I. Uiant, Hemltats des croisades
LA RACE
nom glorieux. Le sol 6tait divise a rinfini en petits fiefs (odels) qui appartenaient k des hommes libres et ce partage de la terre, entre d'innombrables proprietaires, donnait a la constitution une apparence toute republicaine. Cette organisation ne survecut pas aux expeditions orientales. Les compagnons des rois croises absorbferent Fun apres I'aulre ces privileges isoJes. lis s'arrangerent pour transformer en suzerainete I'investiture administrative qu'ils tenaient du roi. Par I'argent ou par la violence, ils grossirent leurs domaines de tous les odels qui les entouraicnt'. Par des concessions habiles faites aux rois et an clerge, ils obtinrent la consecration de leurs usurpations. « Alors on vit des fils de Wikings, de marchands, de pecheurs, adopter les qualifications de miles (herra), A'armiger (skatilsveinn), qu'ils avaient vu employer aux croisades pour designer les hommes nobles, tandis que les compatriotes qui etaient restes au pays demeuraiont simples odelmen ou homme libres » .
II faut mettre au premier rang des motifs qui porterent les Scandinaves de I'Ouest a accueillir la Reforme avcc une sorte d'enthousiasme, le mecontentement politique cred par ces usurpations. Ce ne fut point ici par I'aristocratie intellectuelle, mais par les paysans, lentement depouilles de tous leurs privileges, par le petit peuple des villas, dedaigneu-
100 NOTES sun LA NORVEGE.
semeut appele Ikorpoer (gens de carrefour), que I'idee nouvelle fut propagee. Le Norvegien ne considera pas que ceLte religion, toute spiritualiste, nue comme une philosophie, allait violemment chatier son gout encore barbare pour les plaisirs des sens; il ne vit que I'egalite qu'elle imposait a tous les hommes; le frein qu'elle mettait a un luxe blessant pour la vanile des pauvres; I'embarras qu'elle allait causer aux usurpaleurs; la force qu'elle donnerait a toutes les revendications populaires, — et il s'yjeta, tete baissee, comme dans une revolution.
Deux aulres motifs, d'une valeur moins occasionnelle, recomraandaient encore le lutherianisme au choix des Norvegiens. D'abord, la doctrine du libre examen etait pour donner satisfaction a ce goiit de discussion que I'instinct de chicane et des arguties de procedure avait eveille dans la race, avant la conscience morale, avant I'idee, meme elementaire, du droit. Ce rapprochement n'est pas une induction plus ou moins ingenicuse. II m'est arrive d'entrer dans des maisons depaysans, perdues dans la solitude, et j'ai demande a voir les livres. Le recueil annuel des jugements et des sentences rendues dans le pays formait, avec la Bible, le fond de la bibliotheque.
Simple question de latitude : le dogme est un produit naturel du pays latin, comme le vin et comme le pain blanc. L'esprit y reclame, apres le
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corps, une nourriture substantielle. Le Latin veut voir clair au dedans de soi-meme, comme il voir clair au deliors. Cette nettete est la condition du calme intime, qui permet de gouter les joies exterieures. Le Latin aime mieux depenser ses forces dans Taction du plaisir que dans la meditation qui ronge. II accepte le dogme comme une grande commodite, et aussi bien c'est le premier fondement de sa bonne humeur. 11 le repreud, il le depose, il le porte allegrement. La conscience morale, avec ses scrupules, sa nuit de cave, ses profondeurs de puits, est presque remplacee, chez cet homme de plein air el de perpetuelle causeric, par le respect superstitieux du « qu'en dira-t-on ». Vivant toujours parmi les hommes, il tient a, etre bien accueilli d'eux. II partage tons leurs prejuges; il se conforme autant qu'il pent aux bienseances de rigueur. Les moralistes austferes affirment qu'il n'a pas I'heure sur lui ; — il repond qu'il se laisse guider par le cadran de la place publique. Avant tout, il est uu homme fait pour vivre avec d'autres hommes. II salt gre au dogme de regler d'une fa^on definitive les questions irritantes. II se reserve de le plaisanter £i 1 'occasion, mais comme la gendarmerie, comme Fautorite, comme la loi, aimee en secret, parce qu'elle est la gardienne des plaisirs sociaux, que le Latin prise au-dessus de tons les autres.
NOTES SUR LA NORVi;GE.
