‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 15 sur 45 · ÉLISE, CLÉANTE, HARPAGON · texte numérisé non relu

ÉLISE, CLÉANTE, HARPAGON

Harpagon. — Certes, ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent ; et bienheureux qui a tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense. On n'est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle ; car pour moi, les cofîres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier : je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c'est toujours la première chose que l'on va attaquer.

le rire qui est son étrange privilège. Une scène comme celle-ci se prête parfaitement à une interprétation franche et libre. Il y a telle réplique tout à fait forcée et hors de situation, qui convient au tréteau et rappelle Larivey {les Esprits, acte II, scène v), qu'on peut couper sans inconvénient. C'est le propos d'Harpagon voyant les signes que se font ses enfants : « Je crois qu'ils se font signe

Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez...

(Ici le frère et la sœur paraissent s^ entretenants bas.)

0 Giel ! je me serai trahi moi-même : la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul. Qu'est-ce?

Cléante. — Rien, mon père.

Harpagon. — Y a-t-il longtemps que vous êtes là?

Élise. — Nous ne venons que d'arriver.

Harpagon. — Vous avez entendu...

Cléante. — Quoi? mon père.

Harpagon. — Là...

Élise. — Quoi?

Harpagon. — Ce que je viens de dire.

Cléante. — Non.

Harpagon. — Si fait, si fait.

Élise. — Pardonnez-moi.

Harpagon. — Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenois en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disois qu'il est bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.

Cléante. — Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.

Harpagon. — Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses fle travers et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.

l'un à l'autre de me voler ma bourse. » Odieux, assurément, et répugnant, le vice de Tavare est cependant quelque chose de sérieux, de profond : et une puérilité comme celle-ci ne se comprendrait guère qu'entre bateleurs de foire dont le public rit d'autant plus volontiers qu'il sait que tous leurs tours, gestes et paroles n'ont qu'un objet : l'amuser, et non évoquer ou reproduire la réalité. Ces traits-là appartiennent à l'Harpagon que

Cléante. — Nous n'entrons point dans vos affaires.

Harpagon. — Plût à Dieu que je les eusse, dix mille cous !

Cléante. — Je ne crois pas...

Harpagon. — Ce seroit une bonne affaire pour moi.

Élise. — Ce sont des choses...

Harpagon. — J'en aurois bon besoin.

Cléante. — Je pense que...

Harpagon. — Cela m'acconmioderoit fort.

Élise. — Vous êtes...

Harpagon. — Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.

Cléante. — Mon Dieu ! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.

Harpagon. — Comment? j'ai assez de bien! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.

Élise. — Ne vous mettez point en colère.

Harpagon. — Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis !

Cléante. — Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien?

Harpagon. — Oui : de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.

Cléante. — Quelle grande dépense est-ce que je fais?

Molière a pris au dehors, à celui qui, accolé au personnage authentique créé par l'auteur, le déforme, l'alourdit, et rend le caractère flottant pour peu que l'artiste, comme c'est généralement le cas, accentue cette figure-là au détriment de celle-ci. Les occasions ne manquent cependant pas ici de compléter le portrait véritable. Certaines phrases éclairent le milieu d'une lueur sinistre, sans cesser

Harpagon. — Quelle? Esl-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville? Je querellois hier votre sœur ; mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

Cléante. — Hé ! comment vous dérober?

Harpagon. — Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez?

Cléante. — Moi, mon père? C'est que je joue; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.

Harpagon. — C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses? 11 est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruques et rubans, il y a du pioins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze.

de provoquer le rire. Que penser du père qui accuse froidement son fils de le voler et lui lance cet affront en plein visage : « ...pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez », et du fils qui, au lieu de bondir sous un pareil outrage, répond simplement : « Hé ! Gomment vous dérober? )) Ce bas fripon de La Flèche ne parlait pas différemment lorsqu'il répondait tantôt à Harpagon : « Êtes- vous un homme volable? » Un

Cléante. — Vous avez raison.

Harpagon. — Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh? Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse Que veulent dire ces gestes-là?

Elise. — Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.

Harpagon. — Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.

Cléante. — C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.

Harpagon. — Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.

Elise. — Ah ! mon père.

Harpagon. — Pourquoi ce cri? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur?

Cléante. — Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix.

