CE QU'ELLE EST. — CE QU'ELLE N'EST PAS
L'Histoire générale des Sciences recherche ce qu'il y a de général dans Thistoire des diverses sciences spéciales, ce qull y a de commun dans les évolutions des sciences spéciales.
Qu'est-ce que les sciences spéciales peuvent avoir de commun ? Qu'est-ce qui peut faire leur unité ? Et qu'est-ce qu'il peut y avoir de commun dans leur évolution ?
Ce que les diverses sciences ont de commun ou qu'on retrouve dans toutes, ce n'est pas leurs faits, spéciaux (par définition, pourrait-on dire), c'est le travail de l'esprit humain cherchant la vérité. Ce qu'il y a de commun à toutes les sciences et à toutes les recherches scientifiques, c'est la Méthode scientifique faisant la science, c'est l'Esprit scientifique appliquant la méthode scientifique.
Et l'on voit nettement que l'Histoire générale des Sciences coïncidera sensiblement avec l'Histoire de la Méthode scientifique et de l'Esprit scientifique.
Pour voir ce qu'il y a de général dans un groupe d'objets ou d'espèces, il faut rapprocher et comparer les différentes espèces (ici les différentes histoires spéciales). Et l'on aperçoit que toute science générale
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est en même temps comparée : elle est générale, si Ton considère les résultats obtenus par Télaboration préparatoire ; elle est comparée, si Ton considère le travail d'élaboration ou d'édification, la méthode employée pour obtenir les résultats. Et l'Histoire générale des Sciences pourrait être nommée Histoire générale et comparée des Sciences.
Toute science générale est une science comparée ou basée sur la comparaison ; et toute science comparée ou basée sur la comparaison doit aboutir à des propositions générales, à une science générale. Et il semble qu'on ne puisse séparer la science générale de la comparée. Pourtant cette séparation est déjà faite pour un certain nombre de sciences : pour la grammaire et la philologie, la médecine, la physiologie et la pathologie, Fagriculture, etc.
La grammaire dite générale (nécessairement basée sur la comparaison) s'occupe de dégager les lois générales auxquelles tout langage possible est ou sera assujetti. Elle s'attache surtout aux résultats les plus généraux, sans s'arrêter plus qu'il ne le faut aux moyens de les obtenir : elle est plus générale que comparée.
La grammaire dite comparée (qui aboutit nécessairement à l'énoncé de propositions générales) s'occupe de rapprocher les différentes langues considérées dans leur grammaire (i), de les comparer, pour voir ce qu'elles ont de commun ou de général et ce qu'elles ont de spécial. Dans la grammaire comparée, si l'on a soin d'indiquer les résultats généraux, on prend soin plus encore de mettre constamment en évidence le procédé de comparaison employé : la grammaire dite comparée est plus comparée que générale.
(i) La philologie comparée s'o( cupe de rapprocher tout ce qui, dans les langues, n*est pas la grammaire.
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D'ailleurs, on aura tendance, dans la grammaire générale, à étudier les questions les plus générales, celles qui débordent la grammaire strictement conçue, c'est-à-dire les questions philosophiques — psychologiques et logiques — qui touchent aux rapports de la pensée avec son expression, avec le langage. D'autre part encore, dans la grammaire dite générale, la comparaison portera sur un plus grand nombre d'espèces que cela n'a lieu dans la grammaire dite comparée. Si la grammaire dite générale compare à la fois toutes les langues, la grammaire dite comparée compare à la fois seulement un certain nombre de langues (grammaire comparée des langues indoeuropéennes, par exemple).
La pathologie générale est nécessairement basée sur la comparaison ; et la pathologie comparée cherche à obtenir des résultats généraux, à établir des propositions générales. Et il semble d'abord qu'on pourrait confondre pathologie générale et pathologie comparée. Pourtant on a coutume, tout en les unissant souvent (pathologie générale et comparée), de distinguer ces deux sciences.
La pathologie dite générale (nécessairement basée sur la comparaison) s'occupe de ce qu'il y a de général ou qui appartienne à toutes les maladies, s'occupe des questions qu'on peut poser à l'occasion de toutes les maladies : elle détermine les causes et les lois des phénomènes morbides, les processus, etc., ainsi que le langage (le vocabulaire, en particulier) le plus propre à l'étude commune des chercheurs. Dans la pathologie dite générale, on s'attache plutôt à montrer les résultats généraux ou les propositions générales obtenus qu'à montrer le procédé de comparaison mis en œuvre : la pathologie dite générale est plus générale que comparée.
La pathologie dite comparée (qui aboutit nécessai-
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rement à renoncé de propositions générales) s'occupe de rapprocher, non pas les diverses maladies — comme le fait la pathologie géuérale — , mais les divers organismes malades, les diverses espèces d'animaux, ou d'êtres vivants, soumis à l'action d'un même mal.