Au contraire, le Norvegien, que I'atmosphere de son pays fait vivro parmi les fantomes et les perpetuels brouillards, est cheque par une nettete d'aiBrmation h laquelle son intelligence n'est pas plus habituee que ses sens. Le monde exterieur, constamment voile, n'existe guere pour lui; il se refugie en soi-mSme. II medite aussi naturelleraent qu'il respire. Le dogme supprimerait cette causerie interieure par laquelle le Korvegien echappe a la sensation de sa solitude. Pour lui, la loi a peri avec la vie sociale. II veut a tout prix retrouver cette loi en soi-m^me. Ignorant les opinions des homines, il travaille a decouvrir la sionne. II tient a I'independance des investigations morales comme au dernier lien qui le rattache a la pensee du niontle.
Mais le luth6rianisme no flattait pas seulement I'amour-propre du peuple norvegien par un programme egalitaire et son inquietude intellectuelle par la methode du libre cxaraen, il donnait un aliment a cette exasperation de la volonte qui est un des penchants caract^ristiques des Normands. Nul doute que le programme de la reformation ait scdult les Norvegiens pour ce motif, apres d'autres; il Hail nettement oppose aux instincts de la race. Encore une fois le gout de I'effort demesure donna le vertige d un peuple qui semble ignorer Fexistence ou I'opportunite des solutions moyennes. On voulut effacer la
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couleur des eglises parce qu'on se sentait une passion orienlale pour la decoration polyciirome. On adopta la simplicitenue, parce qu'on avait pour I'ostpntation et la pompe une tendresse de primitifs. On tenta de vivre d'une vie purement spirituellc, toute en ame, parce que les difflcultes de la vie malerielle et les appetits du corps parlaient plus haut qu'ailleurs. Le denouement de ces contraintes est facile h prevoir : un jour viendra oii Ton se debarrassera brusquement d'un fardeau qui n'a pas ete mesure aux forces. Nous verrons si le mouvement ibsenien n'est pas tout justement cet acte d'afTranchissement, cette eclatante rupture avec un ideal de vie morale dont la pratique a epuise la race.
— Le lutherianisme, me disait naguere un Norvegien, nous coiffe comme la filasse dont Louis XIV s'etait couvert le crane. Tout le monde, et nousmemes, avons fmi par croire que vraiment c'etaient \h nos cheveux. On s'esttrompe. C'est une perruque en equilibre sur des tetes rases.
On pourrait presque dire que ce raouvement de reaction contre des doctrines morales trop rigoureuses a commence dans les hopitaux, dans les conseils de revision, a la lecture des attristantes statistiques medicales oil la race a touche du doigt ses tares hereditaires. Du coup, la doctrine morale qui
cm
prechait rimmolation du corps h I'esprit est devenue suspecte. Ce ii'est pas impunement que Ton accorde la liberte de I'exatnen a un peuple de genie logique qui revs I'absoki. Les intelligences, affranchies des bandeletles du dogme, doivent necessairement sortir du domaine religieux, et, au nom de la liberte d'investigation, elles entrent dans la philosophie. Le reveil des esprits en Norvege a coincide avec la minute ou ctait scientiliquement formulee dans Ic mondelaloi do lalutte pour la vie. Le melancolique credo des societes nouvelles etait assure de trouver bon accueil aupres d'un peuple, accable plus que tons les autres par les fatalites naturelles. En y adherant, il retournait a la foi de ses aieux, a ce culte de la force corporelle qui un instant avait fait des Scaudinaves les maitres de F Europe.
Comme toujours on a regarde le peril en face. On I'a attaque par la base avec une audace, une certitude du succes dont paraissent incapables les gens de foi moyenne que nous sommes. Comme il y a peu d'espoir de modifier les adultes dont la croissance est terminee et dont les habitudes sont etablies, on a resolu d'appiiquer a la recreation des enfants tout I'efTort d'une hygiene vraiment scientiflque. Et d'abord, pour no point s'egarer dans la theorie, on a commence la revision medicale des generations nouvelles. Je me suis renseigne aupres
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lOo
des mfedecins qui ont entrepris cette ceuvre meritoire. lis m'ontbien volontiers initie k leur melhode et aux premiers resultats de Fenquete.
Bien qa'il soit dans rintention du gouvernement d'ordonner cet examen des enfants dans toutes les ecoles du royaume, I'enquSte a ete commencee dans les etablissements publics et populaires, oil elle etait la plus facile et la plus necessaire. On a fait imprimer des dossiers de papier blanc, un par eleve. Les noms de I'enfant et de son ecole ont ete inscrits sur la couverture avec la date de naissance, I'indication de la classe. A I'interieur, des listes de questions ont ete imprimees, avec des blancs pour les reponses ^.
