CLÉANTE, HARPAGON
Cléante, — Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paroître.
Harpagon. — Cela n'est rien.
Cléante. — Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
Harpagon. — Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.
Cléante. — Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute !
tions de Rousseau font sourire un public qui a suivi révolution du théâtre moderne ; et quant aux défenses de Saint-Marc-Girardin qui croyait nécessaire d'excuser Molière en assurant que le « rire sauve tout », elles ne semblent pas moins désuètes et superflues. Le spectacle de la vie réelle, ou du moins un spectacle qui s'en rapproche, a été trop communément offert à nos auditoires, depuis une quarantaine d'années surtout, pour qu'ils puissent s'offenser de voir un fils répondre vertement aux insultes d'un père indigne, et condamner brutalement ce père avare, usurier, et, par surcroît, son rival en amour. De sorte que les interprètes n'ont pas à se soucier ici de prétendus ménagements dont il faudrait user à l'endroit du spectateur. La situation les porte et ils doivent la rendre
Harpagon. — On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu'ils rentrent dans leur devoir.
Cléante. — Quoi? ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances?
Harpagon. — C'est une chose où tu m'obliges par la soumission et le respect où tu te ranges.
Cléante. — Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon cœur le souvenir de vos bontés.
Harpagon. — Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu n'obtiennes.
Cléante. — Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien ; et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane.
Harpagon. — Comment?
Cléante. — Je dis, mon père, queje suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m'accorder Mariane.
telle qu'elle est, dans toute sa grandeur, qui est poignante, atroce peut-être, mais conforme à la vérité.
Harpagon sort pour aller au jardin puisque c'est évidemment auprès de son cher trésor qu'il va chercher des consolations à ses déconvenues sentimentales. C'est du jardin, après une visite à la cachette trouvée vide, qu'il reviendra tout à l'heure désespéré. Il faut donc qu'à la fin de la scène v l'avare soit vu sortant par la porte du jardin. Cléante, d'autre part, s'apprête à sortir aussi, car comment concevrait-on que ce père, qui est chez lui, maudît son fils, se retirât et laissât
Harpagon. — Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane? Cléante. — Vous, mon père.
Harpagon. — Moi?
Cléante. — Sans doute.
Harpagon. — Comment? C'est toi qui a promis d'y renoncer.
Cléante. — Moi, y renoncer?
Harpagon. — Oui.
Cléante. — Point du tout.
Harpagon. — Tu ne t'es pas départi d'y prétendre?
Cléante. — Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.
Harpagon. — Quoi? pendard, derechef?
Cléante. — Rien ne me peut changer.
Harpagon. — Laisse-moi faire, traître.
Cléante. — Faites tout ce qu'il vous plaira.
Harpagon. — Je te défends de me jamais voir.
Cléante. — A la bonne heure.
Harpagon. — Je t'abandonne.
Cléante. — Abandonnez.
Harpagon. — Je te renonce pour mon fils.
son fils demeurer sur place? Les deux personnages doivent donc sortir ensemble. Seulement la sortie de Cléante est une fausse sortie.
Scène vi. — Au moment où Harpagon sort par le fond, Cléante se dirige vers la porte de droite ; La Flèche lui fait signe et l'arrête. Car La Flèche vient aussi du jardin où il a dérobé la cassette qu'il a, dit-il, « guignée tout le jour ». Comme Harpagon vient de sortir par la porte qui ouvre sur le jardin, on ne peut faire entrer La Flèche par cette même porte. ïl ne reste donc que la ressource de la fenêtre de la loggia.
On peut parfaitement imaginer, puisqu'on est au rez-de-chaussée, que La Flèche, son coup fait, a cherché à se cacher, lui et son butin. Comment a-t-il procédé? Il a « guigné », dit-il. Molière a pensé, en écrivant ces mots, à Plante qui fait dire à Strobile, l'esclave de Lyconide : « J'étais parti bien à temps pour arriver avant lui et me percher sur un arbre ; de là je remarque la place où le bonhomme
Cléante. — Soit.
Harpagon. — Je te déshérite.
Cléante. — Tout ce que vous voudrez.
Harpagon. — Et je te donne ma malédicion.
Cléante. — Je n'ai que faire de vos dons.