‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 16 sur 45 · VALÈRE, HARPAGON, ÉLISE · texte numérisé non relu

VALÈRE, HARPAGON, ÉLISE

Harpagon. — Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi.

Valère. — C'est vous, Monsieur, sans contredit.

Harpagon. — Sais-tu bien de quoi nous parlons?

Valère. — Non ; mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.

Harpagon. — Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela?

Valère. — Ce que j'en dis?

Harpagon. — Oui.

Valère. — Eh, eh.

Harpagon. — Quoi?

Valère. — Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait, et.i.

Harpagon. — Comment? Le Seigneur Anselme est un parti considérable ; c'est un gentilhomme qui est noble, doux,

fin de la scène iv, par la porte de gauche, traversant la scène, ou encore descendant l'escalier. Harpagon l'appelle et le dialogue s'engage.

Les quatre fameux « sans dot » ont, depuis ces deux cent cinquante ans, suscité toutes sortes d'ingénieuses trouvailles ; la vraisemblance n'y a guère gagné. Si l'avare continue de parler à Valère, de l'écouter, de lui répondre, ces deux mots perdent tout naturel. Pour qu'ils passent, et poYtent,

posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer?

Valère. — Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec...

Harpagon. — C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverois pas, et il s'engage à la prendre sans dot.

Valère. — Sans dot?

Harpagon. — Oui.

Valère. — Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.

Harpagon. — C'est pour moi une épargne considérable.

Valère. — Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. 11 est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.

Harpagon. — Sans dot.

Valère. — Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s'entend. Il y a des gens qui pourispient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination ^'une fille est une chose sans doute où l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grande

le plus simple est sans doute de laisser Harpagon dans une sorte de rêve. N'est-il pas comme transfiguré par cette espérance d'une « épargne considérable »? Dès lors, il n'entend quasi plus rien. Il perçoit, de très loin, de vagues sonorités, privées de sens. Sont-ce des paroles? Il n'en sait trop rien. Mais quand ce bruit, qui l'atteint à peine, cesse, il lâche, presque sans y songer, et souvent après un temps, comme une de ces excla-

inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très fâcheux.

Harpagon. — Sans dot.

Valère. — Ah ! il n'y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l'intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que...

Harpagon. — Sans dot.

Valère. — Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle-là?

Harpagon. (Il regarde vers le jardin.) — Ouais ! il me semble que j'entends Un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudroit à mon argent? Ne bougez, je reviens tout à l'heure.

Elise. — Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites?

Valère. — C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter ; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant, des tempéraments ennemis de toute résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu'on ne

mations de douleur, de joie ou de regret que l'on ne raisonne point, les trois « sans dot » (car le premier est dit avec intention et dans la pleine raison) auxquels Valère réplique en un si charmant langage. Ce n'est pas à Valère en réalité que l'avare s'adresse : tout en furetant, à son bureau, et tout autour, c'est à lui-même, ou à quelque interlocuteur imaginaire qui ne le contredit point et avec lequel il échange des sourires d'intelligence en pensant : « Quelle bonne affaire ! » Pendant la courte sortie de l'avare, la conversation des jeunes gens prendra un tour pressé, anxieux, et, pour ne pas forcer la convention.

mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il veut, vous en viendrez mieux à vos fins, et...

Élise. — Mais ce mariage, Valère?

Valère. — On cherchera des biais pour le rompre.

Élise, — Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir?

Valère. — Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.

Élise. — Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins.

Valère. — Vous moquez-vous? Y connoissent-ils quelque chose? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient.

Harpagon. — Ce n'est rien. Dieu merci.

Valère. — Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; e^si votre amour, belle Élise, est capable d'une fermeté... (Il aperçoit Harpagon,) Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne faut point

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l'apparition d'Harpagon, à son retour, et le changement de ton de Valère seront parfaitement simultanés, malgré l'indication contraire des éditions. Ainsi qu'il a été précisé plus haut (1), Élise, admonestée par Valère, sort à gauche, monte l'escalier, et, lorsqu'on la revoit au palier, Valère, qui, tout en parlant, l'a suivie, lui continue ses exhortations et disparaît à son tour à sa suite

qu'elle regarde comme un mari est fait : et lorsque la grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu'on lui donne.

Harpagon. — Bon. Voilà bien parlé, cela.

Valère. — Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu, et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.

Harpagon. — Comment? j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne l'autorité que le Ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira.

Valère. — Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois.

Harpagon. — Oui, tu m'obligeras. Certes...

Valère. — Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.

Harpagon. — Cela est vrai. Il faut...

Valère. — Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai à bout.

Harpagon. — Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l'heure.

Valère. — Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que

(1) Voir p. 243.

dans la courbe montante en prononçant les derniers mots : « ...d'honneur, de sagesse et de probité ». Harpagon l'écoute complaisamment et, muni de son chapeau, de son manteau, de sa canne, se dirige lentement vers la ville par une des portes latérales (1).

c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.

Harpagon. — Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte !

(1) Voir ci-dessus p. 158 et suiv.

ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE. — Cette amusante scène produit toujours grand effet et est généralement bien jouée. Les deux personnages se tiendront du côté opposé à la spirale de l'escalier, Cléante étant tour à tour debout ou assis, selon qu'il se révolte ou se résigne. La réflexion du jeune homme sur son père : « Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne, après cela, que les fils souhaitent qu'ils meurent ! » forme, en quelque

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