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L HUMANITÉ

disparue et que déjà, en ces temps reculés, il s'était répandu sur une large portion de la surface terrestre et se distinguait, parmi le règne animal, par l'adresse de ses mains et les conceptions de sa pensée. Comment serait-il permis à un homme d'aujourd'hui d'ignorer cela?

Après ce prologue le rideau tombe pour se relever à l'heure où, voici plus de cinquante siècles, l'empire chaldéen s'écroule de vétusté tandis que s'inscrivent, dans les annales égyptiennes, les premiers récits authentiques et les premières données certaines. Quelque trouvaille inattendue nous éclairera peut-être un jour sur la lente et silencieuse transformation qui fit du rude sauvage tapi dans les cavernes et vivant des produits de sa chasse et de sa pêche, l'habitant déjà poUcé des mystérieuses cités chaldéennes.

Puis paraissent et grandissent Babylone, Ninive, Mycènes, Jérusalem, Tyr et Sidon, pendant qu'à l'autre bout du monde asiatique, Wou-wang, fondateur de la troisième dynastie chinoise, soumet à la c'ondition de simples vassaux les chefs de tribus, jusque-là presque indépendants. Chacune de ces communautés primitives vit d'une vie à elle, a son caractère propre, ses tendances particulières ; chacune

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Tious a laissé quelque trace de son passage. La formidable architecture égyptienne a défié les âges ; si les Assyriens n'ont pu rien élever de durable, nous sommes à même pourtant de reconstituer, par la pensée, leurs longs palais de briques crues, aux toits plats, gardés par des taureaux ailés et ornés de bas-reliefs d'albâtre. Rien de matériel n'a survécu de la Jérusalem de Salomon, mais par ses livres saints le peuple hébreu nous a transmis, avec une littérature grandiose, le récit de ses vicissitudes et la connaissance de son long effort vers le monothéisme et c'est aussi par des monuments intellectuels, par les Vedas, le code des lois de Manou et l'Avesta, que nous ont été révélées ia Perse et l'Inde antiques. Les peintures des tombeaux égyptiens témoignent que, dès les temps les plus anciens, les habitants de la plaine du Nil surent labourer, semer, moissonner, travailler les métaux, fabriquer de la faïence et de l'émail, tisser de la laine et du lin. Dans les tombeaux mycéniens ont été trouvés des objets précieux, produits d'un art déjà avancé. La Chine s'enorgueillit d'avoir sur beaucoup de points précédé l'Occident dans les voies de la civilisation et la précision de certaines données de l'astronomie chaldéenne est faite

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pour nous surprendre. Par ailleurs le droit féodal, qui plus lard régira l'Europe, est déjà né et nous assistons, à Sparte, sous Lycurgue, à la première tentative de gouvernement par le socialisme d'Etat. Sur tous ces faits si suggestifs, si pleins de réflexions et d'enseignements, il est impossible de fixer de jeunes esprits auxquels on veut imposer, en même temps, la chronologie impitoyable des rois d'Israël et de Juda et les généalogies de peuples et de dieux que la fertile imagination des Grecs s'est complu à dresser.

Et dès que Rome sera fondée, petit village ignoré et pauvre, végétant tristement dans un site malsain et peuplé de quelques bandes de montagnards sabins et d'aventuriers étrusques, c'est sur les scènes inintéressantes dont elle est le théâtre, qu'au nom de sa grandeur future, on va faire converger l'attention de l'élève, au lieu de la diriger sur la Phénicie par exemple, cette étonnante Phénicie, resserrée sur son étroit territoire, daus ses villes aux maisons de huit étages et dont les fils, navigateurs sans peur et commerrants infatigables, ont laissé jusqu'en Scandinavie les traces de leurs entreprises. N'ont-ils pas d'ailleurs inventé cette écriture phénicienne qu'on retrouve au fond

de tous ks alphabets, juif, grec, italique, étrusque, ibérique et même runique, en sorte qu'on peut dire, avec M. Seignobos, qu'ils ont appris à écrire au monde ?

Un autre oublié, c'est le peuple perse. Nous voyons bien Cyrus renverser à Sardes le trône de Crésus et à Babylone celui de Balthasar, son fils Cambyse conquérir l'Egypte, sortie florissante du long règne d'Amasis, Darius, enfin, entreprendre une série de conquêtes qui firent de l'Inde occidentale une satrapie persane et menacèrent, un moment, l'indépendance hellénique. Mais est-ce bien au génie de ces princes qu'il faut attribuer de tela exploits .î^ N'est-ce pas plutôt à la supériorité morale de ce peuple de montagnards, supériorité qui frappa les Grecs, conquit Alexandre, inspira à Xénophon sa Cyropédie et fit dire à Diodore que « la poignée de main d'une Perse est le gage le plus certain d'une promesse » ? Et cette supériorité morale, peut-on la comprendre si l'on ne sait rien des doctrines de Zoroastre, de sa loi morale empreinte d'un doux stoïcisme, basée sur l'horreur du mensonge et la pureté de la vie,

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mais proclamant en même temps l'allégresse de Taction et la sainteté de la latte ?

