‹ Notes sur l'interprétation de MolièreChapitre 5 sur 57 · TT · texte numérisé non relu

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LE « SENS SECOND » DANS MOLIÈRE

d'extraire du texte de Molière tout ce qui y sommeille et surtout ce sens second qui en éclipse couvent la signification apparente, doit-elle se concevoir comme une collaboration bien plus que comme une exhibition. Cette configuration des caractères, dont les contours, loin d'être toujours accusés, baignent par moments dans quelque incertitude, cette imprécision voulue des situations il ne suffit pas de les rendre sensibles au public : il faut encore lui demander d'y porter son attention et de -produire à son tour un effort de réflexion, d'imagination, d'analyse de façon a ajouter ce qui a été intentionnellement omis. Toute une école dramatique vise à obtenir du spectateur une sorte de création, ou de represen. ^ -^ tation mentales du décor : combien plus logique rplus délicieuse pour l'esprit, plus élevée est la collaboration spirituelle avec l'auteur '.Non pas une collaboration fantaisiste, baroque, débridée : mais un travail méthodique et intelligent, une recherche libre et audacieuse, le long de certains chemins que l'interprétation a précisément pour but de marquer d'une touche légère, afin de ne pas troubler non plus, par une contrainte mala droite, l'auditeur dans son rêve.

Voici, par exemple, l'admirable description de l'ancienne justice dans les Fourberies (1). Ce ma-

(1) Fragments :

urAOTr îvod : j'aime mieux plaider.

£™ - Eh ! mJieur, de quoi pariez-vous là, et a quoi vous

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gnifique morceau, brûlant de lyrisme comique, de mouvement, de couleur, jeté, en plusieurs fragments, dans un dialogue d'une bouffonnerie endiablée, s'y ineorpore naturellement, bien qu'il s'élève à un plan d'art supérieur et tout différent. Joué et récité dans la même note que les facéties sur l'équipement, le cheval, le mulet, le valet, l'âne il fera probablement rire mais t ne fera certainement pas penser. * -

Que si, au contraire, et sans dénaturer^ cela va de soi, le caractère de la situation qui touche franchement à la farce, l'acteur, par un certain rythme, des périodes qui se pressent en crescendo puis, sur un arrêt et un changement de.ion,-.se. brisent comme une vague s'étalant sur la ^grève, arrive à donner quelque idée dé cette effroyable broyeuse que fut la justice du roi, compliquée, coûteuse, vénale, ouverte à l'intrigue et à la

résolvez-vous? Jetez les yeux sur le6 détours de la justice. Voyez combien d'appels et de degrés de juridiction ; combien de procédures embarrassantes ; combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer : sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentence* et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu ; et

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faveur dure au bon droit timide, débonnaire au mauvais quand il est soutenu par l'argent ou le crédit, de cette justice embarrassée de conventions, de rites, de formes, de préjugés, où 1 horrible mise à la question semblait un passe-temps, qui s'ingéniait à varier les supplices, depuis ceux qui duraient toute une vie comme les galères jusqu a ceux qui déchiquetaient un corps humain comme la roue ou l'écartèlement et s'acharnaient bêtement sur le cadavre, comme la claie, il,devra-se. dégager de ce rapide et génial tableau comme uneodeur de pourriture et de mort, comme un relent de décomposition sociale. Et invité, à son insu d'ailleurs, à fournir sa collaboration, le public, en ponctuant, de ses rires mêlés de réminiscences, tous les détails de ces couplets, aura contribue a l'illumination du texte et vraiment interprète

quand, par les plus grandes précautions du ■«■**£» aurez L-é tout cela vous serez ébahi que vos juges auront ete soll cTté n tre vous, ou par des gens dévots, ou par des ern^H aime-ont Eh' monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet :"cest être damné dés ce monde ^/™f^tir et la seule pensée d'un procès serait capable de me jusqu'aux Indes.

conseils, productions et journées du p~^ « ™\?àtoit de pour les consultations et plaidoiries des "™»*'P™ . d Retirer le sac et pour les grosses d'écriture, ^ Il vo u^audxa p^ le rapport des substituts, pour les > *P"** « >J ceFs et

l'enregistrement du greffier, façon ^g"*^. clercs, sans arrêts, contrôles, signatures et expéditions de leurs

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l'oeuvre à sa manière, sur un mode autre que celui du récitant, mais également fécond.

