HARPAGON, LA FLÈCHE
Harpagon. — Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré fdou, vrai gibier de potence.
La Flèche. — Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.
est rendu très en dehors, très « parade », on est à peu près sûr qu'il portera. Mais succédant aux scènes précédentes qui sont d'un tout autre caractère, il risque de sonner faux : le public, dont l'attention aura été fixée dans un certain sens, sera désorienté par ce violent changement dans l'atmosphère de la représentation. Il ne sautera pas aisément de la comédie à la tabarinade.
Aussi bien les interprètes n'ont-ils pas à lui imposer cette épreuve. Si Harpagon, sans cesser
Harpagon. — Tu murmures entre tes dents.
La Flèche. — Pourquoi me chassez-vous?
Harpagon. — C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons : sors vite, que je ne t'assomme.
La Flèche. — Qu'est-ce que je vous ai fait?
Harpagon. — Tu m'as fait que je veux que tu sortes.
La Flèche. — Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.
Harpagon. — Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.
La Flèche. — Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?
Harpagon. — Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait? Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de moi^ argent. Ne serois-tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché?
de se montrer violent et dur, conserve de la hauteur, un air distant et glacé, des intonations coupantes, et si La Flèche, de son côté, se maintient dans la note d'insolence sournoise des valets de comédie, le passage perdra cette apparence molle, facile, triviale, qui fait beaucoup trop d'honneur à Plante et trahit Molière ; car l'auteur français nous apporte ici tout de même, malgré l'imitation, autre chose que le dialogue sec
La Flèche. — Vous avez de l'argent caché?
Harpagon. — Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai.
La Flèche. — Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose?
Harpagon. — Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois.
La Flèche. — Hé bien ! je sors.
Harpagon. — Attends. Ne m'emportes-tu rien?
La Flèche. — Que vous emporterois-je?
Harpagon. — Viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.
La Flèche. — Les voilà.
Harpagon. — Les autres.
La Flèche. — Les autres?
Harpagon. — Oui.
La Flèche. — Les voilà.
Harpagon. — N'as-tu rien mis ici dedans?
La Flèche. — Voyez vous-même.
Harpagon. (Il tâte le bas de ses chausses.) — Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe ; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un.
La Flèche. — Ah ! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint ! et que j'aurois de joie à le voler!
et primitif d'Euclion et Staphyla, d'Euclion et Strobile. Présentement, selon la tradition, les interprètes d'Harpagon se croient tenus de prendre un ton rogue, bougon, bruyant, et d'emplir le théâtre de leurs éclats de voix. Toute cette rumeur nous éloigne sans nécessité de la comédie : les mêmes répliques, cinglantes, contenues, sifflées plus que criées, les dents serrées, transformeront tout ce morceau, en élèveront le niveau et conviendront au maître de maison impitoyable, qu'on ne berne pas, et qui ordonne, au troisième acte, au cinquième, et à tout instant dans la pièce, avec une autorité si rude et si absolue. Il faut ici un tyran, on nous exhibe un grotesque.
Lancées en coup de fouet, les paroles d'Harpagon tombent sur La Flèche comme les étrivières sur les épaules de l'esclave romain, au moins dans la première partie de la scène jusqu'à « Attends.
Harpagon. — Euh?
La Flèche. — Quoi?
Harpagon. — Qu'est-ce que tu parles de voler?
La Flèche. — Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous ai volé.
Harpagon. — C'est ce que je veux faire.
(Il fouille dans les poches de La Flèche.)
La Flèche. — La peste soit de l'avarice et des avaricieux !
Harpagon. — Comment? que dis-tu?
La Flèche. — Ce que je dis?
Harpagon. — Oui : qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux?
La Flèche. — Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux.
Ne m'emportes-tu rien? » Les apartés du vieillard ont révélé son angoisse, une angoisse qui contraste avec les airs qu'il se donne vis-à-vis du valet. Ce sont les mêmes nuances, peut-être un peu atténuées, qu'on observe dans la seconde partie. Et il va de soi que cette anxiété dévorante ne se peut concilier avec les jeux de scène plus ou moins bouffons qui ont été imaginés pour corser un dialogue cependant étincelant. Harpagon doit fouiller La Flèche avec sévérité, dureté, hauteur, et sans chercher l'effet de rire : le crescendo qui se termine et se brise sur « Tenez, voilà encore une poche : êtes-vous satisfait? » est forcé, si Harpagon se jette sur ladite poche comme un chat sur une souris. Il doit plutôt hausser les épaules, comme s'il se trouvait soudain stupide de s'être abaissé à quereller ce faquin, et la scène s'achève dans cet esprit.
Harpagon. — De qui veux-tu parler?
La Flèche, — Des avaricieux.
Harpagon. — Et qui sont-ils ces avaricieux?
La Flèche. — Des vilains et des ladres.
Harpagon. — Mais qui est-ce que tu entends par là?
La Flèche. — De quoi vous mettez-vous en peine?
Harpagon, — Je me mets en peine de ce qu'il faut.
La Flèche. — Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous?
Harpagon. — Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela. - La Flèche. — Je parle... je parle à mon bonnet.
Harpagon. — Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette.
Les répliques sur « les autres » sont simplement à couper. Elles sont lourdes et inintelligibles, et quand on voit les libertés, exagérées sans doute, qu'on prend avec tous nos classiques, on se demande vraiment comment, impitoyable pour tant de passages excellents (les coupures de Tartuffe par exemple), la tradition a pu se montrer si conservatrice vis-à-vis d'autres notoirement mauvais, qui rompent complètement le charme et l'illusion. Les interprètes l'ont bien senti d'ailleurs, car tous ont cherché le moyen de masquer ces absurdités : Préville conseillait ici de faire paraître un Harpagon égaré, parlant sans penser ; aujourd'hui, La Flèche montre la première fois le dedans et la seconde fois le dessus de ses mains. Enfantillages. Cette adaptation française du Cedo
La Flèche. — M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux?
Harpagon. — Non ; mais je t'empêcherai de jaser, et d'être insolent. Tais-toi.
La Flèche. — Je ne nomme personne.
Harpagon. — Je te rosserai, si tu parles.
La Flèche. — Qui se sent morveux, qu'il se mouche»
Harpagon. — Te tairas-tu?
La Flèche. — Oui, malgré moi.
Harpagon. — Ha, ha !
La Flèche, lui montront une des poches de son justaucorps, — Tenez, voilà encore une poche : êtes-vous satisfait?
Harpagon. — Allons, rends-le-moi sans te fouiller.
La Flèche. — Quoi?
Harpagon. — Ce que tu m'as pris,
La Flèche. — Je ne vous ai rien pris du tout.
tertiam de Plaute est à renvoyer à l'auteur latin. La pièce française n'en a que faire. Harpagon, dans cette première scène où il prend contact avec le public, est déjà campé devant lui et s'impose : si, au lieu d'un homme réel, il n'est présenté à l'auditoire qu'un pantin qui grimace et se contorsionne, toute la représentation risque de se trouver faussée.
Scène iv. — On revient ici à Molière, et à Molière seul, car les réminiscences — ce ne sont peut-être que des rencontres fortuites, et d'ailleurs vagues — de Quinault, de Desmarets, de Larivey, ne comptent pas. C'est bien lui, avec son dialogue, sa vraie et bonne manière, avec cette âpreté sous
Harpagon. — Assurément?
La Flèche. — Assurément.
Harpagon. — Adieu : va-t'en à tous les diables.
La Flèche. — Me voilà fort bien congédié.
Harpagon. — Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là.