On ne peut dire, assurément, que, dans nos programmes d'enseignement, la Grèce soit négligée. Nous sommes à cet égard, pour nos collégiens, des guides consciencieux : nous les promenons longuement à travers les ruelles de l'histoire grecque, comme nous les promenons ensuite à travers les esplanades latines. Quand pourtant songeons-nous à leur expliquer le rôle que la Grèce a joué dans le monde et comment l'hellénisme fut un état d'esprit, tandis que la domination romaine fut un fait ? Savent-ils de quoi se composait un Etat grec? Il y en eut plus d'un millier, tous indépendants les uns des autres, sans compter Sparte obstinément dorienne et demeurée particulariste à travers les siècles. Les plus grands avaient peut-être 3ooooo habitants, comprenaient une ville, une plage, un port, quelques villages; ils se multiplièrent dans l'archipel, dans la mer Noire, sur les côtes de la Turquie actuelle, de l'Afrique, de la Sicile, de la France et de l'Espagne. Dans l'Italie du Sud, leur nombre fut tel quQ

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le pays s'appela la Grande Grèce. Entre eux Ja paix fut rarement durable, Tentente jamais profonde ; ils ne cessèrent de s'attaquer ; la seule guerre du Péloponèse dura vingt-huit ans et s'étendit de la Sicile à TAsie Mineure ; leur politique extérieure n'eut aucune suite, fut toute en heurts et en caprices ; à l'intérieur, les révoltes et les cabales se succédèrent presque sans interruption ; Corinthe renversa et restaura ses oligarchies ; Athènes passa des lois sages de Solon à la tyrannie éclairée de Pisistrale, puis au despotisme de ses fils pour revenir à la liberté; Agrigente et Syracuse furent tour à tour gouvernées par des « tyrans » et par des collectivités aristocratiques. L'expérience, d'ailleurs, ne corrigea jamais les Etats grecs, puisqu'ils se montrèrent impuissants à faire vivre cette Ligue achéenne dont le fédéralisme démocratique semblait convenir si bien à leur tempérament politique. Tout cela n'empêcha point l'hellénisme de se répandre et de s'affirmer par la similitude des institutions, par le commerce, par les lettres et les arts, par une façon uniforme de vivre et de penser. L'histoire grecque, envisagée sous cet angle, prend son véritable aspect et sa véritable durée ; elle englobe l'empire d'Alexandre, pénètre l'empire

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romain, y survit, s'inféode enfin à l'empire byzantin et prend fin avec lui.

Entre temps, en Egypte sous les Ptolémées, à Pergame, sous Altale, des foyers d'hellénisme se sont allumés. Au premier siècle avant Jésus-Christ, Athènes, Rhodes et Alexandrie brilleront encore du plus vif éclat ; le génie grec, dans les siècles suivants, donnera un Plutarque et un Epie tète, et c'est en grec que Marc-Aurèle rédigera ses maximes. Mais une histoire ainsi faite d'art et dépensée peut-elle se conter, sans qu'une large place soit faite aux artistes et aux penseurs qui l'ont illustrée.^ L'analyse, plus ou moins serrée, des chefs-d'œuvre d'Homère, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane, de Démosthène, de Socrate, de Platon, de Phidias, de Praxitèle en sera le complément obligatoire. La beauté littéraire de l'Iliade, la beauté architecturale du Parthénon, la beauté morale d'un dialogue de Platon ne dépassent nullement la compréhension d'un garçon de treize ou quatorze ans ; et, s'il en était ainsi, autant vaudrait renoncer à lui parler de la Grèce, car en parler en dehors de l'hellénisme, c'est lui en donner l'idée la plus fausse et déposer en lui le germe de multiples erreurs.

Assurément, Tépopée d'Alexandre mérite

qu'on s*y arrête, et plus longuement même qu'on ne le fait dans nos collèges. Les victoires du Granique et d'Issus, la prise deTyr, l'occupation de l'Egypte et la fondation d'Alexandrie, la conquête de la Perse et de l'Afghanistan, le passage de l'Indus, les travaux gigantesques entrepris à l'embouchure du fleuve, puis le retour triomphal à Babylone et la mort prématurée du héros à 32 ans, au seuil de vastes projets, au centre d'un empire colossal qui s'étendait en arc de cercle autour de la Méditerranée et touchait, vers l'Orient, aux sources du Gange, tout cela ne rappelle-t-il pas en plus énorme, en plus frappant, Austerlitz, léna, le camp de Boulogne et la retraite de Russie, Waterloo et Sainte-Hélène, — en plus solide aussi, car bien qu'il se soit créé en 12 ans, l'empire mettra 5o ans à se désagréger complètement. Mais si de tels exploits valent d'être contés et prêtent à une intéressante revue de l'état de monde asiatique au iv*' siècle, n'est-ce pas travestir l'histoire que de donner à ce grand mouvement l'absurde qualificatif de macédonien? Parce que l'outil de ses débuts fut une petite armée solide et aguerrie, formée par son père Philippe avec les rudes habitants à demi barbares des vallées macédoniennes, Alexandre