Au mois d'aout dernier, deux inille enfauts (un
Voici les points principaux de cet interrogatoire :
1. QiMstions : Quel est chaque jour le nombre des lieures de classe, de recreation, de chant, de gymnaslique?— Combien de temps les devoirs et leslegons donnes par les maitres occuperont-ils Tecolier dans sa maison? — La taiUe de I'enfant en centimetres. — Son poids en grammes. — Est-il sain? — Cas de scrofule. — An^mie et chlorose. — Maladies nerveuses. — Palpitations de coeur. — Maux de tete. — Saignements de nez.
— Gastralgie et dyspepsie. — Affections des voies respiratoires.
— Scolioses. — Ett.t de la colonne Yortebrale. — Autres maladies chroniques (maladie de peau, hernies, psoriasis, eczema).
— Formation des jeunes fllles et conditions douloureuses de cette formation. — Etat hygienique de I'ecole. — Aspect de I'eleve. — Age du pere et de la mere. — Sante des parents. —
tiers filles, deux tiers gargons) avaient ete soumis a Fexamen. Chacun d'eux avait passe trois fois devant les medecins inspecteurs avant que I'on arretat la redaction delinilive de la note. Bien enteudu, cette nouveaute n 'avait pu s'acclimater sans protestations ni polemigues. Beaucoup de gens declaraient que, dans Foccasion, I'Etat empietait sur la liberie individuelle, chfere h Fhomme norvegien. On donna cette satisfaction immediate aux mecontents ; la note des inspecteurs fut toujours soumise au controle du medecin de famille ; mfime, sur demande formelle, elle fut pratiquee au domicile des enfants par ces medecins particuliers . Mais le tact et la decence avec lesquels Fenquete fut conduite, Iriompherent promptement des mauvais vouloirs. Des le second examen, presque toutes les resistances s'evanouirent ; le pli est pris a Fheurc qu'il est. Est-ce a dire que les medecins eurent la possibilite de repondre a toutes les questions du programme? II etait bien
Sont-ils atteints de quclqu'iine des tares inscrites dans ce questionnaire ? — L'enfant 6tait-il vigoureux ou delicat avant de frequenter I'teole ? — L'enfant a-t-il cteatteint par la rougeole, la coqueluche, la diphterie ou toute autre maladie infectieuse ? — A-t-il gagni5 la maladie dans I'ecole ou au dehors ? — Quelles sent les conditions liygieniques de la maison paternelle ? (L'etage, I'exposition solaire.) — Les maladies ont-elles pour cause les parents, I'eleve lui-meme, la maison paternollo, ou I'ecole ?
LA RACE
malaise d'iaterroger les enfaiils sur quelques-uns de ces chefs, particulierenaent sur la sanle des parents. Nombre de dossiers revinrent done incomplfetement annoles ; toutefois, le resultat de I'enquele fut assez net pour que Ton put etablir les responsabilites particulieres de I'lieiedite, du milieu et de I'ecole dans la sante de la race.
La coupable la plus facile a deniasquer etait I'hygiene deplorable. Un touriste, qui de la Norvege n'aurait vu que les gxands hotels, les sanitoriums vernis chaque aunee, les fagades des chalets lilas et roses, les percales claires de la rue d'ete, aurait une i'ausse idee des vrais dessous de la proprete norvegienue. Sur ce point, comme sur tons les autres, le conlraste violent est la regie ; la proprete luxueuse, et, dans certaines maisons, presque agressive, est payee ailleurs par une salete de primitifs. L'hydrotherapie, par laquelle I'Anglo-Saxon s'est recree dans des conditions do climat analogues, etait, il y a quelques annees, a peu pres inconnuc en Norvege. Encore aujourd'hui, il n'y a pas de salle de bains dans le plus important hotel de Trondhjem. Les bains publics ne sont presque point frequentes par les femmcs, doat la negligence est vivement critiquee par ceux de leurs compatriotes qui ont un peu couru le mbnde. J'ai rccueilli ce mot caracteristique d'un vicux don Juan de Christiania :
NOTES sun LA NORVEGE.
— La galanlerie mfime n'avait pas appris la proprete aux Norvegiennes de ma jeunesse.
Et il ajoutait melancoliquement :
— C'est un vice de pays K
Ce vice a contribue, pour une bonne part, a enlrelenir en Norvege une maladie qui persiste seulement dans les milieux de grande salete et de misere physique : la lepre.
