie sans qu'il puisse manœuvrer un cheval, un bateau, une bicyclette, donner et parer des coups de poing, tenir une épée et s'en servir.^ Moi, je ne le trouve pas et si vous ne partagez pas encore mon sentiment à cet égard, vous y viendrez, parce que les circonstances vous forceront d'y venir. La question d'argent n'a rien à voir ici. N'y a-t-il à apprendre l'équitation que les garçons qui peuvent avoir un cheval à eux.^ Faut-il posséder un phaéton pour qu'on vous montre à conduire, un bateau pour savoir ramer, une bicyclette ou un motocycle pour en connaître le maniement.^ La société s'amalgame de plus en plus. Où que soit posé désormais le berceau d'un enfant, il serait imprudent d'en tirer un horoscope. Quelle que soit la destinée probable d'un adolescent, il serait plus imprudent encore de l'élever en vue de cette destinée. Si vous voulez que votre fils soit préparé aux conditions de la vie moderne, vous devez le bien instruire et le rendre « débrouillard » . Pas d'autre recette. Il est vrai qu'une pédagogie savante en suggère de plus raffinées, que pas mal de penseurs escomptent la fin de ce qu'ils

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nomment un peu dédaigneusement « Tère du commerce », que le socialisme enfin prétend se passer du concours des initiatives privées et les rendre à jamais inutiles: mais ce sont là des aspirations vagues ou des théories creuses ; la vérité, c'est que Tliomme instruit et débrouillard sera encore le maître ce soir, et encore demain. Or ne comptons pas plus, pour fabriquer un débrouillard, sur la gymnastique scientifique que sur les logarithmes.

Cet apprentissage viril, dont l'importance sera vite reconnue et Thabitude bientôt prise, aura une conséquence susceptible de réjouir Rousseau dans sa tombe. Grâce à lui, se trouvera organisé le travail manuel que, tant de fois, on a cherché à introduire dans les collèges et qui n'y a guère réussi parce qu'on n'avait pas su lui donner une forme pratique. L'invention de la bicyclette et, surtout, celle du motocycle ont, ix cet égard, révolutionné le sport. Un bon cycliste doit savoir réparer lui-même nombre de petits accidents survenus à sa machine, en cours de route, et le plus souvent il le fait. Toutefois, il peut encore, neuf fois sur dix, se soustraire à cette obligation, soit que le (( grand frère » se trouve à portée, soit que passe un véhicule complaisant qui le recueillera... il

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