‹ Notes sur l'interprétation de MolièreChapitre 29 sur 57 · TB · texte numérisé non relu

TB

LA MISE EN SCÈNE DE t L'AVARE

Molière, la cruauté humaine, en un simple mot qui passe, se montre sous les rires, une seconde, puis, à nouveau, reprend sa course souterraine et?-, cachée. Quand Frosine prédit à Harpagon qu'il survivra à ses enfants et petits-enfants et qu'elle reçoit comme réponse un triomphal « Tant mieux »,

Frosine. — Hé bien ! qu'est-ce que cela, soixante ans? Voilà bien de quoi-! C'est la fleur de l'âge cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme.

Harpagon. — Il est vrai; mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point de mal, que je crois.

Frosine. — Vous moquez-vous? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans.

Harpagon. — Tu le crois?

Frosine. — Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. 0 que voilà bien là, entre vos deux yeux, un signe de longue vie !

Harpagon. — Tu te connois à cela?

Frosine. — Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah, mon Dieu ! quelle ligne de vie !

Harpagon. — Comment?

Frosine. — Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là?

Harpagon. — Hé bien ! qu'est-ce que cela veut dire?

Frosine. — Par ma foi ! je disois cent ans ; mais vous passerez les six-vingts.

Harpagon. — Est-il possible?

Frosine. — Il faudra vous assommer, vous dis-je ; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.

Harpagon. — Tant mieux. Comment va notre affaire?

Frosine. — Faut-il le demander? et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout? J'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux ; il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler; et je crois, si je me l'étois mis en tête, que je marierois le Grand Turc avec la République de Venise. Il n'y avoit pas sans doute

f immédiatement suivi d'une interrogation débordante d'égoïsme, le spectateur, à moins d'être obtus, se souviendra des propos de Cléante entendus il y a un instant et commencera de se rendre compte de cet atroce milieu.

La scène se joue, en général, debout, au milieu du théâtre, selon l'ancienne mode, ce qui, forcé-

de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme 'j'ai commerce chez elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues de vous, et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l'air à sa fenêtre.

Harpagon. — Qui a fait réponse...

Fbosine. — Elle a reçu la proposition avec joie; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre. elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela.

Harpagon. — C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au Seigneur Anselme : et je serai bien aise qu'elle soit du régale.

Frosine. — Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au soupe.

Harpagon. — Hé bien ! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.

Frosine. — Voilà justement son affaire.

Harpagon. — Mais. Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci? Car encore n'épouse-t-on point une fille, sans qu'elle apporte quelque chose.

Frosine. — Comment? c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.

Harpagon. — Douze mille livres de rente !

«^nwijjHi u, HJPV

■ mtiijw ■.■jii,UlilJ.,...lUIW

LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE

ment, refroidit les impressions, car, enfin, où verrait-on, dans la vie ordinaire, un homme mûr s'entretenir de choses, pour lui fort sérieuses, avec une personne chargée de la négociation, debout au milieu d'un salon? Si l'on pense à la réalité qui est bien aisée à trouver et à évoquer, il est essentiel de ne rien faire qui la contredise.

Fbosine. — Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche ; c'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni le6 riches bijoux, ni les meubles somptueux où donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu. ce qui n'e6t pas commun aux femmes d'aujourd'hui; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et nulle écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze nulle francs bien comptés?

Harpagon. — Oui, cela n'est pas mal 5 mais ce compte-là n'est rien de réel.

Frosine, — Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel, que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu?

Harpagon. — C'est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point.

Quand on parle d'affaires, quelles qu'elles soient, à moins d'être dans la rue, on s'assied, d'abord. Après, selon le tour de la conversation, on pourra aller et venir, surtout si on est chez soi. Mais le premier geste, lorsqu'on va causer, est d'approcher instinctivement un siège.

Je n'irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.

Frosine. — Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles ' m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien dont vous serez le maître.

Harpagon. — Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; et les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût; et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderoient pas.

Frosine. — Ah ! que vous la connoissez mal ! C'est encore une particularité que j 'a vois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.

Harpagon. — Elle?

Frosine. — Oui, elle. Je voudrois. que vous l'eussiez entendu parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prête d'être mariée, elfe rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.

Harpagon. — Sur cela seulement?

Frosine. — Oui. Elle dit que ce n'est pas- contentement

LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE » 309

Où Frosine et Harpagon vont-ils conférer? Auprès du bureau? Ou dans la partie droite du théâtre? Le bureau conviendrait mieux, semblet-il, pour la consultation sur les lignes de la main. Au lieu de s'y attabler, dans le fauteuil où il se met pour écrire, Harpagon pourrait

pour elle que cinquante-six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes.

Harpagon. — Certes, tu me dis là une chose toute nou- ■ , .,

velle.

Frosine. — Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis? des Céphales? des Paris? et des Apollons? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.

Harpagon. — Cela est admirable ! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes.

Frosine. — Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux.

Harpagon. — Pour moi, je n'y en comprends point ; et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

Frosine. — Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable ! est-ce avoir le sens commun? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins? et peut-on s'attacher à ces animaux-là?

Harpagon. — C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée. et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs haut-dechausses tout tombants, et leurs estomacs débraillés.

Frosine. — Eh ! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous. Voilà un homme cela. Il y a là de quoi satis-

Page 1