ET « LES FEMMES SAVANTES
Dans Tartuffe, dans le Misanthrope^ dans les Femmes savantes^ une stricte unité de décor a été jusqu'ici maintenue. Les remarques qui suivent ont pour objet de démontrer que l'unité de lieu n'entraîne, pas nécessairement l'unité de décor, que le texte, au demeurant, interdit celle-ci et que la création de plusieurs décors a forcément pour effet de rendre l'interprétation plus vivante, plus humaine, plus sincère et de la rapprocher de la vérité.
Une objection se présente, et prend la forme d'une question préalable : sommes-nous libres vis-à-vis de ces chefs-d'œuvre? N'y a-t-il pas, quelque part, pour guider et contenir notre action, une expression de volonté de la part de l'auteur? Car, bien évidemment, s'il était établi que le cadre accepté jusqu'ici ou à peine modifié, à savoir le salon désert, anonyme et g^lacé (prati-
quement interchangeable, d'une pièce à l'autre, si bien qu'on l'appelait communément « Salon Molière ») a été choisi et imposé par le poète, il faudrait s'incliner, ou, à tout le moins, confesser qu'on outrepasse ses directions.
Or, il n'en est pas ainsi. Il a été indiqué ailleurs (1) que les indications de mise en scène dues à Molière sont pratiquement sans valeur. Ses listes de personnages portent en général : « La scène est à Paris », ce qui est de peu d'intérêt. Ce laconisme s'explique aisément. Le décor, dans le sens où nous l'entendons, n'existait pas au dixseptième siècle ; la comédie se trouvait, en fait, privée de mise en scène, si bien que, suivant l'heureuse expression du professeur Despois, le public assistait, non à une représentation, mais à « une récitation sous deux lustres ».
En effet, sur sa scène, que les spectateurs privilégiés encombraient, à droite et à gauche, sur les bancs réservés, et que fermait, au fond, une simple toile déroulée en hâte (la chambre, la forêt, la campagne ou le « palais à volonté », comme disent Mahelot et Laurent), Molière était forcé de faire entrer ses personnages toujours par le fond, de part et d'autre de cette toile passepartout, de les amener devant les chandelles, sous les lustres, puis, les dernières répliques données, de les faire sortir par oii ils étaient venus. Absence
(1) Voir ci-dessus p. 77 et suiv.
totale, et évidente, d'encadrement. Le besoin n'en était, au reste, pas ressenti.
Les exemples ne manquent pas. La relation de Félibien (Paris, in-folio, 1676, Imprimerie Royale) des divertissements donnés par le roi au retour de la conquête de la Franche-Comté nous montre, dans une gravure de Le Pautre, le Malade ima' ginaire, joué dans une sorte de vaste parc, avec bosquets, grottes, statues, fontaines, vasques, etc. Un fauteuil est apporté, placé au centre de ce décor de plein air, Argan s'y installe, et voilà le public — et quel public ! l'élite du royaume ! — satisfait (1).
Donc, pas de décor au temps de Molière, ou mieux, aucun souci de situer matériellement l'action : ceci est si vrai que le piteux décor-omnibus, où se sont étiolés nos chefs-d'œuvre — et qui est tout de même un commencement de localisation raisonnable — ne date, nul ne le conteste, que de cent ans environ après la mort de Molière.
Notre liberté est par conséquent entière, à la condition de n'en user que dans un esprit de fidélité à l'œuvre, c'est-à-dire en se réglant sur le texte, que l'on scrutera mot à mot pour en extraire les moindres indications, et aussi sur tout ce que nous savons des mœurs d'alors, sans manquer de faire état, naturellement, des rapprochements et déductions qu'autorise et suggère le
(1) Voir ci-dessus p. 10.
sens commun. Ces intentions de Molière, qu'on surprend dans le texte, et presque à son insu, se seraient, du reste, clairement manifestées si notre notion actuelle de la « représentation », avec son ensemble d'exigences, avait pu exister chez les Français de 1660-1675. Mais autant se demander s'ils avaient quelque idée du téléphone ou du cinéma. On oublie trop, en raison peut-être des chefs-d'œuvre qu'elle a produits, et qui restent insurpassés, que la scène d'alors se distinguait à peine du tréteau, dont elle venait de naître, et qu*e l'interprétation dramatique ne se différenciait encore que très peu de la parade de foire.