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n'en fut pas moins un Grec, élève d'Aristote, imbibé de littérature grecque, passionné pour tout ce qui a formé le génie grec. Lorsqu'il eut conquis la Perse, le génie persan le conquit à son tour; il se laissa aller à une adoption un peu servile des coutumes suivies, des idées en usage cliez ceux qu'il avait vaincus. Son empire n'en fut pas moins le triomphe de Thellénisme et le résultat le plus clair de ses victoires fut d'helléniser l'Orient. Lorsque ses généraux se partagèrent cet empire, il en sortit lea royautés grecques de Cassandre en Macédoine, de Séleucus à Babylone, de Lysimaque en Thrace, d'Antigone en Asie, de Ptolémçe en Egypte.

Si l'on ne peut comprendre l'hellénisme en le séparant des lettres et des arts, qui en furent comme la moelle, on ne peut davantage comprendre la puissance romaine en la séparant des lois qui en furent le piédestal, de l'organisation politique qui en fut l'instrument, de l'esprit de discipline qui en constitua le ciment et que la Rome païenne légua ensuite à l'Eglise. Ce ne sont pas les légendes de la

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ioyaiit(3 ni même le récit des premières conquêtes de la République et des interminables guerres puniques qui en donneront une idée précise: ce seront plutôt la constitution rigide et sévère de la famille, le culte étroit et formaliste, l'administration stricte et pesante : tout cet édifice s'élève pièce à pièce, laborieusement et nous le désignons en général sous des termes impropres. Le terme de république perd vite sa signification, celui d'empire est long à prendre la sienne. Sans doute, au temps où le père de famille exerce sur les siens sa redoutable autorité et, peu soucieux des muses, enseigne à ses fils la sobriété, le silence et la modestie, au temps où les citoyens votent librement pour des magistrats intègres et s'équipent à leurs frais pour composer la légion, il exisie une république, patricienne il est vrai, peu démocratique et dure aux plébéiens lesquels, plusieurs fois révoltés, tentent de la confisquer à leur profit. Mais plus de cent ans avant sa chute, cette république ne vit plus que de nom et la faible résistance du Sénat est impuissante à la sauver.

Le peuple romain s'est transformé. Il vivait de la petite culture : quand arrivent les grains de Sicile et d'Afrique, le blé tombe à bas prix ;

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les laboureurs vendent à de grands propriétaires qui font de Télevage et emploient d'innombrables esclaves. Ces paysans ruinés envahissent Rome où se trouvent aussi les affranchis, Grecs, Syriens, Egyptiens, Africains, Espagnols, Gaulois, — populace qui finit par conquérir le droit de vote, à laquelle on donne des spectacles, des repas, dont on achète même les suffrages. En même temps l'armée se transforme. Marins commence à admettre dans les légions des indigents qui s'enrôlent pour vingt ans, se rengagent ensuite avec une solde plus forte, deviennent des vétérans, et ne connaissant plus ni la loi, ni le Sénat, ne sont dévoués qu'à leur général.

Pendant un siècle, les Romains vivent au milieu des émeutes et des guerres civiles entre Marius et Sylla, Pompée et Sertorius, César et Pompée, Brutus et Antoine, Antoine et Octave. Ce n'est pas seulement le rétablissement de l'unité qu'on salue en Octave devenu, sous le nom d'Auguste, le maître du monde, c'est surtout et avant tout l'établissement de la Paix, Pax Romana : un terme qu'il faut aussi définir, celui-là, parce qu'il explique la longue puissance d'un empire dont le centre est irrémédiablement corrompu et dont les chefs sont trop

go NOTES SUR L EDUCATION PUBLIQUE

souvent des hommes vulgaires, indignes de la pourpre que le hasard d'une adoption ou une popularité de mauvais àloi ont jetée sur leurs épaules. La cité romaine a été dégradée par les peuples qui en ont forcé Tentrée, mais l'empire est heureux ; le monde jouit de la sécurité, de l'ordre, de la perfection de l'organisation matérielle. Les lieutenants et les intendants impériaux sont souvent des hommes distingués ; la vie municipale subsiste d'ailleurs, presque intacte ; la pensée et la foi sont libres ; les chrétiens seraient libres comme les autres et le Christ prendrait rang dans le Panthéon si ses disciples voulaient dans leur culte faire une place, non point aux idoles, mais à l'empereur, idole vivante.

