M. LOYAL
On vous donne du temps.
Et dans quel cadre? Dans la salle basse? ou dans l'antichambre? Quel homme de goût osera le proposer? A ce déploiement de force et de majesté, il faut une atmosphère appropriée, dans un local ample, aéré, clair, où la voix retentisse, où tout soit sonore et solennel. C'est ainsi seulement que la tirade de l'Exempt (tirade très injustement abrégée et qui, malgré de mauvais vers, ferait grand effet si elle était intégralement restituée) prendra tout son relief.
Il est à craindre en effet que le spectateur d'aujourd'hui soit rebuté par ces façons qu'il ne comprend plus bien. On n'arrivera à le mettre à l'aise qu'en forçant la note grandiose de façon à l'éblouir et à l'empêcher de trop réfléchir. Étriqué,, honteux, ce dénouement paraîtra presque sot, et peu acceptable en tous cas. Puissamment affirmé, comme ces tutti des grandes symphonies où les fortissimi éclatent et où les sonorités tenues s'étalent en larges nappes d'harmonie, il peut et doit produire un extraordinaire effet de saisissement.
Or, rappelons-nous qu'il a été question d'une « galerie » (1) ; notons encore que Loyal est apparu à la porte (2) ; à quelle porte? A la porte d'entrée
(1) Vers 1522 : elmire
...et voyez, je vous prie, Si mon mari n'est point dans cette galerie.
(2) Vers 1715-16 : orgon
...Que veut cet homme? Allez tôt le savoir. Je suis bien eu état que l'on me vienne voir.
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naturellement, à celle qui donne sur la rue, ou sur la cour d'entrée. Sinon, il faudrait admettre que cet homme de loi a traversé tranquillement toute la demeure sans rencontrer âme qui vive, sans que les serviteurs, qui connaissent, ou qui soupçonnent le malheur de leur maître, aient donné l'éveil? Il est impossible que nous soyons ici dans le même lieu qu'au quatrième acte. Où sommes-nous donc? Mais pourquoi pas dans la galerie d'entrée, haut et grand vestibule dallé, d'apparence « Versailles », et qui se prêtera merveilleusement aux évolutions de ces nombreux personnages et à la scène de l'arrestation?
Si Tartuffe — ce qui précède l'a peut-être établi — ne doit pas se jouer dans un seul décor, mais bien dans plusieurs, de quelle manière déterminerons-nous ceux-ci?
Au premier acte, quoi de mieux approprié que le jardin d'Orgon? Il en a sûrement un (1). Nous sommes en automne, car la campagne est peu fleurie (2) et on mange des perdrix (3), gibier de la saison. Le cadre peut être charmant si l'on
(1) Vers 583-584 : orgon
Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu. Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu. Si, après 6a dispute avec Dorine, Orgon sort ainsi sans chapeau ni manteau pour « prendre l'air », c'est, apparemment, qu'il va au jardin. S'il allait dans la rue il se vêtirait en conséquence.
(2) Vers 225 : cléante
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
(3) Vers 239 : dorine
Et, fort dévotement, il mangea deux perdrix...
imagine quelque jardin d'un bel hôtel de l'époque, aux confins de la ville, tels que ceux dont Abraham Bosse nous a conservé les dessins ; on verra par exemple, au fond, une grille et un lointain de campagne, et en scène, sur la droite, un perron couvert, à colonnes, formant l'entrée du logis dont on aperçoit plusieurs fenêtres. Un banc, des sièges, peut-être une fontaine avec quelques fleurs tar- * dives, et de hautes futaies rougeoyantes de feuilles mortes. . - - -. -
Mme Pernelle, en sortant (1), se dirigera vers la grille du fond où l'attendent ses porteurs. Elle monte en chaise et continue, tout en s'installant dans le véhicule, à parlementer à voix basse avec la famille, tandis que Cléante est avec- . Dorine, à l'avant-scène ; l'éclairage sera d'une nuance rousse rappelant nos belles journées d'octobre ou de l'été de la Saint-Martin. Et à la fin de l'acte, après l'admirable scène avec Cléante, Orgon franchira progressivement les degrés, disparaîtra dans la maison laissant Cléante déçu, inquiet. Sans se hâter, il prononcera, en manière de méditation, sur un ton à la fois soucieux et résigné, les deux derniers vers tout en gagnant la sortie du fond.
Les deuxième et troisième actes seront représentés dans la « salle basse ». C'est une sorte de
(1) Vers 171 : madame pernelle
Marchons, gaupe, marchons...
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pièce commune, très meublée, pas nécessairement petite, mais intime et comme feutrée, évoquant la présence habituelle de la famille. De grandes baies, au fond, s'ouvrent sur un vestibule où se voit, face au public, bien en évidence, le grand escalier, l'escalier d'où descendra Tartuffe. Il est indispensable, en -effet, qu'on voie le personnage « descendant » ; deux ou trois marches conduisant du plateau à son oratoire ne permettent manifestement pas de donner à l'entrée de l'hypocrite la solennité qu'il faut.