II ne semble pas qu'on puisse voir dans ce fleau une forme cutanee de la tuberculose. L'une est inoculable aux animaux et n'aifecte que les ganglions ; I'autre attaque I'individu tout entier et ne s'en prend qu'a I'espece humaine ; mais des observations rigoureuses permettent de considerer I'ignorance de I'hygiene comme une des causes de la persistance du mal. C'est I'avis du docleur Amauer Hansen, de Bergen. Apres avoir constate que la maladie s'attenue et finit par disparaire dans les families de lepreux qui passent dans le nouveau monde, il conclut son rapport par ces mots : « La premiere chose qu'apprennent les paysans norvegiens emigres en Amerique, c'est k se laver et a se tenir propres ; or c'est la un point que je considere, dans la plupart des
1. II va sans dire que ce reproclie vise la moyenne et non cetle categorie de gens qui, dans tons les pays du monde, ont des habitudes pareilles.
LA KAUE.
H|tt
cas, couuuc sullisanl pour emp6cher la conlagion do la lt![)i'e '■. »
J'ai visile pour ma part la leproserie de Bergen el j'ai conslale avec mc5lancolie que la Norvcgc n'esl poiul assez riche pour deraciner du jour au lendo- ■main le mal donl eiie souffre. Du moins faut-il aduiirer sans reserves I'intelligente organisation de la chasse aux leprcux el les lentatives d'isoleraeol. Malgre I'antisepsie insuinsanle des hopilaux de bois, le nombre des malades va toujours en decroissant. Pour una population d'environ deux millions d'habitants, il etait de 2873 en 18S6, de 2675 en 1806, de 2048 en 1876, de 1130 en 1886; il diminue cliaque jour.
Meme remarque pour la phtisle, elle cnlre dans une proportion de quinze pour cent des deces dont la cause est signalee. Broch estirae « que ce rapport est plutot plus grand pour les cas non enregislres ct que environ un quart pour cent de la population lotale meurl annuellement de la phlisie s. Je ne parle point de la tuberculose des os qui fait lanl dc marches boileuses ou sautillantes. Mais comment ne pas s'arreter un instant sur ces formes variees, lamentables, de la scrofule qui sont la vraie blessure par ou s'ecoulent les forces de la race? Elle se
1. Cf. If Ehlers, Letlre de Danemark. — Semuiue medicale du 27 scptembro 1893.
no NOTES sua LA NORVEGE.
moulre ici a tous les detours de rue, dans les teints trop frais, dans les chairs d'une blancheur neigeuse et Ibndante, dans les cous gonfles, dans la saillie des joues, appesanties par le poids des ganglions. Elle jette sur les figures les plus charmantes le soupgon de sa tare, elle fait planer entre I'hoiTimo du soleil et la vierge dunord une inquietude qui glace le desir. Le premier effort de reforme devait porter sur riiygifine de la maison. Pendant les longs mois d'Jiiver oil Ton ose a peine ouvrir la double fenetre, pour economiser la chaleur difficilement soulenue jjar les poeles, Fair slagne dans les cliambres des niaisons de bois. II se pourrit commc dans les cabines de navircs quand la lempute oblige a feruier toutes les issues. L'organisation du drainage aggrave I'infection. 11 n'y a pas de touriste qui no se soil diverti de I'installation de I'appartemenl que les Anglais appellent par un honnete euphemisnie le cabinet a eau. Cette periphrase scrait ici tout a faitdt'placee. Comme, la plupart du temps, on a byti sur le roc vif, on n'a pu songcr a creuser sous la maison une fosse qui aurait trop coute. La chaise d' Argon est a bascule; par un artifice ingenieux elle s'emplit d'un nuage de terre de bruyere qui lient lieu d'eau. C'est le systeme de I'enfouissement, instinctivement pratique par les chats. Je ne m'arr^te pas a ses inconvenients , II coutribue a empoi-
LA RACE. {II
sonner des logis deja contamines par les odeurs de cuisine.
Cette cuisine raeme esl en enfance. 11 serai t injuste d'accuser ici le gout des Norvegiens. En cette matiere, comme dans les autres, ils se sont heurtes a des difficultes exceptionnelles. La viande norvegiennc ne vaut guere mieux que la viande espagnole et pour les memes raisons : la prairie manque. La vache Idchee en montagne k la poursuite d'une rare nournture se developpe en muscle et sa maigreur est conace. Les legumes, qui sont pour I'AUemand unesi grande ressource, font presque completement defaut, et les phosphates de chaux qu'ils apportcnl avec tant de richessc dans I'economie de la nutrition manqueront a I'ossature du Scandinave. Le pam est une miserable galette de seigle cuiteau four, ou de la pale d'orge et d'avoine non fermentee et souvent meiangee avec de la farine de pois. Le soulieu ordinaire du plus grand nombrc est un gruau dorge ou d'avoine que Ton melange avec du iait sur. Presque toute la viande, pore ou mouton, est salce oufumee; le poisson est a peu pres la seule chair dont on use fraiche. Le gibier abonde sous I'espece des elans, des rennes, du petit lievre boreal, des coqs de bouleau et de bruyere, de la poule de neige et de la gelinotte. Mais le peuple s'en mefie et I'abandonne a la bourgeoisie des vilJes.
