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sont du passé, et correspondent à des* passés différents, qui sont de plus en plus ^éloignés de moi dans le temps à mesure qu'il s'agit d'objets plus éloignés dans l'espace. Je vois l'oiseau où il était dans un passé très proche, presque présent, l'étoile filante où elle était il y a une petite fraction de seconde, la lune où elle était il y a un peu plus d'une seconde, telle étoile (a du Centaure, par exemple) où elle était il y a quelques années seulement, telle autre où elle était il y a quelques dizaines d'années, et ainsi de .suite.
Le présent, le présent de ma conscience, est fait de passés divers, de passés qui sont plus ou moins passés suivant l'objet dont il s'agit. Le tableau qui se présente à ma conscience correspond à quelque chose qui n'existe pas actuellement et qui même n'a jamais 'existé, puisqu'il présente comme coexistants dans le temps et dans l'espace des objets qui existaient en réalité à des époques différentes — et qui peuvent ne plus exister alors que je les vois.
C'est du passé que nous vivons. Et, en certain sens, il serait vrai de dire que nous pouvons vivre réellement dans le passé. En effet, si je puis m'éloigner de la terre avec une vitesse supérieure à celle de la lumière — et si ma vue est suffisante — , plus je m'éloignerai, plus ce que je verrai correspondra à un passé lointain : je verrai actuellement la clarté de la lampe allumée il y a quelques fractions de seconde, puis je verrai successivement — et d'une façon actuelle — les faits qui se sont passés il y a quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques mois, quelques années, quelques siècles. Je verrai se dérouler dans ma conscience présente tout le passé de l'humanité : je verrai actuellement, de mes yeux et sans hallucination aucune. Newton et Deseartes, Galilée, Bacon,
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Jésus, Archimède, Aristote, Hippocrate, Socrate, etc.; je verrai directement les révolutions terrestres et célestes ; je vivrai réellement et actuellement dans Taiitiquité la plus reculée.
Ce qui est vrai pour la vue Test pour les autres sens et les diverses sensations : la conscience (subjective) présente est celle d*un objet passé. Conscience et objet conscient ou perçu ne sont pas contemporains. Il n'y a guère que pour la pensée ou Témotion qu'on puisse se hasarder à soutenir que la conscicRce que nous en avons est contemporaine de leur existence .
Le temps, maître suprême, marque sur tout son empreinte, le signe de sa domination. Le passé, le présent, l'avenir sont les aspects sous lesquels il se présente à nous, les formes qu'il impose aux o*bjets, le fond sur lesquels tous — phénomènes et êtres — • doivent nécessairement se projeter. Pour l'homme ou le sujet humain, être qui vit et meurt, tous les objets sont projetés dans le temps.
« Le présent n'est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. » (Pascal : Pensées, art. III. 5.)
L'avenir nous point.
C'est du passé que nous vivons. C'est dans le présent que nous vivons. Mais c'est pour l'avenir que nous vivons : c'est en lui que nous plaçons nos désir§ et nos espérances et nos joies, notre vraie vie, celle que nous pouvons faire — ou que les circonstances peuvent faire - conforme à l'idéal rêvé par nous, par chacun de nous.
L'avenir pique notre curiosité, il nous appelle, il nous attire, il nous élreint, il nous prend à la gorge et au cœur : il est pour nous la chose poignante. De quoi demain sera-t-il fait?
Telle est la question poignante que chacun de
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nous se pose, et se pose avec d'autant plus de force ou d'insistance que son intelligence et son imagination sont plus élevées et plus aptes au travail de création.
Le temps met sur toutes choses son empreinte. Les hommes et les peuples, les phénomènes de la nature et les faits humains se projettent dans le temps. Et pour connaître l'avenir, qui est notre fin, pour connaître l'avenir de ces choses, nous regardons le passé qui le montre, ou qui permet de l'imaginer.
Tout ce qui a existé a un passé, peut être étudié dans son passé. Le monde a un passé, l'homme a un passé; et le passé du monde et celui de l'homme nous intéressent. Le passé du monde (astres divers, terre, etc.) fournit la matière de la science, nommée histoire du monde, que les astronomes, les géologues, etc. étudient. Le passé de l'homme est la matière de la science qu'on pourrait nommer histoire de l'homme, et qu'on nomme plutôt histoire de la civilisation ou « histoire » tout court.