On ne saurait oublier que dans le dialogue il est toujours indiqué, quand il s'agit de Tartuffe, qu'il va « descendre » ou qu'on le fait « descendre » (1). Bien plus, il dit lui-même, au qua- , trième acte, qu'il « remonte » chez lui (2). Il habite donc, au moins, au premier, et non quarante ou cinquante centimètres plus haut que la salle basse, comme tendraient à le faire croire les quelques marches qu'une mise en scène, intelligemment renouvelée (3) mais encore très insuffisamment, puisqu'elle conserve le décor unique —
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(1) Vers 845 : dorine
Mais ce valet m'a dit qu'il s'en allait descendre... Vers 1359 : elmire
Faites-le moi descendre. Et vous, retirez-vous.
(2) Vers 1267 : tartuffe
Certain devoir pieux me demande là-haut.
(3) Décor adopté par la Comédie-Française pour les fêtes du tricentenaire, janvier 1922.
qui est absurde — , a prétendu l'imaginer. Cette~ tentative atteste d'ailleurs un besoin croissant, mais encore confus, d'obéir aux injonctions du texte. Entre celles-ci, qui sont claires et impérieuses, mais n'ont jamais été appliquées, et des erreurs tm'on commet depuis des siècles, ce qui en quelque sorte leur confère autorité et majesté, de très bons esprits hésitent, car les hommages des hommes, lorsqu'ils se sont régulièrement " accumulés de siècle en siècle, peuvent souvent prévaloir contre la vérité elle-même.
Par mille détails appropriés, et qu'il serait naturellement impossible — et oiseux — de fixer ne varietur, par la forme d'un plafond, d'une fenêtre, d'une cheminée, par la disposition des tables et des sièges, de menus bibelots, par un demi-désordre révélant en ce lieu la présence quotidienne d'une famille, de ses serviteurs, de ses parents et amis, ce décor, sitôt la toile levée, devrait procurer au public une illusion complète, et le transporter au milieu du dix-septième siècle dans une maison cossue de la bourgeoisie parisienne.
Reste l'admirable quatrième acte. On pourrait, à la rigueur, le jouer dans le décor des deuxième et troisième. Mais à examiner la situation sans parti pris, telle qu'elle est d'après le texte, et abstraction faite des interprétations passées, il semble bien qu'un tel local soit trop ouvert à tous les passants. Faut-il rappeler les propos de Tar-
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tuffe lorsqu'il exige les « faveurs » d'Elmire (1), déclare crûment qu'il entend en « jouir » (2), qu'il veut non des promesses mais des « réalités')) (3), et va même jusqu'à demander à la jeune femme^ qui ne se méprend point à ces sollicitations, de lui céder immédiatement (4)? Elmire s'est en effet lancée dans une aventure délicate et qu'elle jugeait sans grand péril : quand elle se rend compte qu'elle a^ affaire à une sorte de brute prête au viol, la tête commence à lui tourner un peu. C'est le sens manifeste de ses trois derniers grands couplets : elle espère que son mari, enfin désabusé, se montrera, en entendant sa femme parler d'accorder à l'hypocrite les « dernières faveurs » (5) à l'instant même (6), car elle se sent poursuivie par un être bestial (7) qui prétend s'emparer de sa proie et
(1) Vers 1449 : tartuffe
m v QU,'^oP6U de V08 faVeur8' aPrè8 9™ Je soupire.
(z; vers 1462 :
,o, « Et^°D VCUt en j0uir avant <îue de ]e croire.
(3) Vers 1465-66 :
Et je ne croirai rien que vous n'avez, madame. Par des réalités su convaincre ma flamme.
(4) Vers 1495 :
« .£lDtenteZ m0D désir et n'ayez Po^t d'effroi.
Vers 1507 : ELMIRE
Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder
(o) Vers 1457-58 : elmire
Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire'
(6) \ers 1472 :
Et vous ne donnez pas le temps de respirer... (/) Vers 1471 :
Quoi? de votre poursuite on ne peut se parer...
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la posséder sans faire de quartier (1). Elle est donc sur le point de « consentir » (2) et de « tout accorder » (3), de « franchir » le suprême pas (4), et elle est obligée de rejeter la responsabilité de sa faute, une faute qu'elle voit imminente et déjà inévitable, sur le benêt qui, sous sa table, demeure stupidement coi (5), qui va souffrir qu'on lui fasse « violence » — le mot y est — et sortira peutêtre de sa cachette, mais trop tard (6).
De nos jours, cette scène magnifique, qui est fort osée, se jouerait au bord d'un lit, peut-être dedans. Il est plus qu'invraisemblable, il -est presque sot de la placer dans un appartement où ne trônent que d'austères et incommodes chaises
(1) VerB 1474 :
De vouloir 6ans quartier les choses qu'on demande...
(2) Vers 1479 :
Mais comment consentir à ce que vous voulez...
(3) Vers 1508 :
Qu'il faut que je consente à vous tout accorder...
(4) Vers 1512 :
Et c'est bien malgré moi que je franchis cela...
(5) Vers 1518 :
Tant pis pour qui me force à cette violence...