112 NOTliS SUR I.A NORVEGE.
En dehors des salaisoQs, le vrai fond de cette nourriture debilitante et malsaine est Ic beurre sale et le cafe. « Le peuple norvegien, dit Broch, consomme une quantite de beurre plus grande que tout autre peuple europeen, le Danois excepte. » Quant au cafe, il est apprecie pour la torpeur qu'il repand dans Testomac vide, pour les forces factices qu'il donne au travailleur. Mais si faclieux que soil I'abus qu'on en fait, cela est presque insignifiant quand on constafe quels ravages I'alcoolisme a exerces dans les pays scandinaves. J'ai hate de le dire : nulle part, de plus heroiques efforts n'ont ete tentes par un peuple pour s'atfranchir d'un vice qui I'aeheminait au suicide. J'aurai I'occasion de parler avec detail de cette reforme morale qui fait honneur a la Norvege plus encore que la hardiesse de ses ecrivains. Je constate seulement, dans cet examen de la race, que le raal etait general et profond. Les chifEres fournis par les statistiques effrayent. En 1833, elles assignent a chaque Norvegien (y compris les femmes et les enfants) une consonnnation de seize litres d'eau-de-vie par tete et par an. Cette moyenne fut sans doule la pire de loutcs. Les chiffrcs ont singulieremeut baisse (six litres et une fraction en 1815); maislemal. aggrave par I'heredite, a de profondes
raciues.
II dale des origincs de la nation scandinave. Dans
LA RACE. H3
la Fascination de Gulfi, quand Thor est invite a donner une marque de sa puissance divine, il se pose tout d'abord en beau buveur. Lcs inscriptions runiques et la necrologie de Heichenau indiqucnt I'abus dii vin comme une des causes qui decinierent les Scandinaves au temps des croisades. Sigurd avait tout fait pour corriger ses compagnons de cc vice. Guillaume de Malmesbury conte qu'il ur,ait au besoin de « legons de choses » afin de frapper plus forfement Jes imaginations. Un jour il fit jeter le foie d'un pore dans un vase pleln de vin ou bientot on le vit dissous :
— Ainsi, dit le roi a ses liommes, il en sera de vos entrailles.
Les Norvegiens baisserent la tete. lis font de m6me aujourd'hui quand la slatistique leur signale le bilan de leurs miseresphysiologiqucs, quand Ibsen ose apporter sur la scene le drame de I'alcoolisme hereditaire. lis interdisent la representation des Revenants. lis fronceront le sourcil, je le sais, a la lecture de I'anecdote qui devait trouver ici sa place, parce quelle enchaine le passe au present et parce quelle eclaire d'unecurieuselumiere tons les defauts et toutes les qualites fixes de la race.
L'an dernier, les matelots de Norvege ont eu la tentation de remettre a la mer le vaisseau des Wikings. lis voulaient prouver au monde que les
NOTES sua LA NO II V EG E.
petits-fils de Sigurd n'ont pas degenere. Done, des charpentiers de Christiania ont recopie avec une exactitude religieuse la barque normande du Saadeflord. Onn'a pas elargi les bancs, pas allonge la quille d'un centimetre. On a erige le mat unique avec sa voile carree, on a perce dans les bordages seize trous pour la double rangee de rameurs, on a installe a tribord ce gouvernail que devait manceuvrer quelque geant a barbe rousse. Et quand Ic « coursier de la mer » a flotte sur le fiord, un immense hourrah a fete son depart pour I'Amerique. lis se sont embarques pour Chicago, a la voile, a la rame, comme les ancetres. lis ont risque cette belle partic de la gloire ou du naufrage. lis ont traverse victorieusement Touragan et les lames. lis ont slupcfait, par leur arrivee, New-York, habitue a 1' extraordinaire ; — puis, I'effort porte a son terme, les honneurs epuises, ils se sont eparpilles dans les cabarets de la ville. L'equipage a flni sa soiree au poste, pour tapage nocturne et ivresse manifeste; — une fois de plus, I'Hercule du Nord, au bout de son entreprise heroique, a fondu dans la jouissance et dans le vin.