Harpagon. — Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux ; et vous n'aurez ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et pour commencer par un bout : avez-vous vu, ditesmoi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici?

Cléante. — Oui, mon père.

jeu lent et des Intonations plutôt basses marqueront l'extrême amertume de tels passages, qui sans être poussés au noir, ne sauraient pourtant, et sous peine de contresens, être rendus en plein comique, sans aucun mélange.

De même, dans les répliques qu'échangent Harpagon et sa fille, à la fin de la scène, le conflit de famille doit apparaître clairement : le vieil

Harpagon. — Et vous?

Élise. — J'en ai ouï parler.

Harpagon. — Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille?

Cléante. — Une fort charmante personne.

Harpagon. — Sa physionomie?

Cléante. — Toute honnête, et pleine d'esprit.

Harpagon. — Son air et sa manière?

Cléante. — Admirables, sans doute.

Harpagon. — Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle?

Cléante. — Oui, mon père.

Harpagon. — Que ce seroit un parti souhaitable?

Cléante. — Très souhaitable.

Harpagon. — Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage?

Cléante. — Sans doute.

Harpagon. — Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle?

Cléante. — Assurément.

Harpagon. — H y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourroit prétendre.

Cléante. — Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.

Harpagon. — Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que si l'on n'y tyuve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.

avare qui veut vendre sa fille, et celle-ci, déjà une femme, et ayant une personnalité, résistant de son mieux. L'artiste est gênée ici par les révérences qui, faisant rire, enlèvent tout mordant à l'expression. Il en faut pourtant et il suffît probablement d'y penser.

On verrait volontiers, au moins pendant une

Cléante. — Cela s'entend.

Harpagon. — Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.

Cléante. — Euh?

Harpagon. — Comment?

Cléante. — Vous êtes résolu, dites-vous...?

Harpagon. — D'épouser Mariane.

Cléante. -— Qui, vous? vous?

Harpagon. — Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?

Cléante. — Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.

Harpagon. — Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire. Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m'est venu parler ; et pour toi, je te donne au Seigneur Anselme.

Élise. — Au Seigneur Anselme?

Harpagon. — Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.

Élise. (Elle fait une révérence.) — Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît.

Harpagon. (Il contrefait sa réi^érence.) — Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît.

Élise. — Je vous demande pardon, mon père.

partie de cette scène, Harpagon à son bureau, et Cléante, peut-être, assis à l'avant-scène du côté opposé. Le principal est de varier les attitudes et d'éviter la disposition en jeu de massacre, les personnages, contre la rampe, se récitant sagement leurs rôles et marquant naïvement au public qu'ils ne sont là que pour ça. Harpagon, tout en parlant à ses enfants, met le temps à profit.

Harpagon. — Je vous demande pardon, ma fille.

Elise. — Je suis très humble servante au Seigneur Anselme ; mais, avec votre permission, je ne l'épouserai point.

Harpagon. — Je suis votre très humble valet ; mais, avec votre permission, vous l'épouserez dès ce soir.

Elise. — Dès ce soir?

Harpagon. — Dès ce soir.

Elise. — Cela ne sera pas, mon père.

Harpagon. — Cela sera, ma fille.

Elise. — Non.

Harpagon. — Si.

Elise. — - Non, vous dis-je.

Harpagon. — Si, vous dis-je.

Elise. — C'est une chose où vous ne me réduirez point.

Harpagon. — C'est une chose où je te réduirai.

Elise. — Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari.

Harpagon. — Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père?

Elise. — Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte?

Harpagon. — C'est un parti où il n'y a rien à redire ; et je cage que tout le monde approuvera mon choix.

Elise. — Et moi, je gage qu'il ne sauroit être approuvé d'aucune personne raisonnable. •

Harpagon. — Voilà Valère : veux-tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire?

compulse ses paperasses, et ne s'interrompt tout à fait qu'au moment où il est question de mariage. Il se lève alors et les personnages se groupent au milieu du théâtre ad libitum^ Harpagon conservant naturellement son aspect dur et froid et évitant toute caricature.

Scène v. — La scène avec Valère, et le « sans dot )), qui est d'un bon comique, large et facile, ne présente pas de difficultés. Valère paraît, à la

Élise. — J'y consens.

Harpagon. — Te rendras-tu à son jugement? Elise. — Oui, j'en passerai par ce qu'il dira. Harpagon. — Voilà qui est fait.

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