‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 36 sur 45 · HARPAGON · texte numérisé non relu

HARPAGON

Harpagon. (Il crie au çoleur dèsj^e jardin, et vient sans chapeau.) — Au voleur ! au voleur ! à l'assasssin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on

peut, dans cette matière d'une inépuisable richesse, introduire librement, et presque toujours sans inconvénient, toutes sortes de variantes et de fantaisies. Voisin sans doute de Torigp^nal latin, le morceau n'y ressemble guère plus qu'un argument d'école à un développement de maître. Plante est beaucoup plus court, plus sec, et sans aucune cadence dramatique. Dans les quinze vers qu'il consacre aux lamentations d'Euclion (1), il y a surtout une longue apostrophe, au pubHc,

m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis,

(1) Periil Interii! Occidi! Quo curram? Quo non curramP Tene,

[tene! — Quem quis? — Nescio : nil i^ideo : cœcus eo, atqiie equidem, quo eam aut uhi

[sim, aut qui sim, Nequeo cum animo certum investi gare. Obsecro i^os ego. mi

auxilio, Oro, ohtestor, sitis, et hominem demonstretis qui eam ahstulerit. Quid est? Quid ridetis? Novi omnis : scio fures esse hic com-

[pluris, Qui vestitu et creta occultant sese aique sedent, quasi sintfrugi. Quid ais tu? Tibi credere certum est : nam esse bonum e i^oltu

[cognosco.

Em, nemo Imbet horum? — Occidistil Die igitur, si quis habet!

[Nescis?

Heu me miserum! Misère periil Maie perditus, pessume ornatus

[eo :

Tantum gemiti et malœ mœstitiœ hic dies mihi obtulit, Famem et pauperiem. Perditissumus ego sum omnium senum In terra. Nam quid mihi opu'st vita, qui tantum auri perdidi,

quelques cri» de douleur, et des regrets sur les inutiles privations du passé.

Comme Molière est loin de ce pauvre canevas ! La tirade est composée de couplets de tonalité différente, qui se balancent et se répondent harmonieusement, rythmant à merveille cet admirable texte de théâtre. C'est d'abord un hurlement de souffrance jusqu'à « ...dérobé mon argent. » Puis l'égarement hallucinatoire qui va, decrescendo,

et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y

Quod custodwi seduloP Egomet me defraudavi Animumque meum geniumque meum. Nunc alii Iselificantw Meo malo et damno. Pati nequeo.

Je suis perdu, je suis mort, je suis assassiné ! Où courir? Où ne pas courir? Arrête, arrête ! Qui? Je ne sais, je ne vois rien, je vais en aveugle et je ne puis reconnaître où je vais, où je suis, qui je suis. Par pitié, je vous en pi;ie, je vous en conjure, venezmoi en aide, montrez-moi l'homme qui me l'a prise... Qu'est-ce? Vous riez? Je vous connais tous, je sais qu'il y a ici bien des voleurs qui se cachent sous des robes blanches comme s'ils étaient d'honnêtes gens... Que dis-tu, toi? Je veux te croire : tu m'as l'air d'un brave homme... Quoi ! personne ne l'a? Tu me fais mourir... Dis-le donc si quelqu'un l'a. Tu n'en sais rien? Ah ! malheureux que je suis ! J'ai péri misérablement, je m'en vais, ruiné ; on m'a perdu. Fatale journée qui m'apporte des gémissements, une affreuse tristesse, la faim, la pauvreté. Il n'y a pas sur la terre un être aussi misérable que moi. Qu'ai-je besoin de la vie, après avoir perdu tout cet or, l'objet de tous mes soins ! Moi qui me privais de tout ! D'autres maintenant se réjoi^ssent de ma ruine et de ma perte. Je ne pourrai le supporter.

{Aululaire, IV, vu.)

jusqu'à « ...ce que je fais. » La tendresse, ensuite, mêlée de sanglots, avec, pour finir, une note légèrement discordante (qui peut ramener le rire, par un simple changement de ton) sur « ...je suis enterré. » Puis, la colère et la menace (jusqu'à « ...moi aussi. ») et l'adresse au public (jusqu'à « ...au vol que l'on m'a fait. »), et enfin, en conclusion, l'appel à la police avec une étrange attaque de folie qui emporte Harpagon dans la coulisse, criant luimême de l'étranglement qu'il s'inflige, comme s'il se pendait déjà de désespoir. Ces six phases différentes mettent dans ce monologue une telle variété, le colorent d'une manière si prenante et inattendue que Plante, quand on lui revient après Molière, apparaît de la plus déplorable indigence, de même que son imitateur français Larivey {les EspritSySiCte III, scène vi) qui n'est qu'un traducteur ingénieux.

Molière a laissé ici, peut-être par tentation de comédien qui hésitait à sacrifier des effets sûrs et brillants, s'épanouir la vieille manière dramatique, celle dont, toute sa vie, il s'est efforcé de se libérer afin d'approcher la simple vérité. Mais l'emprise sur l'esprit du temps était si profonde que même le génie n'en pouvait avoir raison en

a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh? que dites- vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ai fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon

une fois : après Molière on verra encore la convention s'installer dans notre théâtre et nous n'en sommes pas encore affranchis, tant s'en faut. La mimculeuse prescience du Contemplateur le place toujours en avant de toutes les réformes : si audacieuses qu'elles paraissent, il faut toujours constater, quand elles se sont accomplies que, des siècles auparavant, il avait su, lui, aller plus haut et plus loin.