in
LE NORVficiEN
« L'homine le plus puissant du monde, dit Ibsen, c'est celui qui est le plus seal » ; ct, d'autre part, I'Ecriture dans uu elan d'angoissc et de menace : « Malheur a cclui qui est seul! » La discipline qui faQonne les habitudes intellectuelles, sentimentales et morales de I'liomme norvegien, sa grandeur ct sa faiblesse, sont, pour une bonuepart, una consequence de cet isolement, oil le Scandiuave de I'ouest est appele a vivre. Qu'il prenne le chemin de la mer, qu'il reste dans son pays pour y subsister des ressources naturelles de la peche, de la chasse,
li^;
de I'exploitation dcs forels, ou de ces fonctions liberales et manuelles que cree la vie sociale, il doit s'appliquer a conquerir son individualite, ce qu'on appelle ici « son moi tout rond ». Dans ce but, apres avoir entrepris la recreation physique de I'ecolier, la jeune Norvege eleve chaque enfant de sa race comme si, nn jour, il devail etre jele par le naufrage dans File de Robinson.
Avouerai-je que, trop eduque par Jes representations du Theatre-Libre et par les controverses qu'elJes ont soulevees parmi nos beaux esprits, j'aurais moi-meme donne beaucoup pour entrer en Norvege par cette porte du naufrage ? La situation du voyageur qu'une lame porte h terre, sans argent et sans bagages, est cello de Descartes dans son poele do philosophe. C'est le depart de la « table rase » qui doit faire le sol de toute honnele experience. Unc si heureusc fortune m'ayant ete refusee, j'emprunte a un grand voyageur, au prince de Monaco, le recit de ces impressions vierges.
L'aventurc date du mois de juillet 1884. Le prince montait jusqu'a J^etersbourg sur la gocletto VHirondelle, que des peches pelasgiques ont faite cherc a tons les oceanographes. La tempfitc etait dans le detroit et Ton avan^ait en tirant des bordees, afin de reconnaitre la cote. On se doutait que Ton devait croiser dans les environs de Karlskrona, nne bello
LE NORVEGIEN.
rade comniandee par un tlot que les marins vedou-
tent. le rocher d'Utldipporne. Au debut de la nuit,
VHirondelle, assaillie par un grain, perdue dans Ics
tenebres, dut fuir devant la tempete pour ne pas
dcmater. Brusquement elle talonna. D'un bond elle
franchit une premiere banquette de rochcrs qui lui
barrait la route; deux minutes apres, elle montait
sur le recif d'Utklipporne. Ces rochers sont perpe-
tuellement polis par les glaces de la Raltique. L'Hi-
rondelle, qui etait arrivee sur le recif avcc une
Vitesse de douze noeuds, reglissa par I'arriere. Peut-
etre elle se serait remise a flot, mais le saut du
premier recif I'avait crevee. Elle coula en deux
minutes. L'avant etait accroche au lecif, Tarriere
resta suspendu sur un fond d'unc trentaine de
metres ; seul un bout de pont emergeait encore jus-
qu'au panneau d'equipage.
. Le prince et ses matelots se trouverent sur un rocher d'une centaine de metres de long qui servait de piedestal a un phare. La violence du grain avait empeche d'apercevoir ce feu. De meme les habitants de I'ilot n'avaient rien entendu, ni rien vu. lis leverent les bras quand, au seuil de leur maison de bois rouge, apparurent les naufrages.
— Eh quoi ! disaient-ils, vous n'avez pas reconnu le feu?... Vous n'avez pas et6 avertis par la cloche? Et vous voila une vingtaine?... Comment vous
118 N>OTES SUR LA NORVKGE.
nourrir ? Nous n'avons qu'un peu de poisson sale et presque plus d'eau.
La nuit fut affreuse ; tous les hommes deliraient, plusieurs etaient blesses. Au jour, la mer etait toujours grosse, mais le vent tomba. Le prince mit dans une embarcation six hommes choisis charges d'un lelegramme pour le roi. Us partaient, Je ventre vide, avec une vingtaine de milles (37 kilo- Jiietres) a franchir, sur uu geste du gardien de phare qui avait dit en montrant rhorizon de la main : — La-bas.
