‹ Notes sur l'interprétation de Molière. Tradition et tradition; Le sens second dans Molière; La pluralité des décors; La mise en scène de "L'avare"; avec deux dessins de Léo DevredChapitre 7 sur 45 · LE MISANTHROPE · texte numérisé non relu

LE MISANTHROPE

Dans le Misanthrope, comme dans Tartufferies indications du texte abondent ; elles permettent d'abord d'écarter sans contestation possible le décor unique.

Si toute la pièce se joue dans un salon de la maison de Célimène, on se heurte aux invraisemblances les plus flagrantes.

1^ Comment expliquer qu'Alceste, venu, avec Philinte, chez Célimène, dans le dessein d'avoir une explication (1) se retire sans l'avoir vue, ni même raisonnablement attendue, comme s'il avait soudain oublié son amour, un amour, cependant, qui l'égaré au point de faire chanceler sa raison (2) et ses principes (3) ! Il faudrait alors admettre qu'Alceste est une sorte de fou, incapable de suivre une idée, et, bien plus, assez peu absorbé par sa

(1) Vers 241-242 : alceste

Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire.

(2) Vers 248 :

Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

Sa grâce est la plus forte...

passion, cette passion qui, nous le savons, est toute sa vie, pour pouvoir, à cause d'une bagatelle, renoncer à Tentretien qu'il s'était promis.

Quelque idée qu'on se fasse de ce caractère, qu'on l'imagine bouffon, ou atrabilaire, ou amoureux, qu'on force la note pathétique ou comique, qu'on insiste sur l'aspect particulier du personnage ou sur sa valeur générale et humaine, il y a un minimum de logique dont on ne saurait le priver ; et supposer que la querelle avec Oronte lui fait abandonner son dessein de déclarer à Célimène qu'il est « mal satisfait de ses façons d'agir » (1), c'est déformer la personnalité d'Alceste, c'est confondre l'ordre des valeurs et engager délibérément le public dans une fausse voie. En montrant le Misanthrope venu chez Célimène pour la voir et lui parler et en le faisant sortir avant que Célimène ne soit arrivée, on aboutit nécessairement à ce résultat.

2^ Au dénouement, l'invraisemblance est plus criante encore. Dans la magnifique scène qui termine la pièce, Alceste déclare à Célimène qu'il refuse sa main (2). Et qu'arrive-t-il? C'est Célimène qui sort ! Or, de quelque manière qu'on s'y prenne, si, dans le propre salon de Célimène, Alceste rompt avec la jeune femme, il faut, de toute nécessité, c'est une question de convenance,

(1) Vers 448.

(2) Vers 1783 : alceste

Allez, je vous refuse...

d'éducation, de simple bon sens, et personne ne pourra jamais éluder cette difficulté, que ce soit lui, Alceste, qui sorte, et non pas Célimène. Dans tous les pays et à toutes les époques, la réponse sera la même : quand deux êtres se séparent, ou bien ils s'éloignent simultanément, ou bien, si l'un d'eux demeure, c'est celui qui est chez lui et non l'autre.

L'interprétation traditionnelle avait bien eu conscience de cette absurdité : elle s'était efforcée de maquiller, pour ainsi dire, ce passage au moyen de nombreux artifices, comme les deux arrêts, les inclinaisons de tête et le coup d'éventail de Mlle Mars, jeux de scène brillants, excellent métier, mais métier tout de même bien conventionnel et peu sincère, sonnant aigre et faux, en une minute si poignante, et manifestement hors du ton du morceau. C'est parce que cette difficulté est insoluble quand on maintient le décor unique qu'on en a été réduit à employer ces médiocres trucs.

Ils ont malheureusement pour effet, outre le naturel agacement qu'ils produisent chez un spectateur ayant un peu de goût, de tirer hors de la vie ce dénouement du Misanthrope, qui est une incomparable merveille, d'en faire, exclusivement, une chose de théâtre, un épisode scénique, une sorte d'épreuve pour virtuoses, un trait où s'exerce la fleur des professionnels. Mais où sont, alors, le « bon caractère et la vérité » (1)? Où

(1) Vers 386.

est la voix simple, grave, « de la nature » (1)? En se complaisant dans cette atmosphère factice, ne méconnaît-on pas le sens profond de ce chefd'œuvre, sorte d'hymne douloureux à la vérité, ne se traîne-t-on pas dans ce « style figuré » (2), symbole de toutes les compromissions, de tous les mensonges, de toutes les perverses altérations de ce qui est sain, loyal et droit?

C'est au texte qu'il faut demander la solution de ces problèmes.

Pour qu'au premier acte les jeunes gens puissent, sans criante invraisemblance, discourir pen- 446 vers alors qu'ils savent la maîtresse de maison sortie (3), ne serait-il pas logique et simple de les placer sur une terrasse, de telle façon qu'ils soient chez Célimène sans y être? Nous sommes en été, il fait beau et chaud (4) ; Célimène, qui est fort riche, de haut rang et de bonne noblesse (5), habite selon toute apparence un hôtel particulier. Comment est cet hôtel? Il suffit d'ouvrir le premier atlas d'architecture venu pour trouver quantité

(1) Vers 388.

(2) Vers 385.

(3) Vers 250-251 : oronte

...J'ai su, là-bas, que pour quelques emplettes Éliante est sortie et Célimène aussi.

(4) Vers 576-78 : acaste

Damon, le raisonneur, qui m'aj ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

(5) Vers 1428 : alceste •

...Je voudrais...

Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien...

de dessins et plans des habitations seigneuriales de Paris à cette époque. Il en subsiste encore plus d'une (hôtels de Toulouse, de Soubise, Lambert, etc.). Les modèles abondent : les uns sont de vastes demeures avec parc attenant (Toulouse, Lambert, Longueville, Soubise, etc.) ; d'autres ont, précisément, de grandes terrasses (hôtel Croizat, place Vendôme ; hôtel Bretonvilliers sur les quais).

Il sera donc loisible d'imaginer, pour le premier acte, une terrasse surélevée de quelques degrés (1), lumineuse, gaie, avec balustres, fleurs, fontaine peut-être, bancs, table de pierre, etc. Le corps de logis est à droite avec la voûte qui mène à la cour et à la rue : on y aperçoit la porte où Oronte a appris d'un laquais que Célimène n'était pas chez elle. Dans ce cadre clair et plaisant, l'acte d'exposition, animé de mouvements aisés, simples, naturels, varié dans le rythme, joué très sincère et très humain, redevient quelque chose de réel et de vécu, et se débarrasse de la poussière qui, depuis deux cent cinquante ans, s'était accumulée sur lui.

Quant au cinquième acte, il se passe, on l'a vu, chez Célimène et il faut cependant, après la rupture, que celle-ci puisse se retirer d'une manière acceptable, plausible. Il suffira, pour cela, de

(1) Il faut justifier le vers 253 :

Page 1