L'homme pense et agit. Bien qu'il puisse penser sans agir véritablement ou d'une manière sensible, et agir sans penser nettement, l'homme d'ordinaire pense et agit en même temps ou conjointement. Et l'étude de l'action humaine doit conduire à celle de la pensée humaine, et l'étude de la pensée doit être accompagnée de celle de l'action humaine. Les deux études doivent être rapprochées, mais non confondues, hes faits de l'action humaine et les doctrines de la pensée humaine doivent être étudiés séparément d'abord, puis conjointement (pourrait-on dire) dans un exposé, dans une histoire, où l'on montrera les réactions continuelles et mutuelles des faits et des doctrines, de l'action et de la pensée.
L'homme recherche le vrai, le beau, le bien et l'utile. Il a commencé par rechercher l'utile (et bien des hommes, d'ailleurs, en sont encore à ce premier '
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stade de la civilisation). Les objets ou choses utiles, matériellement ou physiquement utiles, utiles au corps humain, sont fournis par les arts utiles, par l'industrie, le commerce, etc., par Tart agricole et aussi par Tart médical. Les sciences qui correspondent à ces arts sont les sciences industrielles, commerciales et économiques, agricoles, médicales. La partie historique de ces sciences peut se rapporter soit à l'action, soit à la pensée correspondante, c'està-dire soit aux faits, soit aux doctrines. On peut ainsi — et l'on doit — établir une histoire des faits industriels, comnierciaux et économiques, agricoles, médicaux, etc., et une histoire des doc^rm^s industrielles, commerciales, économiques, agricoles, médicales, etc.
Chaque science possédera un jour une partie historique comprenant : l'histoire des faits, et l'histoire des doctrines correspondantes. Dès maintenant on peut, en y réfléchissant, voir l'utilité ou la nécessité, pour toutes les sciences, des recherches et de l'enseignement qui correspondent à cette double étude historique. Cette nécessité s'est montrée d'abord très apparente pour un groupe important de sciences, les sciences économiques. A l'heure actuelle, l'enseignement supérieur fournit l'exemple de cours séparés — ou de livres — d'histoire des faits économiques, et d'histoire des doctrines économiques. Le mouvement qui doit disjoindre l'étude des « faits >> et l'étude des « doctrines » correspondantes — pour les réunir ensuite dans une synthèse raisonnée — est ainsi déjà amorcé. Ce mouvement continuera.
Il n'y a guère de fait humain qui puisse exister sans pensée correspondante, ai-je dit. Il n'y a pas de fait économique (de fait d'échange, par exemple) qui puisse se faire sans que les acteurs, les échangeurs, aient aucune idée se oîapportant à ce qu'ils font. Le
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fait et ridée sont doDc contemporains, doit-on dire — à la condition qu'on parle de Tidée plus ou moins vague que chacun peut avoir lorsqu'il agit. Mais, si Ton s'occupe de l'idée raisonnée et vraiment scientifique, de celle qui peut revêtir la forme d'une véritable doctrine, il faut dire que l'idée ou la doctrine ou la science est venue toujours après le fait ou l'acte.
De tout temps les faits économiques ont existé, de tout temps et chez tous les peuples il y a eu des faits de production, de circulation, de distribution et de consommation de la richesse ou des choses utOes* Mais il n'y a pas eu de tout temps des doctrines économiques sérieusement élaborées ou une science économique. La science économique est venue bien après l'art ou la pratique économique, comme la science industrielle après la pratique ou l'art industriel, comme la science agricole après l'art ou la pratique agricole, comme la science médicale après la pratique ou l'art médical.
Toute science a été précédée d'un art empirique correspondant — ou d'une pratique correspondante. Toute science est ou sera suivie d'un art scientifique, donnera lieu à l'établissement d'un art scientifique.
Cette loi (art empirique donnant naissance à^la science, qui donne elle-même naissance à Vart scientifique) relie des facteurs dont la durée est très longue, et dont la périodicité est peu fréquente et, par conséquent, peu sensible encore. Tous les arts empiriques n'ont pas encore fourni la science correspondante, et les sciences établies ont rarement fourni déjà l'art scientifique qui doit les suivre et les accompagner. Mais partout la tendance exprimée par la loi se fait jour, en tous les domaines on perçoit l'agitation et les tûtonnements qui permettront d'atteindre le résultat annoncé ou prévu. Nombre d'hommes qui
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contribuent à produire le mouvement dans le sens indiqué le font d'une manière inconsciente ou peu consciente : il est bon que, ayant une fois énoncé eux-mêmes la loi, ils prévoient ou voient le sens du mouvement auquel ils contribuent. En prévoyant le mouvement et le résultat du mouvement qui les entraîne, ils pourront agir plus efficacement sur lui : ils pourront, au lieu de se laisser entraîner inconsciemment, considérer avec attention le chemin à parcourir, voir les obstacles qu'il faut vaincre ou tourner : et ils pourront alors les vaincre ou les tourner plus facilement et dIus rapidement.