Aux frontières est l'armée, une armée de 4ooooo hommes environ, pour en garder 80 millions : c'est peu, mais c'est assez, car dans l'empire, personne ne songe à se révolter. Les Grecs ne se sentent point opprimés ; ils ne gouvernent pas, mais ils régnent véritablement par le langage, par les modes, par tous les raffinements de l'esprit auxquels les Romains, longtemps insensibles, ont fini par se prendre, en même temps que leur contact avec l'Asie leur donnait le goût du luxe et des raffinements

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matériels. Ici encore, il faudrait faire la place de la pensée et de Fart latins : comme écrivain et comme philosophe, Cicéron a droit à une place à part, mais comment comprendre ce grand opportuniste si on Tétudie en dehors des circonstances qui ont soutenu ses aspirations et orienté son talent? L'Enéide, d'autre part, et le Carmen sœcalare gagnent singulièrement en intérêt lorsqu'on se reporte à F heure où Virgile prit la plume pour composer son poème, sept ans après Actium, dans la lune de miel d'un pouvoir qui n'était encore que le cumul de toutes les charges et de toutes les dignités passées — et aux fêtes inoubliables pour lesquelles, peu après, Horace écrivit son chant triomphal. C'est aussi l'heure de connaître la « Germanie » de Tacite...

Voici venir, en effet, les « Barbares » ; mais ces mots désignent mal les fortes races qui, déjà touchées par la civilisation romaine en Gaule et bientôt en .Grande-Bretagne, guerroyaient dès le temps de Darius contre les Perses et dont l'empereur Chi Hoang Ti crut préserver la Chine en élevant sa fameuse grande

muraille. Ce que nous appelons « l'invasion » des barbares dura deux siècles, s'opéra par bandes de compagnons réunis autour d'un >chef ; ils ne détruisirent pas la civilisation par la prise ou le sac d'une ville (c'est une idée fausse, malheureusement très répandue) ; mais ils l'affaiblirent en s'installant au milieu d'elle. La seule faiblesse de l'administration romaine fut de ne pas assez ménager les deniers des propriétaires et surtout des propriétaires urbains; l'impôt s'en allait à Rome alimenter le budget impérial ; les riches devaient tirer de leur poche de quoi le compléter, lorsque la somme fixée n'était pas atteinte, et en tout cas de quoi payer au peuple les fêtes auxquelles, à l'instar de Rome, il s'était accoutumé. Un tel régime a vite fait de ruiner un pays et de le dépeupler. Les barbares prirent la place des impériaux sur les terres vacantes et dans les rangs de l'armée ; tantôt, ils s'imposaient par la force, tantôt, ils faisaient agréer leurs services <îomme alliés. Toujours plus nombreux, ils laissèrent les écoles, les théâtres, les bains tomber en ruine et les villes romaines des frontières devinrent parfois de rudes bourgades fortifiées où l'on ne savait plus pratiquer en temps de paix que les travaux manuels. Pen-

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dant ce temps les Bourguignons s'établirent sur le Rhône et la Saône, lea Visigoths s'emparèrent des provinces situées entre les Pyrénées^ et la Loire et bientôt d'une partie de l'Espagne, où les suivirent les Vandales que Gen série conduisit ensuite en Afrique. Au nord de la Loire,, circulaient les Francs qui se fixèrent, avec Clovis, autour de Paris; rien de durable pourtant ne se fonda en Gaule par suite de la coutume du morcellement, du partage égal, qui ruina la monarchie de Clovis et celle de Clo~ taire et démembra de même l'empire francogermanique édifié par Charlemagne.

Nous négligeons, en général, de nous apercevoir qu'Haroun-al-Raschid fut le contemporain de Charlemagne. L'empire arabe est oublié comme l'empire perse et avec plus de dommage encore, puisque la Perse, de nos jours, n'est plus qu'un petit royaume que se disputent l'influence russe et l'influence anglaise, tandis que l'islamisme, toujours puissant, pose, sinon en Turquie, du moins en Afrique, des problèmes d'avenir. Au vni* siècle, non seulement de Bagdad à Cordoue, la domination des Arabes

est ininterrompue, mais leur langue et leur civilisation ont remplacé la langue et la littérature helléniques ; ils s'en sont appropriés les richesses; c'est chez eux que les études profanes se sont réfugiées ; ils paraissent surtout aptes à faire progresser les sciences et les arts pratiques, Tagriculture et l'industrie. Nous leur devons des progrès dans toutes les branches de la culture et de la fabrication : lin, mûrier, riz, orange, citron, sarrasin, café, coton, canne à sucre, maroquinerie, soieries, mousselines, velours, verres, glaces, papier, sucre, acier, tout cela nous vient d'eux en même temps que des connaissances nouvelles en algèbre, en trigonométrie, en médecine et en chimie.