On imagine mal Tangoisse d'un homme de mer devant son bateau naufrage. C'est une personne qui a disparu sous vos yeux, une vie a laquelle la votrc etait liee ; on regrette de n'avoir point coule avec son navire. Dans ce cas particulier, la douleur se doubla d'inquietude. Des le matin on avait apercju des voiles qui se detachaient de la cote et qui decrivaient des cercles autour de I'epave. Vers le midi il y en eut une flottille et, toutes ensemble, elles cinglerent vers le rocher. C'etaient des pirogues tres primitives, des troncs equarris a la hache, I'antique modele des barques qui porterent les Normands sur les cotes d'Europe. Sous ces voiles des hommes aux cheveux presque blancs, d'autres d'un rouge ardent avec des yeux hleus et des figures eclaboussees de rousseur. Ces gens semblaient affames. lis arri-
cm
LE NOnVEGIEN.
vaient pour profiler du naufrage. lis serraient de prfes les matelots qui travaillaient k deverguer la grande voile de misaine, dont une partie sortait de I'eau. Pour les cmpechcr de couper les agres, il fallut I'inlervention menaQante du gardien de phare.
— Je ne crois pas, dit cet homme au prince, qu'ils usent de violence centre vous ; mais ce sent des gens tr6s pauvrcs, ils ont faim.
En effet, ils ne pillerent pas, mais, jusqu'au soir, ils continuerent de tourner autour de VHirondelle avec une audace genanle. lis etaient encore la quand le jour commenga de baisser ; ils ne disparurent qu'i la nuit.
Le retour de la lumiere amena une autre categoric d'oiseaux de proie. Les matelots avaient fmi par toucher Karlskrona et la nouvelle du naufrage s'etait repandue. Aussilot tous les assureurs, courtiers, marchands d'epaves de la ville, avaient frete un vapeur a frais communs. lis venaient apporter leurs offres en concurrence. L'un parlait d'aeheter I'epave; I'autre proposait de renflouer le navire a forfait. On les remercia tous. Mais ils ne voulurent pas renoncer si vite h leur espoir et ils garderent les naufrages en observation pendant plusieurs heures. lis ne leur avaient pas ofFert de vivres. lis esperaient les prendre par la famine.
De son cote, le prince elait sans inquietude sur
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la fin do i'aventure, puisque son canot avail pu joindre le port. Et, en etTel, en qualre heiircs de temps I'arsenal de Karlskrona fit ce prodige d'armcr un bateau de reserve qui se porta au secours cle VHirondelle. L'operation du renflouement fut executoe avec una promptitude et une habilele surprcnantes. A minuit, par une lune superbe, on vit la goelette reparaitre a la surface de la rner, entre les deux chalands qui la soulevaient. Le lendemain, les canons de Karlskrona rendaient les honneurs miJitaires. Et si, sur le recif d'Utklipporne, le prince avait rencontre le Normand irreductible, i'aieu] de la race, plus tard il apprit a connaitre ce marin grand de science et de coeur que le pirate scandinave est devenu avec les jours. On I'arracha presque de force a la contemplation de son navire.
— Ne regardez pas cela, lui disaient les officiers du port. Nous savons ce que c'est. Cela vous fait mal. Voyagez. Allez ^ Stockholm et revenez dans un mois. Nous vous raccommoderons votre bateau.
Vous sercz content.
lis tinrent parole. On Icur avait livre la goelette eventree, pleine de limon, de betes de mer. L'eau avait fait d'insurmonlables barricades de meubles et de caisses dans les corridors ; tout etait deslionore et souill6. Lejprince retrouva un navire neuf. El rinventairc constala que deux cents ouvriers
LE NORVEGIEN.
avaient Iravaille a YHirondelte sans qu'on put signaler, non pas un vol, mais une indelicatesse.
Ce recit me parait merveilleusement caracterislique du temperament scandinave, car si, dans la vie des villes, les differences des natures norvegiennes el suedoises se sont marquees jusqu'a une exageration, des deux parts voulue, quand on parle du niarin, on peut dire le « scandinave », sans distinguer lo montagnard de I'homme de plaine.