Déjà, pour certains arts utiles ou objets utiles, on sent nettement le besoin de faire, après l'art empirique, une science, puis un art scientifique. Certaines industries, par exemple, sont déjà passées du premier stade (art empirique) au deuxième (science), et même au troisième (art scientifique). L'agriculture, se trouvant en partie au deuxième stade, essaye par endroits d'aborder le troisième. La médecine, malgré des efforts nombreux et bien dirigés, se trouve dans la même situation que l'agriculture : parvenue — en partie seulement — au second stade, elle tente sans cesse d'atteindre le troisième.
Ce que je yiens de dire pour les arts utiles est vrai dans tous les autres domaines. Partout l'art empirique précède la science ; partout un art scientifique — ou basé sur les lois déterminées par la science correspondante — naît ou naîtra de la science. La pratique littéraire (poésie, compositions diverses) a existé avant la théorie des littératures (esthétique, critique, philologie et linguistique). Les faits religieux, les pratiques religieuses ont existé bien avant les théories et doctrines de- théologie et théodicée. Les pratiques judiciaires ont existé avant les théories juridiques. Les faits humains ou les faits historiques
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ont existé avant la science historique qui les relate et les théories qui tendent à les expliquer, comme les faits naturels (de biologie, par exemple) ont existé avant la science ou la théorie de ces faits.
La vie sociale existe comme pratique ou art empirique avant qu'une science sociale naisse : les sociétés t)nt toujours existé, les sciences sociales ou plutôt la sociologie naissent à peine. Le besoin qu'on a toujours ressenti de faire la vie sociale la meilleure qu'il soit possible a toujours poussé à établir une science ou un système scientifique dont on pourrait tirer un art scientifique. Mais le désir et la croyance vont plus loin et plus vite que le pouvoir : bien des philosophes, dès l'antiquité, ont cru prématurément avoir fondé un système vraiment scientifique dont ils ont voulu tirer un système pratique de vie sociale ou applicable à la vie sociale — une politique, au sens large du mot. Leur science n'étant pas faite, étant sans base suffisante, l'art ou la pratique qu'ils voulaient fonder sur leur science n'avait pas de base non plus. Et les systèmes, scientifiques ou pratiques, se sont évanouis — en laissant toutefois quelques idées ou préceptes bons à sauver de l'oubli, bons à mettre en valeur et à pratiquer.
Un auteur, Aug. Comte, voulut au siècle dernier établir un art social scientifique (une socioteclinie — si Ton peut accepter ce mot de formation barbare), en le basant sur une science bien établie, qu'il prétendit établir ou construire (la sociologie). Et, pour établir solidement la sociologie, il voulut lui donner pour base les sciences déjà parvenues à l'état positif. L'ambition de cet auteur était grande, la tâche qu'il s'imposait dépassait de beaucoup les forces d'un homme, même grand. Le résultat, fort honorable, ne fut pas ce qu'attendait le philosophe. Mais l'idée qu'eut le philosophe de ne pas bâtir en l'air sa
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sociologie et sa politique, mais de les baser sur ce qull y avait de bien établi déjà, fut une idée de haute valeur, bien que très simple en apparence.
L'homme recherche l'utile, ce qui est utile à l'individu et ce qui est utile à la société. Mais il ne rechei*che pas que l'utile : le vrai, le beau et le Irien l'intéressent aussi. Et la recherche du vrai, du beau et du bien suit la même loi que la recherche de l'utile. Pour le vrai, le beau et le bien, comme pour l'utile, l'homme commence par une pratique ou un art empirique, pour continuer par une science, qui sera suivie elle-même d'un art scientifique.
De tout temps il y a eu des arts du beau ou beaux^ arts (arts de la forme et du mouvement), des pratiques du dessin, de la sculpture, de la peinture, de la musique, de la poésie, de la danse, etc. De tout temps il y a eu un art ou une pratique du Men, la morale pratique. De tout temps a existé un art d'arriver au vrai ou la recherche pratique de la vérité. Mais les sciences qui correspondent à ces arts ne sont pas encore bien avancées.