Dans la pathologie dite générale, les propositions générales se rapportent aux différentes espèces de maladies. Dans la pathologie dite comparée, les propositions générales se rapportent aux différentes espèces d'êtres malades.
L'agriculture dite générale (nécessairement basée sur la comparaison) correspond sensiblement à la pathologie générale : elle s'occupe de ce qu'il y a de commun dans toutes les cultures, elle traite des questions qui se posent à l'occasion d'une culture quelconque.
L'agriculture dite comparée (qui doit aboutir à des propositions générales) s'occupe de rapprocher et comparer les différents pays, d'étudier les différents milieux de culture naturels (sol, climat, etc.), en considérant les cultures qui sont faites dans ces différentes conditions géographiques, géologiques, météorologiques, etc.
L'Histoire générale des Sciences s'occupe de l'histoire de ce qu'il y a de commun à toutes les sciences (elle s'oppose par ce côté à l'histoire spéciale de telle ou telle science).
Si la Philosophie des Sciences étudie ce qu'il y a de commun à toutes les sciences ou à plusieurs d'entre elles (les rapports des sciences entre elles et les théories générales qui dominent les sciences — ainsi que les méthodes générales qui permettent de les établir), on voit qu'il y a bien des points communs entre l'Histoire générale des Sciences et la Philosophie
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des Sciences. Aussi on ne peut faire sérieusement une Histoire générale des Sciences qui ne soit pas philosophique ; et on ne peut faire sérieusement une Philosophie des Sciences qui ne soit pas basée sur l'histoire.
Cette observation nous aidé à comprendre pourquoi Aug. Comte, ayant d'une part écrit un traité de Philosophie des Sciences (Philosophie positive), demanda d'autre part à faire, au Collège de France, un cours sur l'Histoire des Sciences mathématiques et physiques, et pourquoi son successeur occupa une chaire d'Histoire générale des Sciences. C'est qu'ici l'Histoire et la Philosophie s'appellent, se pénètrent par endroits, et souvent se confondent.
Comme toutes les autres sciences, l'Histoire générale des Sciences recherche et veut connaître : les faits qui se rapportent à son objet, leurs causes prochaines ou conditions d'existence, et leurs lois. Elle veut connaître les lois de l'évolution scientifique, afin de prévoir à chaque époque les phases qui vont suivre : savoir pour prévoir. Elle veut prévoir ce qui se produira naturellement ou en dehors de l'intervention humaine, afin de savoir comment l'homme doit agir pour canaliser ou diriger la tendance naturelle dans le sens le plus utile à l'humanité, afin de savoir quelles conditions l'homme doit préparer pour que, la loi ou la tendance connue agissant toujours de même, l'effet produit soit précisément celui qu'on désire : prévoir afin de préagir ou de pourvoir.
Les faits de l'Histoire générale des Sciences sont des faits qui se présentent d'une façon semblable dans plusieurs sciences ou histoires des sciences : ce sont, par là même, des faits généraux. Et l'exposition de ces faits généraux prend naturellement — comme on le constatera ici — une forme semblable à celle
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des lois ou des tendances générales. Quant aux causes de révolution scientifique, elles méritent d'être mises en pleine lumière à côté des lois.
La science est Fensemble des idées de l'homme touchant la nature entendue dans le sens large du mot. L'évolution de ces idées dépend nécessairement et de l'homme et de la nature.
L'homme a corps et esprit. Et l'esprit dépend du corps. La science humaine a pour première source les sensations humaines. Les conditions du sujet sentant et pensant, les conditions de nos sensations et de nos sens (sens de la vue, en particulier) devaient déterminer le développement de la science tel que nous le connaissons.
Les sensations sont les premiers facteurs à considérer ; mais d'autres facteurs aussi sont importants. En effet, à chaque moment le développement de la science — comme de tout phénomène (i) — dépend de l'état immédiatement antérieur ou des conditions qui caractérisent cet état. Ainsi telle découverte ne peut venir qu'après telle autre : le microbe ne peut être vraiment connu qu'après le microscope. Les capitaux intellectuels accumulés dans telle ou telle partie de la science sont des facteurs importants de révolution scientifique de telle branche ou de l'ensemble tout entier.
C'est l'esprit qui fait la science : les matériaux sont nécessaires, mais le jeu de l'esprit l'est aussi. Suivant l'esprit qui travaille et suivant les besoins et les tendances,, le développement se fera dans tel ou tel sens. Telle époque pousse les esprits vers les recherches utilitaires, et telle autre vers les recherches désintéressées. Les esprits d'une époque peuvent présenter
(i) V. PoiNCARÉ : La Science et l'Hypothèse, p. 96, 182 ; Favre : La Méthode dans les Sciences expérimentales, p. 19, 21, 182.
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