On a vu quelles difficultes geographiques onl condamne le Norvegien a Ja lutte sans treve contre les forces naturelles. Les traditions legendaires mettaient le meurtre a la base de la creation. L'univers, d'apr^s la Fascination de Gulfi, n'est que le rcsultat d'un egorgement : « Les fds de Bor prirent Ymir ot le trainerent au milieu du Baillement des M;lchoires. Avec sa chair ils firent la terre ; avec scs os les rochers et les pierres ; les moraines, ils les fireni avec ses dents qui avaient ete brisees. Du sang qui s'echappa de ses blessures, ils firent la mer, avec laquellc ils ceignirent et continrent la terre. » Le meme poeme explique en ces termes I'origine des Normands : « Lorsque les gouttes de venin jaillirent des vagues demontees, — elles s'enflerent jusqu'a ce qu'il en sorttt un lotne (geant). — A lui remontont ensemble toutes nos races ; — c'est pourquoi toutes sont toujours feroces. » Cette brutalite sommeillante
apparait toutes les fois qu'on se trouve ici en contact avec une foule. Elle ne depense pas son attention en paroles, en eclats de rirc, en quolibets, comme la foule latine. Elle attend, immobile, muette, dans un silence qui a quelquc chose de funebre. Quand I'objet de sa curiosite vient a paraitre, une poussee se produit, si soudaine qu'elle vous prend sans defense, si violente qu'elle fait peur. Meme a cette seconde, aucune protestation ne se produit. Personne ne revendique le droit du premier occupant. On ne crie pas comme chez nous ; « Prenez garde ! il y a des enfants ! » ou : « Vous ecrasez des femmes ! » On ne conteste pas a son voisin le legitime emploi de la force pour arriver au premier rang. Selon qu'on peut, on imite sa poussee en avant ou Ton se cramponne dans la resistance. Get instinct de struggle se rit des formalites de notre duel et de la pretention qu'il afTiche de donner I'avantage a la vaillance du cojur sur le poids des poings. II y a bicn cent ans que des hommes ne se sont alignes sur le terrain en Norvege. Ceux qui y viendraient aujourd'hui se couvriraient de ridicule. Les querelles se reglent, selon I'educalion des parties, a coups de poing ou a coups de couteau. Dans le district de Vossevagnen, oii ces rixes de lames sont fr6quentes, les enquetes de police n'aboutissent pas. Personne n'a jamais rien vu ; le meurtrier s'eclipse,
LE NORVKGIEN.
le blesse demeure introuYable. L'independant brutal quest le Norvegien n'admet pas qu'on I'empeche de regler ses affaires, comme il I'entend, avec ses poings et son couteau. Ce no sont pas d'ailleurs les seuls marius et les gens de peuple qui ont facilement a la main ce couteau-poignard dont la lame est abritee d'un fourreau ; les enfants qui vont a I'ecole, les jeunes filles elles-memes, les etudiantes, le portent en evidence autour de leur taille. 11 est devenu comme un embleme des idees nouvelles. On conte tout bas que, dans une des facheuses discussions sur la question de I'union avec la Suede qui passionnent le Storthing, un depute radical dit en pleine tribune : — Si le gouvernement ne cede point, nous lui ferons... cela !
Et, d'un geste trop clair, il portait la main a sa ceinture, comme pour y chercher le couteau-poignard dont un bon Norv6gien ne se separe pas.
Dans tous les sports en honneur, la violence est un des elements principaux du plaisir ; c'est pour ce motif que les ski ont remplace le patin dans la faveur publique.
Le patin est encore cultive a Hamar, d'oii chaque annee les champions de Norvege partent pour alter disputer des prix dans les clubs d'Angleterre et du continent. Mais avec ses figures, ses dessins sur la glace, ses ronds de valse, le patin est consid6re
NOTES sun LA NORVEGE.
a I'heure actuelle comme un exercice « purement esthetique ».
Tout ]e monde, filJes et garQons de toutes les cattigories sociales, lui preferent le ski. G'est une paire do patins de bois qui ont la longueur du palineur couclie, avec son bras allonge au-dessus de sa tete. Au centre de chaque palin, une sorle de tirebotte en cuir emprisonne le talon. Une attache de sabot fait bride sur le pied. On entre dans ces entraves avcc des chaussures laponnes, a la poulaine. Un baton sert k gouverner la course et aussi a s'arreter. La difficulte ii'cst point de se tcnir en equilibre, mais de se diriger, a cause de la grande Vitesse que le patineur atteint dans les desccntes. Sur ces patins, les gens de Teleniarken font aisement une cenlainc de kilometres en douze heures. Los paysans se servaient depuis longtemps des ski pour se rendre a la ville en liiver. On les a observ6Si On a fixe, d'apres I'experience, les regies du nouveau sport. La societe pour le developpemenl des exercices physiques a constitue a Christiania des courses de ski. C'esl la grande fdte de I'hiver, car tout le monde s'est mis a ce jeu de force avec un enthousiasme dont noire indilference, gatee par trop de divertissements et par notre mollesse de meridionaux, n'a pas d'idee.
— De mfime, me disait une dame norv6gienne,