CE QU ELLE EST. CE QU ELLE N EST PAS
des tendances communes ou générales, mais chaque esprit ou chaque homme possède aussi des tendances spéciales et des qualités spéciales. Et Tinfluence des hommes de génie est à considérer : il faut montrer avec quelle force cette influence est apparue, lorsque rhomme de génie était adapté au milieu ou que le milieu était préparé à recevoir la semence, et comment cette influence a pu être nulle — ou à peu près — lorsque l'homme de génie était, dans la voie par lui choisie, trop en avance sur son temps.
L'évolution scientifique, par le fait qu'elle dépend de l'état des esprits (de ceux qui font la science et.de ceux qui la reçoivent faite) et qu'elle le laisse voir, met en évidence l'importance de la préparation des esprits — producteurs et assimilateurs — . Ainsi devient apparente l'importance de l'éducation scientifique.
Si l'évolution scientifique dépend pour beaucoup du facteur humain (le sujet qui sent et qui pense), elle dépend beaucoup aussi du facteur nature (l'objet senti et pensé ou compris). Et, par exemple, tel fait naturel qui est plus facilement observable ou imaginable devait être observé ou imaginé d'abord ; et telle science ou partie de science a dû naître avant telle autre.
La science suppose un sujet qui la fait (l'individu humain) et un objet sur lequel elle porte (la nature, les vérités naturelles). Le rapport entre le sujet pensant et la nature pensée, ;la communication entre les deux, est établi par la méthode, par l'ensemble des moyens qui permettent à l'individu de connaître la nature. L'évolution scientifique dépend à chaque moment du développement de la méthode en général et de toutes les méthodes et techniques particulières, et du perfectionnement du matériel technique ou instrumental qui permet les déterminations nom-
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breuses et de plus en plus précises. Les découvertes scientifiques se font grâce aux méthodes dont on sait tirer profit ; et, par un juste retour, les méthodes se développent ou se perfectionnent grâce aux découvertes faites qui permettent leur application .
L'évolution scientifique dépend donc du facteur nature, du facteur humain primitif, et de ce troisième facteur — humain aussi, mais acquis — la méthode (qui établit le lien entre les deux premiers), qui permet à l'homme de connaître et de commander la nature. A la méthode on peut rattacher ce qui concerne les points de vue auxquels on se place pour considérer les faits de la science.
Le quatrième facteur signalé, les capitaux scienti-' flques accumulés, doit être rattaché au facteur nature ou au facteur homme, suivant le point de vue que Ton choisit. En effet, c'est l'homme qui a créé ou réuni ces capitaux ; mais, lorsque le chercheur les met en œuvre, il travaille sur des matériaux déjà préparés et dans le commerce scientifique — si l'on peut ainsi parler — , sur des objets ou au moyen d'objets que lui présente la nature, qui sont hors de l'homme.
A chaque moment, l'évolution scientifique dépend de ces quatre facteurs principaux (et aussi d'autres facteurs, ou causes ou conditions, qu'on pourrait ramener à ceux-ci). Et il serait bon, dans chaque cas étudié, de montrer l'influence de chacun d'eux sur le mouvement résultant observé.
Les faits généraux, les lois ou tendances sont en rapport avec les facteurs indiqués.
A chaque moment de l'évolution scientifique, ces faits se rapportent à l'état de telle science particulière comparé à celui des autres sciences et de l'ensemble des sciences, ainsi qu'à l'état de la méthode de cette science comparé à celui de la méthode dans les autres
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sciences. Ils se rapportent aux liens, naturels et artificiels, qui existent entre cette science et toutes les autres, et à la manière d'établir ces liens, et aussi à la subordination de telle science ou de sa méthode à telle autre science ou à sa méthode (classification des sciences).
Ces faits et lois se rapportent aux sciences et objets étudiés,maisaussi aux sujets qui étudient,aux hommes. A une époque donnée et pour chaque partie du domaine de la science, les travailleurs sont plus ou moins nombreux, plus ou moins solidaires, plus ou moins habiles ou bien préparés, plus ou moins appréciés ou compris, ils ont des vues plus ou moins justes, ou des points de vue plus ou moins féconds ou à plus ou moins large horizon, etc. Les hommes qui font la science travaillent à une œuvre commune ; mais leurs efforts sont plus ou moins convergents : le travail de la science est plus ou moins bien organisé. Et rhistoire de « l'organisation du travail scientifique » est importante, ainsi, d'ailleurs, que celle de « l'organisation de la science » (qui fait succéder à l'état amorphe l'état organisé) : organisation de la science faite, de la recherche scientifique, et de l'enseignement scientifique.
L'Histoire générale des Sciences n'est pas faite encore, malgré quelques essais tentés. Les matériaux avec lesquels on pourra la constituer sont assez nombreux; mais la construction n'est pas encore élevée. Et c'est ce qui explique que certains hommes, même savants, ne comprennent pas encore (Congrès de Rome) ni ce qu'est cette science générale, ni l'importance qu'elle peut avoir pour le développement ultérieur de la science et de l'esprit humain.
Pour s'occuper d'établir l'Histoire générale et philosophique des Sciences, il faut posséder une
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préparation encyclopédique. C'est ce qui explique que plus d'un homme, même savant, ne pense pas que cette science puisse être faite, parce qu'il pense qu'on ne peut à notre époque avoir des connaissances encyclopédiques, on ne peut être encyclopédiste (v. U Esprit scientifique et la Méthode scientifique, p. 58 sq.). L'erreur de ceux qui croient à cette dernière impossibilité vient de ce qu'ils confondent les deux sens du mot <c encyclopédiste ».
D'après le sens large, qui est le sens vulgaire, est (( encyclopédiste » celui qui sait tout. Et dans ce sens, il est impossible d'être encyclopédiste.
D'après le sens restreint (qui correspond aux nécessités d'un cours sur l'Histoire générale des Sciences), est « encyclopédiste » celui qui possède, sur chacune des principales parties du savoir, des connaissances telles qu'il puisse rapidement se mettre au courant d'une question quelconque — traitée par d'autres ou qu'il devra traiter lui-même — , afin d'en tirer des conclusions utiles pour l'Histoire générale et la Philosophie des Sciences. Dans ce sens, il est possible d'être encyclopédiste.
Et l'Histoire générale des Sciences peut et doit être constituée un jour.
Pour mon compte, je n'ai pas la prétention de constituer entièrement ici l'Histoire générale des Sciences, ni même celle d'exposer en quelques pages tout ce qu'on peut dire actuellement sur le sujet. Mon intention est seulement de rappeler, dans ces notes, quelques réflexions déjà présentées par moi dans d'autres travaux, et de les soutenir de quelques indications empruntées à divers savants. Ces remarques peuvent prendre la forme de lois, c'est-àdire conduire à des énoncés semblables à ceux des lois, des tendances générales ou des faits généraux.
Dans une Histoire générale des Sciences complète.
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il faudrait descendre jusqu'au détail, et donner de nombreux exemples pour illustrer les lois ou tendances indiquées.
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