‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 1 sur 45 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

U interprétation des comédies de Molière pose un très grand nombre de problèmes, et^ dans les pages qui suivent, V auteur n^a point prétendu les résoudre^ ni même les énoncer tous. Il s^est contenté de réunir « quelques observations aisées... que le bon sens fait aisément tous les jours sans le secours d^ Horace et d\Aristote » (1), et qui tendent à réduire, ivoire à supprimer, V artifice et la convention. A V exemple de Molière qui conseille toujours de rester simple et sensé, de parler a humainement » (2), il s^est élevé contre la prétention, contre la recherche de Veffet, contre tout ce qui s^éloigne de la nature : il s^est efforcé de substituer à ces façons arbitraires la sincérité, la spontanéité, V expression fidèle de la vie. Uart dramatique proprement dit s^est, en effet, attaché, depuis trois siècles bientôt, à jrendre ces textes immortels avec beaucoup de zèle, de déférence, de bon vouloir, parfois avec le plus rare talent : mais peut-être, en accomplissant sa tâche, na-t-il pas

(1) La Critique de V Ecole des FemmeSt scène vu.

(2) L'Impromptu de Versailles, scène i.

toujours, autant quil Veut fallu, secoué V emprise professionnelle. Il ç>oit Molière aux lumières des herses et de la rampe, sur le plateau, dans V illusion du décor et du costume : nous i>oulons, nous, le contempler en plein soleil, dans le monde, et parmi les hommes.

Car, tout en demeurant ri^>é à son sol et à son époque, tout en conservant avec les choses et les milieux de son temps le contact le plus étroit, Molière se hausse à la généralité supérieure et immuable où se rejoignent la science et Vart, le savoir et le sentiment, et touche de si près à Véternelle vérité que tous lés âges et tous les peuples se sont lus, se lisent et se liront en lui. Ce don d^universalité, ce privilège d^ expansion immédiate et illimitée appartiennent plus souvent, semble-t-il, aux génies scientifiques, philosophiques, musicaux qu'aux grands écrivains, parce que, chez ceux-ci, V éclat de la forme éclipse quelquefois la beauté de la pensée, en sorte quils ne sont plus accessibles quà un seul groupe linguistique : cest ce qui se produit en France pour Racine ou La Fontaine, en Angleterre pour Milton ou Tennyson, en Allemagne pour Schiller ou Lessing, en Italie pour Leopardi ou Carducci, tous peu goûtés, en général, des publics qui ignorent le français, Vanglais, V allemand ou V italien. Au contraire, Molière, comme Dante, Shakespeare ou Gœthe, se libère sans effort de Ventrave, pourtant délicieuse, du langage, et nul ne peut, à la vérité, expliquer pourquoi. A Ventour des êtres quHl a créés s^ étend comme une zone enchantée dont nul ne soupçonne V existence : une force rayon-

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nante y agit, et elle transpose, sans quon s'en doute, les personnages dans Vidée pure tout en les maintenant dans V univers le plus concret. Et V humanité, s' appropriant ainsi Molière, le faisant sien, deiàent, a^ec lui, créatrice à son tour; fuyant le malheur, la laideur ou Vennui, elle ftouve en cette œu^re des apaisements, des joies, l'oubli de ses indignations et de ses dégoûts; dans le plus humble esprit prennent corps les reçues et les irisions de l'auteur, et tout ce qui fut en lui image fugitive, inconsciente prévision ou pressentiment confus se projette dans le présent avec la vive couleur et V inexorable précision du fait.

C'est, pour V interprétation, un devoir absolu de marquer cet aspect unique du génie de Molière et, par conséquent, de s'en assimiler le caractère universel et constant. Non certes que le jeu en doive devenir pédant ou didactique! Pour entrouvrir devant un auditoire ce monde immense et peu exploré où nous font entrer le goût, l'intuition, le sentiment et non point le simple entendement ou la raison, pour douer de vie les impondérables et éclairer de quelques lueurs le mystère humain qu'ils révèlent, l'artiste a moins à comprendre, à savoir ou à vouloir qu'à sentir. V intelligence, le talent, le travail, encore qu'indispensables, ne suffisent point ici; quand la perfection technique est atteinte, tout reste encore à accomplir : tel qui se montre au-dessus de l'éloge dans l'ordre matériel, quasi-manuel de l'art dramatique, échouera, en dépit de bruyantes approbations, faute d'avoir, par quelque mouvement intérieur de la personnalité, qu'on ne peut* guère décrire ou

analyser, directement senti passer le coup d^aile du génie. Et cest de ce passage, éblouissant comme un sillage de comète, que V interprète, sous peine de trahir Molière, doit donner la pénétrante et durable impression. Dans le désespoir d^Alceste ou Vaccablement de George Dandin, dans ces explosions de rire qui emportent, en de carnavalesques tourbillons, le Médecin malgré lui, les Fourberies, Pourceaugnac, le Mariage forcé, et toutes les incomparables farces, — vraies épopées passées dans la comédie, — dans la satire, terrible et profonde jusquen sa gaîté, qui transperce de son couteau Vhypocrisie, Vavarice, Végoïsme, les sinistres monomanies, retentit, comme certaines de ces sonorités cristallines et expressives qui semblent parfois perdues dans le fracas de V orchestre et servent cependant de seul support au développement symphonique, une vérité si solide et si sereine qu'elle animera toute

V interprétation pour peu que V artiste, sans intention spéciale d^ ailleurs, y ait simplement songé au tréfonds de sa pensée. Que s^il ne V aperçoit point ou la méconnaît, il aura failli à sa mission, son talent fût-il sans égal.

Avec Molière, les innombrables procédés de la scène, V immense appareil du métier, V adresse et la variété de la pratique théâtrale, dont on se contente presque toujours et partout, n'aboutissent guère quà

V insuccès ou à V éphémère succès, sHl y manque ce (( lien spirituel » dont parlait Gœthe, sorte de « grâce » des prédestinés de Fart, qui permet à r homme de saisir confusément le rapport qui Vunit à V immanente Beauté,

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