Cette coopération est incessante, du reste, pourvu qu'on en saisisse l'occasion et qu'on sache la provoquer. Il suffit parfois d'une phrase, d'un mot, d'une intonation, d'une attitude, par où se révèle le sens second, toujours sous-jacent, qui coule comme une onde fraîche et pure, loin de la surface du sol. L'admirable Leloir. excellait à | rendre ces subtiles nuances et, d'une seule exprès- ^ sion, créait entre le public et le personnage une1 sorte de communauté passagère de sentiments et-> d'impressions d'où naissait, précisément, cette ! passagère et délicieuse collaboration qui contribue tant au « fondu » de la représentation. Ainsi, dans | V Avare, après le dialogue un peu pesant d'Élise' et de Vàlère, en style de héros de roman, après la querelle d'Harpagon et de La Flèche, plaisante mais trop engluée de lourdeurs latines, après la grande page du « sans dot » dont le comique est ample et solide, Harpagon, resté seul un instant avant de partir pour la promenade qu'il a annoncée, se murmure à lui-même, pensant à Val ère :

Ah, le brave garçon ! Voilà parler comme un oracle Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte 1

parler de tous les présents qu'il vous faudra faire. DonDez cet argent-là à cet homme-ci, vous voilà hors d'affaire. "

(Les Fourberies de Scapin, II, nu.)

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Tout en parlant, il prend sur un fauteuil, près de la porte, son vieux manteau râpé, couleur de bure, son chapeau, son bâton et s'en va tandis que le rideau tombe.

Or qu'y a-t-il dans cette dernière réplique? Moins que rien. Cette sortie paraît sans éclat et vide de tout effet. Et pourtant le public peut, et doit, être amené ici à faire un effort d'imagination, à continuer mentalement le texte, non par d'autres paroles, à la vérité, mais par une construction mentale, à collaborer avec l'artiste. Leloir s'exprimait sur un ton simple, courant, banal peutêtre, mais où il semblait que la passion qui dévore Harpagon eût laissé, à tous les mots, comme des griffes rentrées. Sans se livrer, il avait l'air de penser plutôt que de parler, philosophant sur la vie à la façon des médiocres qui se satisfont avec délices des sentences les plus usées et les croient originales et profondes parce qu'ils les énoncent avec conviction et gravité. Ces propos sont du même ordre que ceux dont se régale le populaire, dans les petites villes surtout, où les commères, entremêlant leurs remarques de soupirs ou de regards qui veulent être significatifs, s'exclament : « Ha ! de c'temps-ci ! » ou « C'que c'est que d'nous ! » et autres cris de l'inintelligence et de la misère.

Ces petites phrases, sottes et nulles, possèdent un certain pouvoir : selon la manière dont elles sont prononcées, elles font tableau, et l'auditeur,

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bon gré mal gré, songe aux milieux où on les entend communément. Guidé par l'intonation du comédien, le spectateur, en voyant la silhouette d'Harpagon en costume de ville se former peu à peu puis disparaître, ne peut se défendre de certaines visions qui ne tardent pas à devenir obsédantes : en un éclair de pensée, il entreverra le Paris de 1669, qu'Harpagon va trouver en sortant de son logis, avec ses ruelles sans trottoirs, mal ou pas éclairées, bruyantes, malpropres, avec ses boutiques et masures encombrant les ponts, la foule grouillante des mendiants et des tire-laine, les appels des marchands ambulants ; et au milieu de cet étrange fouillis, il apercevra l'Avare qui passe, voûté, méditatif, suivi de regards d'envie ou de haine, suscitant, à la dérobée, des plaisanteries et d'offensants « caquets », comme ceux que redoutait avec raison Mme Jourdain (le Bourgeois gentilhomme, acte III, scène xn).

Ce travail en commun de Facteur et de l'auditeur se trouve forcément réservé à une élite : un esprit sans culture, ou sans goût inné, ne saurait répondre à une invitation qu'il ne comprend, qu'il n'entend même pas. Mais il suffît que quelques-uns aient fourni l'effort demandé pour que l'atmosphère soit créée, de même qu'il suffit le plus souvent d'un bravo ou d'un applaudissement pour déchaîner des tempêtes d'acclamations. Il est clair qu'à la salutation de Cléante, accueillant son beau-frère Orgon par le vers qu'admirait

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Th. Gautier, en général si injuste pour Molière,

La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,

les douze ou quinze cents spectateurs de la salle n'apercevront pas aussitôt en pensée, dans un décor d'automne, av.ec des boulingrins et des ifs taillés, un parc à la française, silencieux, élégant, une nature, apprêtée, soumise à l'ordre et à la symétrie, dirigée, même comprimée par l'homme et ne déployant, dans cet état de captivité, que des grâces conventionnelles. Mais il peut cependant y avoir ici encore collaboration du public, si Fartiste, par son jeu, l'appelle, la rend agréable et aisée.