Si l'empire arabe est oublié, l'empire germanique, établi par Othon le Grand, reste d'un bout à l'autre de son histoire, inexpliqué ; c'est qu'ici les chronologies deviennent plus touffues ; la liste des batailles, les noms des individus suffiraient à remplir un dictionnaire : les croisades et les contacts si pleins de lointaines conséquences qui en résultèrent, le régime féodal importé de France en Angleterre et en Italie par les Normands, les chartes urbaines arrachées aux seigneurs par les bourgeois des

villes, Torganisation des métiers, les villes libres de Lombardie et d'Allemagne, Venise et la Hanse Germanique, la formation et le perfectionnement de la langue tudesque et de la langue romane, l'art gothique, la scolastique et les romans, la corruption de l'Eglise et sa réforme par Grégoire VII, le schisme grec, la fondation et l'influence des ordres réformés, la naissance des libertés parlementaires en Angleterre et de la centrahsation en France, donnent pourtant une notion autrement vivante, autrement profonde, autrement exacte, de ce qu'est l'activité humaine au moyen âge, que les pérégrinations des seigneurs et les exploits des monarques.

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S'il est absolument nécessaire d'introduire une division dans cette analyse séculaire, ce n'est pas à la prise de Constantinople par les Turcs qu'il faut opérer la coupure. Avec une persistance assez inexplicable, on considère cette date de i453 comme mettant fin à ce qu'on appelle le moyen âge et inaugurant les temps modernes. Le coup de grâce donné à ce fantôme d'empire qu'était alors la puissance byzantine ne fait pas, cependant, l'importance de cette date, non plus que la présence des Turcs en Europe. A vrai dire, la question d'Orient, qui fut pendant une partie du xix^ siècle la terreur des chancelleries européennes, a pu faire croire que, suivant le mot de Napoléon, Constantinople était véritablement l'empire du monde et que l'héritage turc dominerait jusqu'au bout la politique internationale.

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Nous voyons à présent combien cette vue était erronée.

Un fait bien plus marquant et dont les conséquences ont été autrement considérables, s'est produit à la fin du xv" siècle, c'est la découverte du Nouveau-Monde, suivant d'assez près, du reste, la découverte de l'imprimerie. Christophe Colomb et Gutenberg ont véritablement ouvert l'âge nouveau. La terre est désormais ofFerte tout entière à la conquête humaine et la pensée possède le premier, l'indispensable instrument de son expansion. Jusque-là, le monde occidental a, malgré tout, ressemblé quelque peu au monde chinois : il a compris une élite de lettrés et une majorité d'ignorants. Les bibliothèques d'Alexandrie et de Byzance , les monastères des Gaules , de Grande-Bretagne ou de Germanie ont conservé et transmis, à travers les âges troublés et confus, le dépôt des manuscrits ; mais rares étaient ceux qui, admis à en prendre connaissance et à en copier des fragments, pouvaient ainsi s'instruire en lisant. L'enseignement n'était donné qu'oralement par la parole du maître et, nécessairement, à un petit nombre d'écoliers. Non seulement la masse était privée d'instruction, mais, sous le régime féodal, la plupart des

gS NOTES SUR l'éducation publique

nobles et des chevaliers relaient aussi. A peine découverte, Timprimerie se propage et, avec elle, l'instruction qui, désormais, va s'infiltrer peu à peu dans toutes les classes de la société. Ce ne sont pas seulement ces différences si profondes, entre les siècles précédents et les quatre derniers siècles, qui légitiment une sorte d'en tr 'acte historique, c'est qu'ici le procédé d'enseignement doit se modifier. Au lieu de cette succession d'empires dont Bossuet s'émerveillait, il y a désormais une série de nations qui, jusqu'à nos jours, ne sortiront plus de l'histoire. La courbe de leurs destins s'élève ou s'abaisse ; elles n'en demeurent pas moins sur l'horizon universel. Il faut suivre leur formation simultanée, voir se développer leur génie respectif sous toutes ses formes. Cela ne saurait se faire, si l'ou donne aux moindres combats livrés par les armées de Louis XIV et de Napoléon, aux moindres stipulations des traités internationaux, aux moindres conquêtes momentanées d'un Charles XII ou d'un Philippe II, une attention qui ne peut alors s'appliquer à des choses à la fois plus yastés et plus durables.

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Si vous demandez à un jeune Français, à un jeune Allemand, à un jeune Anglais, de vous résumer les principaux événements de l'histoire de la France, de T Allemagne, de l'Angleterre pendant le xvi** et le xvii® siècles, qui furent par excellence des siècles de cristallisation, d'où vient qu'ils vous diront des choses si étrangement contradictoires? D'où vient que chacun d'eux, de très bonne foi, vous présentera son pays sous la forme du soleil autour duquel tournent des planètes de grandeurs inégales, mais recevant toutes de l'astre central la lumière et la chaleur? D'où vient que le récit de l'un fera surgir en tout premier plan des faits et des personnages dont l'autre ne fera pas même mention ? Dans l'histoire ainsi conçue, le génie de chaque peuple n'a pas sa place ; rien n'est mis au point ; la (( notion humaine » peut, moins que jamais, se former, et l'inconvénient s'aggrave à mesure que l'on approche de l'époque moderne et qu'il s'agit des collectivités au milieu desquelles nous vivons.