En effet, l'esthétique — ou science du beau — , malgré les efforts nombreux d'hommes savants et artistes (des temps modernes et contemporains, en particulier), n'est guère parvenue encore à sortir des généralités. L'esthétique musicale ou des sons et l'esthétique des couleurs (i) paraissent être les deux parties les moins en retard de la science esthétique. La sience esthétique étant peu développée, l'art scientifique correspondant l'est très peu.
L'œuvre morale a toujours existé : il y a toujours
(i) Me basant sur ce que l'on connaît déjà de l'esthétique des couleurs et de Testhétique du mouvement, j'ai essayé de fonder un art scientifique des couleurs en mouvement, art que j'ai ïiommé « Musique des Couleurs ».
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eu de bonnes actions accomplies. La science morale — ou science du bien — est très peu avancée, malgré les efforts effectués dès l'antiquité par de nombreux p<enseurs et chercheurs. Mais le développement de la psychologie contemporaine, dont les progrès sont assez rapides, permet d'espérer l'établissement prochain d'une science morale basée sur les faits et non sur les mots. La science morale étant peu développée, l'art scientifique correspondant l'est très peu.
L'œutre de vérité a toujours existé : on a raisonné avant que la science du raisonnement fût établie ; il y a toujours eu un art empirique du raisonnement et de la recherche. Mais la science du vrai ou de la recherche du vrai — la logique, dans le sens large du mot, ou la méthodologie — est peu avancée. Elle est cependant moins en retard que la science esthétique et que la science morale.
Bien que la science logique soit pleine de lacunes, on a pourtant déjà réussi à poser quelques-unes des bases de l'art scientifique correspondant, art qu'on nomme la méthodologie appliquée (i).
Tout se tient dans le monde : et l'on peut d'un phénomène passer à l'autre, quand on connaît et possède le lien qui les unit.
Tout se tient dans l'homme. Le corps et l'esprit et le cœur sont liés entre eux : et l'on voit des actions
(i) La science et Tart scientifique des méthodes sont d'une importance essentielle pour la conduite de la vie humaine considérée dans toutes ses manifestations. Pour atteindre la connaissance désirée, pour connaître et faire connaître la science et Tart scienti- "Ôque, j'ai fondé des collections dites « Bibliothèques des Méthodes ».
Pour connaître et faire le beau, le bien et l'utile, comme pour connaître et faire le vrai, il faut des méthodes : il y a des méthodes dans les beaux-arts, dans les industries, dans la morale, dans les choses de la vie courante, aussi bien que dans les sciences propre- «nent dites. Et des « Bibliothèques des Méthodes » ont été fondées •qui se rapportent à ces différentes catégories d'études et d'actions.
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et réactions continuelles se faire d'une partie de rhomme sur l'autre ou les autres.
Tout se tient dans l'esprit humain : ses différentes manifestations sont liées entre elles, de telle sorte que le mouvement de l'une entraîne le mouvement des autres. Le lien qui les unit n'est pas tellement serré ou rigide et inextensible que le mouvement se communique toujours d'une façon instantanée : il faut souvent des années pour que la science, par exemple, agisse efficacement sur les beaux-arts, sur la religion, sur l'industrie et l'économique, sur les coutumes, la législation, les institutions, etc. ; mais l'action se produit toujours. Et nous pouvons — connaissant et prévoyant le sens dans lequel les choses doivent aller — hâter le mouvement et favoriser l'action.
Les manifestations qui sont le plus purement intellectuelles (sciences, lettres ou langue, arts, philosophie, religion, législation), reflétant le même esprit, sont dans une dépendance mutuelle assez étroite ; et l'une d'entre elles peut servir à expliquer ou exprimer les autres et à suppléer au manque d'expression ou de caractère des autres formes. Et l'on ne peut établir sérieusement une Histoire générale des Sciences, si l'on néglige totalement l'histoire des autres manifestations de l'activité et de l'esprit humains (histoires de l'art, des religions, des législations, littéraire, économique, etc.) et des actions et réactions qui se manifestent continuellement et s'expliquent mutuellement. Quand l'une de ces manifestations est insuffisamment expressive pour faire comprendre une période de l'histoire, il faut chercher dans les autres manifestations le caractère expressif qui lui manque (i) — et,
(i) Dans les périodes de nuit apparente — comme dans le moyen-âge — un flambeau, une lumière, quelque chose qui vit peut encore subsister. Si ce n'est du côté de la science qu'on le trouve, ce sera du côté des lettres ou de Fart ou de quelque autre manifestation de la pensée. .
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