Mais cette tendance secrète et incoercible du génie de Molière, toujours fasciné par le tableau de la vie, dressé contre toutes les hypocrisies, toutes les grimaces, tous les mensonges, passionné de sincérité et de liberté, n'a pas toujours gouverné son inspiration : le penseur en révolte, où flambait notre plus pure tradition d'indépendance française, se taisait parfois, sous l'accablement du souci quotidien, de la fatigue physique, de la nécessité matérielle, du métier ; et c'est ainsi qu'au milieu d'une sublime page d'humanité, où se heurtent en une immense mêlée toutes les forces qui nous mènent, on trouve tout à coup comme un îlot où se seraient réfugiés les derniers restes de l'artifice théâtral. Ici, évidemment. Harpagon est bien plus un artiste exécutant un numéro qu'un être humain

traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à m,Qi aiissi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui r^ me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce

éperdu de désespoir. Quand un homme a l'âme au martyre il ne parle guère ainsi.

« Là, appuyez comme il faut... voilà ce qui » « attire l'approbation et fait faire le brouhaha. » (( — Mais, monsieur, il me semble qu'un roi... » « parle un peu plus humainement et ne prend » « guère ce ton de démoniaque ! »

Qui donc imagine ce dialogue entre un poète qui ne cherche que l'applaudissement et un modeste et honnête comédien qui n'a d'autre ambition que de se montrer naturel? Molière lui-même, et s'exprimant personnellement sur le théâtre (V Impromptu de Versailles, scène i). Dans cette explosion de démence d'Harpagon, imitée de Plante, il a par conséquent succombé, sans s'en rendre trop compte, à la même tentation que l'auteur ridicule dont il voulait dans l'Impromptu railler le manque complet de sincérité. En tous cas, le morceau est là, étincelant, très généreux pour l'interprète, et tout en en reconnaissant le caractère factice et convenu, on n'a qu'à le rendre de son mieux, sans en rien omettre mais sans non plus en exagérer ou en amplifier les nuances. C'est ce que comprennent de rares interprètes qui évitent de multiplier les effets alors qu'il est si aisé d'en mettre à chaque syllabe et à chaque temps. Puisque,

qu'on parle là? De celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise.

LA MISE EN SCÈNE DE . L'AVARE t 363

par le style général, la tirade s'éloigne de la comédie et touche au genre forain, il est inutile d'accentuer cet aspect, notamment l'appel au public qui rappelle directement le théâtre antique et la parade ; le respect du texte suffît.

Si étrange que cela paraisse en un passage si véhément, et où il semble que toutes les forces et tous les moyens de l'acteur doivent être lâchés comme par la porte bouillonnante d'une écluse qui s'ouvre, quelque sobriété est ici indispensable afin que le public comprenne qu'il a devant lui un homme écrasé, peu digne de pitié assurément, mais réellement anéanti, et chez lequel la colère n'est encore qu'une expression de faiblesse, surtout quand elle prend la forme d'une impuissante et presque enfantine prosopopée (1). L'interprétation risquera beaucoup moins de se fourvoyer et sera

N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que Ton m'a fait. Allons vite, des commissaires, des

(1) Le désespoir du Shylock de Shakespeare, dans le Marchand de Venise (III, i), ressemble à celui d'Harpagon. Solanio, l'ami d'Antonio l'emprunteur de Shylock, rapporte la scène dont il fut témoin et comment Shylock se lamentait, appelant et implorant ses ducats, tout comme Harpagon invoque son argent. « O mes ducats, mes ducats chrétiens, justice, la loi !... Un sac plein, deux sacs pleins de ducats, de doubles ducats, volés par ma fille !... Et des bijoux !... Justice !... Trouvez la fille... » Le mouvement est le même que dans VAs^are (IV, vu) : « Justice, juste ciel!... Hélas! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi... Sortons, je veux aller quérir la justice et faire donner la question à toute ma maifon... » Le texte anglais qui est en prose à l'acte III, scène i, quand Shylock se plaint

presque assurée de demeurer dans une note relativement humaine, en se maintenant dans l'égarement, la déraison subite, l'écroulement mental complet, l'irritation hagarde et affolée, qu'en se complaisant en des contorsions compliquées et en de tonitruants éclats. Ceux-ci ne sont pas à écarter tout à fait mais à modérer le plus possible.

archers, des prévois, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.

lui-même, est en vers au couplet de Solanio, ce qui ajoute au lyrisme, à l'aspect théâtral du morceau :

My daughter ! G my ducats ! G my daughter !

Fled with a Christian ! G my Christian ducats !

Justice ! Tho law ! My ducats and my daughter !

A seale'd bag, two seale'd bags of ducats

Gf double ducats, stolen from me by my daughter !

And jewels...

...Justice ! Find the girl !

Le monologue d'Harpagon, bien qu'en prose, est, comme on sait, plein de vers blancs. Nombreux dans toute la pièce, ils abondent particulièrement ici comme si la situation avait porté Molière à l'expression poétique en cet endroit plus qu'ailleurs.

ACTE V. — Le cinquième acte se jouera dans la pièce plus dégagée qui a servi de cadre au troisième acte. Après la crise du quatrième et la tension imposée aux nerfs de l'auditoire, une certaine accalmie est utile.

Scène i. — Harpagon est revenu de sa crise de folie. C'est la phase de la prostration, ou du moins d'une prostration intermittente dont il sort par moments pour éclater à nouveau et menacer tout l'univers. Le commissaire, froid et poli, apporte à sa mission le soin dont ces ofïîciers publics étaient coutumiers. « Officiers vénaux »

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