On a beau insister sur les détails de la guerre de Trente Ans, ce n'est pas à travers ses mul-

loo NOTES SUR l'Éducation publique

tiples complications que rAllemagne se dessine. Il faut chercher autre part les traces du patient labeur germanique. On ne peut isoler l'Allemagne des institutions qui l'ont régie,, de sa Diète, de ses Electeurs, de ses villes libres, de la Réforme qui Ta si profondément remuée, des sécularisations qui ont exercé sur ses destins une action prépondérante, des héritages Espagnol, Italien, puis, plus tard, Tchèque et Hongrois qui, en arrachant sans cesse r Autriche à sa mission impériale, devaient forcément créer une Prusse pour la remplir ; on ne peut surtout Tisoler des grands penseurs qui l'ont cherchée, creusée, rassemblée, conduite à travers plusieurs siècles, au milieu de divisions perpétuelles, d'obscurités presque impénétrables, de catastrophes décourageantes. Si la poésie, l'art, la philosophie, la science germaniques offrent au critique un vaste terrain d'investigation, semé de points de vue variés, les traits généraux en sont assez nets et assez caractéristiques pour que l'éducateur n'éprouve aucune peine à les fixer ; et tant qu'il ne l'aura pas fait, l'Allemagne demeurera pour l'élève ce qu'elle serait en réalité, si son génie n'existait point — une terre d'histoire indistincte et de géographie imprécise.

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Si la guerre de Trente Ans n apprend pas r Allemagne, sont-ce la guerre de Cent Ans ou la guerre des Deux Roses qui apprendront l'Angleterre? Combien d'adolescents, sur les bancs des collèges continentaux, se représentent l'Angleterre telle qu'elle était à la fin du XV® siècle : une nation de cultivateurs et d'éleveurs, aux villes petites et pauvres, n'ayant ni marins ni commerçants, et ne sacbant même pas tisser cbez elle la laine de ses moutons — marquée déjà, cependant, pour la plus haute destinée par deux qualités précieuses et rares : l'esprit de discipline et l'esprit de liberté. C'està l'organisation normande, rude, simple et logique, que les Anglais durent la première ; c'est à la faiblesse de leurs barons obligés, pour résister au pouvoir royal, de s'entendre et de s unir, qu'ils durent la seconde. Le Domesday Book et la Grande Charte sont, avec le théâtre de Shakespeare et la philosophie de Bacon, les quatre sources d'où l'Angleterre moderne a découlé.

Dans tout Anglais d'aujourd'hui, vous retrouvez l'esprit d'ordre du Domesday Book, la fierté libre de la Grande Charte, les aspirations géniales et brumeuses de Shakespeare, les tendances individualistes et expérimentales de Bacon.

I02 NOTES SUR l'ÉDUCATION PUBLIQUE

Ce que Shakespeare el Bacon sont à l'Angleterre, Rabelais et Descartes à la France, Goethe et Kant à l'Allemagne, Spinoza ne Test point à la Hollande ni Dante à l'Italie. Il y a des penseurs chez lesquels le génie de la race s'est plus spécialement incarné, ou bien qui ont agi assez puissamment sur lui pour le détourner, momentanément du moins, de sa voie.

Sans exalter ceux-là au-dessus du niveau que leur assignent leurs œuvres, il importe de bien mettre en relief l'influence qu'ils ont exercée ; ce sont ces influences, après tout, qui, dans les temps modernes, décident en général du cours des choses. Je ne vois pas qu'un tel enseignement passe la portée des jeunes esprits que le maître doit former. Rien de plus clair que l'exposé de la plupart des grands systèmes philosophiques et des grandes œuvres littéraires ou artistiques, si l'on prend la peine d'en rechercher les idées vraiment centrales, de les traduire en langage ordinaire et de se dégager résolument, ici de la métaphysique, là de la rhétorique ou du procédé qui sont affaire d'enseignement spécial.

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Jusqu'ici, on ne le tente guère : c'est pourquoi toute l'époque de la Renaissance — notamment en Italie — demeure si confuse et si vague. Qu'il y eût alors une Italie, c'est ce dont nul ne se doutait hier et ce que les jeunes Italiens sont encore aujourd'hui seuls à apprendre. Sortie bien vivante de cette longue lutte pendant laquelle la papauté et l'empire allemand s'étaient épuisés l'un l'autre, la péninsule aspirait à jouir de paix, de Hberté, de richesse et de raffinement. Milan, Venise, Florence, Rome et Naples lui formaient une couronne à cinq fleurons. Le gouvernement absolu des Sforza, l'oligarchie vénitienne, le régime démocratique des premiers Médicis, le pontificat tolérant d'un Pie II et d'un Nicolas V, la royauté étrangère d'un Alphonse d'Aragon, pour dissemblables qu'ils fussent, tendaient néanmoins au même but : tournés vers l'agonie byzantine, ils recueillaient avidement l'héritage antique qu'on leur léguait.

