ORONTE
J'ai monté pour vous dire...
situer cet acte dans le parc de Célimène. Car son hôtel en a forcément un, vu sa fortune et son rang ; en tous cas rien de plus vraisemblable que de lui en supposer un. Ce cadre, un peu mélancolique et froid (car on est au soir, après souper, vers dix ou onze heures), soulignera excellemment ce divin morceau ; la poignante défaite de l'homme de bien y paraîtra d'une particulière grandeur, devant l'indifférence des choses, pendant que la chimère tombe, et qu'Alceste la voit tomber ; et elle y gagnera en portée, en mystère, en beauté douloureuse. Alceste disparaissant dans la nuit à la poursuite d'un idéal dont, par son intonation déjà lasse et désabusée, il laisse entendre qu'il le sait hors de l'atteinte des hommes, c'est toute la lutte séculaire et obstinée de l'élite humaine pour le triomphe d'une cause en laquelle elle a foi et pour laquelle elle se sacrifie sans hésiter, encore qu'elle sache son dévouement parfois inutile : stoïcisme farouche et fort, dont le caractère français a donné maint exemple et qui fait songer, parmi tant d'autres, au martyre silencieux d'un Vigny.
Quand, dans ce décor, qu'il sera aisé de disposer de manière à évoquer l'époque, avec, au fond de la scène, les quais, la vieille Tour, la ville illuminée, Alceste congédiera Célimène, celle-ci, chancelante, émue, comme accablée par les épreuves qui fondent sur elle et qui dépassent les forces et l'entendement de cette enfant de vingt ans, se
190 L'INTERPRÉTATION DE xMOLIÈRE
retire vers la demeure, dont on voit les fenêtres éclairées : elle sort donc de scène et cependant reste chez elle. Le spectateur le sent et son besoin de logique s'en trouve apaisé. Après quoi, Alceste ayant béni ses amis, s'en va lentement par une allée du fond, vers les miroitantes lumières du lointain. Et son dernier cri, cri de douleur, de regret, de foi aussi, lui fuse mélancoliquement des lèvres à mesure qu'il s'ensevelit dans la nuit, comme semblent sombrer dans le néant les actions des hommes, qui ne sont jamais plus grands que lorsqu'ils donnent leur vie sans savoir si ce suprême don contribuera à édifier la cité de leurs rêves. • Autre avantage de ce décor : quand Alceste demande qu'on lui laisse un moment de tranquillité (1) dans un « petit coin sombre » on n'aura pas la déplaisante surprise de le voir s'affaler sur une chaise, contre un mur, comme on le faisait jusqu'à ces derniers temps, en un endroit qui n'était pas un coin et que la rampe illuminait à giorno. Quant ^à l'éclairage général, dans ce cinquième acte, il est facile de faire régner sur le théâtre une vague clarté lunaire et de disposer aussi, pour la lecture des billets, dans un angle, quelques lampadaires élégants, du même style que la maison, auprès de meubles de pierre.
Les deuxième, troisième et quatrième actes se
(1) Vers 1584 : alceste
...Et me laissez enfin Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.
passent naturellement dans l'appartement de la coquette qu'Alceste vient de reconduire chez elle (1) ; on est au premier étage (2) et dans une pièce d'apparat, de réception (3), voisine d'une fjalerie (4). Rien de plus aisé que la reconstitution de ce cadre somptueux, où, cependant, les teintes et les ors se fondent harmonieusement, d'où le clinquant est absent, et qui, par l'arrangement des bibelots, des fleurs, peut-être par une collation de fruits et de confitures apportée par des valets, révèle la présence d'une femme de goût, élégante et spirituelle. Puisqu'on est en été, les baies du fond pourront être ouvertes sur le jardin et les mouvements des personnages se régleront selon
(1) Vers 455-56 : célimène
C'est pour me quereller, donc, à ce que je voi, Que vous avez voulu me ramener chez moi?
(2) Vers 532 : célimène
Qu'est-ce?