L'essentiel en tout ceci est de procéder avec mesure et tact. Si' l'interprète appuie, s'il laisse apparaître son intention, le charme est rompu ; car l'art consiste justement à conduire l'auditeur dans certaines voies en le laissant persuadé qu'il s'y est engagé de lui-même. Sa liberté doit rester entière : ce qui se lit, pour les uns, en lettres lumineuses, dans l'œuvre de Molière peut parfaitement, pour d'autres, demeurer ignoré : c'est simplement un signe que ceux-ci ne sont pas encore parvenus à cette compréhension intégrale du maître qui rend son culte si doux à ceux qui l'aiment. Il n'est pas indispensable, au reste, que tous voient ces beautés : c'est assez que leur soient offerts l'occasion et le moyen de les contempler, car la révélation ne saurait manquer de se faire un jour ou l'autre.

De ces quelques exemples, qu'il serait aisé de multiplier en prenant le texte de Molière ligne à ligne, il résulte à l'évidence que lorsqu'il est fait ici mention d'un « sens second » dans Molière, tout n'est pas fantaisie, divagation de scoliaste, ou chimère de moliériste éperdu. Ces merveilles, que l'auteur l'ait ou non voulu, ce qui est de très peu d'intérêt, se trouvent en son œuvre : et c'est là seulement ce qui importe. Les âges à venir en découvriront certainement que nous ne soupçonnons pas, de même que nous en admirons qui laissaient nos pères indifférents. « C'est le propre des chefs-d'œuvre qu'ils se détachent de leur auteur : leur miroir, où l'humanité se reflète, est si clair que plus rien n'y transparaît de l'image de l'écrivain. Ils éternisent non des philosophies, ou des systèmes, ou des idées, mais des images de la vie : des âmes diverses peuvent juger diversement ces images comme nous jugeons différemment la vie même. » (Lanson.)

Mais ce n'est point assez de revendiquer pour le lecteur, ou le spectateur, ou l'érudit, cette parfaite indépendance du jugement. Il faut encore, lorsqu'il s'agit d'une œuvre faite pour être jouée, que l'interprétation aide, favorise, facilite cette libre appréciation. Si l'interprétation n'a pas conscience de la tâche délicate qui lui incombe

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ainsi, si elle néglige de la remplir avec le sentiment grave, profond, presque recueilli, de ce qui est dû à Molière, il subsistera entre elle et l'œuvre une disparité choquante, . aussi blessante pour l'esprit que serait horrible pour l'oreille l'exécution bâclée, distraite, sans mouvements justes ni nuances, d'une symphonie ou d'un quatuor.

Encore la musique, bien qu'infiniment plus asservie que les lettres à l'interprétation, possèdet-elle au moins l'avantage de n'être point livrée au pur caprice : elle se modifie, comme toutes choses, mais l'évolution se poursuit de manière ordonnée, selon des voies préparées. Une expression, un mouvement sont indiqués et c'est dans la direction ainsi marquée que l'interprétation brodera à l'infini ses variations. Une grande symphonie, selon le chef d'orchestre qui la conduit, prend les aspects les plus divers : mais les variantes du jeu, du phrasé, de l'accentuation sont toutes encloses dans les annotations manuscrites portées en tête. Si indigents que soient les méchants mots qui prétendent capter le mystère musical, ils fixent tout de même un certain type : et un « andante espressivo » ne pourra jamais devenir quelque chose de sec et de précipité. Or, ces guides manquent à l'interprétation dramatique : et c'est précisément dans la mesure où les artistes entendront et comprendront la secrète et subtile harmonie du" sens second, qu'ils rempliront avec fidélité leurs obligations de bons servi-

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teurs de Molière et maintiendront leurs efforts dans le cadre approprié.

Interpréter Molière en suivant puérilement le dialogue, en tournant à tous les vents selon la signification passagère des mots, sans chercher à pénétrer le texte, sans se sublimer à cet étincelant contact, c'est déjà le trahir ; si; au contraire, détachée de tout formalisme, dominant la pratique théâtrale et le métier, l'interprétation se préoccupe de traduire, après les aspects faciles,!^ les pensées fines, de souligner, après les traits- vaccessibles à tous, les perspectives audacieuses, si/ elle ressent le divin dont cette œuvre est tout ! imprégnée, elle se sera haussée au niveau de son. modèle et, maîtresse des invisibles Çui l'envi- m ronnent, elle en aura réellement épousé l'esprit.

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LA PLURALITÉ DES DÉCORS

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