Longtemps avant la chute de Constantinople, ses princes déchus de leur puissance orientale s'étaient retournés vers l'Occident : aux relations commerciales, entretenues par les vaisseaux de Venise, s'étaient superposées les relations intellectuelles ; des hommes de bonne

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volonté travaillaient à un rapprochement philosophique et religieux, cherchant à accorder Platon, resté Grec, avec Aristote, devenu Latin, et à préparer la fusion des deux Eglises. Lorsque Constantinople fut prise, le mouvement s'accentua au point qu'on put se demander si l'hellénisme ne marchait pas, une seconde fois, à la conquête du monde.

Mais cela n'eut pas lieu : le germe était affaibli et le sol trop humide. Il sortit une végétation prodigieuse qui se traduisit par les œuvres d'un Michel Ange, d'un Léonard de Vinci, d'un Raphaël et d'une pléiade d'artistes, sculpteurs, peintres, architectes, de savants^ d'écrivains, de poètes ; mais le fruit moral ne vint point : il tomba avant l'heure et l'on vit qu'il était pourri.

Ainsi naquit la Réforme, non point d'une aspiration vers la liberté de conscience que ni Luther, ni Calvin ne ressentaient, moins encore du désir d'amener une révolution politique qu'ils répudièrent hautement, mais de l'indignation que soulevaient en eux les crimes, les hontes, le cynisme d'Alexandre Borgia et,

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plus encore peut-être, le matérialisme guerrier de Jules II et le tranquille athéisme de Léon X. Bien loin d'être connexes, la Renaissance et la Réforme furent deux mouvements contraires ; mais le second ne tarda pas a en déterminer un troisième qui se traduisit par la fondation de la Compagnie de Jésus et la réunion du Concile de Trente.

Le Concile de Trente est peut-être Tévénement le plus important de la période moderne ; on lui consacre, dans la plupart des cour& d'histoire, trois ou quatre lignes et il prend rang dans la mémoire parmi tous les autres conciles, comme s'il n'avait eu d'autre résultat que d'introduire quelques modifications dans le règlement intérieur de l'Eglise. En réalité, il transforma la religion, la politique, la philosophie, la littérature : seul, l'art échappa aux conséquences de ses censures. En face des exagérations de la Réforme, il dressa les exagérations d'un nouveau catholicisme, dogmatique et intransigeant ; il en chassa les philosophes qui avaient été jusque-là les compagnons laïques des théologiens ; il créa V Index, cette Bastille de la pensée et V Inquisition, cette parodie sanglante de la justice ; enfin il tua le génie grec, rejeta Torthodoxie vers le mon^e^

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slave et restaura ces influences latiiies qui devaient se traduire, au siècle suivant, par des mouvements littéraires d'une si belle ordonnance que l'humanité charmée leur pardonna leur grande pauvreté de sentiments.

Charles-Quint, Philippe II et Louis XIV furent les exécuteurs de cette œuvre colossale. Le premier l'imposa à l'Italie ; le second commit en son nom des excès qui provoquèrent la révolte des Pays-Bas et préparèrent la ruine de l'Espagne ; le troisième l'habilla d'élégance et de gloire, au point qu'elle parut acceptable et qu'un siècle durant, les peuples, soumis, la vénérèrent.

Dans le sillon français pourtant, reposait dès lors un autre grain : Henri IV l'y avait enfoui ; il a produit, depuis, la moisson du bon sens opportuniste et tolérant. Toute la France des xviii* et xix** siècles se résume dans le choc de ces deux courants contraires, celui du jacobinisme royal ou révolutionnaire, conservateur ou radical — et celui du possibilisme mesuré, prudent et sage. Ils n'ont point fini de lutter et certains pensent que cette lutte est indispensable à la nation, tant elle paraît être dans l'essence de son génie.

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Il s'est joué dans le. Nord, du xvi" au xviii® siècles des tragédies sanglantes, dont la Suède et la Pologne furent les acteurs principaux, qui se terminèrent par l'éclipsé de la première et la ruine de la seconde et d'où sortirent sous leur forme actuelle, la Prusse et la Russie. Les noms de Gustave- Adolphe, de Charles XII, de Pierre le Grand et de Frédéric II, et le récit des hauts faits de ces hommes, remarquables à des titres si divers, ne suffisent point à éclairer le grand travail humain qui s'est accompli là. La Pologne des Jagellons n'était point la plaine indécise dont on nous parle et le problème de son organisation, d'ailleurs, n'a point été résolu par le partage ; il existe toujours, il grandit même et nos enfants auront à le résoudre à nouveau. Le scandinavisme, s'il semble devoir s'affaiblir bientôt dans une lutte fratricide, témoigne, d'autre part, d'une belle vitalité. Il y a encore la Suisse, la Hollande, la Hongrie dont on néglige de consulter les annales fécondes, d'étudier les institutions : cantons, corporations, comitats. Toutes ces collectivités échappent à notre investigation, égarés que nous