(6) L'ironie des vers 1531-34 et 1536-38 indique bien qu'Elratre a vraiment cru, un instant, que Tartuffe allait réussir. Et, en fait, elle n'a été sauvée que parce qu'elle a eu l'habileté de provoquer une réflexion qui a blessé Orgon personnellement :
Vers 1523-26 : tartuffe
Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez C'est un homme entre nous à mener par le nez ; De tous nos entretiens il est pour faire gloire Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire. Sans cet heureux propos; Orgon restait sous la table et le rideau eût dû être baissé en hâte au moment -où Tartuffe revient de l'antichambre.
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de bois et où, de plus, tout le monde peut entrer ! Pour être logiques, nous devons donner pour cadre à l'acte IV une pièce intime, resserrée, aisée à fermer d'un tour de clef, ressemblant à quelque « petit salon » de nos jours, ou boudoir, avec sofa, bergères, un air à la fois confortable et un peu voluptueux. Alors le langage des personnages s'explique. Comment Elmire aurait-elle choisi, pour le guet-apens qu'elle médite, la chambre où tout le monde se tient tous les jours? Tartuffe / ne s'y laisserait évidemment pas prendre ! Il *se méfie, du reste (1) :
On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler?
S'exprimerait-il ainsi si « ce lieu » ne lui appa- | raissait pas inattendu, inhabituel — nuance que ■•,--.■■*. ■***>■ le ton peut rendre aisément — et s'il n'avait pas -V - "^ été spécialement voulu par Elmire qui cherche par tous les moyens à donner au rendez-vous de l'attrait, du piquant? ce qui explique aussi, dans une certaine mesure, que Tartuffe se laisse si aisément duper.
Elmire insiste d'ailleurs sur ce que la situation où ils se trouvent tous deux a d'insolite, de troublant, et sur les non moins troublantes circonstances de temps et de lieu où elle se produit :
Et c'est par où je puis sans peur d'être blâmée Me trouver ici, seule, avec vous enfermée... (2).
(1) Vers 1387.
(2) Vers 1405-1406.
Que pourrait-elle dire de plus pour nous faire entendre que, pour prendre Tartuffe au piège qu'elle lui tend, elle a disposé adroitement toutes choses? Elle a caché son mari; mais pour perdre le scélérat, ce n'est point assez. Il fallait encore, comme elle l'a dit, « donner un champ libre » (1) à ses entreprises, et, dans ce but, elle a combiné une savante manœuvre (2) au succès de laquelle elle fera tout concourir : le ton de sa voix, ses attitudes, d'autant plus grisantes qu'elles restent réservées, ses remarques sur l'isolement, qui est certain et voulu, sur le huis-clos que cette porte bien fermée garantit, sur le secret, dont on est sûr (3), enfin sur le local qui est choisi pour son éloignement, son atmosphère douce et discrète.
Ces nuances sont des plus aisées à rendre par l'intonation, peut-être aussi, mais à peine et sans appuyer, par le regard et le geste. Mais dans une salle commune, ouverte à tout le monde, dans une sorte d'atrium impersonnel et quasi public, le dialogue se dépouille de sa saveur et les richesses de cette scène incomparable demeurent à demi
(1) Vers 1375-76 : elmire
Flatter de son amour les désirs effrontés Et donner un champ libre à ses témérités.
(2) Vers 1363 :
J'ai mon dessein en tête et vous en jugerez.
(3) Cette certitude agit merveilleusement sur Tartuffe comme Elmire l'avait prévu.
Vers 1503-04 : tartuffe
Vous êtes assurée ici d'un plein secret
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait.
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cachées. Le quatrième acte, c'est là la conclusion à laquelle conduit nécessairement l'étude minutieuse du texte, ne peut se jouer que dans une sorte de réduit élégant, paré, où tout plaise à l'œil et dont l'aspect séduise le spectateur.
Quant au cinquième acte, la haute galerie, dallée en rouge et blanc, très peu meublée, fort claire et aérée, avec vues sur l'entrée et les pièces voisines paraît bien former le décor idéal. On y verra Orgon angoissé courir en tous sens, la famille, tremblante de crainte et d'émotion, s'égailler dans toutes les directions, Loyal proférer des menaces, Tartuffe s'apprêter à les exécuter, et l'Exempt trancher, au nom du roi, et comme avec une épée, l'atroce enchevêtrement de mensonges et d'intrigues où l'Imposteur a enserré ses victimes.
Donc, quatre décors, et non un seul. Pour jouer Tartuffe sans plusieurs décors, il faudrait le représenter sur un plateau nu, à la manière de Reinhardt et de Copeau. C'est un système qui peut se défendre : l'auditeur doit alors produire un effort de pensée, se créer une vision mentale, et situer l'action selon sa propre fantaisie à laquelle une imperceptible indication matérielle servira seule de guide. Doctrine originale et qui a au moins le mérite de ne pas contredire le texte puisqu'on s'abstient de toute décoration quelle qu'elle soit : mais appauvrissement évident d'une matière opulente et sans égale, aggravation inutile de l'illusion théâtrale, et, en fin de compte, violence faite au sens commun.
«BMW i ~"