CLÉANTE, ÉLISE
Cléante. — Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur,
fond, à gauche, au-dessous de l'escalier et se trouve tout de suite près de sa sœur. La scène porte infiniment plus que la précédente : mais elle est généralement beaucoup trop pressée et récitée. Les personnages seront ad libitum assis ou debout, mais dans des attitudes simples et naturelles : car des confidences de ce genre se distillent au hasard des souvenirs, c'est-à-dire de façon forcément intermittente. C'est les déformer complètement que les énoncer tout d'un trait.
L'avant-dernière réplique de Cléante, où sont
et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.
Élise. — Me voilà prêle à vous ouïr, mon frère. Qu'avezvous à me dire?
Cléante. — Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot : j'aime.
Elise. — Vous aimez?
Cléante. — Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le Ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu'il nous est enjoint de nen disposer que par leur conduite ; que n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion ; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
Élise. — Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que
expliqués les raisons de Temprunt de quinze mille francs (une somme fort importante pour l'époque) et le projet de fuite, doit être marquée un peu plus et dite avec un certain sentiment de révolte contenue, sur un ton sourdement menaçant, en prenant à témoin quelque auditeur imaginaire, mais toujours en manière de réflexion personnelle, sans aucune déclamation ni jeu au public.
Dès que les jeunes gens entendent gronder
Cléante. — Non, mais j'y suis résolu ; et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en dissuader.
Elise. — Suis-je. mon frère, une si étrange personne?
Cléante. — Non, ma sœur ; mais vous n'aimez pas : vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos cœurs ; et j'appréhende votre sagesse.
Elise. — Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie ; et si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.
Cléante. — Ah ! plût au Ciel que votre âme, comme la mienne...
Élise. — Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.
Cléante. — Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma sœur, n'a rien formé de plus aimable ; et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère, qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions : une
l'avare, ils disparaissent à gauche, ou encore dans la loggia où ils cessent d'être en vue. Dans ce cas, ils seront censés y rester dissimulés pendant la scène m et le commencement de la scène iv, ce qui est plausible si l'on se réfère à l'annotation du texte (à ladite scène iv) : « Ici le frère et la sœur paraissent, s'entretenant bas. » Ceci semble indi-
douceur pleine d'attraits, une bonté toute enga^jeante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma sœur, je voudrois que vous l'eussiez vue.
Elise. — J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.
Cléante. — J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d*un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.
Elise. — Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.
Cléante. — Ah! ma sœur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette séchejesse étrange où l'on nous fait languir? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec vou* à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables? Enfin j'ai voulu vous parler, pour
quer que, déjà présents, mais sans que le public les voie, ils se montrent tout d'un coup à lui. Cette « apparition » par la loggia s'explique donc mieux qu'une entrée ordinaire par une des portes.
Scène m. — Toute pénétrée de Plante, très directement adaptée, cette scène-ci ressemble beaucoup plus à une entrée de cirque qu'à une scène de comédie. Elle provoque de grands rires et fourmille d'effets que les acteurs tiennent jalousement à conserver. Si ce fragment célèbre
m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent à emprunter ; et si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
Elise. — Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...
Cléante. — J'entends sa voix. Eloignons-nous un peu, pour nous achever notre confidence; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.