MARIANE, FROSINE
Mariane. — Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état ! et s'il faut dire ce. que je sens, que j'appréhende cette vue !
Frosine. — Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude?
Mariane. — Hélas ! me le demandez-vous? et ne vous figurez-vous point les alarmes d'une personne toute prête à voir le supplice où l'on veut l'attacher?
Frosine. — Je vois bien que, pour mourir agréablement,
LA MISE EN SCÈNE DE * L'AVARE i ÎÎ7
« tourment effroyable » qui l'attend? Sans verser aucunement dans l'émotion et le pathétique, l'interprétation est tenue de laisser subsister cet arrière-goût assez amer. Frosine, se faisant cyniquement l'avocat de l'intérêt, règle suprême de la vie à ses yeux,, rappellera, par les manières et le ton, les modernes proxénètes qui parlent, elles aussi, très à la légère des « petits dégoûts » et excellent à prendre un air de bienveillance matronale pour vanter tout ce qu'on en peut retirer, perles, fourrures, hôtel ou automobile.
On sent bien, en effet, que Frosine a arrangé, cette fois, un mariage parce qu'elle a rencontré des clients qui tiennent aux apparences : elle ne montrerait pas moins d'ardeur s'il s^agissait de pourvoir au caprice passager d'un homme riche, pourvu qu'elle fût sûre d'être grassement payée pour ces « services qui touchent merveilleusement » (acte II, scène iv) et qu'elle rend, elle le sait, avec une pleine maîtrise. Elle console Mariane en lui rappelant que les jeunes gens sont
Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser j et je connois à votre mine que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit.
Mariane. — Oui. c'est une chose. Frosine. dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon âme.
Frosine. — Mais avez-vous su quel il est?
Mariane. — Non, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu'il est fait d'un air à se faire aimer: que si l'on pouvoit
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«gueux comme des rats » et elle annonce c pour les sens » de prochaines et fort agréables réparations. Une professionnelle de notre temps conseillant un « amant de cœur » en dirait à peine plus, et cette fraction du théâtre contemporain, dit très parisien, et qui ne représente heureusement ni Paris ni la France, encore qu'il les discrédite trop souvent, ne suppute pas, d'un air plus commercial et plus tranquillement égoïste, ce que rapporteront, pour l'argent, les moyens fatigués d'un vieillard, et, « pour les sens », précisément, la vigueur d'un jeune homme.
Le « Ah! FrOsine, quelle figure!'» produit toujours son effet de rire et conclut excellemment la scène, surtout si Harpagon a pensé à sa toilette, ainsi qu'il a été suggéré plus haut. ''Nous voyons qu'il a mis des lunettes sur le conseil de Frosine ; celle-ci lui a dit aussi (acte II, scène v) que la « fraise à l'antique s et le « haut de chausses attaché au pourpoint avec des aiguillettes » raviraient la jeune fille. On peut donc bien présumer
mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu'un autre ; et qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner.
Fbosixe. — Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des rats ; et il vaut mieux pour vou8 de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux; mais cela n'est pas pour durer, et sa mort,
LA MISE EN SCÈNE DE « L'AVARE
que l'avare s'est efforcé d'apparaître devant elle en « beau vieillard »; la « barbe majestueuse » dont parlait Frosine ne se peut improviser, mais puisqu'il a, lui a-t-on dit, une figure « à peindre », il est bien naturel qu'il cherche à l'embellir de façon à flatter ce qu'il croit être le goût 4e Mariane : revêtir par exemple un costume à aiguillettes qu'il ne sort qu'aux grands jours, mettre une fraise à l'antique propre et peut-être un peu plus grande, en somme rester habillé selon la même mode mais avec de meilleurs vêtements. Un avare qui donne à souper (« Grande merveille », dit justement Maître Jacques, acte III, scène i), peut bien tirer de son armoire un costume moins usé, puisque évidemment il en a un, et que, l'ayant, le mettre « ne coûte rien », à l'inverse des perruques de Cléante. Cette vision inattendue et l'exclamation de Mariane créent la surprise et le rire si l'effet est bien réalisé et fondu.
croyez-moi. vous mettra bientôt en état cTen prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.
Mariane. — Mon Dieu ! Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.
Frosine. — Vous moquez-vous? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois. Le voici en propre personne.
Mariane. — Ah ! Frosine, quelle figure !