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sommes par les enduits dont Louis XIV et ses collaborateurs ont badigeonné l'Europe : Tenduit classique dont s*est vêtue, plus ou moins maladroitement, la pensée internationale et Tenduit du Droit divin qui recouvrit toutes les façades gouvernementales. On vit alors ce que ni l'Orient ni l'hellénisme ni le monde romain n'avaient connu : une oligarchie de propriétaires couronnés entretenant les uns chez les autres des agents de parade et des agents secrets pour se duper ou conclure des marchés, administrant leurs domaines au mieux de leurs propres intérêts et de ceux de leur famille, réglant toutes choses et jusqu'au commerce de leurs sujets, soit directement dans leur cabinet, soit indirectement par leurs intendants, se cédant et se rétrocédant des provinces et des royaumes entiers, sans égard pour les habitants et sans la moindre notion de la nationalité. La Révolution française ne mit pas fin à ces usages :

comme Louis XIV, elle voulut plâtrer les esprits et les Etats. Mais bien que poursuivies pendant plus d'un siècle et demi, ces tentatives furent impuissantes à étouffer le sentiment national. (( Il n'y a plus aujourd'hui de Français, d'Allemands, d'Espagnols, d'Anglais, écrivait Rousseau ; il n'y a plus que des Européens ; tous

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ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu'aucun n'a reçu de forme nationale ' par une éducation particulière».

A quel point Rousseau se trompait, le xix* siècle Ta démontré. Partout, sous la poussée des forces nationales, l'enduit a éclaté. L'enduit intellectuel s'était déjà modifié, avait changé de couleur ; les influences naturalistes s'étaient substituées aux influences classiques, mais l'homme dont on scrutait l'âme, dont on cherchait à préciser le destin, demeurait un être conventionnel, abstrait, uniforme. La plume d'un Balzac, d'un Dickens, d'un Ibsen, d'un Tolstoï lui a rendu son aspect véritable, son élasticité, ses diversités caractéristiques, fruits de la race et du milieu. Quant à l'enduit politique, il s'efl'rite chaque jour sous nos yeux. Partout le parti national triomphe. Ce ne sont pas seulement l'Allemagne et l'Italie qui, en réalisant leur unité, ont restauré, dans des conditions nouvelles, des formes historiques ; ce sont les Français du Canada, les Parsis de l'Inde, ce seront demain les Hollandais de l'Afrique du Sud préservant leur religion, leur langue, leurs habitudes de vie, les tendances et les idées fondamentales de leur race, au

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milieu de circonstances défavorables, de luttes et d'adversités ; ce sont encore les étonnantes manifestations du sentiment qui rapproche à travers d'énormes distances et malgré des divergences déjà marquées, les membres de la grande famille anglo-saxonne. Voilà par quoi le xix^ siècle s'imposera dans Thistoire. Mais Févénement qui sans doute fixera l'attention des historiens futurs, c'est la résurrection de la Grèce, vrai miracle social, inattendu et si surprenant que nous en réalisons à peine l'importance et les conséquences. Le siècle qui, presque à son début, tenta par les traités de Vienne une dernière et timide application des principes de Louis XIV, nous lègue une loi qui est la négation absolue de ces principes et qu'on peut formuler ainsi r on ne tue pas un peuple qui ne veut pas mourir. Si l'on observe que d'Helsingfors à Athènes en passant par Riga, Varsovie, Prague, Laybach, Agram et les Balkans, l'Europe est traversée par une bande formée dépeuples (( qui ne veulent pas mourir » et le prouvent chaque jour, on aura une idée des problèmes territoriaux que le xix® siècle lègue au vingtième.

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Ne serait-ce que pour ce motif, il conviendrait d'instruire nos fils de tout ce qui concerne notre époque et de les mettre au courant des principaux événements qui en ont marqué le développement. L'Afrique se forme sous leurs yeux, soit ; mais les Etats-Unis n'ont-ils pas derrière eux une existence déjà remplie ? Et la Chine, l'Australie, l'Inde, les Républiques Sud- Américaines, n'ont-elles pas de passé ? N'y a-til rien à dire du Japon ? Est-ce que les œuvres de Washington, d'Abraham Lincoln, de Bismarck, de Cavour, de Gladstone ne sont point à apprendre; et de savoir ce qu'ont fait Oxenstiern, Alberoni ou Mazarin comblera-t-il une pareille lacune ? Qu'on me pardonne l'inconvenance de cette comparaison, mais l'enseignement historique que reçoivent les jeunes Européens me fait toujours penser à ces manèges de chevaux de bois qui circulent dans les foires; vous y montez, à votre gré, le cheval d'Alexandre, celui de César, de Charlemagne, de Gengiskhan ou de Napoléon : braves quadrupèdes un peu fanés, parce qu'ils ont fourni de nombreuses campagnes, mais qui se cabrent no-

blement, l'œil enflammé et les jambes en l'air- Voilà l'histoire : une réunion de gens à cheval, morts depuis longtemps, 11 semble qu'on ne puisse y admettre ni les morts récents ni les gens qui allaient à pied et que, seuls, les «grands capitaines» comme eût dit Bossuet, aient conduit l'humanité ; conception si sotte et si bornée qu'elle en est humiliante pour la

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